‹ La Fortune des d'OrléansChapitre 1 sur 46 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Il j a des familles où la soif héréditaire de l'or est tellement inextinguible que les accidents les plus tragiquesetlesplusimprévoyables arrivent toujours et tout justement ;'i propos pour les enrichir. (Suleau.)

L'histoire de la fortune des d'Orléans offre un double intérêt. En suivant le jeu de cette politique constamment et àprement tendue à accaparer tout ce que les faiblesses des rois ont détaché du domaine de la couronne et à arracher par la contrainte, par la violence morale et par le crime tout ce qui avait fini par y rentrer légitimement, on constate deux points :

Que la plus grande partie des biens actuellement possédés par cette famille, devrait, d'après toutes les règles, être reprise par l'Etat;

Que les dérogations grâce auxquelles cette possession s'est établie, ont été motivées par un secret d'Etat, qui porte sur une usurpation de l'hérédité salique.

ment, la sigiialurc du roi niincui', son pupille, pour la doter aux dépens du trésor royal.

Par un phénomène singulier, cet homme qui s'était complu à faire de son palais un tel foyer de corruption que ses filles l'égalèrent, si elles ne le surpassèrent en dépravation, eut un fils qui lit exception dans cette lignée et qui mérita cette malédiction paternelle, plus satanique qu'un blasphème : « Allez, malheureux, vous ne serez jamais qu'un honnête homme ! »

Du quatrième duc d'Orléans, il n'y a rien à dire. Ce fut riiommc le plus complètement nul qui se puisse imaginer. A défaut de toute épithète distinctive, on ne saurait même lui attribuer celle de père de Philippe-Egalité, car sa femme, une princesse de Conti, la Alessaline la plus effrénée et la plus cynique qu'on vit jamais, disait, à propos de la paternité de son fils : « Lorsqu'on tombe sur un fagot d'épines, peut-on savoir celle qui vous a blessée » (1). Il serait excessif sans doute, de retenir comme une preuve ce qui pourrait n'être qu'un défi à l'opinion de la part d'une femme qui faisait bravade de ses vices, au point de laisser un testament, scellé de ses armes, contenant la liste de ses amants, avec un couplet licencieux sur chacun d'eux. Mais quand on sait que le vieux duc d'Orléans, l'honnête homme, a refusé jusqu'à son lit de mort de reconnaître pour ses petits-enfants ceux qui étaient nés de sa belle-fille ; quand on se rappelle que le digne fils de celte mère abominable a lui-même pu-

(1) On lui doit aussi ce quatrain :

Monseigneur d'Orléans Vos prétendus enfants Sont l'objet du mépris De tout Paris.

LA FORTUNE DES D ORLEANS. d

bliqucmcnl déclaré êlre le fils d'un cocher, qu'il iionuiiait, il est cerlcs plus que permis de croire que la branche d'Orléans ne subsiste que par l'effet d'une greffe adultérine, et d'attribuer seulement à rinflucncc de ralmosphère concentrée dans le Palais-Royal, la ressemblance morale entre le duc d'Orléans de la Régence et celui de la Révolution.

Aussi bien cette ressemblance n'accuse-t-elle pas les véritables caractères de l'atavisme.

Le nou\eau duc d'Orléans rappela le Régent parce que, comme lui, il eut tous les vices, mais il s en distingua en faisant preuve, dans la poursuite de ses projets ambitieux, d'une profondeur de scélératesse qui ré\olta ses complices eux-mêmes, et en ajoutant à l'âprelé de l'avarice quelque chose d'ignoble et de sordide qui fut comme la marque de sa bâtardise et qui de\ait se retrouver chez ses descendants, comme la tare spéciale de celte dernière famille d'Orléans.

Dès qu'il eut l'âge d'homme, il \isa l'immense héritage des bâtards de Louis XIV, réuni alors sur la tête du duc de Penthièvre (1), et afin que rien ne lui en échappât, il entreprit de diriger le prince de I.amballe dans la voie du liborfniage a\ec assez d'habilclé pour le faire mourir à vingt ans (2) et rendre

(1) Le duc de Penthièvi'e, fils du comte de Toulouse, avait réuni à la fortune de son père colle du duc de Maine, duquel il ne subsistait pas de postérilé. et se trouvait pur conséquent en possession de la totalité des apanages constitués par Louis XIV aux enfonts qu'il avait eus de la marquise de Montespan. Il était par le fait, à peu prés le plus riche propriétaire de France.

