CHAPITRE II
Quelque énorme que fût la somme de million? provenant de ces rapines et de ces brigandages, le duc d'Orléans engloutissait tout dans un goulTre de dépenses que rien ne pouvait combler.
Ce n'était pourtant ni l'entretien de sa maison, ni les besoins de ses vices qui absorbaient tout cela, car des contemporains bien informés ont constaté qu'il savait y faire face avec la moitié de ses im mcnscs re\enus ; c'était le budget de rentrcprise montée pour conquérir le trône par les moyens révolutionnaires.
« L'Histoire ne sera ({ue juste ■ — • déclare M. de Corrnenin — • lorsqu'elle dira que l'emploi révolutionnaire qu'il fit de sa prodigieuse fortune dans l'intérêt de son ambition personnelle, contribua plus que toute autre cause au renversement du trône de Louis XVI, son parent et son maître. »
Cependant, par l'effet de la loi du 21 décembre 1790, qui avait fait rentrer dans le domaine de l'Etat les biens d'apanage, en accordant à cha(|ue apanagisle une rente d'un million, les revenus du duc d'Orléans avaient subi une notable diminution. Les biens (|ui lui reslaioiit représentaient encore un actif visible de soixante-sept millions, mais ce chiffre était dépassé |)ar celui des emi)runts qu'il a\ait contractés.
Dès le commencement de 1791, on sut que M. le
l'i LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.
duc d'Orléans était gêné. Certaines mesures d'administration domestique (dont il a été parlé plus haut) a\ aient été par lui-même motivées sur « l'état de ses alïnires ». On ne tardera pas à voir quel était son intérêt à accréditer celte opinion.
La duchesse d'Orléans s'en inquiéta.
Certes, elle s'était toujours montrée une épouse soumise et complaisante ; ■ — la vérité oblige même à dii-e trop soumise et trop complaisante. L'atmosphère du Palais-Royal, que personne, semble-t-il ne pouvait respirer impunément, avait déplorabloment afropliié chez elle ce qu'il y a de plus vivacc et de plus résistant dans le cœur d'une honnête femme : le souci du devoir maternel et le sentiment de la dignité conjugale.
Elle connaissait bien la Genlis : elle n'ignorait pas quel emploi celle-ci avait tenu auprès de son mari ; elle avait souffert sans révolte que ses fils et sa fille fussent placés sous le gouvernement de cette éducatrice éhontée. qui, un jour, à Anel. montrant à l'aîné de ses élèves le tombeau de Diane de Poitiers, soupirait, d'un ton pénétré : « Heureuse femme, qui eut l'amour du père et du fils ! »
A l'égard de Mme de Buffon, elle faisait profession de tolérance et même « iVinlérét ». On n'oserait affii'mer cela, si l'on n'en avait son témoignage écrit. Voici ce qu'on lit dans une de ses lettres au duc d'Orléans :
1! me reste encore à vous parler sur un objet bien intéressant... Vous devinez que c'est Mme de Buffon... .Te lui ai reconnu un attachement si vrai pour vous et je sais qu'elle est si parfaite pour moi que je ne puis pas ne pas ni'intcresser a elle. Il est impossible que quelqu'un qui vous aime véi'itablement n'ait point des droits sur moi ; aussi en at-elle de véritables et vous pouvez sur ce point être sans gêne avec moi.
La « vertueuse fille du vertueux duc de Pen-
thièvre » était devenue assez d'Orléans pour admettre et pratiquer le principe des concessions et des renoncements les plus surhumainement difficiles pour tout ce qui concernait l'intérêt moral de ses enfants et l'honneur de son foyer ; mais aussi pour no pas faillir à cette loi do famille qui ne permettait plus de capitulation sur tout ce qui touchait à la question sacrée des intérêts pécuniaires.
Dès qu'elle aperçoit un péril pour sa dot, elle quitte le Palais-Royal, se retire auprès de son père, au château d'Eu (5 avril 1791), et de là, forme une demande de séparation de biens, en restitution de ses apports, et réclame la garde de ses enfants.
Le mari répond par une sommation d'avoir à réintégrer le domicile conjugal.
