I-a duchesse douairière d'Orléans, veuve de Phi
(1) Noël mande au Directoire : « 24 brumaire an IV (1.5 nov. 1795^. — ...J'ai avis que le parti d'Orléans a encore des projets. Le jeune homme qui a affecté de s'éloigner voyage actuellement en Norvège. Un certain Montjoie est parti de Hambourg pour l'aller chercher et le décider à se rapproclier. Des émissaires sont envovés en France pour ranimer son parti et dans ce moment il doit y en avoir un à Paris même. — Arch. Tint. A. F. III. 69.
(2i II s'agit de Mme de Genlis. Le duc d'Orléans, qui avait entrepris de se singulariser en tout, avait trouvé moyen d'j réussir doublement, en choisissant pour présider à l'éducation de ses fils une femme qui avait été notoirement sa maîtresse et en l'affublant du titre de Gouverneur. Lorsqu'il demanda au roi son agrément pour cette bizarre nomination, Louis XVI, en haussant les épaules, lui répondit « La reine m'a donné un Dauphin, le comte d'.\rtois a des fils, Ainsi, gouverneur ou gouvernante, faites comme il vous plaira. »
lippe Egalité, avait été rendue à la liberté après le 9 thermidor, mais ses deux plus jeunes fils, le duc de Montpensier et le comte de Beaujolais étaient encore prisonniers au fort Saint-Jean ; elle sollicitait avec instances leur élargissement. On fit un marché avec elle : la mise en liberté de ses fils aurait pour condition leur départ innuédiat pour l'Amérique, où leur frère aîné les précéderait et où ils s'engageraient à demeurer jusqu'à nouvel ordre.
La transaction fut acceptée et bientôt, en effet, le départ de Louis-Philippe fut annoncé.
On lit dans le MonUcur du Tridi, 3 pluviôse an I\' (samedi 23 jan^•ier 1796) :
On écrit de Hambourg que le ci-devant duc de Chartres vient de s"embarquer à Stocl\holm avec Motjeye (1) pour l'Amérique septentrionale, où il se propose de placer en fonds de terre le peu de bien qui lui reste.
L'avis était habilement rédigé : non seulement le fait de l'embarquement stipulé est donné comme accompli, mais des intentions sont déclarées d'un établissement territorial, excluant l'esprit de retour.
Le départ ainsi annoncé avait-il eu lieu effectivement ? On en a douté. Dans une lettre de Richer Serisy au duc d'Orléans, reproduite dans le Parité pendant Vannée 1797 de Peltier, n° XCIV, du samedi 21 jauA'ier 1797 (2), se trouxent ces lignes singulières •
...Tous vous représentent errant douloureusement sous le beau ciel de Philadelphie, quand depuis votre fuite, vous n'avez pas quitté lEurope. Hambourg et les villes du Nord cil vous trouvez des appuis...
Il est vrai qu'en reproduisant cette lettre, Peltiei croit de\oir ajouter celle note :
(1) Montjove.
(2) T. XI, p 99.
LA FORÏLXE DES d'oRLÉAXS. 33
Il (Richer-Serisy) croyait que le départ du jeune duc d'Orléans pour Philadelphie avait été répandu à dessein par ses créatures et qu'il attendait Teffet de leurs manœu^Tes dans quelque ville d'Allciungne, de Suisse, ou de Danemark. Il se trompait. Le duc d'Orléans est bien à Philadelphie. Il y est arrivé au mois de novembre, décoré d'une large cocarde nationale. II avait des lettres de recommandation pour le ministre de la République Adet, qui Fa très bien accueilli.
Il existe en effet une lettre d'Adet, en date de Philadelphie, du 24 brumaire an V (14 nov. 1796), annonçant au ministre des Relations Extérieures l'arrivée récente en cette ville, de « Louis-Philippe-Joseph d'Orléans avec un passeport de Reinhard, ministre de la République, près les Villes Hanséatiques et une lettre du même, lui donnant avis, à lui, Adet, qu'il doit recevoir du ministère des instructions qu'il n'a pas reçues et qu'il réclame. »
Cette lettre est transmise, le 6 ventôse an V (24 février 1797), par le ministre de la police Cochon, au Directoire, avec prière de faire passer les ordres que son collègue des Relations Extérieures aura à donner à Adet. Et, — chose assez singulière, — cette lettre paraît être restée sans réponse, et porte en marge la mention « à classer ».
(1) Voici ces deux lettres :
Arch. jmt. A. F. III, 46.
« Philadelphie, le 24 brumaire an V (14 nov. 90).