(2) La santé du prince de Lamballe ayant paru, pendant un moment, pouvoir se rétablir, l'héritier des d'Orléans cessa de poursuivre ce projet de mariage et fut sur le point d'y renoncer; mais le prince de Lamballe étant mort, les négociations furent immédiatement reprises, et le 5 avril 17G!), fut célébré ce mariage, auquel Louis XV avait fait une forte

Mademoiselle de Penlhièvre, la future duchesse d'Orléans, unique héiilière de toute cette fortune (1).

Aussitôt après la mort de son père putatif, son premier soin est de faire argent de ce qui, d'après les traditions princières et d'après la destination originaire, n'était qu'une sorte de nue propriété attachée à la splendeur du rang et grevée d'un véritable usufruit, au profit de clients dignes d'intérêt et de la population tout entière. Des jardins de son Palais- Royal, qui étaient l'ornement du quartier et la pro- Hienade favorite de ses habitants, il fait un enclos de maisons de rapport, et, pour en augmenter le rendement, y installe le bazar principal de l'agiotage du jeu, et de la protistution. En même temps, il retire aux anciens serviteurs de sa maison la jouissance des logements dans les appartements du palais, qu'ils tenaient de la libéralité de son père (2),

opposition, parce qu'il devait faire le duc d'Orléans plus riche de beaucoup que les cadets de la branche aînée.

(1) On ne saurait oublier l'attitude du duc d'Orléans lors des massacres de septembre. Au nombre des victimes, qui, — on le sait aujourd'hui, - ne furent point frappées au hasard, se trouvait la princesse de Lamballe, belle-sœur du duc d'Orléans. Les massacreurs, empi-essés de jusUfiei' leur tâche bien remplie, se lii'ent un devoir d'apporter au Palais-Royal sa Icte ensanglantée qu'Us avaient fait acconnuoder par un coiffeur. I*hilippe parut à son balcon et salua les assassins qui avaient bien travaillé pour lui en le libérant d'un douaire annuel de trois cent mille francs.

(3) Voici, à ce sujet, une note a.ssez curieuse, provenant des papiers du marquis de Ballei'oy : « M. le duc d'Oi'léans a renvoyé tous ceux qui logeaient chez lui ; il a donné, dit-on, lui-même congé par des lettres d'égal à égal, finissant par « jay (j'ai) l'honneur d'être » et donnant pour motif le mauvais état de ses affaires. M. le chevalier de Damas lui a répondu : « Je suis bien fâché. Monsieur, que la position dans laquelle vous êtes vous force à éloigner de vous les anciens serviteurs de S. A. S. Monseigneur le duc d'Orléans, votre père. Comme je conserverai toujours le plus profond respect pour sa mémoire et la plus vive reconnaissance pour ses bienfaits, je désire conserver le logement qu'il avait eu la bonté de me donner et comme vous comptez le louer, je

Des spéculations honteuses, il passa bientôt aux spéculations criminelles. D'après les conseils et par les soins d'un secrétaire digne de servir un Ici maître, il organise une machia\élique combinaison de famine factice, qui lui procure le triple a\anlage de remplir ses coffres, de ruiner dans l'opinion le roi et la reine, que ses pamphlétaires accusent d'accaparement, et d'usurper Tauréolc de bienfaiteur du peuple, lui qui, par l'intermittence réglée de la disette et de l'abondance, crée, de propos délibéré, la misère publique.

Cette imputation n'est point hasardée. Le plan de l'entreprise infâme et le rôle de l'ingénieux conseiller qui en fut l'inspirateur et l'agent, sont développés dans un écrit du temps, une lettre supposée de Laclos au duc d'Orléans, qui n'est probablement pas l'œuvre de Laclos, mais qui contient des détails trop précis pour n'être pas l'œuvre d'un des auxiliaires par lui employés (1) :

L'argent nous manquait ; nous empruntâmes aux plus gros intérêts. Nous achetâmes des blés à bon compte, nous les

vous prie de m'en dire le prix, pour que je voye si mes affaires me permettent de le payer, j'ai l'honneur d'être, Monsieur, etc. »

("Quarante et unième pièce du dossier Balleroy — Arch. Nat- W. S'iO doss. 621.)

