CHAPITRE I
L'ingratitude, la félonie et les inqualifiables procédés de Louis-Philippe avaient soulevé dans le cœur de tous les royalistes, une indignation profonde, qui se manifesta sous toutes les formes, et qui, pendant les dix-huit ans du règne, ne cessa de s'exhaler en diatribes violentes et en mordantes épigrammes. La presse du parti le cribla, sans trêve ni merci, de tant de traits ironiques et de critiques si cruellement acérées, que sa magistrature fut constamment maintenue sur le pied de guerre contre ces attaques incessantes et épuisa vainement dans cette lutte l'arsenal, des amendes et des pénalités.
« Sous mon règne, — avait proclamé le roi-citoyen, — il n'y aura pas de procès de presse ». Jamais peut-être on n'en vit autant que sous le régime de Juillet.
Quant à la famille exilée elle-même, son attitude, sauf quelques manifestations, assez rares et à peu près platoniques, fut plutôt celle de la résignation. Et l'on ne saurait, contre ce qui est dit ici, tirer argument de la tentative faite par la duchesse de Berry pour soulever la Vendée, car il est bien certain que pour cette entreprise, la vaillante mère du duc de Bordeaux n'avait pris conseil que d'elle-même et ne reçut, à aucun moment, ni aide, ni encouragement de quelqu'un des siens (1).
(1) Un ancien député aux Etats de Provence, qui fut l'auxi-
Ceci pourrait n'être considéré que comme l'effet d'un certain découragement. Mais de toute une série de faits, jusqu'à ce jour trop négligemment observés, résulte la preuve incontestable que cette résignation procédait d'une autre cause, et que, ni les trahisons, ni les spoliations, ni les outrages publics n'avaient libéré les Bourbons dépossédés vis à vis du d'Orléans usurpateur.
Le pacte avait été odieusement violé contre eux : ils en avaient perdu le bénéfice, mais ne pouvaient en rejeter les charges, et restaient sous le coup de sanctions toujours aussi redoutables.
Les faits qui accusent le caractère non-rachetable de cette sujétion, révèlent en même temps et démontrent quelle compromission en était le principe.
Un malheureux qui vivait en Prusse, y exerçant le métier d'horloger, sous le nom supposé de Naundorff, et qui, depuis près de quinze ans, poursuivait' Louis XVIII, Charles X, le duc de Berry, la duchesse d'Angoulême et toutes les chancelleries de l'Europe de ses revendications comme fils et héritier de Louis XVI, avait fini par rompre le ban auquel l'avait soumis un abominable concert politique, et était arrivé à Paris pour essayer de se faire reconnaître par les survivants de la génération qui l'avait vu élever.
Qui sait même si ce ne fut pas à une combinaison de haute rouerie, favorisée par la connivence dos sociétés secrètes complices du coup de Juillet, que
liaire et l'ami de M. de Montciel, ministre de rintcrieur, (\\u jouit de la confiance particulière du roi Louis XVI, qui pendant toute lYimigralion, fut compté comme l'un des hommes les plus sûrs pour les informations et les conseils, M. Brémond, écrivait, en 1837, qu'un des familiers de la duchesse de Berr\', l'avait « assuré que la duchesse d'Angoulême n'avait pas contribué d'ime pièce de 5 fi'ancs ;\ la campagne de la duchesse de Berry. »
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cet infortuné dut les facilités d'échapper à la tutelle sévère, mais peut-être conditionnelle de la Prusse, pour venir inconsciemment se mettre à la discrétion de l'homme entre les mains duquel il devenait, comme otage, d'un prix inestimable ?
Quoi qu'il en soit, dès l'apparition de ce personnage à Paris, la conduite du gouvernement de Juillet à son égard est réglée d'après un plan très complexement combiné.
Au point de vue politique, les revendications n'allaient pas directement contre le principe du gouvernement qui procédait d'une origine élective. Il est évident cependant qu'en fait, la reconnaissance publique de l'héritier légitime, auréolé d'un prestige nouveau par l'intérêt d'aventures romanesques et de malheurs immérités, ne pouvait que faire grand tort h une royauté de si fraîche fabrication et de si peu brillante mine.