« Louis-Philippe-Joseph d'Orléans est arrivé ici depuis quelques jours avec un passeport et une lettre de recommandation du citoyen Reinhart, ministre plénipotentiaire de la République près les villes Hanséatiques.
« Dans sa lettre, le citoyen Reinhart, en m'apprenant que c'est avec le consentement du Directoire que Louis-Phiîippe- .loseph d'Orléans passe en .\mérique, m'annonce que je dois recevoir de vous, citoyen ministre, des instructions à son égard.
« Ces instructions ne me sont pas parvenues et je suis très embarrassé de la conduite que je dois tenir envers lui. D'après son passeport pt la lettre dont il était porteur, je
cJ't LA FORTUXE DKS D ORLEANS.
Il n'y a pas de concordance parfaite entre cette lettre et certains autres documents que l'on pos sède.
On a publié une lettre de la veuve Egalité, datée de Paris, 9 mai 1796, contenant des instances poui obtenir de son fils, Louis-Philippe, qu'il passe en Amérique.
Le 4 juin de la même année, Gou\erneur Morris écrivait de Londres, à Walter Royd, pour faire ouvrir, à Philadelphie, un crédit à Louis-Philippe
Celui-ci cependant n'était pas encore parti le 5 août, car, à cette date, il écrivait de Frédérickshall, à sa mère, pour lui annoncer son départ prochain.
Et le 30 août 1796, il écrivait, de la même ville, à Gou\erneur Morris, pour lui faire part aussi de son départ.
n'ai pas cru pouvoir mopposer à ce quïl fit sa déclaration au Consulat. ,
« Je vous prie, citoyen ministre, de vouloir bien me donner les lumières dont j'ai besoin pour exécuter les instructions du Directoire à l'égard de Louis-Joseph-Philippe d'Orléans.
« Pour copie conforme. — Cu. Delacroix. »
« Bureau particulier n° CCXXXVIII
« Paris le 6 ventôse an V de la République une et indivisible.
« Le ministre de la Police générale de la République au Directoire exécutif.
« Citoyens directeurs,
« J'ai l'honneur de vous adresser copie d'une lettre que le citoyen Adet, ministre plénipotentiaire de la République près les États-Unis d'Amérique a écrite au ministre des Relations extérieures, pour l'informer de l'arrivéo à Philadelphie de Lùuis-Philippe-Joseph d'Orléans et linviter à lui faire connaître les intentions du Directoire à son égard.
« Je vous prie, citoyens directeurs, de vouloir bien me transmetli-e vos ordres" à ce sujet, afin que j'en fasse part à mon collègue, qui désire en avoir connaissance pour pouvoir donner au citoyen .Adet les instructions dont il a besoin et qui! demande.
« Salut et respect. — Cochon. »
S'il faut en croire un historien consciencieux, son embarquement aurait eu lieu effecli\ement le 24 septembre 1796, à bord de VAmerica, à Hambourg, et son arrivée à Philadelphie serait du 21 octobre. Cet historien ajoute : « Dès que le Directoire eut acquis la preuve de son débarquement, il fit cesser la captivité de ses deux frères. Ceux-ci partirent de i\Iarseille en novembre 1796, arrivèrent en Amérique en février 1797, après une pénible traversée, et se réunirent à leur frère aîné (1). »
Enfin on a donné une lettre de Louis-Philippe à Gouverneur Morris, datée de New-York, 21 novembre 1796, pour le remercier de ses recommandations et de ses lettres de crédit.
Sa présence à New-York le 21 novembre ne s'explique pas bien à côté de la lettre d'Adet, mentionnant, le 14, son arri\ée à Philadelphie « depuis quelques iours (2) ». Les renseignements donnés sur la suite de ce voyage ne sont pas moins incohérents. Les fils d'Orléans seraient rentrés à Philadelphie au commencement de juillet 1797; ils en seraient repartis, le 10 décembre 1797, pour la Louisiane, et seraient arrivés à la Nouvelle-Orléans, le 17 février 1798. Là, ils se seraient embarqués, peu après, sur un navire américain qui fut pris, dans la traversée, par une fréGfate anslaise. — Ici se trouve le récit d'une aven-
(11 Gazeau de \'aLitilinult, Les d'Orléans au tribunal de VHistoire, t. VII, p. liO.
