CHAPITRE II
Un délai avait été jugé nécessaire avant que la réconciliation fût rendue publique, afin d'éviter les commentaires fâcheux qui se seraient infailliblement })ro(luits si l'on n'eût dissimulé les circonstances dans lesquelles elle a\ail eu lieu. Cela faisait sans aucun doute le fond des « observations particulières », jointes à l'avis donné au duc d'Harcourt le 27 juin.
Ce ne fut donc qu'en janvier 1800 que Louis-Philippe débarqua officiellement d'Amérique avec ses frères.
Depuis l'entrevue de Mittau, il était bien parvenu à la connaissance de Louis XVIII certains renseignements, qui auraient pu déterminer et justifier amplement un retrait de ses promesses miséricordieuses, si ces promesses n'eussent pas été forcées.
Le repentant reçu en grâce, n'avait pas laissé passer ce court délai sans se faire prendre en délit de nouvelles intrigues.
Voici ce que raconte un historien généralement bien informé (1) :
(( En septembre 1799, un rapport arrivé de Paris à Mittau, racontait sérieusement que, dans un conseil tenu au Directoire et composé de généraux el
(1) Gazeau de Vautibault, Les d'Orléans au tribunal de VHistoire, t. VII, p. ICC.
de députés, on avait reconnu l'impossibilité de maintenir la République, qu'on y avait discuté tour à tour les candidatures de Louis-Philippe, du duc d'York, du duc de Brunswick et d'un Bourbon d'Anjou, infant d'Espagne. La Prusse, disait le rapport, tenait pour le duc d'Orléans, qui, en montant sur le trône épouserait une princesse prussienne. »
Il est probable qu'un voyage que fît Dumouriez en Allemagne et en Russie, ne fut pas étranger à ces intrigues. Il passa par Mittau, fut*reçu par Louis XVIII, à qui, sans doute, il sut rappeler que le pacte ne pouvait pas être rompu (1).
A la façon dont les d'Orléans sont reçus à Londres, il est évident que tout avait été réglé et concerté à l'avance, et que des instructions spéciales, envoyées de Mittau, avaient prescrit au comte d'Artois la conduite à tenir à l'égard de ces enfants prodigues. LIne lettre du duc de Bourbon au prince de Condé. son père, montre que, si ce retour fut véritablement une surprise pour la plupart des émigrés, il y avait certainement entente préalable avec quelques initiés quant à l'accueil qui leur serait fait.
En voici un extrait :
A Londres, ce 18 février 1800.
Vous serez aussi surpris que nous l'avons été fous de l'arrivée subite et inattendue de M. le duc d'Orléans et do ses frères en Angleterre. La première nouvelle qui nous a été donnée nous est parvenue par la lettre du duc de Kent au duc de Portland, en date du 18 novembre. Ces princes, à leur entrée dans la rade de Plymouth, ont écrit au duc de Portland la lettre en date du 28 janvier. M. de Montjoye qui tes accompagne a en même temps écrit à M. de Grave, exministre constitutionnel chargé des affaires pécuniaires de ces pnnces A Londres, de venir le joindre h Falmouth. IJ a obtenu permission du gouvernement et s'y est rendu. Vous verrez ci-joint la réponse du duc de Portland au duc d'Or-
(1) Voir Mémoires tirés du Journal de M. le vicomte d'H...publiés par A. de Beauchamp, Mémoires secrets, p. 169-17L
o2 LA FORTUNE DES D ORLEANS.
léans. Personne n'a entendu parler d'eux jusqu'au 13 février, quo, le duc d'Orléans et M. de Montjoye sont arrivés à Londres dans un logement qui leur avait été retenu par M. de Grave dans Sakville Street, n° 6, quartier Piccadilly. La lettre ci-jointe de M. le duc d'Orléans est arrivée aussitôt à Monsieur, qui est venu sur-le-champ m'en faire part, et me prév-enir qu'il le recevrait à quatre heures ; que ne doutant pas qu'il ne fit abjuration de ses mauvais principes et mauvaises uctions, qu'il fallait se persuader n'avoir été que la suite de pertides conseils et perlide-s exemples, il croyait utile à la cause générale, et sentait dans son cœur le désir de pardonner, étant bien sûr d'y être autorisé par le Roi ; que sans doute en sortant de chez lui, M. le duc d'Orléans viendrait chez moi ; que s'il était content de la manière dont M. le duc d'Orléans lui pailerait, il me le feroit dire par le duc de Maillé, et me demanderait aussi de le bien recevoir. Je lui ai répondu que sans doute les torts de M. le duc d'Orléans étaient d'une nature difficile à pardonner, et que plus j'étais >on parent proche, plus je devais être sévère à cet égard ; que cependant je sui\Tais les ordres qu'il me donnerait au nom du Roi et avec le vif désir que le repentir de M. le duc d'Orléans fût sincère comme je n'en doutais point... (1).
