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CHAPITRE IX

On a vu que le baron Pasquier, en arrivant à Saint-Leu, avait trouvé la magistrature de Pontoise en train d'instrumenter. En en faisant part à Louis- Philippe, il déclarait que « les circonstances de la mort étaient trop extraordinaires pour ne pas motiver une instruction très apprnlondie ». Cependant. — et sans aucun doute, il en faut faire honneur à l'habileté et à l'énergie déployées par M. de Rumigny et par lui-même, — cette instruction fut terminée dès le lendemain 28, dans la soirée.

Le 30, un rapport était adressé par le procui'cur général au garde des sceaux.

On avait trouvé expédient de ne pas approfondir

Les pièces de l'instruction étaient immédiatement soumises au tribunal de Pontoise, et, le 2 septembre, le procureur du roi présentait son réquisitoire, concluant :

Attendu qu'il résulte d'une manière évidente que la mort du prince de Bourbon a été le résultat d'un suicide..., plaise, nu tribunal, sur le rapport du juge d'instruction, déclarer n'y avoir lieu à suivre.

Le tribunal de Pontoise adopte ces conclusions et, le 7 septembre, rend une ordonnance :

Attendu qu'il résulte de l'instruction, d'une manière évidente, que la mort du prince a été volontaire et le résultat d'un suicide, que la vindicte publique n'a dans cette circonstance aucun renseignement nouveau à rechercher, ni

aucun coupable à poursuivre, et que la procédure est complète, déclare qu'il n'y a lieu à suivre.

Cependant celle décision de justice, qui proclamait a priori l'évidence du suicide, n'avait pas la vertu d'une sentence sans appel.

Les serviteurs du prince, un instant étourdis et fascinés par la fantasmagorie d'apparences habile ment et audacieusement exploitées devant eux par des metteurs en scène d'un si haut rang, s'étaient ressaisis. Ils signalaient avec fermeté des inexactitudes matérielles et des omissions graves dans les constatations hâli^•ement faites; ils faisaient connaître des circonstances dont on n'avait pas tenu compte, des témoignages, des propos significatifs qu'on avait négligé d'entendre et évité de provoquer. Ils déclaraient avec un ensemble imposant et une énergie chaque jour croissante, leur conviction contraire à la version du suicide ; ils affirmaient hautement et s'employaient à éta])lir de\aut le public que le prince avait été assassiné.

L'aumônier du prince, celui qui avait si explicitement proclamé à Saint-Denis que le prince étai\ « innocent de sa mort devant Dieu », et dont le duc de Broglie a\ait supprimé la protestation au Moniteur, l'abbé Pélier de la Croix se fit un devoir de porter jusqu'aux pieds du trône son témoignage.

Il écrivit à Louis-Philippe :

Sire,

Ayant vainement attendu que je fusse interrogé sur la mort de Son Altesse Royale, Monseigneur le duc de Bourbon, dont j'avais l'honneur d'être l'aumunicr, et voyant qu'il ne so fait aucune enquête sur une fin aussi extraordinoire. jo viens supplier Votre Majesté de vouloir bien ni'entcndi'i' un instant. .l'aurai l'honneur de déposer onti-c ses mains ma dépo.sition écrite. Je la crois d'une trop haute importance pdur la consigner seulement dans l'histoire que j'écris, et tout ce que j'apprends d'ailleurs m'inspire le devoir de

m'adresser au Roi, que je crois surtout intéressé à connaîtro les preuves de l"horrible assassinat commis sur la personne de son infortuné parent. Venger sa mémoire, rendre à l'honneur le dernier des Condé, rie saurait être une chose indifférente à sa famille.

Je suis de Votre Majesté Sire, Le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur

L'.\bbé Pélier de La Croix.

Rue de Bourgogne, n" 38.

Paris, le 10 octobre 1830.

Louis-Philippe, qui, pour soutenir son rôle de roi-citoyen, taisait célébrer clans tous ses journaux la facilité et la familiarité avec lesquelles il accueillait tous ceux qui se présentaient au Palais-Roval pour lui parler, ne jugea pas à propos de recevoir les confidences d'un ancien serviteur de son oncle sur des faits intéressant, d'une part, l'honneur du défunt, d'autre part, le soin de la justice.

