CHAPITRE III
Faut-il que chaque soldat ait un outil de pionnier, comme le voulait Napoléon et comme le demandaient les généraux américains, après la guerre de la sécession, ou faut-il qu'une partie seulement de la troupe en soit pourvue, comme on l'a décidé en France, en Autriche, en Allemagne, en Russie, etc., ou faut-il que tous les outils soient transportés sur des voitures spéciales, comme on l'a feiit jusqu'ici dans la plupart des armées, ou faut-il enfin que les travaux défensifs soient exécutés par des pionniers, comme ils l'étaient du temps de Charles-Quint?
Avant de répondre à ces questions, voyons ce qui a été fait, sous le rapport de l'outillage de l'infanterie, dtms la plupart des États.
En Danemark j on a donné un outil à chaque file.
, Les hommes s'en servent alternativement, et la
durée du travail n'est que de 5 à 6 minutes. Dans
ces conditions, une tranchée-abri peut être exécutée
en un quart d'heure.
Aux ÉtatS'UniSj les outils de chaque bataillon sont portés à tour de rôle par les hommes de deux compagnies.
En France j avant 1876, on transportait à la suite des régiments des outils de pionnier à long manche, pesant environ 1^800.
Voici quelles étaient à cet égard les prescriptions officielles :
a En campagne, il eist attaché à chaque division d'infanterie une compagnie de sapeurs, munie d'outils que les hommes portent constamment avec eux. Les pelles y figurent au nombre de 36 ; il en est de même des pioches. Cette compagnie divisionnaire emmène avec elle deux voitures, dites de section^ dont le chargement comporte, entre autres objets, 94 pelles rondes ou carrées et 38 pioches. Une division d'infanterie dispose ainsi de 130 pelles et de 74 pioches.
« En dehors des approvisionnements divisionnaires, chaque corps d'armée possède un parc spécial dans lequel se trouvent 1,150 pelles et 542 pioches.
« Le total des outils de terrassier mis à la disposition d'un corps d'armée composé de trois divisions, est donc de 1,540 pelles et 764 pioches ^ Il permet d'exécuter en une seule fois des tranchéesabris pouvant recevoir 4,560 hommes. Si le général a seulement deux heures à sa disposition, il lui sera souvent possible, dans ce laps de temps, de mettre une division à couvert . »
Le capitaine du génie Richard proposa, en 1869, de donner des outils de pionnier à deux compagnies par bataillon et de les faire porter à tour de rôle par toutes les compagnies, comme cela se fait aux États-Unis. Cette proposition se rapproche de celle de Rogniat, qui voulait donner des outils de pionnier (comme marque distinctive) aux deux compagnies d'élite de chaque bataillon^.
L'armée française, au début de la campagne de 1870, avait par bataillon une voiture d'outils de pionnier. Une circulaire ministérielle du 10 février 1876,
> Le grand parc de Tarmée, dont le général en chef seul pouvait disposer, comprenait 4,700 pelles et 2,200 pioches.
' Conférence sur le rôle de la forlificalion passagère dans les combats, par le major du génie Prévost.
^ Si Ton craignait de surcharger les hommes de ces compagnies, il faudrait annexer à chaque bataillon un caisson léger à deux chevaux, analogue aux voitures de section des troupes du génie. Dans les pays de montagnes, ce caisson serait remplacé par trois mulets de bût.
a fixé comme suit l'outillage des troupes d'infanterie :
Chaque compagnie porte* 2 haches à main, 2 pelles carrées et 4 pics à tête^ Il y a de plus, par bataillon, une scie articulée avec sa lime*. Les outils sont portés par les hommes les plus forts et les mieux exercés à leur maniement. Ces hommes, par compensation, n'ont pas d'ustensiles de campement. Indépendamment des outils portatifs, chaque régiment à 4 bataillons a deux voitures d'outils de pionnier dont le- chargement se compose (par voiture) de 8 haches de bûcheron, 70 pelles rondes, 40 pioches, 10 serpes, 12 manches de rechange pour pelles et pioches, 8 pinces de 0"^60, 1 sciepasse-partout, et 1 caisse d'outils d'art pour les travaux spéciaux et les réf^arations urgentes au matériel roulant attaché à chaque corps.