Il est bien entendu que le comte d'Artois fut « content » des déclarations de M. le duc d'Orléans, qui promit d'écrire au roi une lettre de soumission que ses frères signeraient avec lui, et qui reçut en échange l'assurance que quand cette lettre aurait été examinée et approuvée, « alors les bons Français, devant être sensibles à cette réunion, iraient leur en témoigner leur satisfaction ».
La lettre fut écrite ; en voici le texte :
Londres. 16 février 1800.
Sire,
Nous venons nous acquitter envers Votre Majesté d'un devoir dont le sentiment était depuis longtemps dans nos cœurs. Nous venons lui offrir le tribut d'hommage de notre inviolable fidélité. Nous n'essayerons point de peindre à Votre Maje.sté le bonheur dont nous jouissons de pouvoir enfin lui manifester notre respectueux et entier dévouement
(1) (2elle lettre a été publiée par Crétineau-Joly dans .son Histoire des trois derniers princes de la maison de fomM, t. L p. 240.
à son auguste personne non plus que la profonde douleur que nous ressentons que des circonstances à jamais déplorables nous aient retenus aussi longtemps séparés de Votre Majesté ; et nous osons la supplier de croire que jamais à l'avenir, elle n'aura lieu de s'en ressouvenir. Les assurances pleines de bonté qu'elle a daigné nous faire donner à plusieurs reprises nous ont pénétrés de la plus vive reconnaissance, et auraient redoublé notre impatience, s'il eût été possible de l'augmenter. La grande distance où nous nous trouvions et l'inutilité des tentatives que nous avons faites pour revenir en Europe (1\ sont les seules causes qui aient pu en relarder l'expression. Sachant, Sire, que la volonté de Votre Majesté est que nous lui offrions en commun le serment solennel de notre fidélité, nous nous empressons de nous réunir pour la supplier d'en accepter l'hommage. Que Votre Majesté daigne croire que nous ferons consister notre bonheur à la voir convaincue de ces sentiments et notre gloire à pouvoir lui consacrer notre vie, et verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour son service.
Nous vous supplions. Sire, de nous permettre d'ajouter combien nou=; avons été pénétrés de l'accueil que Monsieur a daigné nous faire. Nous en conserverons toujours un souvenir profond, et nous regardons comme un grand bonheur que l'expression de nos respectueux sentiments parvienne à Votre Majesté par son extrême bonté.
Nous sommes, Sire, de \'otre Majesté,
Les très humbles, très obéissants et très fidèles serviteurs et sujets.
Loui.s-Philippe de Bourbon, duc (VOrlénns. AxToixE-Pnir ippE DE BouHBO.N", duc de Montpensier. Loui.s-Charles de Bourbon, comte de Beaujolais.
Telle fut cette déclaration. Le comte d'Artois, — dit le duc de Bourbon, — l'aurait désirée « plus forte de choses », mais sans doute, il avait ordre de s'en contenter. Il « autorisa », c'est-à-dire qu'il engagea les membres du conseil spécial réuni pour cette af-
(1) Il y a dans cette phrase une allusion aux deux « réconciliations » précédentes, allusion calculée probablement, entourée cependant, avec plus de dui.licité que d'habileté, de déclarations pour affirmer « la gi'ande distance et l'inutilité des tentatives faites pour revenii' en Europe ». Aujourd'hui que le fait de l'entrevue deMittau en juin 1790, se trouve indiscutablement établi, ces précautions ne font qu'accuser le caractère inavouable d'arrangements qui exigeaient un si profond mystère.