Il lui fit adresser la réponse suivante :

Palais-Roynl. lo 12 octobre 1830

J'ai l'honneur de répondre, Monsieur, à la lettre que vous avez écrite au roi, le 10 de ce mois. Si vous avez des révélations à faire, je suis chargé de vous engager à vous adresser à M. le garde des sceaux, qui sera toujours prêt à vous entendre. Peut-être feriez-Vdiis mieux et plus immédiatement de vous adresser à M. It^ Procureur général près la cour royale de I^aris, dont Toffiee est de poiu-suivre sur les moindres indices qu'on fournit à la justice.

Je vous prie, Monsieur, d'agréer mes salutations

Le premier secrétaire du cabinet

Le baron Fain.

.M. r.A^bbé Pélier de Lacroix rue de Bourgogne, n° 38.

Le public ne connaissait pas alors les lettres reçues par Louis-Philippe de ses émissaires, M. Pasquier et M. de Rumigny ; il ne pouvait donc appré-

cier en son entier la hideuse hypocrisie de celte fin de non-recevoir. Le refus d'audience fut cependant jugé sévèrement et d'autant plus que les salons du Palais-Royal et les retraites intimes de la famille de\'enue royale étaient plus que jamais ouverts à la femme que tout Paris accusait de l'assassinat, à la baronne de Feuchères.

« La baronne fut invitée à la cour et y reçut un accueil dont le lendemain tout Paris s'entretenait avec stupeur » (1).

Le scandale fut énorme et tous les efforts du nouveau régime ne purent en atténuer l'effet. Des révélations nouvelles se produisaient chaque jour, qui l'aggravaient à tel point que les journaux ne se croyaient plus tenus au silence (2). Le fait de l'assassinat ne faisait plus de doute dans l'opinion publique, et l'attitude passive de la justice finissait par susciter une clameur universelh".

Cette clameur devint si forte et la valeur des faits allégués parut si grave que le parquet de Pontoise crut ne pouvoir se dispenser de rechercher s'il ne s'était pas laissé entraîner à une trop prompte clôture de l'instruction (3).

Le prince Louis de Rohan, héritier en partie du duc de Bourbon, étant intervenu, au mois d'octobre, pour solliciter de nouvelles investigations, le jirocureur du roi de Pontoise formula, le 1" novembre, une réquisition d'informer, en ces termes :

Considérant on fait que d'une plainte ci-annexée, trans-

(11 Louis Rlaiir, Iltsl. de Dix ans, t. 3, p. 67.

(2) « Mme de Feuchèi'es — écrivait le Figaro — est une petite baronne anglaise qui ressemtilo beaucoup à une espagnolette. »

{?>) Les magistrats de la première instruction ayant reçu un avancement mérité, la compusilioii du tribunal était modifiée.

mise au parquet par M. le prince Jules-Armand-Louis de Rohan et d'un ou\Tage rendu public par la voie de Fimpression intitulé Appel à Vopînion publique sur la mort du prince de Condé, il paraît résulter que tous les témoins entendus dans l'information déjà faite n'ont pas entièrement déclaré ce qu'ils savent...

Le tribunal fît droit à cette réquisition et ordonna une enquête, qui s'ouvrit le 15 novembre.

Cela prenait une tournure inquiétante pour l'amie du roi des Français et pour lui-même. On s'empressa de mettre un frein au zèle de ces magistrats assez malavisés pour exhumer une affaire qu'on avait si lestement enterrée.

Sur la demande de Mme de Feuchères, un arrêt d'évocation était rendu, le 20 janvier 1831, par la cour royale de Paris, et l'affaire portée devant la première chambre, présidée par l'homme sur lequel on pouvait compter, M. le premier président, baron Séguier (1).

Si le choix du président offrait toutes les garanties désirables aux intéressés, le choix du rapporteur leur fut moins favorable.