(2) Il est très remarquable que pendant cette période où son éloignement aurait dû calmer quelque peu les inquiétudes sur ses projets en France, on trouve des documents qui en accusent la persistance et. même la recrudescence. Il existe une proclamation de Puisaye. datée du 16 janvier 1797 (qui paraît à peu près oubliée) contenant ces lignes : « L'infâme duc d'Orléans, trop honoré par le supplice des martyrs, revit dans son fils ! Les factieux ont éloigné celui-ci pour le faire paraître quand il serait temps ! » (Arch. nat. A. F. III, 275). — Voir le texte de cette proclamation, Append. n° 2.
30 LA FORTUNE DES d'oRI.ÉANS.
ture où Louis-Philippe aurait couru péril de mort ; il serait tombé à la mer et aurait été repêché. — Le capitaine de la frégate anglaise, le futur amiral Cochiane, traita bien, dit-on, les jeunes d'Orléans et les fit transporter, sur leur demande, à la IIa\anc, où ils débarquèrent, le 30 mars 1798.
Expulsés de la Havane, réfugiés dans les îles anglaises des Bahamas, ils auraient passé ensuite à Halifax (21 mai 1799), « où le duc de Kent, fils du roi d'Angleterre, Georges HI, leur fit le meilleur accueil sans se croire toutefois autorisé à leur accorder passage pour l'Angleterre sur une frégate anglaise ». Ils se seraient alors rendus d'Halifax à New-York, s'y seraient embarqués pour l'Angleterre et auraient débarqué à Falmouth « en jamier 1800 (1) ».
Tel est le résumé qu'un écriAain, voué sans aucun doute à la recherche de la vérité, a cru pouAoir donner des récits relatifs à l'odyssée de ce nouvel Ulysse.
Mais voici des documents qui sont en contradiction manifeste avec tous ces récits.
C'est d'abord une note du Moniteur, de laquelle il semble bien résulter, d'une part que la date indiquée pour l'arrivée à la Havane ne peut être exacte, et d'autre part, qu'à la date de l'arrivée réelle, Louis- Philippe n'avait pas encore rejoint ses frères, ou les avait quittés :
N" 165. — Quinlidi, 15 ventôse an VI (5 mars 1798).
Lettre d'Espagne annonçant rarrivée à La Havane des deux fils du ci-devant duc 'd'Orléans.
Puis, dans les numéros postérieurs du Moniteur, les notes suivantes :
(1) Le but de toutes ces pérégrinations, réelles ou supposées, est de masquer la présence en Europe de Louis-Philippe. — On va le voir.
LA iORlLXE DES DonLÉ.WS. 37
X" iib. — Quintidi 15 florcal an VI (4 mai 17'J8). On a|)prend par des lettres de Philadelphie que les trois jeunes d'Orléans ont obtenu la permission de voyager dans les colonies espagnoles de r.Vmérique : ces lettres ajoutent qu'ils sont partis pour s'y rendre. On écrit aussi qu'ils vivaient à Philadelphie, non seulement avec simplicité, mais presq\ie sans moyens, n'ayant reçu d'Ein-ope aucun secours pécuniaire : ils ont, dit-on encore, annoncé que ce voyage, entrepris pour leur instruction et par nécessité, durerait un an, après quoi ils doivent revenir en Pensylvanie.
N° 251. — Primédi 11 prairial an VI (30 mai 1798). — Lettre de la IlaMine, donnant des nouvelles de Saint-Domingue. — ...Arrivée à la Nouvelle-Orléans des trois fils d'Orléan.s-Ëgalité. nui se présentent sous le nom de Cominge et y gardent l'incognito.
Tout cela est si embrouillé, et si visiblement embrouillé à dessein, qu'il est permis de se demander si vraiment Richer-Serisy se trompait et si le personnage signalé à Philadelphie était bien le duc d'Orléans. Dans tous les cas, il n'y a pas de doute sur ce fait qu'il n'est pas parti à l'époque indiquée de jan\ier 1796; et comme il existe d'ailleurs la preuve irrécusable, ainsi qu'on le verra plus loin, que la date donnée pour celle de son retour, celle de janvier ou février 1800, est une date fausse, et qu'eu dépit des détails foiu-nis sur ses courses au travers de l'Océan, il était en Europe avant l'été de 1799, il reste toujours établi que, pour des raisons quelconques, évidemment très graves, la nécessité s'imposait de lrom[)er l'opinion publique, aussi bien sur l'époque du départ que sur celle du retour.