faire, « à aller faire visite à M. le duc d'Orléans et à ses frères, et à dire hautement qu'on pouvait les regarder comme princes français, n'ayant d'autre désir que de prouver leur fidélité au roi et leur repentir de leur conduite passée ». Les royalistes furent avertis que le roi et sa famille leur sauraient gré de faire bonne mine aux princes d'Orléans. Les courtisans parfaits se firent un devoir d'obtempérer à cette invitation. Mais un grand nombre, on peut même dire le plus grand nombre des émigrés refusa di' croire à la sincérité de la conversion et tint systématiquement rigueur aux fils d'Ëgalité (1). Dans son journal L'Ambigu, Peltier se fit l'écho du sentiment général : « Risum tineatis. Voilà le républicain Dumouriez qui reconnaît le roi légitime et qui pleure sur la tombe de Louis XVI, avec le fils de son meurtrier. »
Cette défiance des royalistes fidèles n'était pas inspirée par une rancune aveugle et irraisonnée ; elle était fondée sur la connaissance, plus ou moins complète, mais en somme exacte, des intrigues récentes et sur la notion très claire d'une persévérance active à les continuer. Il n'était pas possible d'en douter quand on observait la conduite ambiguë de ce jeune repenti, qui, tout en se faisant le courtisan le plus empressé et le plus obséquieux de (( Monsieur » et en cherchant à se distinguer par l'affectation du zèle nionarchique le plus exagéré, rassemblait et tardait autour de lui, dans son cot-
(1) Mgr rii-imaldi, évêque de Noyon, cédant aux injonctions du comte d'Artois, se rendit chez Louis-Philippe, et. en entrant, lui tint ces seules paroles : « C'est par ordre de M. le comte d'Artois que je nie présente chez Votre Altesse ; j'ai bien l'honneur de la saluer. » Et. tournant sur les talons, l'évêque sortit de l'appartement, oîi il laissa Louis-Philippe furieux de son impertinence. Gazeau de Vantibault, t. VI, p. 205.
tage de Twickenham, les membres les plus ardents et les plus incorrigibles de son vieil état-major orléaniste, Dumouriez en tête (1).
A partir de ce moment, il ne perd pas une occasion de proclamer, aussi haut qu'il peut, sa loyauté et sa fidélité ; mais il n'en perd pas une non plus de pousser ses intrigues partout où il croit entrevoii une chance favorable à sa dévorante ambition.
Quand, au commencement de 1803, le trône impérial étant déjà préparé, Bonaparte voulut l'asseoii sur une quasi-légitimité et tenta cette négociatior mal jugée par les historiens, qui n'en ont pas aperçu la raison secrète (2), pour obtenir du prétendant Louis XVIII et des princes venant après lui dans Tordre d'hérédité une renonciation en sa faveur, le duc d'Orléans était trop heureux de se montrer ad mis à son rang de prince du sang pour ne pas s'empresser de signer l'adhésion envoyée au roi par la famille royale tout entière :
fl) Le duc de Bourbon, qui avait cru devoir se conformer à l'ordre du comte d'Artois, communique à son père les réflexions suivantes : « Je pensais qu'il fallait bien surveiller les personnes qui les approcheraient, ayant nécessairement de mauvaises connaissances et qu'ils auraient sûrement le bon esprit d'écarter pour ne s'entourer que de gens d'honneur. .Te pensais cela en particulier pour M. de Grave, qui est un scélérat de première classe, ol M. de Mnntjoye, qui peut être devenu honnête homme, mais est celui qui a le pKis contribué à la corruption du répiment d'Alsnce. »
(2) Cette démarche a été taxée d'outrecuidance, presque l'extravagance. « On s'étonna, — dit M. de Rarante, — de celte méprise du premier consul, et l'on en put conclure que, malgré sa pénétrante sagacité, il y avait certaines qualités qui lui étnient toujours imprévues. » Mnis si l'on considère '^ne la proposition fvit portée nu prétendant par un haut fonctionnnire prussien, et qu'(>l!e avait donné lieu n un ''Chancre de vues entre M. de T.'ilîeyrand et l'nmbnssadeiir de Rus.sie, Markow, il faut h toute force reconnaître qu'elle di'vait nécessaiiement être aiipuyée de considérations puissantes, qui sans aucun doute se rapportaient au secret du Temple.
Nous, princes soussignés, frère, neveux et cousins de S. M. Louis XVIII, roi de France et de Navarre.
Pénétrés do-s mêmes sentiments dont notre souverain seigneur et roi se montre si glorieusement animé dans sa noble réponse à la proposition qui lui a été faite de renoncer au trône de France et d'exiger de tous les princes de sa maison une renonciation à leurs droits imprescriptibles de succession à ce même trône, déclarons :
Que notre attachement à nos devoirs et à notre honneur ne pouvant jamais nous permettre de transiger sur nos droits, nous adhérons de cœur et d'âme à la réponse do notre roi ;
Qu'à son illustre exemple, nous ne nous prêterons jamais à la moindre démarche qui pût avilir la maison de Bourbon, ni lui faire manquer à ce qu'elle se doit à elle-même, à ses ancêtres et à ses descendants ;
Et que si lirjuste emploi d'une force majeure parvenait (ce qu'à Dieu ne plaise), à placer de fait et jamais de droit sur le trône de France tout autre que le roi légitime, nous déclarons que nous suivrions avec autant de confiance que de fidélité la voix de l'honneur qui nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir à Dieu, aux Français et à notre ^pée.
Wanstead Ilouse. le 23 avril 1803 (1).