Rien n'est encore décidé quant à la nature de la pelle portative de Tinfanterie française, mais il y a lieu de croire que l'on adoptera la petite pelle Linnemann, en usage dans les armées autrichienne, allemande et danoise. La plupart des commandants de corps d'armée sont favorables à l'emploi de cette
> Les pics à télé servent surtout à percer des créneaux. ^ Cet outil , emprunté au matériel autrichien , est d'un excellent usage, mais il en faudrait plus d*un par bataillon.
pelle et voudraient que le nombre des outils portatifs fût considérablement augmenté. Les uns ont proposé, dit-on, de donner la pelle Linnemann à 1 homme sur S, les autres à 1 homme sur 4.
En Russicj chaque régiment de ligne à 3 bataillons reçoit, en fait d'outils portatifs, 360 haches, 150 pelles, 45 pioches et 15 pinces. Il est probable que cette répartition sera prochainement modifiée, si elle ne Test déjà, par suite de lemploi fréquent et remarquable que les troupes russes et les troupes turques ont fait des retranchements improvisés dans la campagne qui se poursuit actuellement en Bulgarie.
V Autriche a adopté en 1874, pour son infanterie, la pelle Linnemann ; cette pelle est en acier fondu, concave, arrondie aux angles inférieurs. Ses bords supérieurs sont échancrés et retroussés pour servir d'appui au pied. Le bord inférieur et celui de droite sont tranchants ; le bord de gauche est dentelé en scie. Sa longueur totale, y compris le manche, est de 0°^51. Elle se porte dans un fourreau en cuir qui s'adapte au ceinturon. La bêche pèse 0*^*70 à 0^^7 et le fourreau 0**24 à 0"27. On peut couper les broussailles et les petits arbres avec le côté droit; la scie ne sert que pour fabriquer des piquets et pour entamer les arbres qui doivent être abattus.
L'instruction autrichienne sur remploi de la pelle contient la prescription suivante :
« Pour assurer la sécurité, le soutien et le relèvement facile des travailleurs, comme pour obtenir un chargement uniforme du fantassin, tous les hommes du second rang sont munis d une bêche. Ceux du premier rang portent une marmite.
<c De cette façon, dans les files isolées, les files deux à deux ou les groupes, tout aussi bien que dans les pelotons, les demi-compagnies ou les compagnies entières, les soldats d'un rang pourront protéger et, sans entraver l'ordre, relever promptement ceux de l'autre rang. »
La pelle Linnemann a de grandes propriétés, mais elle a aussi tous les défauts des outils à plusieurs destinations ; après un certain temps, le côté hache et surtout le côté scie ne sont plus en état de servir.
L'infanterie allemande^ pendant la camp€igne, de 1870-1871, avait par bataillon :
20 pelles
8 pioches
} portées par les hommes.
8 cognées
et 96 haches
10 pelles
6 pioches
> transportées par voiture.
4 cognées
et 24 haches
Un ordre de cabinet en date du 26 novembre 1874 fixe le nombre des outils portatifs à 200 petites pelles et 40 haches par bataillon, et à 108 haches par régiment de cavalerie. Le nombre des outils de réserve (transportés par voiture) est calculé à raison de 54 grandes pelles, 18 pioches, 12 cognées et 27 haches par bataillon, et à raison de 8 grandes pelles et 6 haches par régiment de cavalerie ^
La pelle portative diffère peu de la pelle Linnemann. Elle a 0"^835 de longueur et pèse 0^«80. Un de ses côtés (le côté droit) étant aiguisé, on peut l'employer comme hachette. Elle se porte, le manche en l'air, dans une g^ne de cuir appliquée contre la fesse gauche et suspendue à une courroie passée en bandoulière sur l'épaule droite, par-dessous le sac.
En Belgiqtie, chaque bataillon d'infanterie sur le pied de guerre a 120 pelles en acier de 0'^97 de lon-
1 Chaque batterie de campagne a 6 grandes pelles, 6 pioches et 12 haches fixées aux pièces, et 23 grandes pelles, 12 pioches, 14 cognées et 24 haches transportées sur voiture.
78 LA FORTinCATION IMPROVISÉE
gueur, pesant 1^*594, 24 pioches, 48 petites haches, 12 scies à main et 36 serpes ^
Voici les réflexions que nous sucrent ces diverses espèces et répartitions d'outils.