Il semble donc que pour un homme aussi sceptiquement pratique que Louis-Philippe, le meilleur, et le seul parti à prendre, fût d'arrêter, dès les premiers pas, les démarches de ce prétendant misérable, sans ressources, sans crédit et sans protecteurs, d'empêcher tout ce qui pourrait donner quelque apparence à ses réclamations, apporter quelque force aux preuves qu'il annonçait, tout ce qui pourrait lui procurer quelque appui et quelque secours.
Mais, d'autre part, ces mêmes revendications étaient une menace terrible pour les intérêts et l'honneur de la famille détrônée, qui se trouvait accusée devant la France et devant le monde, d'avoir usurpé l'héritage dynastique et de détenir encore l'héritage civil "de l'orphelin criminellement supprimé.
Le calcul de Louis-Philippe fut donc de faire sentir durement sa force à ceux qu'il a\ait supplantés, en laissant ce nouvel adversaire développer ses
moyens presque jusqu'au point décisif, et de les lier par de nouvelles et plus rigoureuses obligations, en leur assurant, au dernier moment, la délivrance du péril anxieusement redouté. Quel triomphe pour sa scélératesse sournoise de voir les victimes de sa haine réduites à l'humiliation de réclamer son assistance et de lui devoir un ser^ ice !
Que cette assistance eût été réclamée en effet, ce n'est point une simple et gratuite supposition. La preuve en résulte du rapprochement de faits nombieux dont il n'est possible de présenter ici qu'un résumé succinct, mais suffisamment probant (1).
Un gentilhomme hautement respecté, M. de Saint- Didier, qui s'était voué au service du prétendu Naun dorff, reconnu par lui comme le dauphin sauvé du Temple, obtint, comme son mandataire, en 1834, deux audiences de la duchesse d'Angoulême ; il en a dressé des procès-verbaux qu'il remit au prince, son mandant et qui furent presque aussitôt après, publiés. Dans une de ces entrevues, il fit à la duchesse d'Angoulême elle-même cette déclaration :
« Que le prince sait que Monseigneur le duc d'Angoulême entretient, depuis son exil, une correspondance secrète avec M. Decazes, que cette correspondance relative au prince et répulsive de ses droits, lui est entièrement iiostile. »
La duchesse d'Angoulême, il est vrai, nia le fait, mais c'est qu'aussi il rentrait dans la catégorie de ceux qui ne se peuvent guère avouer (2). Quant à ce qu'on en doit croire, c'est une autre affaire.
(1) Pour la coniplôle connaissance de tous ces faits, voir Louis XVII et le sccrrt de la Révolution. — Dujarric et Cie, éditeurs, Paris.
(2) I.e duc d'Angoulême en correspondance particulière avec Decazes, transfuge de la cause des Bourbons et allié avec éclat au régime de Juillet ; avec Decazes, dénoncé par sa femme et son père comme responsable de l'assassinat de son frère !
Un autre serviteur du prince méconnu, qui avait embrassé sa cause après avoir donné la mesure de son désintéressement et de sa loyauté dynastique, en envoyant sa démission de magistrat, le jour même où le duc d'Orléans prit le titre de lieutenant-général du royaume, M. Gruau de la Barre, a publié et écrit au comte de Chambord en personne, avoir eu connaissance certaine de démarches faites par la cour de Prague pour obtenir de Louis-Philippe qu'on mît empêchement au procès on réclamation d'état dont le prétendant menaçait la duchesse d'Angoulême et les siens.
Ce n'est encore qu'une affirmation sans preuves, pourrait-on dire. Mais il faut voir si cela mérite créance.
Or, voici comment les choses se passèrent :
Il y avait à Paris, en même temps, deux personnages qui prétendaient au titre de duc de Normandie et de fils de Louis XVI : l'un qui avait eu toutes sortes d'aventures sous des noms divers et qui se faisait appeler alors baron de Richemond ; l'autre qui avait \"écu en Prusse sous le nom de Naundorff.