Le conseiller qui fut désigné pour cette fonction, M. de la Huproye, était un de ces magistrats comme il n'en fallait plus au régime de Juillet. Un des écrivains officieux du temps se plaint sans réticence de son mauvais esprit. Il entreprit résolument de faire la lumière.

Ses investigations portèrent spécialement sur les points suivants :

« 1° Sur la crainte que le prince avait de la mort, sur son horreur pour le suicide et l'invraisemblance, s'il eût voulu se détruire, qu'il eût employé le moyen par lequel il a péri ».

(1) « .Séguier, — disait Bergasse qui le connaissait bien, c'est Mascarille sous la toge. »

.M. de la Ville-Gonthier (déposition du 26 nov. 1830) dit que le prince, qui était d'une dureté extrême contre la douleur, craignait la mort. Guy, ancien valet de chambre, témoigna également de cette crainte de la mort. Le baron de Saint-Jacques, ancien aide de camp et ami de confiance, en témoigna aussi et rapporta que le prince lui avait dit plusieurs fois : « L'idée de la mort me fait une peine que je ne puis rendre »,

Les valets de chambre, Manour}- et Dapin, les valets de pied, François et Echette déclarèrent avoir à diverses reprises, entendu le duc de Bourbon exprimer une profonde horreur pour le suicide. Le chirurgien Bonnie attesta « qu'il regardait le suicide comme une lâcheté » et qu'à ce sujet, il lui avait entendu dire : « Notre vie ne nous appartient pas ; nous ne pouvons la quitter sans l'ordre de Celui qui nous l'a donnée ». Le dentiste Hostein déposa qu'ayant dit devant le prince qu'à la place de M. de Polignac, il se serait brûlé la cer\elle, le prince lui avait répondu : « Apprenez, M. Hostein, qu'un homme d'honneur ne se donne jamais la mort ; il n'y a qu'un lâche qui puisse le faire... Je ne vous parlerai pas comme chrétien, quoique j'eusse dû commencer par là ; vous savez qu'aux yeux de la religion, le plus énorme des crimes est le suicide. Et comment se présenter devant Dieu quand on n'a pas eu le temps de se repentir ! »

« 2° Sur l'impossibilité pour le prince de monter sur une chaise et de faire des nœuds ».

Des témoignages de Manoury, de Dupin, du comte de Oucsnay, du baron de Saint-Jacques et de beaucoup d'autres, il résulta que le duc de Bourbon avait eu la cuisse cassée ; qu'il éprouvait de grand(\s difficultés à monter des degrés et qu'il avait besoin d'aide pour monter à cheval.

248 I.A FORTUNE DES d'oRLÉANS.

Il fut établi aussi que par suite d'une fracture de la clavicule gauche, il avait beaucoup de peine à élever les bras et à faire les mouvements des mains. Les témoins fournirent à cet égard des détails très probants. Un des gardes-chasse rapporta ce fait qu'un jour, le prince se trouvant d'un côté de la rivière et lui de l'autre, il lui avait indiqué comment il fallait s'y prendre pour rattacher la corde du bac, qui était cassée et que le prince n'avait jamais pu parv'enir à faire le nœud.

On fît alors les observations suivantes : « Il ne suffit pas que le prince, monté sur la chaise, eût le cou à la hauteur de l'agrafe de l'espagnolette ; il faut que la chaise ait été placée assez près de l'espagnolette pour que le prince ait pu attacher les mouchoirs ; c'est-à-dire que la chaise ne peut plus rester, ni comme la place le dessin reproduit par M. Marc à la suite de son examen médicolégal, à l'angle intérieur de l'embrasure de la croisée, ni, suivant les dépositions de Bonnie avec lesquelles s'accorde celle de Manoury, près de l'angle extérieur de la même embrasure ; et il est nécessaire que le prince ait mis la chaise presque sous l'espagnolette et qu'ensuite, il l'ait repoussée du j)ied. C'est aussi ce que dit M. Pasquier ; mais il n'explique pas comment le prince aurait pu, après la suspension, repousser, sur un plancher recouvert cVun tapis épais, une chaise lourde et massive, une chaise tapissée et rembourrée, sans la renverser ». On fit remarquer de plus cette circonstance fcrt importante, « que le mouchoir qui prenait le cou chi prince faisait deux tours. M. Gendrin, dans son premier mémoire, a fort bien expliqué que, dans l'hypothèse du suicide comme dans celle de l'assassinat, ce mouchoir a été placé d'abord et que Vautre mouchoir susnenseur a été passé de manière à pren