On doit considérer comme un progrès la substitution à peu près générale de la petite pelle à la pelle longue, deux ou trois fois plus lourde, gênant l'homme dans la marche et l'embarrassant quand il doit traverser des taillis, des haies, des broussailles, ou s'embarquer dans un train de chemin de fer. Les partisans de la pelle à long manche prétendent, il est vrai, qu'avec la petite pelle Linnemann, on produit par heure moitié moins qu'avec la pelle ordinaire, et que l'homme, obligé de travailler à genoux, se fatigue promptement ; mais cette objection n'est pas fondée. Lorsque le travailleur d'infanterie a été exercé j^endant quelque temps au maniement de la pelle à manche court — ce qui se fait dans tous les pays où cette pelle est en usage, — il produit à peu près autant qu'avec la pelle à long manche. Ce résultat a été constaté en Autriche, en
1 Cette solution est incomplète et défectueuse. Nous espérons que bientôt Ton reconnaisse la nécessité de donner à la moitié des fantassins belges la pelle à manche court.
Prusse et en France ^ Il y a été constaté également que, lorsqu'on met pour la première fois la petite pelle entre les mains de terrassiers qui toute leur vie n ont employé que la pelle longue, on n'obtient par heure que la moitié environ du travail ordinaire.
Il a été reconnu aussi que le travail à genoux fatigue plus vite les hommes que le travail debout ; mais ce fait a peu d'importance, puisque la petite pelle doit surtout servir à élever des tranchéesabris et des épaulements qui s'exécutent en moins d'une heure.
D'un autre côté, l'homme travaillant à genoux offre moins de prise aux feux de l'ennemi et peut se créer promptement un couvert qui le mette à l'abri de ces feux.
Enfin, la petite pelle ne permet pas de jeter les terres aussi loin que la pelle à long manche; mais cet inconvénient n'est pas non plus trèssérieux au point de vue de la fortification improvisée, qui n'admet que de faibles profils. Toutes
1 Des travaux exécutés récemment à Arras (tranchées-abris) ont prouvé qu*avec la pelle à manche court le terrassier fait autant de travail qu'avec la pelle à long manche, mais qu'il éprouve plus de fatigue et qu*il doit, par conséquent, être relevé plus fréquemment. Cette conclusion cesse d*ôtre vraie lorsqu'on veut exécuter avec la pelle à manche court des tranchées-abris renforcées, des batteries traversées ou des redoutes du champ de bataille. Alors la durée du travail est d'un tiers ou de moitié plus longue que si l'on employait la pelle ordinaire.
les fois qu'il s'agira de construire des retranchements ou des redoutes exigeant des fouilles profondes et des remblais élevés, on aura le temps de faire venir les pelles à long manche du parc du génie ou des colonnes d'outils et, en attendant, on fera entamer le travail par les hommes munis de petites pelles, pour qu'il n'y ait pas de temps, perdu,
La pelle à manche court pesant environ 3/4 de kilogramme, est donc l'outil portatif de pionnier qui convient le mieux à l'infanterie.
Comme il existe encore dans plusieurs armées de grandes préventions contre l'emploi de cette pelle, on a fait récemment en Autriche une expérience des plus remarquables', dont nous croyons devoir rendre compte, à cause de l'intérêt qu'elle offre et des conclusions qui en ont été tirées. Cette expérience confirme entièrement l'opinion favorable que nous avons émise sur l'emploi de la pelle Linnemann.
Les travaux furent exécutés par le régiment d'infanterie n*^ fO, du Feldzeugmeister baron von Handel.
Pendant le travail, on conserva rigoureusement
' Cette expérience avait été provoquée par le capitaine du génie von Brunner, directeur de la revue de Stref&eur : OesUrreichische militSrische Zntsehrifl, Voir les livraisons de juillet, août et septembre
l'ordre tactique. Les ofSciers surveillaient et dirigeaient les hommes sous leurs ordres ; les sous-officiers étaient employés aux tracés, à rétablissement des bonnettes, des embrasures et des autres détails.
Les travailleurs étaient divisés en deux brigades de force égale, qui se relevaient toutes les vingt minutes. On les plaça à 0=^75 (1 pas) l'un de l'autre. L'expérience prouva que, dans ces conditions, l'homme peut, sans gêner son voisin, manier la pelle à manche court. Elle prouva aussi que le travailleur aime mieux se servir de cette pelle étant debout qu'étant à genoux.