Le premier fut poursuivi par la magistrature du Roi des Français et traduit, a\ec grand fracas, en cour d'assises. Il fut condamné comme imposteur à plusieurs années de prison, qu'il fut d'ailleurs dispensé de subir.
Le second adressait au jury même qui jugeait le premier, ime déclaration réclamant hautement pour lui-même les titres et qualités qui faisaient l'objet de la poursuite.
La magistrature ne relevait pas ce défi bien caractérisé, marquant nettement ainsi la différence entre les deux prétendants (1).
(1) Le vicomte de La Rochefoucauld, le mandataire de la
Quelque temps après, le Parquet se décidait pourtant à ouvrir une procédure contre « le nommé Naundorff » ; mais afin d'éviter la cour d'assises, le délit d'escroquerie était seulement visé. De plus il fut bien apparent que cette procédure n'était qu'un expédient de basoche pour tenir en échec devant les tribunaux toutes les actions du nommé Naundorff et de ses adhérents, car elle fut gardée en réserve indéfiniment et se termina par un arrêt de non-lieu, lorsque les intéressés eux-mêmes réclamèrent qu'elle fût mise à fin.
C'était une situation étrange et rare : un prétendu imposteur faisant tous ses efforts pour comparaître devant la justice, et la justice mettant tous ses soins à lui fermer l'accès de ses prétoires.
Mais le moment vint, où, dans la collection, pourpourtant riche et variée, des engins, pièges et chaussetrapes judiciaires, on ne trouva plus rien pour barrer la route à cet homme qui cherchait des juges.
Il fallut recourir à ce que, par un charmant euphémisme, on appelle les mesures administratives.
Et c'est ici particulièrement que se manifeste, de la façon la moins équivoque, l'entente entre les vaincus et le vainqueur de Juillet.
Après avoir épuisé tous les moyens amiables auprès de la famille qu'il prétendait la sienne, le nommé Naundorff s'était résolu à s'adresser aux tribunaux pour établir ses droits.
La duchesse d'Angoulême, qui se faisait tenir exactement au courant de tous les agissements du personnage, avait été informée de cette résolution par le mandataire spécial, qu'elle avait chargé de se
duchesse d'Angoulême, n'a pu s'empêcher de remarquer cette différence significative de traiiement. à l'égard de Naundorff, d'une part, et des autres prétendus dauphins, d'autre part.
mettre en rapport avec lui, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld.
Les termes de cet avis donnent bien la note des préoccupations et des inquiétudes que causait à la famille de Charles X la perspective d'un débat judiciaire avec ce prétendu imposteur. Voici ce qu'écrivait, le 11 février 1834, M. de La Rochefoucauld à sa royale mandante :
... Le personnage, indigné qu'on lui refusât une entrevue qu'il reaarde comme chose fort simple, voulait se livrer h l'instant même aux tribunaux français et leur demander un nom qu'on ne peut lui refuser, si. comme il l'affirme, il a en sa possession des preuves irrécusables. Dans mon opinion, ce serait une démarche fâcheuse et quHl serait à désirer qu'on évitât. J'ai obtenu à grand' peine qu'un mois, mais pas un jour de plus, serait encore accordé après le départ de cette lettre, afin d'en recevoir la réponse. Le terme expiré, on n'hésite plus, m'a-t-on assuré, avec un ton qui trompe difficilement. Ce dernier mois peut donc être attendu sans dangers.
Quand on voit l'homme honoré de la confiance de la duchesse d'Angoulême et nécessairement bien pénétré de ses vues relativement à celte affaire, en venir à solliciter de celui qu'on repousse comme imposteur, un délai d'assicrnation et se féliciter de l'avoir obtenu « à grand peine » pour ajourner « les dangers w. comment hésiterait-on à croire ce qu'affirme M. Gruau de la Barre :
« ...Afin d'empêcher une reconnaissance judiciaire, Mme la duchesse d'Angoulême, avec l'assistance du couvernement autrichien, s'était fait promettre un déni de justice contre son frère par le gouvernement de Louis-Philippe. Aux scandaleuses sollicitations venues de là, les ministres français avait répondu : « Ou on soit tranquille, le procès n*aura iamaifi lieu (1). »
(1) Si de telles compromi.ssions paraissent incroyables, il
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Et en effet, par les soins des ministres de Louis- Philippe, le procès n'eut pas lieu.