Le fait n'aurait pas une grande importance historique si l'on pouvait n'y voir qu'une précaution prise l)our dissimuler au gouvernement républicain un manquement à des engagements contractés. Mais il est é\ident (jue les fausses indications n'ont pas été uniquement commandées par des raisons temporaires et circonstancielles, et que des intérêts impérieux et de premier ordre ont forcé, non seulement
38 LA FORTUNE DES UORLÉANb.
à tromper les contemporains, mais à établir solidement l'erreur devant l'Histoire. Il faut même que, par suite d'étranges et mystérieuses combinaisons, ces intérêts soient devenus communs au parti orléaniste et au parti du prétendant dont il était l'adversaire ; car sans cela on ne verrait pas cette extraordinaire concordance de toutes les relations, de toutes les biographies, de tous les ouvrages historiques, à admettre et à enregistrer une version dont la fausseté n'a pu pourtant rester un secret pour tout le monde, soit dans lun, soit dans l'autre parti (1).
Si incroyable que paraisse une telle compromission, il est impossible de n'en pas reconnaître l'existence et de n'en pas aussi soupçonner la nature, si l'on remarque la singulière et frappante connexité du mensonge concerté sur les circonstances du ^oyage de Louis-Philippe et de la dissimulation, aussi scrupuleusement observée de part et d'autre, sur des négociations et des arrangements intervenus pendant cette période entre le même Louis-Philippe et le comte de Pro\ence, devenu Louis XVIIL
La preuve constatant le premier de ces arrangements a été découverte et mise au jour assez récemment, par un écrivain qui ne paraît pas en avoir aperçu toute l'importance. Dans une étude très intéressante sur d'Antraigues, M. L. Pingaud écrit ceci :
« La duchesse douairière d'Orléans, restée en France, fît connaître à Vérone son désir de voir effacer les souvenirs récents et sanglants laissés par son mari, et le roi, appréciant, d'autre part, les dé-
(1) Il est remarquable que tous les historiens s'accordent à indiquer le retour des jeunes d'Orléans dans les premiers mois de 1800; quelques-uns, en petit nombre, veulent préciser, et fixent la date de février 1800.
LA FORTUNE DES d'oRLÉAiNS. 39
marches faites clans le même sens par le jeune duc Louis-Philippe auprès de Catherine II, chargea d'An Iraigues d'annoncer à son cousin que tout était ou blié (1). »
M. Pingaud fait connaître que cette mission fui donnée à d'Antraigucs par une lettre de Louis XVIIl, du 11 mai 179G, qui se trouve aux Archives des Affaires Etrangères. 11 ajoute en note :
« Cette réconciliation ne de\int officielle que trois ans après (V'^oir la lettre du duc d'Orléans et de ses jeunes frères à Louis XMII (19 février 1800) dans Ernest Daudet, les Buui'boiis cl la cour de Russie, p. 343 (2). »
En présence de ce document qui ajoute un si fort appoint aux indications de la lettre de Richer-Serisy, et de la note du Monileur, il devient difficile de ne pas considérer connue complète la preuve que le départ de Louis-Philippo, en janvier 1796, ne fui que simulé.
Voici maintenant la preuve sans réplique que son retour a été fort antérieur à la date donnée.
Un des officiers de la maison de Louis XVIII a laissé le récit sui\ant (3) :
« Dans le courant de juin (1799), rarri\ée à Mittau d'un inconnu y fit é\énement. Si l'on se re-
(1) Dans une lettre à M. de Saint-l^riest, du 9 janvier 179(). Louis XVIII le charge de sonder les dispositions de Catherine II, notamment sur le point suivant : « 2° Quel est le véritable but de la triple alliance ; et si l'impcratrice s'est engiigce à consentir... soit eniln à an changement de dyiuistie'? " — Cette iiivoccupation montre bien qu'à ce nidiueut, il n'était rien moins que rassuré sur la loyauté de son cousin d'Orléans.
(2) L. Pingaud. Un agent secret sous la Révolution et VEmpire, p. 115.
(3) Journal du vicomte de H..., publié par Beauchamp. Mémoires secrets, l- H, p. 15^ et suiv.