La tranchée-abri fig. 29, pi. V, fut exécutée en 3 h. 5 m. (terre de jardin légère) ; la trajichée-abri, fig. 7, pi. III, en 55 minutes (terre de jardin mêlée de sable et d'argile) ; pour la transformer en tranchée-abri du profil précédent il fallut 1 h. 31 m. La tranchée-abri fig. 10, pi. III, fut exécutée en â h. 30 m., les hommes étant placés à 1 pas dans la tranchée et à S! pets dans le fossé .(la terre était un mélange d'argile, de sable et de gravier, assez difficile à travailler).
La batterie à barbette enterrée pour 8 pièces (fig. 22, pi. III), fut exécutée par 99 pelles^ en
* Le nombre des travaillears était double du nombre des pelles. Cette remarque s'applique à toutes les évaluations qui suivent.
82 LA FORTinCATION IMPROVISËE
t h. 15 m., les hommes travaillant debout (terre de jardin à droite, et couche de gravier de 0™35 d'épaisseur à gauche et au milieu) .
La batterie traversée pour 4 pièces, avec joues d'embrasure revêtues en gazons (fig, 17, pi. III), fut exécutée par 75 pelles en 4 h. 40 m. (terre de jardin mêlée d'argile et de sable).'
Quatre épaulements pour 1 pièce (fig. 12, pi. III) furent exécutés par 30 pelles en 1 heure.
Quatre épaulements pour 1 pièce (fig. 1 4, pL III) furent exécutés par 30 pelles en 2 h. 15 m. (terre de jardin compacte).
Une redoute ayant le profil fig. 10, pi. III, et un développement de ligne de feu de 161*^00, fut exécutée par 174 pelles en 4 h. 20 m.* (terre forte de jardin).
Enfin, une redoute ayant le profil fig. 32, pi. V, et une longueur de ligne de feu de 103"00, fut exécutée par 181 pelles en 6 h. 35 m. (terre de jardin mêlée de sable)*.
Dans les évaluations précédentes, il n'a pas été tenu compte du temps nécessaire pour le tracé des
1 Le tracé de la redoute est indiqué fig. 138, pi. VII, de l'ouvrage du capitaine von Brunner.
> Les deux premiers gradins des faces (front de tête) étaient revôtus en madriers.
ouvrages, tetnps qiii a varié entre 5 et 54 minutes. Il est à remarquer aussi qu'on n a fait usage ni de pioches, ni de louchets, même dans les terrains argileux ou composés de couches de gravier.
• On peut donc dire, avec le capitaine von Brunner, que les résultats ont réellement dépassé ce qu'on pouvait attendre de l'emploi de la pelle Linnémann, particulièrement dans l'exécution des petits profils. Bien que la supériorité de la pelle ordinaire se manifeste de plus en plus, à mesure que les déblais et les remblais augmentent, il n'en est pas moins démontré pratiquement que l'on peut avec la petite pelle exécuter même les redoutes du champ de bataille ^
Dans quelle proportion faut-il distribuer la pelle aux troupes d'infanterie?
C'est un point sur lequel on est loin d'être d'accord.
Pour fixer les idées, rappelons d'abord qu'il est prouvé par l'expérience que lorsqu'on fait porter les outils alternativement par les compagnies, les
1 A condition d*y mettre plus de temps. La différence est du tiers environ.
84 LA FORTIFICATION IMPROYISÉB
pelotons OU les rangs » il s'en perd énormément, le soldat ne conservant avec soin que ce qui lui appartient en propre ou sert exclusivement à son usage.
L'expérience a prouvé aussi que, lorsqu'on dépose les outils dans des chariots faisant partie du parc du génie ou des colonnes d'outils, ils arrivent généralement trop tard pour être utilement employés, parce que ces chariots sont toujours à quelques lieues (parfois même à une journée de marche) en arrière de l'armée.
Lorsqu'une troupe d'infiinterie prend position et qu'elle n'est pas exposée à une attaque immédiate, elle se décidera facilement à faire des tranchéesabris, si elle peut les entamer sur-le-champ. Il en sera tout autrement s'il faut plusieurs heures pour faire arriver et distribuer les outils. Alors, dans la plupart des cas, elle renoncera à se couvrir, de crainte que les pelles ne se fassent trop longtemps attendre ou que le soldat ne soit fatigué au moment de l'attaque, quand il aura besoin de toute sa vigueur. L'emploi des retranchements improvisés ne pourra donc être généralisé que lorsqu'on aura donné à chaque bataillon et à chaque compagnie des outils portatifs en nombre sufiSsant pour exécuter ces retranchements en quelques minutes. C'est ce
qu'avaient compris les Romains, et c'est ce que l'expérience a également enseigné aux généraux américains qui, les premiers parmi les modernes, ont fait un Icirge usage de la fortificati(Hi improvisée.