De même, après l'assassinat du duc d'Enghien. il sent le besoin de faire entendre sa voix dans le concert de clameurs que soulève cet abominable attentat. Mais cette fois, comme c'est lui-même qui écrit, et que « le style c'est l'homme même », il s'exprime a\ec une platitude remarquable et dans des termes qui révèlent bien moins la douleur ou l'indignation que la basse préoccupation de gagner les sympa- Ihies britanniques par une profession de foi piteusement et niaisement antipatriolique.
Il écrit à l'évêque de Landstaff une leÏÏre qu'il prit soin de faire publier :
J'étais certain, mon cher Milord, que votre âme élevée
(I) Cette déclaration est donnée ici telle que la publie Crétineau-Joly, dans son Histoire des trois derniers princes de la maisoti de Condé. t. II. p. 400. — M. Boulay de la Meurfhe, dans sa Correspondance du duc d'Enghien, en donne un texte un peu différent, d'après les papiers de l'abbé de Montesquiou. — V. Append. n° 3.
éprouverait une juste indignation à l'occasion du meurtre atroce de mon infortuné cousin. Sa mère était ma tante ; lui-même, après mes frères, était mon plus proche parent. Nous fûmes camarades pendant nos premières années, et vous devez penser, d'après cela, que cet événement a dû cire pour moi un coup bien rude. Son sort est un avertissement pour nous tous. 11 nous indique que l'usurpateur corse ne sera jamais tranquille tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entière de la liste des vivants. Cela me fait ressentir plus vivement le bienfait de la généreuse protection qui nous est accordée par votre nation magnanime. J'ai quitté ma patrie de si l)onne heure que j'ai à peine les liabitudcs d'un Français, et je puis dire avec vérité que je suis attaché à l'Angleterre, non seulement par la reconnaissance, mais aussi par goût et par inclination. C'est bien dans la sincérité de mon cœur que je dis : Puissé-je ne jamais quitter cette terre hospitalière ! Mais ce n'est pas seulement en raison de mes sentiments personnels que je lui porte un \-il intérêt, c'est aussi en ma qualité d'homme. La sûreté de l'Europe, celle du monde même, le bonheur et l'indépendance future du genre humain, dépendent de la conservation et de l'indépendance de l'Angleterre ; et c'est la noble cause de la haine de Bonaparte pour nous et de celle de tous les siens. Puisse la Providence déjouer ses iniques projets et maintenir à jamais ce pays dans sa situation heureuse et prospère. C'est le vœu de mon co:îur, c'est ma prière la plus fervente.
Twickenham, 28 juillet 1804.
Cependant, il n'a"\ait pas perdu de vue le projet d'arriver par le mo}en des armées catholiques de rOucsl. Dans cette même année 1804, son principal agent, Duniouriez, se faisait prendre en flagrant dé lit de tentati\es nouvelles auprès d'un des compa gnons do Cadoudal réfugié à Londres. « Voici com ment un historien, qui lient le récit de cet épisode du brave général Brèche lui-même (encore \i\ant à l'époque où ces lignes étaient écrites), raconte la conversation qui eut lieu à ce sujet entre le chef vendéen et Dumouriez :
— « Vous étiez donc à Paris avec Georges, dit Dumouriez.
— « Il (\st vrai.
— « C'est une grande perte (|ue le parti royaliste a faite en sa personne.
— « Une perte irréparable.
— « Il reste pourtant bien des éléments en France.
— « Sans doute, mais qui saura s'en servir ?
— « Oh ! les hommes capables ne manquent pas. » « Brèche se tint sur ses gardes, résolu cependant à
le pousser assez loin pour pénéti'er Durnouriez.
— « J'en connais un, dit i'oi'lîcier royaliste.
— « Quel est-il ?
— « Vous, général.
- — « Oh ! non. J'ai commandé les armées républi- « caines. Sans avoir été jamais jacobin, j'en ai porté « les insignes ; jamais les royalistes ne me le par- « donneront. Mais il est une autre personne qui « conviendrait mieux que moi.
— « Oui donc ?
— « Le duc d'Orléans.
« Le général Brèche ne manqua point de demander à Durnouriez si la chose conviendrait au duc d'Orléans. Durnouriez répliqua : « Quant à ce qui « reyarde le prince, /e puis vous répondre posiiive- « ment. » Puis, comme le Vendéen demandait si un pareil projet recevrait l'approbation de la branche aînée, Dumouriez fit claquer ses doigts en l'air avec un sifflement ironique, en ajoutant : « Ah ! ma foi. « ils approuveront ou n'approuveront pas, nous n'en « maîcherons pas moins. »
M. Muret, qui rapporte ce récit, a soin de noter que si le chef vendéen chercha à pénétrer la pensée de Dumouriez, ce fut parce que « le comte d'Artois l'axait prié de le faire ». Ainsi le comte d'Artois fut bien et dûment averti.