dre les deux tours du premier cl attaché ensuite à l'espagnolette. Qu'on relise ce passage, qu'on se rappelle les blessures et les infirmités du prince, qu'on n'oublie pas non plus que tous ces actes, nécessaires au suicide, auraient été faits, non à la lumière des deux bougies que le prince avait sur sa cheminée et qu'il aurait pu allumer, mais à la faible lueur d'une seule bougie placée dans la cheminée derrière un garde-feu en fer blanc plein et qui n'éclairait directement que le plafond ; qu'on se demande ensuite si le suicide était possible par de pareils moyens ».

« 3° Sur le doute que les écrits dont les fragments ont été rassemblés fussent de la main du prince, et sur le motif qui aurait pu le déterminer à les faire ».

Plusieurs témoins, ayant entendu le prince parler d'une proclamation cju'il avait préparée, avaient pensé que les fragments trouvés pouvaient être les débris de cette proclamation. Les tenants de Mme de Feuchères repoussaient cette explication en prétendant que la signature Pr. de Condé n'aurait été adoptée par le duc que depuis la réception d'une lettre de Louis-Philippe le qualifiant ainsi : « J'observerai, — dit le général Lambol, — que le prince n'avait jamais signé Prince de Condé à ma connaissance que le 26 août », M. de Surval affirma qu'il signait ainsi depuis le 8 août. Mais des dépositions beaucoup plus graves se produisirent contre le système des partisans du suicide : il en résultait que les fragments d'écriture, déjà si suspects en raison de? circonstances où la découverte en avait été laite, de valent être considérés comme apocryphes (1).

(1) 13oniiie (]c])o.se : (( .le ne crois pas pouvoir reconnaître les écriture et signature du prince. » — Manoury : « ... les fragments ne me paraissent pas être de son écriture. »

l.e baron Pasquier laisse voir clairoment dans ses U,-:'moires, qu'il ne croyait pas à l'authenticité de ces écrits.

« 4° Sur la disposition inusitée du lit, de la chaise sur laquelle le prince se déshabillait et de ses pantoufles ».

Le lit était toujours repoussé au fond de l'alcôve. — le prince y tenait beaucoup. En particulier, le 2G août, la femme Bontemps et le valet Dubois, qui avaient fait le lit, affirmèrent l'avoir repoussé comme à l'ordinaire.

Or le matin, ce lit avait été trouvé à une dislance d'un pied et demi du fond de l'alcôve.

Tous les témoins déposèrent que l'habitude ïnxariable du prince était de se coucher tout à fait sur le bord de son lit, tellement qu'on s'étonnait qu'il ne lui arri\ât pas d'en glisser et que pour prévenir cet accident, on prenait soin de relever ce bord par une couverture pliée en quatre.

Le lit fut trouAé légèrement foulé au milieu et non au bord et plusieurs témoins furent immédiatement frappés de l'aspect qu'il présentait (1).

La couverture, que le duc soulevait à peine quand il sortait du lit, était relevée jusqu'au pied.

A ces circonstances, tout à fait «étrangères aux habitudes du prince », s'en joignait une beaucoup plus grave. La duchesse de Gontaut assure, dans ses Mémoires, tenir de M. Hennequin, l'éminent avocat des Rohan, que lorsque le duc de Bourbon était déjà remis sur son lit, on y remarquait encore « des traces de violence, telles que des empreintes visibles

(!) Le comte de La Ville-Gonthier : — « Le peu de pression longitudinale dans le lit fut ce qui me frappa d'abord ; quoique Monseigneur ne se servit plus depuis longtemps du lit de plume, il me semblait que le poids de son corps eût dû laisser un trou plus large et plus enfoncé » fl" déposition) — M. Rouen-Dcsnialtets. ancien préfet : « Cette pression me paraît celle qu'y eût faite une main appuyée sur ce lit, ou une jeune personne de douze à quinze ans qu'on y aurait déposée un instant. » (6i* déposition).