Par suite de circonstances diverses et de difficultés suscitées, il s'écoula bien plus d'un mois, mais près de deux ans et demi, avant que le réclamant fût en mesure de saisir les tribunaux.
Ce fut le 13 juin 1836 que « Charles-Guillaume Naundorff fit assigner devant la première chambre du tribunal civil de la Seine Mme la duchesse d'Angoulême, M. le duc d'Angoulême et le comte d'Artois (Charles X), pour qu'il fût, contradictoirement avec eux, déclaré être fils du roi Louis XVI et de la reine Marie- Antoinette ».
Cet acte fut signifié le 13 juin, dans la journée : le 15 juin, dès le le\er du soleil, cinq commissaires de police faisaient irruption dans la maison oij logeait cet homme assez téméraire pour demander des juges, saisissaient tous ses papiers, le mettaient luimême en état d'arrestation, lui signifiant l'ordre donné de le faire partir de Paris dans les vingtquatre heures.
Par suite de ses protestations et grâce à l'énergique intervention de ses amis, l'ordre d'expulsion ne fut pas exécuté sur le champ. Un pourvoi fut formé devant le Conseil d'Étal, qui se fit un devoir de déclarer que les actes soumis h son examen 'i appnrtenaicnf à la liante police du royaume ».
Cet arrêt complaisant est du 14 juillet : le 16, avant même qu'il fût rendu légalement exécutoire par la signature royale, le nommé Naundorff, qui
y en eut de plus incroyables encore. D'après une relation îiuHicntifiU(!, qui sera saris doute publiée prochainement, des conuruiuicnUons directes à prppos du même personnage, s'établirent, à cette même époqvie, entre la duchesse d'Angoulême personnellement et un chargé d'affaires officiel de Louis-Philippe.
était resté A'ingt-six jours écroué au dépôt de la préfecture de police, sans même avoir été interrogé, en fut tiré pour être conduit à Calais, à pied, de brigade en brigade. Ce fut un de ses amis qui paya sa place et celle de deux gendarmes pour l'aller et le retour, dans une diligence. On l'embarqua pour l'Angleterre.
Ainsi s'exerçait la justice du roi-citoj'en.
Ainsi s'affirmait, du même coup, la prévoyance du politicien retors, habile à se nantir de nouvelles garanties contre toutes représailles de ses trahisons et à resserrer les liens de la compromission qui faisait sa force.
Et cette prévoyance n'était pas vaine. Malgré tout ce qui s'était passé, la fortune des d'Orléans restait bien, en réalité dépendante de la combinaison qui en avait été la base.
Des circonstances ne tardèrent pas à se produire, où cela se vérifia d'une façon remarquable.
Après la chute du régime de Juillet, dès les premiers jours de l'établissement de la République, Jules Favre soumit à l'Assemblée constituante une proposition tendant à faire rentrer au domaine les biens de la famille d'Orléans. Ce fut Berryer, l'illustre champion de la légitimité, qui se chargea de formuler, au nom du comité des finances, les motifs concluant au refus de prise en considération ; et ce fut par l'appoint de la droite légitimiste que se forma la majorité contre la proposition (1).
A partir de ce moment, on vit, soit dans la Cons-
(1) Il est intéressant de suivre, dans le rapport de Berryer, la trace évidente de l'embarras qu'éprouve le défenseur attitré des principes monarchiques à combattre un projet si réellement conforme à la tradition, et n justifier, par des considérations de sentiment, une intervention si manifestement incompatible avec les sentiments qui devaient être les siens.
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tituante, soit dans la Législative, qui lui succéda, ce spectacle étrange, d'une entente habituelle entre les députés légitimistes et les députés orléanistes ; on \d M. de Vatimesnil, l'un des ministres de Charles X, faire le plus souvent cause commune avec M. Dupin, et Berryer, le conseiller public du comte de Chambord, siéger amicalement à côté de Thiers, l'acheteur de la duchesse de Berry (1).