Pendant les années qui suivent, la conduite de l'amnistié est de nature à montrer aux moins clairvoyants que, s'il sollicite sa rentrée dans la famille royale, ce n'est pas pour s'y tenir à son rang de prince du sang, mais pour avoir les moyens de se
mettre en avant et d'étendre ses prétentions. « Il a hâte et besoin de se mêler aux événements, de consulter, de conseiller, de diriger les uns, de stimulei le'3 autres et de faire passer dans l'âme de tous, la certitude de sa valeur personnelle (i). » Il pense se grandir en essayant de se poser devant l'Europe comme l'adversaire de Buonaparte, qu'il appelle l'empereur jaune ; et pour le combattre, il offre à tout venant ses conseils et son épée.
Mais cette ardeur et cette agitation, qu'il déguise sous les apparences d'un zèle désintéressé pour la cause des peuples et des rois, ne paraissent à personne de bon aloi.
Le dernier des Wasa, Gustave IV, celui des souverains qui met le plus de persévérance et peut-être le plus de loyauté dans la lutte contre la Révolution et l'Empereur qui en est sorti, ne se laisse pas prendre aux beaux semblants étalés par Louis-Philippe et refuse de l'admettre comme volontaire dans l'armée suédoise.
C'est alors du côté de la cour de Naples, réfugiée à Palerme, que cet infatigable intrigant cherche à se pousser. Il y a été d'abord très froidement accueilli, mais rien ne le décourage. Grâce à sa faconde creuse et à ral)ondance intai'issable de ses projets, il finit par s'insinuer dans la confiance de la reine Caroline et s'en fait un appui pour tenter d'imposer ses services à l'Angleterre.
Ma position bizarre, — écrit-il, — présente, il me seml)l(', quelques avantages que je puis m'cxagércr, mais dont il me semble qu'on pourrait tirer parti, qui est tout ce que je demande. Je suis prince [rançais, et cependanl je suis Anglais, d'abord par besoin, parce que nul ne sait plus que moi que l'Angleterre est la seule puissance qui veuille et qui
(1) Crétineau-Joly. Histoire de Louis Philippe d'Orléans et de VOrlédnisme, t. I, p. 249.
puisse me proléger. Je le suis par principes, par opinion et pur loutes mes haliilndes ; et cependant je ne suis pas un A!it,'lais aux jeux des éti'angers...
Un peu plus loin, dans la même Icllrc, il voudrait être Napolitain :
... Il y a une armée anglaise à laquelle cependant il pourrail ne pas être inuiile que je fusse Napolitain... Vous me feriez plaisir, vous me rendriez un bien grand service de faire sentir C(;la à M. Canning, et en tout de le mettre au fait de la position où je me trouve, et de lui faire sentir que je peux probablement leur être bon à quelque chose et que c'est le plus sincère comme le plus ardent de mes désirs...
Pour le moment, la façon dont il entend remplir ce désir d'être bon à quelque chose consiste dans une combinaison dont il est peut-être regrettable pour la France (pie l'adoption n'ait pas eu lieu. En salisfaisant l'ambilion impatiente de ce prétendant ambulant, un l'eût mis probablement dans l'impossibilité de \cnir plus tard troubler la paix de sa patrie.
En refaisant à son gré la carte de l'iùirope, il s'était avisé d'une place à prendre. Voici conunent il s'en explique :
... Mais ce qui est bizai-re, il reste un petit Iitat à donner, oVst-îi-dire h pi-endi'e, et personne n'en ve>it : cela est cui-ieux. I.a !?('ine n'a dit : « I^a place est vide, mettez-vou.s-y » ; et jf lui ai dit : « Je m'y mettrais bien, mais il faut que l'on viMiille bien m'y lai.s.ser mettre... » Ce petit l-'tal. ce sont les Si'pl-lsli's... //, inipiirli; à VAiiiiIrlcm' d'armclirr ces Islcs aux Franrdis : oHe y trouvera i)ln8 de (i.OOO liDiiuues de garnison, dont '2.000 Italiens et 1.500 .Mbanais et Epirotes, qui feront sur-Ie-cliamp de ti'C's bons soldats pour sa cause contre les Friniiytis. F.lle en aura alors la di';posil'on. et l'.Auti-iclie accédera à tout, pourvu que les Français en soient exclus. Si elle me crDit un persinuiagc convenable jiour ces Isles. je suis tout pi'ôl et j'en serai enchanté. Je vous réponds que j'y aurai liientût un petit noyau de troupes avec lesquelles je (erai (lu tapaçie. Si l'Angletei-rc ne veut penser j\ moi, j'en suis fout consolé, et je chercherai fortune ailleurs ; mais je crois vraiment que cela pourrait aller...
i.A roinnNi: mi:s i> oui i.ans.