Quant à ses enfants, il n'a pas à craindre qu'ils s'éloignent de lui. L'éducation qu'il leur a fait donner a porté tous ses fruits ; ce n'est pas de la maîtresse érigée gouverneur qu'ils ont pu apprendre à aimer et à respecter leur mère. Ils sont, d'ailleurs, dressés à jouer leur petit rôle dans le sens de la politique paternelle. Déjà le 14 juillet 1789, Louis- Philippe et sa sœur, la charmante Adélaïde, étaient allés, sous la conduite de la Genlis, se poster dans \'i jardin de Beaumarchais, pour saluer et applaudir au passage les « vainqueurs de la Bastille ». Dans les journées des 5 et 6 octobre, on avait vu à Versailles le même Louis-Philippe « encourageant du geste et du regard les bandes de meurtriers que son père encourageait de son exemple et de son or », et acclamant ensuite, de la terrasse de Passy, le cortège ignoble qui ramenait à Paris le roi prisonnier. Et depuis, ce jeune héritier présomptif d'Orléans n'a cessé de faire tous ses efforts pour appeler l'attention publique sur son zèle révolutionnaire. Il s'est fait recevoir, le 2 novembre 1790, au
club des Jacobins, et comme, en raison de son âge, il ne peut être que profès, il y a accepté démocratiquement les fonctions d'buissier ; il a demandé aussi que la limite d'âge fixée pour l'admission fût abaissée, afin que son frère (Montpensier) pût être inscrit, (1).
Des fils aussi bien élevés ne devaient pas être tentés de rester auprès de leur mère, quelle que pût être la décision des tribunaux sur la question de la garde des enfants. Les dispositions de leur sœur Adélaïde n'étaient pas plus douteuses ; mais à son égard, une décision de justice pouvait être plus difficile à éluder. Pour parer à tout événement, le père de famille la fit partir pour l'Angleterre, sous l'aile sûrement protectrice de Mme de Genlis.
La duchesse se décide alors à intenter une action judiciaire.
Son noble époux jugea bon de corser quelque peu la procédure. Il fait signifier des exploits dans le genre de celui-ci :
Liberté et Rgalité
L'an 1792. le li septembi'e. h la requête du sieur Louis-Pliilippe Joseph, ci-devant prince français, demeurant à Paris, au ci-devant Palais-Royal, paroisse Saint-Augustin, où il fait élection de domicile, j'ai. Louis-Jean Sennaire. hui.ssior de la section de la butte des Moulins, demeurant rue Neuve- .Saint-Rooh n" 70. et un des huissiers des quarante sections de Paris, nommés par la loi du 13 novembre 1791, pour faire seuls les citations dans le département de Paris, sous peine de nullité, signifié et déclaré à Mme Louise-Marie-Adélaïde, épouse du siour requérant, au domicile par elle élu chez le
(1) Dans un Journal écrit de sa main. Louis-Philippe note, le 3 décembre 1790 : « J'ai demandé que l'âge requis pour l'admission aux Jacobins fiit fixé à dix-huit ans. On a rejeté mon amendement. J'ai dit alors que j'avais un intérêt à cet amendement, que mon frère désirait ardemment entrer dans la société, et que cela le rejetait bien loin. M. Collot d'Herbois m'a dit que cela ne faisait rien, que quand on avait reçu une telle éducation, on était dans le cas des exceptions. »
LA FORTUNE DES d'oRI.ÉANS. 17
sieur Perrin, homme de loi. rue de Savoie, n" 24, qu'ayant appris que le sieur Louis-Jean-AIarie Depenthièvre se disposait à s'absenter et s'éloigner du territoire national, le requérant s'oppose à ce que la dame Louise-Marie-Adélaide, son épouse, sorte de France, l'invite et lui fait même, en tant que de besoin, sonmiation de se rendre à son véritable domicile à Paris, au ci-devant Palais-Royal, dans les appartements qu'elle y a toujours occupés, offrant de la recevoir avec tous les égards qu'il a toujours eus pour elle ; sinon, et à faute de satisfaire à la présente sommation, j'ai, par et pour ledit sieur requérant, Louis-Philiope-Joseph, fait toutes réserves et protestations de se pourvoir par toutes les voies de droit pour l'y contraindre, et j'ai laissé copie de la présente au domicile susdit, les jours et an comme dessus, dont le coût est de 24 sous.
Signé : Sennaire (1).