Chose véritablement stupéfiante, c'est surtout lorsqu'il s'agit de sauver les biens des d'Orléans, que cette espèce de coalition hybride se manifeste, empressée, active et prête aux efforta les plus énergiques.
On la retrouve sur la brèche, pour protester contre les décrets du 22 janvier 1852.
Le Prince- Président préparait, dès lors, le rétablissement de l'Empire : et ne s'en cachait guère. Se réclamant d'un autre principe que celui de la légitimité, il n'avait pas à compter avec le secret dynastique qui était le talisman des d'Orléans ; il n'avait donc pas hésité à leur faire application de mesures conformes à celles dont tous les gouvernements successifs, y compris le leur, avaient usé à l'égard des régimes déchus, ni à leur reprendre les biens dont leur père avait frustré le domaine par sa donation frauduleuse.
Le premier des deux décrets rendus, portant interdiction à la famille d'Orléans, de posséder des biens meubles et immeubles en France, et obligation de vendre ceux qu'elle y possédait, était calqué, presque mot pour mot, sur la loi portée par Louis-Philippe contre la famille de Charles X.
célébré la duchesse de Berry, dont j'ai llétri le vendeur et
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Le second, très fortement motivé au point de vue des principes généraux du droit et des règles invariables de la tradition monarchique, prononçait la réunion au domaine de l'Etat, des biens qui, de plein droit, lui revenaient depuis le 7 août 1830 (1).
La situation qui, par ces décrets, était faite auy d'Orléans, était simplement identique à celle que subissaient, depuis 1816, la famille Bonaparte, et de puis 1832, la famille de Charles X.
Encore y avait-il atténuation de rigueur à leur profit, car une rente de 300.000 francs était maintenue pour le douaire de la duchesse d'Orléans.
Que, se sentant atteints dans ce qui leur est le plus cher, leurs intérêts matériels, les d'Orléans. habitués à jouir, toujours et partout, d'un traitement privilégié, aient bondi d'indignation et poussé des cris de victimes qu'on écorche vives, rien n'esl plus naturel ; c'est le contraire qui serait étonnant.
Mais quelles considérations de politique avouable, d'équité raisonnée ou de sentiment juste, pouvaient porter les chefs de la fraction légitimiste à prendre bruyamment fait et cause au sujet de biens extor qués, pour le moins, à la faiblesse de leurs princes par les d'Orléans, alors qu'ils ne songeaient même pas à protester contre la dépossession de ces môme? princes, traîtreusement opérée par les mêmes d'Orléans ?
Une raison mystérieuse et souverainement puissante influençait nécessairement, et faussait, à ce degré inconcevable, l'évolution normale du parti.
condamné l'acheteur? » tous les yeux se portèrent vers le banc où l'actietpur de la duchesse de Berry et l'avocat du comte, de Chambord, son ^ils, étaient assis côte h côte. La sensation fut profonde. « Tout le monde, — dit un historien, — remarqua Ir" silence de M. Thiers et la confusion de M. Berryer et de ses amis. »
(1) Voir .\ppend. n» 12 B et C.
Ce fut aussi, sans aucun doute, ce qui détermina la combinaison dont on commença à parler alors. et qu'on a appelée la lusion.
En définitive, il est bien apparent qu'elle était, dès lors, virtuellement faite. Ainsi que cela avait eu lieu pour les réconciliations, ou plutôt pour les arrangements secrets de 1796 et de 1799, il ne s'agis sait plus que d'attendre le moment où l'opinion paraîtrait suffisamment préparée à en entendre la proclamation sans trop de scandale.
Le temps n'est pas venu où l'histoire complète de ces intrigues pourra être écrite, car un certain éloi gnement est nécessaire pour que, dans la masse touffue des faits qui remplissent une époque, chaque détail se précise et prenne sa valeur (1). Mais, pour éclaircir le point spécial dont il est question ici, il suffit de constater la correspondance singulière et constante des actes marquant le rapprochement des deux branches ennemies avec les faits susceptibles de réveiller les inquiétudes au sujet de l'héritier légi lime.