('ola n'alla [>as ; vX (Micoic: uiio fois, c'est pcul iMro grand doiuinagc.
C'/'osl tMi lvs|)agiio alois (luil xoul < /ktc/kv ^oi liiiic.
]| rcril (1(1 PaliM-m.\ \c \\) juilh-l ISOS, à Louis \\ 111 :
Sji'c, il in'i'sl ciirm lu'niiis de iiii' li\rrr m rcspi'i'aïu'c {\\\o j'uiii'iii liii'iilul, l'dcc'ision de sij^iuili'f iium /.l'Io pour lo service (le Vdirc Majesté ri, mon (i(''vuui'iiuMil, à sa piM'stmno. l,(\s (liM'tiiiM's l'V rnciiii'Dls qui ont, eu lion ou l'',spajfii(\ la captixilc (1rs deux lùiis cl des lufauls cl. 1(> souli'vcinoiit, ^'fiuM'al di" Idiilc la naliiui cnulrc la tyraiiuic et les usm-palious di> Huouapai'li" vicuucul. de décider le i{oi d(\s l)i>u.\-Siciies à envoyer eu Ivspai^'iie son second Ilis, le prince l-(''oi)old, pour y c\ei"cer l'aiilorile royaii" en l'ahscnce des princes ses aini's. Me li'oiixanlr en C(> inonienl. iï lu cour d(> l.cui's Majestés Sicilieiuies, je me suis empressé de lu'oliter de celle occasion inallendue pour sorlir de la pénibii" inaction ("i latpiellc nous sommes réduits depuis si lon.utemiis. J'ai sollicité, Sire, la permission d'aceompa.uner en l'ispajine ce jeune prince, (pie ses (pialili's |iei'soniielli's et. la noble ardeur dont il est animé reiulenl. di),nu> de la ^'randc enlrepi'isi> dont il va èiro charrié. J'ai diMuande i~i éli-e admis à l'iuuineur de siM'\ir dans les urnu'ies cspa,i:;noles ('ontr(> lîuonaparle et. ses sat(>lliles (>t. Leurs Majestés oui daii^né nu» l'accorder. Je sens (pie j'aurais di1 préalaiilement en solliciti^r l'af^rémenl. de \(>lr(> Majesté, mais j'ai p(>ns('; (lu'il uc pouvait- i>as iMre doulcux. Je me suis Matté (pie mon /.èle serait, mon exeuso cl (lue vous sentirie/., Sire, (pu> je n'aurais pas pu t'allendré sans linsser éeiiapper ime de C(>s occasions uni(Hit>s (pi'(>n f^éneral on clieiciic iiuitilement, A faire renaître (]uaud on a eu \c malluMU' de les manipier. Nous ne iniuvons pas iiénélrt<r tes décrets de la rroMdence cl e(umaitre le soi'l, ipii nous nlttnid en l-'spajjiue. mais je lu' vois (|iruni> altvrnalive : ou ri\spa;j;né succomheia, ou .siui Iriomplu" enirainera la chulo de Uuonaparte. Je lu» seiai (pi'un militaire espay[nol tant (pie les eircon.slances ne si>ronl )>as de nature à deplo\ cr a\'ec avanlafie l'elendard de N'otre Maj(>sle, mais nous ne maïKpuM'ons jtas l'occasion, et, si, avant, qu(> j'aie pu recevoir ses ordres et, ses inslructions( nous pouvions déterminer l'arnuM» de Murât ou celle (le Juuot A tourner leurs armt\s (>ontr(> l'iisui-pateur, si nous pouxituis franeliir les l'\ rénées l't pénétrer en l'i-an.-e. ce ne sera jamais (pi'aii nom de \'olre Majesté proclanii- A la rac(> dé I uniV(>;'s, vl. d(> manière i\ ce (juc, quel que soit noire sort, on puissi- toujours },'ra\(>r sui' nos tombes : « Ils ont péri pour l(>ur Hoi et iiour délivrer IT-urope de toutes les usurpations dont elle est souillée. »
Oue Notre Majesté dainiu» a^'i'éer avec" sa boule ordinain» riiomiiuiK'i' de iiiiui profond respi>ct t>l de mon entier dévoue-
(j'.^ LA Fortune des d orléans.
ment. Je suis, Sire, de Votre Majesté, le très tiumble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet.
Louis-Philippe d'Orléans.