Pour qu'une troupe d'infanterie puisse se retrancher sans le secours du parc ou des colonnes d'outils, combien faut-il lui donner de pelles, de pioches, etc.?
Le fantassin occupe dcms le rang à 0™60.
Deux files ou 4 hommes présentent donc un front de 1°^20 en moyenne; d'où il résulte que si l'on donne des pelles à un homme sur quatre et si l'on impose à chaque pelleteur la tâche de creuser l^HO de tranchée, on pourra, en n'employant au travail que l'effectif d'une compagnie, construire une tranchée-abri assez longue pour couvrir le bataillon tout entier, formé sur deux rangs.
Le nombre des pioches doit être bien inférieur à celui qui a été fixé dans la plupart des armées. La tranchée-abri, en effet, a si peu de profondeur que, pour la construire, on ne doit guère descendre audessous de la couche de terre végétale. Lorsque exceptionnellemeut le terrain sera rocailleux ou pierreux, on renoncera aux retranchements improvisés, non-seulement parce qu'ils exigeraient trop de temps, mais encore parce qu'ils deviendraient dan-
gereux, à cause des éclats de pierres qu'en feraient jaillir les projectiles ennemis.
Nous croyons donc qu'il suffira d'avoir tine pioche pour 8 pelles.
D'après ces données^ une compagnie d'infanterie forte de 9 sous-officiers, 12 caporaux et 192 soldats, devrait avoir au minimum 48 pelles et 6 pioches. Mais cette proportion rigoureuse du quart pour les pelles et du trente-deuxième pour les pioches, serait promptement altérée en campagne par la mortalité, la maladie, la désertion, les pertes et destructions d'outils, etc. Il faudrait donc, pour avoir la certitude que toujours une compagnie eût un nombre de pelleteurs égal au quart de son efiTectif , donner dans chaque peloton des pelles au tiers environ des hommes.
Le nombre des pelles serait donc de 24 et celui des pioches serait de 4 par peloton.
Indépendamment de ces outils, il devrait y avoir par peloton, pour les travaux de campement et de mise en état de défense des postes, maisons, etc., de petites haches, des serpes, des scies et des masses.
La répartition la plus convenable pour un peloton de 64 soldats serait, selon nous, la suivante :
24 pelles, 4 pioches, 12 petites haches, 12 serpes, 8 scies et 4 masses. Total : 64.
Chaque homme am*ait donc un outil dont le poids ne dépasserait pas 1 kilogramme.
Les sous-officiers et les caporaux seraient affranchis de cette surcharge, parce que, ayant à surveiller leur section ou leur escouade, ils se fatiguent plus que les soldats.
Il importe que les outils soient répartis d'une manière ^ale entre les escouades, afin que les groupes de tirailleurs puissent se retrancher sans avoir besoin de faire des emprunts d'outils aux groupes voisina.
On n'obtiendrait pas cet avantage si l'on distribuait toutes les pelles d'une compagnie à l'un des trois pelotons. En revanche, l'on ne serait pas obligé d'afiaiblir tous les pelotons pendant l'exécution de la tranchée. Ce dernier inconvénient, toutefois, est moins grave que celui qui résulterait de la dispersion en groupes de tirailleurs de deux pelotons, dont pas un seul ne serait pourvu de pelles. C'est ce qui nous a décidé à proposer la répartition ^ale des outils de toute espèce entre les 6 sections de chaque compagnie.
Mais le but serait paiement atteint si l'on donnait, comme en Autriche, une pelle à chaque file. On pourrait même alors disséminer les tirailleurs par groupes de deux, sans les priver de la possibilité
88 LA FORTinCATlON IMPROYISËE
de se couvrir rapidement. La répartitioii autrichienne a, en outre, cet avantage qu'elle rend facile le relèvement des travailleurs et qu'elle permet de réduire les intervalles de ceux-ci au minimum de 0*^75, ce qui est éminemment favorable à la prompte exécution des tranchées. On devra donc lui donner la préférence.