Il est nécessaire de noter que rien ne permettait de supposer de la part du duc de Penthièvre l'intention de « s'éloigner du territoire national ». Il était malade en Normandie, sous la sau\egarde et la caution des citoyens, habitant les villes où il a\ait ses résidences : Vernon, Les Andelys et Eu, qui s'étaient confédérés pour s'opposer à son arrestation. C'était donc contre toute vérité qu'étaient formulées ces allégations, si odieusement propres à appeler tous les périls de la suspicion sur le beau-père et la femme du « requérant ». Il avait d'ailleurs déjà dénoncé l'année précédente le duc de Penthièvre, comme se préparant à émigrer ; et quel({ues semaines plus tard, il devait se livrer, à la tribune de la Convention, à une nouvelle dénonciation contre son épouse, « femme très estimable sans doute, — déclarait-il, - — mais dont les opinions sur les affaires présentes n'ont pas toujours été conformes aux miennes » (2).
La procédure entre les deux époux dura dix-liuit mois, et se termina par une sentence en faveur de
(1) Souvenirs de la marquise de Créquy, t. VII, p. 58.
(2) Moniteur, séance de la Convention du 21 novembre 1792.
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la femme, ce qui, pour la suite, devint très profitable à Louis-Philippe.
Dans l'intervalle, un fait très grave s'était passé. La faillite prévue par la duchesse s'était produite. Poursuivi par trois mille créanciers, le duc d'Orléans avait passé avec eux, le 6 janvier 1792, un concordat aux termes duquel il leur faisait abandon de ses biens patrimoniaux, en se réservant la jouissance du Palais-Royal, jusqu'à liquidation définisive.
Ces biens furent mis en vente. L'Ëtat en racheta la plus grande partie ; et le P' mai 93, la Convention nomma une commission pour procéder à une liquidation, par suite de laquelle une somme de 37 millions 740 mille francs fut versée par l'État pour servir, jusqu'à due concurrence, à l'acquit des dettes.
Mais il s'en fallut de beaucoup que toutes les dettes fussent payées. La valeur totale des biens patrimoniaux compris dans l'abandon, était de soixante-sept millions et le montant des engagements s'y rapportant, dépassait soixante-quatorze millions. Il en résultait un déficit inévitable de plus do sept millions.
Il s'était trouvé, au premier moment, un certain nombre de naïfs assez disposés à l'indulgence et presque à l'admiration pour un prince du sang qui daignait démocratiquement déposer son bilan et faire faillite comme le premier marchand venu. Le désenchantement fut complet, lorsqu'on sut qu'en définitive, la perte serait environ de la moitié des créances, car il n'y eut guère à distribuer que les 37 millions payés par l'État. Le reste des biens demeura sous séquestre jusqu'en 1814.
Les créanciers virent donc presque aussitôt la faillite tourner en banqueroute. Ils ne pouvaient ce-
pendant pas prévoir que cette banqueroute deviendrait complètement frauduleuse, par ce fait, qu'en 1814, Louis-Philippe rentrerait en possession de ces biens, qui étaient leur gage et aurait le cynisme et l'infamie d'esquiver le remboursement des dettes en inAoquant la prescription.
Ils ne soupçonnaient pas non plus que la banqueroute était frauduleuse dès le premier jour et que leur débiteur princier avait dès longtemps pris ses mesures pour les frustrer par un colossal détournement d'actif, en plaçant à l'étranger une notable partie des sommes qu'il empruntait.
C'est un fait sur lequel aucun doute n'est possible aujourd'hui. La preuve en est fournie par des documents irrécusables.
Quelques jours à peine, après l'exécution de Philippe-Egalité, le général de Montesquiou adressait à M. d'Ivernois la lettre suivante :
, 15 no\embre 1793.
J'ai à vous consulter, mon cher ami, sur une affaire très intéressante en elle-même, et qui par ses résultats peut devenir tr^s importante et très utile pour nous.