Louis XVIII ne fit pas d'objection à ces propositions. Mais l'Angleterre n'en augura rien de bon et y mit son veto. On ne saurait admettre que l'astucieux prétendant ait été moins perspicace et moins défiant que le cabinet de Saint-James ; mais il était lié de façon à donner à Louis-Philippe toute assurance que l'agrément de Sa Majesté « ne saurait être douteux ». Peut-être seulement quelque avis discret de Sa Maiesté contribua-t-il à provoquer l'opposition de l'Angleterre.
Louis-Philippe fut obligé de se faire transporter à Londres par le vaisseau même qui l'avait amené de Palerme, et là de prendre vis-à-vis des ministres britanniques l'engagement de renoncer à tous projets sur les Iles Ioniennes et l'Espagne.
Il ne se hasarde pas à braver la défiance de Canning, mais.vis-à-\is du prince qui Fa reçu en grâce il se sent tout permis.
Et c'est ici surtout qu'apparaît avec une évidence irrésistible, l'existence nécessaire de moyens de coercition, qui seuls peuvent expliquer, d'un côté une audace poussée jusqu'au défi, et de l'autre une sujétion condamnée à descendre jusqu'aux apparences de l'imbécillité.
En 1796, Dumouriez a voulu entraîner la Vendée à accepter « Monseigneur le duc d'Orléans » pour être « le roi de la Révolution » ; en 1809, « Monseigneur le duc d'Orléans » ose se faire proposer par le même Dumouriez à Louis XVIII, pour être dans la Vendée le représentant et le lieutenant général de la Restauration. Et Louis XVIII, ce maître en intrigues, ce disciple de Machiavel, dont la pru-
dence cauteleuse et la finesse politique sont universellement vantées, en est réduit à feindre une ignorance impossible à supposer et une confiance impossible à admettre : il accueille la proposition et c'est lui qui la transmet aux chefs des armées royalistes de l'Ouest.
On dira peut-être qu'il prévoyait un refus et même qu'il s'en était assuré : c'est probable en effet. Mais rien ne prou\erait mieux la contrainte terrible qui l'empêchait de formuler lui-même un refus et de s'épargner une réponse qui devait être dans tous les cas pénible pour sa dignité « royale ».
Celle qu'il reçut affectait la forme d'une véritabli et cruelle remontrance :
Sire,
M. le duc d'Orléans n'est que le cousin de Votre Majesté, mais il est le fils du Régicide. Tant que la Révolution a consenti à s'arranger de son père ou de lui, il a pactisé avec elle. Nous ne voulons de lui ni comme général ni comme soldat. Si. comme il nous le fait dire, il désire se réhabiliter dans l'opinion royaliste, qu'il cherche un autre théâtre. La Bretagne et la Vendée doivent, pour l'intérêt même des Bourbons, refuser à celui-ci ce qu'il nous demande par l'entremise de Dumouriez, son général et son conseil. .Au lieu de nous imposer un prince que ses antécédents rendent impopulaire parmi nous, que \'otre Majesté nous envoie un de ses neveux, le duc d'.\.ngoulême ou le duc de Berry, dont nous avons souvent entendu faire l'éloge et que quelques-uns d'entre nous connaissent déjà.
Louis-Philippe est encore une fois déçu dans ses espérances et dans ses calculs.
En attendant une meilleure occasion de « chercher fortune ailleurs », il trouve moyen, sans « tapage » et en sourdine, de consolider sa situation si fâcheusement précaire de prince réhabilité. Il paye l'hos- [tilalité imprudente (]q la famille de Naples en s'y introduisant de force. « Les témoignages apparents du plus profond repentir et le pardon qu'il a\'ait de-
6i LA FORTL.NE DES d'oRLÉANS.
mandé à Louis XVIII sur sa conduite antérieure ne purent cependant pas lui faire obtenir d'abord la main de la princesse napolitaine qu'il avait demandée, mais qu'on lut obligé néanmoins de lui accorder plus tard avec des avantages pécuniaires qu'on ne pouvait pas lui refuser non plus (1). »
Il se félicitait naguère d'être presque Anglais ; il a\ait cherché récemment à se faire plus ou moins Espagnol ; il avait maintenant conquis l'avantage de pou\oir se dire un peu Napolitain. Il avait surtout réalisé ce qui paraît avoir été un de ses rêves les plus chers : il avait uni son sang de régicide au sang des victimes royales. A défaut de la fille de Marie-Antoinette, il avait épousé sa nièce.