En 1848, l'entourage immédiat du comte de Chambord était encore sous le coup du défi qui, lors de son voyage à Londres, lui avait été publiquement ]iorté par celui qui se disait son aîné ; et aussi de la reconnaissance virtuelle de cet aîné, clairement manifestée par la Hollande, qui avait admis, et maintenu, contre les représentations non publiques mais pressantes du gouvernement de Louis-Philippe, et
(1) A propos de l'Iiistoire clu 16 mai, qui est, par tant de points, connexe à celle de la fusion, le marquis de Costa disait, un jour, qu'il avait eu le projet de l'écrire, et que les hommes mêlés a cet événement avaient bien voulu lui donner leurs souvenirs. « J'ai dû y renoncer, — ajoutait-il, — car il m'a été imposî-lble de les mettre d'accord et de tirer l'affaire au clair. » Art. de M. Marcel Ilutin, Gaulois du 16 mai
dans l'acte mortuaire, et sur la pierre tombale, les énonciations de « Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie {Louis XV 11), ayant été connu sous le nom de Naundor^, né à Versailles le 27 mars 1785, lits de Sa Maiesté Louis XVI, roi de France et de Son Altesse Impériale et Royale, Marie-Antoinette, Archiduchesse d'Autriche, Reine de France ».
En 1852, on était sous l'impression toute récente du procès intenté par les héritiers de ce Louis XVII, Naundorff, aux détenteurs de son héritage. C'est alors que se forme l'union entre les représentants autorisés de la légitimité et de l'orléanisme, ou du moins qu'elle s'affirme par la publication d'un « Mémoire à consulter et consultation » contre les décrets du 22 janvier 1852, portant les cinq signatures si hétéroclitement rapprochées : de Vatimesnil, Berryer, Odilon Barrot, Dulaure, Paillet. Et presque aussitôt après, les projets de fusion prennent une forme plus accentuée.
En 1872, les deux partis en sont à faire presque complètement cause commune, du moins en ce qui concerne les intérêts des d'Orléans.
Ce qui se passa alors mérite toute l'attention des observateurs.
Il faut noter d'abord qu'une nouvelle menace s'annonçait de la part des héritiers Naundorff-Bourbon. Leurs avocats préparaient — et on ne l'ignorait pas, — une reprise en appel de l'action en re\endication d'héritage et en réclamation d'État.
Or les d'Orléans, eux, préparaient une revendication d'un autre genre.
Les désastres du pays leur avaient inspiré une pensée, sinon patriotique, du moins éminemment pratique. A la France écrasée sous le poids d'un arriéré énorme et d'une formidable indemnité de guerre, ils venaient, en guise de contribution, demander une
nouvelle restitution, c'est-à-dire, en réalité, un nouveau don gratuit de ce qu'ils appelaient leurs biens.
Ils n'avaient même pas attendu que l'oppression de l'effort soutenu fût calmée. Suivant l'invariable tradition de leur famille, ils avaient trouvé moyen de contraindre le gouvernement nouveau à s'occuper, avant tout, de leur affaire. On en a la preuve par ce fait, bien établi dans la discussion parlementaire, que dès avant le 8 décembre 1871, date du dépôt du projet concernant cette affaire, tous les calculs avaient été faits, toutes les conditions avaient été étudiées entre eux et les administrations compétentes, pour arrêter les bases d'une sorte d'arrangement (1).
Car ils daignaient oUrir des concessions : le projet de loi le constate et rend hommage à leur désintéressement.
Ils consentaient à ne rentrer en possession que des biens non aliénés, ce qui ne représentait qu'une bagatelle d'environ 58 millions, et renonçaient généreusement de plus à toutes répétitions contre l'État, l'Etat renonçant, d'autre part, à toute réclamation contre eux.