Vous savez que M. le duc d'Orléans vient d'être condamné à mort par les gens dont il passait pour être le complice. Je le méprisais trop pour le regretter, mais cet événement intéresse un jeune homme que le hasard m'a fait connaître et que j'aime tendrement. Ce jeune homme est son fils aîné. Il a autant de vertus que son père avait de vices. Il s'était brouillé avec son père lorsr|u'il eut voté la mort du roi, et se trouvant décrété d'iiccusotion avnnt môme la défection de Dumouriez avec lequel il servnit, il prit à cette époque le sage parti de la retraite. Il est venu alors en Suisse, où malheureusement pour lui, Mme de Sillery (de GenlLs) vint en même temps. L'horreiu' rpTinspire le nom de son père, le mépris général pour Mme do Sillery ont causé à M. le duc de Chartres beaucoup de désagréments. Se voyant presque poursuivi, il vint me trouver et pour ainsi dire se jeter dans mes bras. Il a vécu quelque temps chez moi tout ii fait inconnu, et enfin par des gens de mes amis, j'ai trouvé le moyen de lui procurer un asile où il vit parfaitement ignoré de toiit le monde excepté de moi. Il n'avait pas un sol, c'est moi qui
lui ai prêté de l'argent, enfin je lui ai rendu tous les services possibles et de tout mon cœur, car je n'ai jamais connu un jeune homme plus intéressant. Voilà son père mort et tout son bien confisqué. Il n'y a rien à y voir pour le moment, mais toute sa fortune n'ôtnit pas en France. Depuis dix ans. il plaçait sans cesse en Angleterre et l'on croit qu'il y possédait une somme très considérable. Il est bien certain qu'il y a, de plus, mis tous ses diamants en sûreté. Enfin j'ai lieu de croire que ce qu'il y a mis à couvert monte au moins à dix ou douze millions. Il n'est pas douteux que son fils aîné, seul libre, car ses deux frères sont prisonniers en France, a droit de recueillir celte sucfe.ssion. Mais il n'en connaît ni la nature, ni la quotité, ni les dépositaires. Les circonstances ne lui permettent pas d'y aller lui-même. Si je pouvais y aller sans inconvénient, je n'hésiterais pas à lui rendre f^et important service. Mais ma position ne me le permet guère dIus quH lui. .Ffii imaginé que vous pourriez me procurer l'homme dont nous avons besoin. Vous sentez bien qu'un .service pareil ne serait pas sans une grande récompense. Il faudrait un homme qui connût bien Londres et qui eût accès auprès des ministres, un homme qui entendit les affaires ot qui sût se dépêtrer des fripons. Sans connaître du Roveray que de réputation, j'ai pensé qu'il pourrait se charger de cette be.sogne. mais il faudrait que vous nous donnassiez un agent secondaire, qui pût venir me voir, prendre les renseignements que je pourrais lui donner, recevoir la procuration et partir pour Londres, où M. de Roveray (1) deviendrait son guide. Il faudrait plus, il faudrait qu'il eût assez d'argent pour faire le voyage à ses dépens, car nous n'en avons point, mais bientôt nous en aurons, et il serait bien payé.
Vous sentez que ceci presse. .Te vous demande d'y penser sérieusement, de me répondre sans délai et de faire l'impossible pour m'aider dans cette circonstance d'une manière ou d'une autre, car je préférerais vos idées aux miennes. Vous y mettriez le même intérêt que moi, si comme moi vous connaissiez celui que je cherche à ser^^r. J'aurais bien voulu pouvoir faire ce voyage, mais l'A-llemagne me fait peur et i'ignore si l'on me "recevrait à Londres à visage découvert. Sans m'appesantir sur celte idée que je ne crois pas trop praticable, je m'arrête à fautre qui me paraît simple et je compte sur vos lumières. J'attendrai votre réponse avec la plus vive impatience.
Adieu, mon cher ami, vous êtes depuis un an mon égide Je mérite que vous ne vous en lassiez pas. car il est impossible de vous aimer plus tendrement que je ne le fais (2\
(1) Du Roveray. banquier genevois, établi à Londres.
(2) Mémoires de Mallet-du-Pan, t. I, p. iSo.
Si cette lettre n'était pas à mettre en évidence, comme pièce justificative pour le dossier de la faillite du citojen Egalité père, elle serait à retenir comme document précieux pour le portrait moral du citoyen Egalité fils.
Est-il assez réussi, ce croquis, tracé d'après nature, par une main amie, sur les indications fournies et dans la pose choisie par le modèle !
Est-elle assez vile et assez infâme, l'altitude de ce fils que tout le monde a vu s'associer avec ostentation à toutes les turpitudes et à toutes les scélératesses de son père et qui, huit jours à peine après que son père a péri sur l'échafaud, veut être montré faisant acte de reniement !
Est-elle assez impudente l'audace avec laquelle il s'essaye dans ce système de mensonges qui deviendra la règle invariable de sa conduite !