(1) C'est Crétineau-.loly qui revendique le mérite d'avoir publié le premier cotte iiièce. Il l'a donnée comme étant de Laclos, qui fut toujours trop prudent et trop circonspect pour qu'on puisse avec quelque vraisemblance la lui attribuer. Elle fut certainement composée par un agent mécontent, et dirigée autant contre Laclos lui-même f|ue conti-e le duc d'Orléans, mais elle n'en a pas moins de vale\u'. et tout en rectifiant l'erreur d'atti'ibufion eommise par Crétineau-.loly, on doit adopter rapiiréciafion qu'il foi-mule : « C'est \m arte d'accusation dre.ssé pai' im eomplice et rédigé dans le but évident de faire réfléchir par la menace d'un scandale publie; elle initie aux mystères du Palais-Royal, elle en déchire tous les voiles, et ne laisse pas même â l'esprit le plus prévenu la moindre incertitude » (V. .\ppend. n° 1).

fîmes sortir de France et déposer dans les îles de Jersey et Gucrnescy, pour ne les on faire sortir qu"au moment où, devenus chèrs, ils nous rapporteraient des monceaux d'or. On ne peut, je crois, voir une partie mieux liée ; et sûrement l'auteur d'un pareil projet méritait plutôt une couronne que des reproches de votre part.

Pendant que notre petit commerce nous valait un Pérou, nous rejetions sur les aristocrates toute la liaine du peuple, et c'est là, je lavoue. où nos écrivains ont fait merveille. Limon (1) lui-même, dans cette occasion, nous a rendu de grands services. \'ous voliez au peuple plusieurs millions pour un mois, par vos accaparements, mais ceci était secret. Ostensiblement, vous donniez jusqu'à cent mille écus dans la capitale, en plusieurs mois ; tous les folliculaires, tous les écrivailleurs, les prônes mêmes des paroisses faisaient retentir les éloges donnés à votre bienfaisance.

Jusqu'ici, je le crois, Monseigneur, votre pauvre Laclos s'était conduit comme un héros ; tout était gain de tous côtés, Machiavel lui-même n'eût pas mieux réussi à travailler un peuple qui n'étant pas encore sorti de l'esclavage, n'entrevoyait que l'aurore de la liberté.

Le moyen avait paru bon et avait été goûté ; voici un autre passage de cette lettre, qui en témoigne :

Une ruse que le diable seul pouvait rendre vaine fut employée. Le pain manqua : tout à coup j'empêchai les moulins de tourner, les boulangers de cuire et je fis jeter dans la rivière le peu de pain qui se fabriquait. Si jamais on peut s'v prendre mieux. Monseigneur, je ne suis plus digne de votre confiance. Vous le savez, et vous-même, en me consolant du chagrin que me faisait ressentir le peu de réussite de mon projet (2). daignâtes me donner des noms et des consolations bien faites pour dédommager et encourager un homme tel que moi.

La coalition des intérêts cl des ambitions liés à sa cause, lui donnait une telle force dans l'.Assemblée, et le concert de la presse et des tribunes de carrefour, largement stipendiées, assurait si complète-

(1) Le marquis de Limon avait été le courtier électoral du duc d'Orléans à Crépy-en-\'alois. Il avait réussi à enlever le vote des électeurs, « malgré leur répugnance à se mettre en opposition avec la Cour ». dit Michaud.

(2) L'insuccès dont il est question ici se rapporte seulement à un cas particulier, et non à la grande combinaison.

ment le prestige du mensonge systématique aux yeux du peuple fasciné, qu'il ne craignit pas de nuire à sa réputation de grand citoyen par ce qui, de la part de tout autre, eût été signalé comme un défi criminel à la détresse publique.

Au moment où, sous le coup de l'émotion jetée dans le pays par la dénonciation bruyante d'un déficit dans le budget de l'Ëtat, et par îa menace perfide de la banqueroute, on vit les corps constitués, les corporations, le roi, les princes, les citoyens de toutes les classes, entraînés par un courant d'émulation patriotique, rivaliser de sacrifices pour subvenir aux besoins du trésor, à ce moment même, la contribution du grand citoyen d'Orléans consista à réclamer contre la France l'acquittement de la dot obtenue, comme l'on sait, par le Régent pour sa fille, la princesse des Asturies.

Il s'agissait d'un chiffre respectable de millions.

La dot avait été fixée à 500.000 écus d'or, par le contrat de mariage, qui contenait une renonciation de Mlle d'Orléans au profit du duc de Chartres, son frère, à toutes successions paternelle et maternelle et autres à échoir à la suite.

Ainsi donc, le duc d'Orléans, bénéficiaire de la renonciation, propriétaire de la part à laquelle sa grand'tante avait renoncé, réclamait encore le prix de cette renonciation. Et voici sur quoi il se fondait.