Pour construire avec deux pelotons la longueur de tranchée-abri nécessaire à la compagnie, on place les travailleurs à 0"*90 l'un de l'autre. Alors, le 3^ peloton peut être employé, soit à protéger le travail, en formant une ligne de tirailleurs, soit à le compléter, en créant des défenses accessoires ou en plantant des branchages sur les talus, pour les soustraire à la vue de l'ennemi.
Une des raisons pour lesquelles on a reculé jusqu'ici dans tous les pays devant la nécessité de donner un outil de pionnier à chaque fantassin, est la crainte d'imposer un poids supplémentaire de 1 kil. à des hommes qui sont déjà surchargés.
Il est certain que dans beaucoup d'armées, on a soumis la force physique du soldat d'infanterie à de trop rudes épreuves. Pour s'en convaincre, il suffit de rappeler que, pendant la campagne d'Italie de 1859, les soldats français portaient un poids de près de 31 kilog., à savoir :
Kilof.
Armement et effets réglementaires • • 20,00
60 cartouches 2,40
Tente^ri. couverture, bidou, eampe-
ment, etc 5,00
Vivres pour 4 jours (sans viande) . . 3,40
Total. . . 30,80 Bien que ce poids ait été notablement diminué en France et dans la plupart des pays, on pourra le réduire encore facilement de 1 kilog. parla suppression d'objets peu utiles, afin de donner au soldat un outil qui lui rendra les plus gra^ds services dans toutes les circonstances de la guerre.
Lorsque l'infanterie pourra avec ses propres ressources assurer la fortification du champ de bataille, le rôle des troupes du génie ne sera pas moins important qu'il ne l'est aujourd'hui. Elles continueront, en effet, à exécuter les travaux qui constituent leur spécialité, et les fortifications autres que les tranchées-abris. Parmi ces dernières, nous citerons les redoutes et les flèches que l'infanterie pourra entama, mais que le génie devra, dans la plupart des cas, achever et compléter.
Quoique la construction des batteries appartienne à l'artillerie, qui pour ce service peut réclamer le concours d'une partie des troupes de soutien, il
sera cependant nécessaire, dans bien des cas, d y faire concourir les troupes du génie, pour la construction des magasins, des abris, des revêtements et d'autres travaux spéciaux exigeant des hommes exercés.
Si l'on tient compte de l'importance des services que rendent les troupes du génie, on reconnaîtra que, dans la plupart des armées, ces troupes ne sont pas représentées par un effectif suffisant. Le duc de Wellington était d'avis qu'on ne saurait en avoir trop, le soldat du génie pouvant agir comme fantassin, toutes les fois qu'il n'a pas à exécuter les travaux pour lesquels il a seul une aptitude suffisante ^
Une bonne organisation serait celle qui annexerait à chaque division d'infanterie un bataillon du génie à quatre compagnies*.
Ce bataillon remplacerait avantageusement le
i Les soldats du génie ont été employés en ligne, à Waterloo et à Inkerman. Durant les guerres de la République et de TEmpire, ils ont souvent suppléé Tinfanterie pour la défense des postes, des têtes de pont, etc., et combattu à côté d'elle aux avant-gardes et aux arrièregardes. Dans la campagne de 1870, leur rôle a été encore plus important et plus varié, comme on pourra s*en convaincre par les rapports des généraux prussiens.
* En temps de paix, les bataillons du génie formeraient des régiments. Ils ne seraient détachés qu*en temps de guerre, pendant les grandes manœuvres et dans les camps d'instruction.
bataillon de carabiniers ou de chasseurs, dont l'utilité est fort contestable depuis que toute l'infanterie est munie d'armes de précision et exercée au combat en ordre dispersé.
Bien que l'armée prussienne ait des bataillons de chasseurs recrutés et formés avec un soin extrême, ces bataillons, dans la dernière guerre, ont été employés presque toujours de la même manière que les bataillons de la ligne.
Nous croyons aussi qu'il serait utile d'attacher à chaque division de cavalerie une compagnie du génie à cheval, pour détruire ou rétablir les communications ^ créer des embuscades, retrancher des postes, etc., opérations qui s'exécutent fréquemment à l'avant-garde, à l'arrière-garde ou lorsqu'un corps de cavalerie doit opérer sur les flancs de l'ennemi.
* La guerre de la sécession a prouvé qu*il est souvent nécessaire de détruire, à de grandes distances de Tannée, un chemin de fer utile à Tennemi, ou de rétablir une ligne que celui-ci a coupée.