Le jour même de l'exécution de Louis XVI, Philippe-Égalité, connaissant bien les sentiments de son digne rejeton, a éprou\é le besoin de lui réjouir le cœur par cette expansive communication : « Ce malin, on a saigné le gros cochon. » Le bon fils a accueilli, comme il le devait, cette explosion de la joie paternelle et sa correspondance a\ec l'aimable auteur de ses jours ne s'en est pas moins continuée dans les termes de l'entente la plus parfaite et la plus cordiale (1). Et maintenant qu'il sent « l'horreur qu inspire le nom de son père », maintenant qu'il « se voit presque poursuivi », il a l'incroyable cynisme de faire affirmer qu'il « s'élait brouillé avec son père lorsqu'il eut voté la mort du roi » ! Cela ne l'empêchera jnis d'ainours, quelque trente-cinq
(I) Une lettre du général Egalité à son père, en date du 30 mars 1793, fut inloiTeptée,"lue ti la Convention dans la séance du 4 avril, et insérée au Moniteur. F.lle est écrite sur le ton de la confiance et de la plus grande cordialité.
ans plus tard, de revendiquer comme un litre de gloire héréditaire, le souvenir de ce père, si déli bérément renié, et de déclarer devant les républicains de 1830, qu'il n'a « iamais connu dliomnxt plus respectable ».
Sa lâcheté est telle qu'elle l'entraîne à un autre reniement, moins explicable par la nécessité, mais d'autant plus honteux, et aussi mensonger : celui de sa très alïectionnée gouvernante. Elle avait été, — on s'en sou\ient, — expédiée à Londres avec mademoiselle Adélaïde d"Orléans. C'est Louis-Philippe, qui, ne pouvant vivre séparé de sa sœur bien aimée, les avait fait venir secrètement à son camp de Saint- Amand. C'est avec lui et sous sa conduite qu'après la défection de Dumouriez, elles avaient passé en Suisse. C'est lui maintenant qui a l'impudence de constater « le mépris général pour Mme de Sillery » et de se plaindre des « désagréments » qu'il en éprouve.
On peut se demander si le général de Montesquiou et son ami d'Ivernois furent vraiment dupes de ces protestations hypocrites. C'est déjà beaucoup de constater qu'ils n'éprouvent aucun scrupule à servir des combinaisons tendant à faire passer dans les mains du fils les sommes soustraites par le père à ses créanciers.
M. d'Ivernois avait sans doute si bien « senti qu'un pareil service ne serait pas sans une grande récompense », qu'il voulut s'en acquitter lui-même, sans le concours onéreux d'intermédiaires. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il était à Londres bientôt après la communication reçue de Montesquiou.
Louis-Philippe lui écrivait, de Coire, le 27 janvier 1794 :
... L'immen.se fortune que nous devrion.s pos.séder en France est entièrejiient confisquée et il ne nous reste de res-
sources que les londs transportés par mon père en pays étrangers. J'ai su par lui-niâmc qu'il en avait de considérables en Angleterre ; mais il ne nous a jamais instruit avec détail du genre de placement qu'il avait fait, ni des hommes à qui il avait confié la direction de sa [ortune.
Le seul fait sur lequel je sois éclairé d'une manière positive est celui du dépôt qu'il a fait entre les mains de M. Boyd d'une grande partie de ses diamants dont on vous a fait passer un état et que mon père m'a déclaré n'être qu'à sa disposition ou à la mienne. Ledit M. Boyd n'est assurément pas homme à contester ce dépôt dont la preuve m'est acquise, mais peut-être penscrait-il qu'il a le droit de s'en servir pour éteindre des créances sur mon père, et c'est ce que je ne pense pas : 1° parce qu'un dépôt est toujours sacré pour un honune déUcat ; 2° parce que M. Boyd a fait valoir ses créances à Paris, et a même obtenu des payements considérables sur les biens vendus et de préférence à beaucoup de créanciers ; 3° parce qu'on ne se paye point de ses propres mains, et que, de quelque genre que soient ces réclamations, il y a des formes publiques auxquelles elles doivent être assujetties conmie toutes les autres.
Je vous ai fait passer les noms du notaire dont mon père se servait à Londres et celui des personnes que je sais être ou avoir été au fait de ses affaires dans ce pays-là... (1).