La princesse des Asturies, devenue veuve presque aussitôt après avoir été reine, était revenue en France, où le palais du Luxemboui'g lui avait été donné pour résidence. Le roi Louis XV, devenu majeur, avait fait pi'océder à la liquidation de sa dot, qui avait été évaluée à 4.L58.850 livres, et, par lettres patentes du 20 juin 1725, avait ordonné que « jus(|u'à ce qu'il eût élé pourxu au payement de celte somme, la reine d'Espagne soit payée annuel-

8 LA FORTrxn DES D ORLEANS.

Icment par le garde (\u Irésor loyal en exercice, des intérêls d'iccUe. montant, à raison du denier 20, à 207.942 liv. 10 sous. »

Le sens de cette décision était aussi apparent que possible.

Le roi majeur, ne voulant pas Llànicr et révoquer explicitement un abus commis par son tuteur et régent, avait pris des dispositions pour tiansformcr, en fait, la donation sans cause en une rente viagère j)olitiqucment justifiée ; cela était si évident que les d'Orléans avaient senti le besoin de se fabriquer un titre qui parût moins contestable que le titre héréditaire. On ne saurait exj)liqucr autrement une convention d'un caractère singulier, qui fut passée entre la reine d'Espagne, quelques semaines a\anl sa mort et Louis d'Orléans, son frère. Celui-ci fut, sans contredit, le plus honnête de la famille, mais enfin, il était d'Orléans et ne pouvait, lorsqu'il s'agissait d'argent, mentir aux traditions de sa race. Lorsque la santé de la reine d'Espagne fit présager sa fin prochaine, il s'était fait faire i)ar elle un transport de la dot stipulée au contrat, moyennant l'obligation prise par lui de lui servir une pension annuelle, à partir d'un délai r-envoyé à plusieurs années et d'acquitter quelques dettes qui devaient dans tous les cas tomber à sa charrie. Cela, en réalité, no lui coûtait rien, mais lui permettait de se présenter conmie « propriétaire au même litre qui aurait pu convenir à toute autre personne ».

La réclamation, plusieurs fois ajournée, fut mise en discussion dans la séance du 11 jan\ier 1791. sur lo rapport do Camus, qui concluait à l'adoption ; mais des objections très vives furent présentées, et l'Assemblée se bor-na à ordoimer « le renvoi au bureau de liquidation et l'impression et l'ajournement du rapport ».

La question fut reprise le 13 juin. Le rapporteur, Crochard, concluait encore en faveur du duc d'Orléans ; mais une opposition si énergique se manifesta, qu'après avoir vainement essayé d'enlever un vote d'adoption, après avoir même essayé de faire escamoter par le président un vote contre l'ajournement, les partisans d'Orléans se A'irent réduits, pour éviter sans doute un rejet absolu, à réclamer eux-mêmes « l'ajournement à la première législature, » i -^

Les événements prirent une telle tournure qu'il n'en fut plus question devant les assemblées suivantes. Les d'Orléans n'y perdirent rien d'ailleurs ; il est bien entendu que cela fut compris dans leurs règlements postérieurs.

A cette même époque, le duc d'Orléans fut très hautement et très généralement dénoncé commme le patron, le complice et le receleur d'une bande de malfaiteurs, commandés par deux célèbres héros de la haute pègre, Coffiné et Poupart de Beaubourg, dont les vols et les meurtres terrorisèrent longtemps Paris et la banlieue. On assura notamment que c'est par lui que furent \endus en Angleterre les diamants volés à la Dubarry. On fit remarquer aussi que Coffiné, arrêté et mis au Châtelet, avait été relâché, purement et simplement, parce que. disait-on, en avouant ses crimes, il avait déclaré n'a^■oir agi que pour le compte du duc d'Orléans.

Si, en ce qui concerne celte accusation, on ne trouve k sa charge que des rumeurs impressionnantes par leur intensité, que des témoignages non authentiques, que des présomptions fondées sur de graves vraisemblances, mais dénuées de preuves positives, il n'en est pas de même d'un assassinat qui entraîna une faillite de plus de cinquante millions. Les Mémoires du temps, les plus dignes de créance, et no-

lamment l'écrit déjà cilé, contiennent des détails ré- \élant qu'il fut certainement commis sur l'ordre et au profit du duc d'Orléans.