(1) Le caractère assez étrange de cet arrangement est très justement signalé dans le commentaire que donne le recueil de Duvergier : — « ... L'Assemblée s'est déterminée, par des considérations politiques, à statuer sur toutes ces questions : elle a fait plus, elle a rendu une sorte de sentence d'homologation de la ti-ansaction intervenue entre le domaine de l'État rendant les biens dont il était en possession et les princes d'Orléans renonçant h réclamer ceux qui avaient été aliénés, ce que n'auraient pas pu faire les tribunaux. En procédant ainsi, l'Assemblée a tr.-msigc aussi avec le principe formulé par Montesquieu : « Il n'y a point de liberté si la puissance du juge n'est pas sé])arée de la puissance législative et de l'executive. » — La raison d'État, si vivement critiquée par tous les partis et si souvent mise en pratique par tous, a encore prévalu dans cette circonstance et, chose assez singulière, en vue de réparer les torts qu'on accusait la raison d'État d'avoir causés. » J. B. D.
Il est à parier que le résultat de ces renonciations réciproques était, en définitive, plus à leur avantage qu'à celui de l'Étal. Cela n'en fut pas moins présenté comme très méritoire de leur part.
Il faut dire que le Président, Thiers, sans prendre parti publiquement, se montrait peu favorable à cette combinaison (1).
Quant à l'Assemblée, à laquelle il s'agissait de faire avaler, par persuasion, celte pilule plutôt amère, elle y était, par tempérament, très mal disposée.
Sous l'impression brûlante des cruelles déceptions subies, le pays avait donné sa confiance à des hommes relégués, depuis longtemps à l'écart, comme débris d'une tradition surannée, et avait élu, sous un gouvernement républicain, une assemblée légitimiste.
Les survivants de cette époque peuvent témoigner du trouble qui agita, jusqu'au fond de leurs consciences, ces braves élus du suffrage universel, arrachés soudainement, pour la plupart, à un milieu un peu provincial et simpliste, et jetés, sans prépa-
(1) Un de nos amis, sortant un soir de ctiez M. Tliiers, nous rapporta nr mol qu'il venaiL d'entendre, et qui est vraiment amusant, dit par Tiiiers, Président de la République, h prcpos d'un dOiléans. Un ami de cette famille, combattant les dispositions iiostiles du Président, en était venu à vanter le patriotisme du prince de Joinville. Thiers, alors, de sa petite voix aiguë, riposta : « I^atriote, je ne sais pas, mais voulez-vous que je vous dise, pourri d'idées républicaines, le prince de Joinville. »
Ce souvenir nous en rappelle un autre, qui prend peut-être quelque valeur pur l'effet, du contraste, et qui fournit, d'ailleurs, une noie intéressante sur l'état d'esprit dominant dans le clan oi'léaniste au sujet de la fusion. Au moment oij la restauratiori monarchique paraiesait sur le point d'aboutir, un honorable député, depuis sénateur inamovible, et assez récomment décédé, nous disait que. malheureusement, le comte de Charabord avait laissé percer devant la commission des dispositions d'un libéralisme inquiétant.
ration, dans le tourbillon du parlementarisme, quand on vint leur dire que, d'après les intentions formelles de Monseigneur, et sous peine de manquer à la discipline, ils devaient voter pour la restitution réclamée par les d'Orléans. Ils se soumirent à contrecœur et votèrent sans comprendre (1).
Le triomphe des d'Orléans fut complet. A la joie d'avoir éprouvé une fois de plus, la \ertu toujours etlîcace de leur précieux talisman, s'ajoutait la joie d'avoir grossi leur cher trésor aux dépens de la France accablée et appauvrie.
L'heure n'est pas \enue d'établir le bilan financier de cette fortune. Il fallait d'abord en dresser le bilan moral. Quand cette démonstration sera faite aux yeux de tous, qu'elle n'est le produit que de crimes et de trahisons, et n'a jamais ser\i qu'à payer des crimes et des trahisons, un grand résultat sera acquis. Si jamais, ce qu'à Dieu ne plaise, de nouveaux désastres frappaient notre pays, il ne sera plus possible à cette famille de proie d'en saisir l'occasion pour s'enrichir encore. Et le jour sera hâté où la justice immanente, reprenant l'exercice de ses droits imprescriptibles, lui retirera des mains et rendra au domaine public la masse de biens abusivement distraits, dont elle a joui trop longtemps, au préjudice et pour le malheur de la France.
(1) Voir le texte de la loi du 29 décembre 1872. — Append. n' 12 D.