de souliers qui paiaissaieni avoir pénélré sur le matelas (i). »

Les pantoufles, dont le prince, d'après le témoignage de Manoury et des autres valets de chambre, ne se servait jamais, parce qu'il faisait usage d'un pantalon à pieds garni de semelles de cuir, et qui restaient toujours à la place où on le déshabillait, en face de la cheminée, étaient, pour la première fois, auprès du lit et placées de telle sorte qu'elles n'avaient pu évidemment y être laissées par lui. La chaise qui restait toujoui's aussi à la même place, n'y était plus. Or Lecomte, un témoin pourtant bien complaisant, assurait que, le 26 août, il avait disposé comme à l'ordinaire la chaise et les pantoufles.

« 5° Sur la possibilité de donner la mort sans que le corps présentât d'autres traces de violence ».

On constata une ecchymose au coude du bras droit et des excoriations aux jambes. Une explication avait été tentée pour faire considérer ces excoriations comme provenant de plaies anciennes ; mais le chirurgien Bonnie, qui lui donnait des soins journa liers, déclara que, depuis deux mois, le prince n'a vait plus mal aux jambes.

Ce même chirurgien fournissait les renseigne ments suivants :

« Après que le princ(; eut été déposé sur son lit. je remarquai aux jambes des excoriations qui avaient été faites par la pression des mains ou d'autres corps, du vivant du prince, par le caractère rouge cerise rosé de la peau ; et je présume que si elles avaient été faites après la mort en transportant le cadavre de l'endroit où il était, au lit, le corps muqueux de la peau eût été blafard, jaunâtre, et il ne se serait pas trouvé une contusion ecchymosée sous

(1) Mémoires, p. 372.

252 LA FORTINE DES d'oRLÉANS.

les excuiialious, de la profondeur de 5 à 6 lignes... J'étais tellement agité le jour de la mort du prince qu'il m'a été impossible de consigner ces observations dans mon procès-verbal (1). »

Il ajoute d'autres détails : « Une rougeur qu'il aurait remarquée à la nuque et dont il n'aurait pas fait mention dans son premier rapport, « ne pourrait être, — déclare-t-il, — attribuée qu'à une forte pression faite de derrière en avant, présumant qu'une autre pression aurait eu lieu sur la face de devant en arrière ». Cette rougeur à la nuque, constatée par Bonnie, avait été remarquée aussi par l'abbé Pélier : on se rappelle ce qu'il dit des « effrayantes pensées » qu'elle avait fait naître chez lui.

L'état des poumons, qui étaient infiltrés de sang et qui présentaient la couleur de la substance de la rate, est encore aux yeux de Bonnie, une indication de mort par étouffement ». Dans cette hypothèse, — dit-il, — tout s'explique et les excoriations aux jambes comprimées pour empêcher tout mouvement, et la contusion de l'avant-bras, et la rougeur derrière les épaules à la nuque ».

Bonnie déclare encore qu'il a remarqué « des empreintes ou ecchymoses autour des chevilles des pieds du prince (2). »

Enfin une excoriation existait au niveau de l'apophyse mastoïde gauche, que les médecins experts ne purent expliquer et que M. Gendrin démontra ne pouvoir s'expliquer que par l'assassinat.

(1) Déposition Bonnie. 17 nov. à Pontoise : — « Je déclare que le 26 août à minuit, lorsque je l'ai pansé, il n'existait aucune ecchyjrose ou excoriation à ses jambes, ainsi que les valets de chambre présents à mes opérations peuvent Tallestor » (5' dépos.).

(2) 129* dépos. — Le procès-verbal des docteurs Godart et Deslions s'exprime ainsi : « Les deux jambes à leur partie intérieure présentaient deux longues excoriations récentes. »

« 6° Sur la facilité de fermer du dehors le verrou intérieur de la porte du prince, à l'aide d'un ruban ou lacet ».