L'entreprise d'accaparement établie au Palais- Royal avait compté au nombre de ses principaux associés, un agent de change, Prinet, ami, banquier et gros créancier du prince affamcur. L'Assemblée nationale ayant, sur le désir du roi, accueilli la motion de faire une enquête sur les causes de la disette, b duc d'Orléans avait immédiatement joué ce jeu classique de proposer lui-même la nomination d'un comité des subsistances, dans lequel on avait fait entrer Prinet. Mais les allures indécises de cet homme d'affaires, préoccupé avant tout de ne compromettre ni sa sûreté, ni sa fortune, inquiétèrent les intéressés. On para au danger par des moyens énergiques. Des bandes furent envoyées, qui firent mine à plusieurs reprises de menacer sa maison et lancèrent des pierres dans ses fenêtres. Prinet. saisi de frayeur, ne trouve rien de mieux à faire, sur le conseil, sans doute, de quelque officieux bien stylé, que d'apporter au Palais-Royal son portefeuille et tout ce qu'il possède en valeurs mobilières, sollicitant de son illustre ami qu'il lui fasse la grâce d'en accepter le dépôt. Mais bientôt il se ravise. Les désordres qui se succèdent et s'aggravent chaque jour, les massacres de Flesselles, de Bertier, de Foullon, lui inspirent l'idée salutaire que le séjour de Paris est devenu dangereux pour un capitaliste aussi en é\ idence que lui : peul-èlre aussi que la caisse de son noble client n'était pas la plus sûre pour ses ca- 7)itaux (1). Mais si le prince avait mis une obligeance

^1^ Cette inquiétude était d'autnnt plus justifiée que les gens bien informés, — et Prinet était du nombre, — attribuaient au duc d'Orléans les assassinats de Bertier, Foullon ol Flesselles.

vraiment méritoire à s'en charger, il se montra moins empressé à s'en décharger. Il y eut toute une série d'ajournements, de rendez-vous donnés et contremandés sous divers prétextes. Enfin, sur les instances dî plus en plus pressantes de l'agent de change, le duc d'Orléans le reçoit pourtant, mais c'est à Passy ; et là, après s'être assuré que Prinet est porteur d'un récépissé en bonne forme, il le renvoie à son homme d'affaires Bazin, qui habite une maison de campagne auprès du Vésinet. La nuit est venue ; il y a la forêt à traverser, mais Philippe d'Orléans a la délicate attention d'offrir au banquier une voiture à ses armées. Prinet se met en route. Dès l'entrée de la forêt, la voiture est arrêtée par deux hommes déguisés en laquais de la reine, qui en tirent Prinet de force et lui logent par derrière et à bout portant, une balle do pistolet dans la tête. Les gens à la livrée d'Orléans s'enfuient aussi précipitamment que les assassins à la fausse livrée de la reine, laissant pour mort sur le chemin le malheureux, auprès duquel on a jeté l'arme déchargée.

Prinet n'était pas mort. Ramassé par des passants aux premières heures du jour, il avait été transporté dans une auberge au Pecq. Son premier mouvement, quand il revint à lui, avait été de porter les mains à sa poche, et son premier mot pour déclarer que ses papiers et son récépissé lui avaient été volés. Il vécut encore trois jours et fit des révélations, dont son beau-frère fit dresser procès-verl)al et d'après lesquelles il demanda aux créanciers du mort de se joindre à lui pour poursuivre une enquête. Les bandes d'émeutiers à la solde du Palais- Royal furent employées k les intimider assez fortement pour qu'il leur parfit plus sage de renoncer h toute recherche.

Si jamais l'application de l'adage : hic lecil cul

prodest, s'est imposée, c'est bien à propos de cette affaire, dont toutes les circonstances sont accablantes pour le duc d'Orléans. Mais il y a contre lui quelque chose de plus que des inductions ; il y a la déclaration d'un agent qui sans doute fut mêlé à l'affaire (1), \'oici en quels termes il fait pailer Laclos et lui fait revendiquer la gloire de cet exploit :

Au mois d'août, l'argent nous faut. et. dans ces affaires-là, point d'argent, fiolnt d'assassins. Quel héro'i'sme. Monseigneur, ne montrai-je pas alors pour remettre en vos mains ce fameux portefeuille où un particulier tenait enfermée la fortune de tant de familles considérables ! .\ quels péi-ils ne m'exposai-je pas dans cette démarche qui, heureusement pour moi, n'est pas encore bien connue ?

Il y avait meurtre et vol flagrants ; il y avait ruine d'une masse de créanciers : ni le souci de la vindicte publique, ni celui des graves intérêts lésés ne purent décider la justice du temps à instruire celte affaire.

En raison même de cette abstention si manifestement dénonciatrice, l'histoire ne peut faillir à prononcer un arrêt de culpabilité.

'1) Voir aussi les Mémoires de Bertrand de Molleville.

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