Le bonheur conjugal ne lui fait pas oublier longtemps les soucis d'ambition. Malgré les engagements pris vis-à-vis le gouvernement anglais, il n'avait pas renoncé à ses projets du côté de l'Espagne. C'était là qu'il voulait déployer son zèle plutôt que partout ailleurs, car, pour s'y porter, il lui frllait abandonner le commandement d'une armée que lui avait confiée son beau-père. Sans doute il calculait que s'il pouvait, — suivant le rêve indiqué dans sa lettre de 1808, — « franchir les Pyrénées et pénétrer en France » à la tête d'une armée, il y aurait beau jeu pour quelque combinaison autre que celle.de « proclamer à la face de l'univers le nom de Sa Majesté Louis XVIII ». Il était parvenu à se faire offrir un commandement par le Conseil suprême de Régence d'Espagne et s'était empressé de l'accepter.
Malheureusement pour ses projets, la défiance générale existait toujours à son égard. Les Cortès,
(I) Mém. du Vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, t. V, p. 30.
les généraux espagnols, l'Angleterre s'accordent à réclamer son éloignement ; et malgré les efforts de Dumouriez, et la bienveillance de Wellington, il est obligé de reprendre la route de Palerme.
On avait raison de croire que le vieil homme n'était pas mort en lui.
Une lettre de Marie-Amélie, retrouvée en 1848, révèle qu'en quelques mois de ménage, il avait inoculé à sa jeune femme les virus d'ambition malsaine et de haine perfide qui emplissaient son âme. La nouvelle duchesse d'Orléans, enceinte de son premier enfant, écrivait de Palerme, le 13 juillet 1810 :
... Les Français seraient bien aises de m'avoir dans leurs mains pour éteindre Vunique branche de Bourbon qui puisse leur donner de Vombrage.
... Je vois, mon ami, combien ma grossesse met en mouvement amis et ennemis, combien les premiers comptent sur cet enfant et combien les autres le craignent... Tout le monde calcule que ton fils sera VhérUier présomyjtif du trône de France et qu'avec la grâce de Dieu et grâce à ses parents, il ne sera pas un sot et pourra faire quelque chose.
... Tes aines se sont bien éveillés, mais comme ils vont être furieux en voyant que malgré toutes leurs intrigues, ils ne réussissent à rien, tandis que les Espagnols, sur ta bonne renommée, font appelé et t'ont reçu si brillamment... puis, si l'on te fait Régent, comme tout le monde dit déjà ici que c'est arrivé, alors Dieu sait ce que j'entendrois, et le Prince, qui, comme tu sais, est si délicat sur tout ce qui est Espagne, dans quel état il seroit ? Et comme tous tes ennemis auroient beau jeu et pêcheroient dans le trouble en faisant voir qu'ils avoient bien conseillé en disant qu'il ne falloit pas te laisser partir pour l'Espagne, que leurs prédictions ont été avérées quand ils ont dit que tu rs un ambilieu.r qui veut dépouiller fies parents. Enfin ils diroient tout ce qui peut blesser davantage ta malheureuse femme, laquelle, dans le fond de son cn^ur, dit que les Espagnols n'ont que trop de raison d'avoir appelé le seul Bourbon digne d'eux-. (1).
(1) Celte lettre est du 13 juillet 1810. Lorsque, trente-deux ans plus tard, à cette même date du 13 juillet, l'enfant qui, selon ses prévisions coupables, était devenu « l'héritier présomptif du trône de France ». fut rapporté à sa mère, mort d'un coup terrible, comprit-elle, cette malheureuse, l'impiété d'avoir appelé « la grâce de Dieu » sur un fils conçu dans des pensées de haine et de trahi.son ?
Saurait-on imaginer révélations plus accablantes que ces épanchements d'une jeune épouse célébrant les espérances de sa prochaine maternité.
Avant ce fils, en qui, avec une si pleine et si simple assurance, elle se plaît à voir « l'héritier présomptif du trône de France », il y a quatre Bourbons vivants, sans compter celui qu'un crime déjà accompli a jeté dans le néant de la misère et de l'oubli. Ni leur âge, ni leur santé n'autorisent les conjectures de mort rapide ; aucun d'eux, — sauf un peut-être, — n'est naturellement condamné à disparaître sans postérité. Quels sont donc ces calculs sur l'extinction de la branche aînée, sinon des calculs de probabilités atroces ?
Mais ce n'est point ici seulement un témoignage terrible de la profonde et insondable scélératesse de Louis-Philippe ; c'en est un également irrécusable de la parfaite clairvoyance de « ses aînés ».
Il n'y a donc plus moyen de s'en tenir à la légende béate et niaise, créée par les écrivains officieux de la Restauration et si singulièrement acceptée par tous les historiens, pour expliquer par une débonnaireté qui serait stupide et par une confiance équivalente à la cécité, les incroyables complaisances de Louis XVIII et de ses successeurs à l'égard de leur cadet conspirateur.