Un des faits qui a\aient, dans le premier moment, frappé les assistants et contribué à retenir les protestations contre la version du suicide, de la part de ceux même qui répugnaient le plus à y croire, était cette circonstance que le verrou intérieur de la porte du prince avait été trouvé fermé. Il semblait donc que personne n'avait pu s'introduire dans la chambre.

Cependant pour les gens de la maison, qui connaissaient les habitudes du duc de Bourbon et qui savaient qu'il ne tirait presque jamais le verrou (1), cette circonstance môme devint matière à des réflexions qui, au lieu de confirmer l'idée du suicide, finissaient par faire naître celle d'une précaution combinée par les assassins. On se demanda si le Aerrou n'avait pas pu être tiré du dehors. On en fît l'expérience sur plusieurs autres portes du château et l'on s'assura qu'à l'aide d'un mince ruban de soie ou d'un lacet, il était très facile de ramener un verrou dans sa gâche. A la vérité, l'expérience ne put

(1) Manoury a déposé : « Quelquefois cela arrivait (que 1--; verrou fût fermé) : mais pour moi, toutes les {ois que i'ai été de service, je n'ai jamais trouvé le verrou jermé. 'f.e prince était sujet aux cauciiemars, et il m'est arrivé très souvent d'être attiré dans sa chambre par le bruit qu'il faisait. Je n'ai jamais rencontré d'obstacle ; mais Lecomte m'a dit a\'oir trouvé quelquefois le verrou fermé. » (7° dépos.) VA Lecomte, Je seul témoin qui eût parlé de verrou fermé, s'est vu obligé lui-même de rectifier sa première déposition, voici ce qu'il dit : « C'est à tort ((ue dans le procès-verbal dressé a Saint-Lcii, on m'a fait dire que le prince avait l'habitude en se coucliant de former le verrou de sa cliambrc. Pondant les trois ans que j'ai passés au service du prince, je n'ai peut-être pas trouvé vingt fois le verrou fermé ; souvent il arrivait au prince de fermer le verrou dans la iournée, mais non le soir » {(>' dépos.).

être faite sur la porte de la chambre ; mais ce fut en raison d'un fait singulier qui ajoutait une grande force de probabilité aux conjectures précédentes.

Quand, après avoir enfoncé du dehors en dedans le panneau du bas de la porte, Manoury avait pénétré dans la chambre par la brèche, il avait ouvert le verrou pour faire entrer les personnes présentes : ceci est constaté par le premier procès-verbal, celui du maire de Saint-Leu. Or, dans le second procèsverbal, celui de M. de Bois-Brunet, juge d'instruction, on lit cette phrase :

« Un verrou en cuivre, placé au-dessus de la serrure, est tiré et courbé, la pointe vers la chambre et de manière à prouver que la porte a été poussée violemment du dedans en dehors (1). »

C'est-à-dire que le verrou, qui, le matin jouait aisément dans sa gâche et qui avait été ouvert par Manoury, se trouvait, quelques heures après, au moment où se présenta le juge d'instruction, tiré et de plus, (orcé de telle sorte qu'il ne pou\ait plus être ramené à sa position normale. Un accident aussi extraordinaire, rapproché de l'inexplicable découverte des fragments d'écrits dans les cheminées, indiquait aux moins clairvoyants qu'il y avait de graves intérêts en jeu pour dérouter et gêner les investigations et que ces intérêts avaient la facilité de manœuvrer encore autour du cadavre.

« 7° Sur ce fait que deux bougies se trouvaient éteintes sans avoir été consumées », d'où résultait ce dilemme qu'elles avaient été éteintes par quelqu'un qui s'était introduit dans la chambre, ou, si elles l'avaient été par le prince, qu'il lui aurait fallu procéder dans l'obscurité aux opérations, déjà si impossibles, de son suicide.

(1) Procès-verbal de M. Soret de Bois-Brunet, cité par Aug Chaho, U Espagnolette de Saint-Leu, p. 91.

« 8° Sur l'intérêt que quelques-uns des personnes qui entouraient le prince pouvaient avoir à sa mort ».

Il fut établi de façon indiscutable que Mme de Feuchères avait lieu de craindre et qu'effectivement elle craignait la révocation du testament. Cela ne résultait pas seulement des témoignages cités plus haut relativement aux confidences du duc de Bourbon à ses intimes ; à la connaissance surprise par la baronne, de ses projets de départ ; à l'inquiet espionnage exercé sur le travail auquel le prince s'était livré mystérieusement pendant les derniers jours de sa vie ; aux scènes de violence qui s'en étaient suivies ; mais aussi de ce que l'on apprit sur les tentatives faites depuis les événements de juillet pour obtenir la conversion des dispositions testamentaires en donation entre vifs.

Sur ce point la prudente baronne s'est vue contrainte à des aveux qui sont terribles, et pour elle et pour Louis-Philippe, parce qu'ils révèlent jusqu'où allait sa complicité dans ces honteuses et criminelles combinaisons.

Il s'agissait d'arracher au duc de Bourbon la donation immédiate des domaines de Saint-Leu, Boissy et de la forêt de Montmorency. Or, avant même que le consentement du prince fût obtenu, les mesures étaient prises entre les deux associés pour que l'opération fût consolidée et garantie contre des revendications possibles, au moyen d'une vente à la famille devenue royale. Il paraît même que l'idée de celte espèce d'assurance fut conçue et proposée par l'homme d'affaires retors qu'était le roi des Français (1). Voici en quels termes la baronne s'explique

(1) On peut se demander comment, en assurant les intérêts de Mme de Feuchères, cette combinaison pouvait s'acccni-

sur ces négociations : « Le roi me proposa de le lui vendre (1) ; // ne me convenait pas de répondre à une pro})Oiiilion de celle nature ; et je l'assurai que je prendrais à ce sujet les ordres du prince. Monseigneur y ayant consenti, une négociation fut commencée à cet effet entre MM. de Broval et de Surval. Le roi m'en fît offrir que 4.500.000 ; j'en désirais cinq millions et j'eus l'honneur d'écrire à S. M. pour lui représenter que 500.000 francs étaient peu pour lui, mais beaucoup pour moi. L'affaire en resta là (2). »

L'affaire en resta là : c'est-à-dire que le consentement qu'elle s'était flattée d'obtenir et que, plus tard, elle s'est vantée d'avoir obtenu, ne fut pas donné. Le prince, uniquement occupé des dernières mesures pour son départ et son affranchissement, avait, sans aucun doute, compté s'en tirer en laissant espérer qu'il céderait aux vœux de ces deux cupidités coalisées contre lui et en permettant qu'on éluiliàl les arrangemcnls à ce relatifs. Mais que dire d'un roi qui prête la main forte de son autorité pour

niuder à ceux de Louis-l'tulippe ; mais, puisque c'est par lui qu'elle fut proposée, 11 est hors de doute qu'elle s'ajustaif ù quelque autre combinaison propre à lui donner toute sécurité. Si l'on y réfléchit, il nest pas bien diflicile de deviner quelle en pouvait être la nature, et d'en induire que le testament redouté existait, en effet, au profit du duc de Bordeaux. La résolution était prise évidemment de le faire annuler par mesure politique, comme l'on devait faire annuler la fondation de l'Asile d'Ecouen et comme on devait déposséder Charles X et les siens par l'ordonnance du 17 avril 1832 : c'était pour mettre Mme de Feuchères à l'abri de toute inquiétude en face de cette éventualité qu'on traitait avec elle l'affaire en question.

(1; Les conditions de l'opération se traitaient avec Louis- Philippe, mais c'était au nom de sa sœur, Mme Adéla'ide, qu'elle devait être réalisée.

(2' Interrogatoire de Mme de Feuchères par M. de la Huproye, nov. 1830.

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aider à ce dernier assaut contre un vieillard réduit à sa nnerci ? Et quelles sinistres lueurs jettent ces ré\élations sur les intrigues des derniers jours et sur le dénouement qui suivit de si près l'envoi du billet : « Empêchez-le de partir à tout prix ! »

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