porte à celle époque, on se souviendra que rien n'élail plus difficile que de pénétrer en Russie, surtout du côté de la frontière prussienne, et que l'on n'y était reçu qu'a\ec un passeport signé de Paul 1". L'inconnu voyageant en poste sous un nom allemand et sous la qualité de négociant (Kauffmann), arriva à Millau sur les neuf heures du soir. Conduit par la garde des portes chez M. de Driesen, gou\crneur, celui-ci, qui semblait l'attendre, le fît monter aussitôt dans sa Aoiture, le mena au château, le mit entre les mains de M. le comte d'Avaray (l'ami et l'homme de confiance de Louis XVIII) et se retira. AI. le comte d'Avaray écrivit aussitôt au roi, qui, dans ce moment-là, el sui\anl son usage, faisait un ^\isk (sic). »
« Sa Majesté quitta sa partie et sans dire un seul mol à personne, descendit chez le comte d'Avaray. Arrivé au bas de l'escalier, le roi se retournant par hasard, aperçut M. de Villequier, qui le suivait un bougeoir à la main. Ayant l'air surpris et presque fâché, sa Majesté lui dit : « Monsieur, je veux être scid. » Le roi entra dans rapparlement du comte d'Avaray, puis dans le cabinet, dont les portes furent immédiatement fermées. Sa Majesté y resta plus de deux heures et se retira ensuite. Le comte d'Avaray envoya chercher à la bouche quelques rafraîchissements el écrivit à M. de Driesen. A peine une demi-heure fut-elle écoulée que celui-ci arriva, reprit l'inconnu dans son carrosse, le conduisit à Thôtel du gouvernement, et sans perdre un moment, l'étranger monta dans sa voiture attelée de chevaux frais et reprit la roule de Pologne.
« Le lendemain, toutes ces particularités ayant transpiré, excitèrent la curiosité générale ; elle augmenta encore lorsqu'on apprit que, depuis quelques jours, M. de Driesen, gouverneur de Courlande,
prévenu de l'arrivée de ce personnage mystérieux, avait reçu des ordres pour qu'il fût protégé de Pologne à Mittau et qu'il n'y éprou\àt ni désagréments, ni le moindre retard. On ne put qu'en conclure que c'était un personnage de la plus haute importance. Tout aussi curieux de le connaître que qui que ce soit, je m'aperçus aisément qu'on avait résolu de garder le secret le plus inviolable à son sujet ; je me donnai bien de garde d'en parler à M. le comte d'Avaray, mais je questionnai Pottin, son valet de chambre : il me dit que lorsqu'il eut introduit le roi dans le cabinet de son maître, celui-ci se hâta de fermer la porte, mais pas assez promptement pour l'empêcher de voir un jeune homme de belle taille, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, avec de beaux cheveux et un habit de voyage, se jeter tout en larmes aux pieds du roi.
« Je savais que, depuis quelque temps. Madame la duchesse d'Orléans sollicitait auprès du roi la grâce de son fds ; je savais que, quelque bien disposé que fût Sa Majesté à la lui accorder, ne négligeant aucun moyen d'être bien avec l'empereur Paul et d'avoir quelque mérite auprès de lui, ce qui n'était pas facile avec un prince aussi violent et aussi ombrageux, le roi avait fait suggérer à Madame la duchesse d'Orléans de lui faire demander cette grâce par l'entremise de l'empereur, qui en a\ait effectivement fait la demande au roi. Je ne doutai plus alors que le personnage en question ne fût M. le duc d'Orléans. Quant au silence que gardait le cabinet de Mittau sur cet événement, j'en trouvai le motif dans la tendresse du roi pour Madame la duchesse d'Angou lême.
« Cette princesse adorable méritait assurément bien que son oncle cheichât à lui éviter tout ce qui pouvait lui rappeler des souvenirs affreux. Tant
(juc j'ai été auprès du roi, par discrétion, je n'ai pas cherché à acquérir à ce sujet aucune certitude ; et ce n'est que le 12 mars 1813 que je l'ai pleincnncnt acquise par la lecture d'une lettre du roi au duc ({"llarcourt, son ambassadeur en Angleterre, dont par hasard, j'ai eu connaissance et que voici :
« Mittau. 27 juin 1790.
« .Te m'empre.sse de vous faire part, M. le duc. de la satisfartion que j'épi-ouve d'avoir pu exei-cer ma clémence en faveur de .\I. le duc d'Orléan.';. mon cousin. .Sa respectable mère, cette princesse verl\ieuse, a été trop grande dans ses malheurs pour recevoir de moi une nouvelle atteinte qui aurait porte le désespoir et la moi't dans son cœur.
« Elle a été Fintermcdiaire entre son roi et son fils. J'ai accueilli avec sensibilité les larmes de la mère, les aveux et la soumission d'un jeune prince que son peu d'expérience avait livré aux suggestions coupables d'un père monstrucusemenl criminel. Celte détermination a été prise de l'aveu de mon conseil et j'ai la bien douce .satisfaction que tous les membres ont prononcé d'une voix unanime les mots de clémence et de pardon.
« Outre l'obligation où je suis de prévenir mes ministres de ces heureux événements, je vous dois quelques explications particulières qui doivent nécessairement en l'ésulter... »
Cette réconciliation paraît bien étrange, maintenant qu'on connaît celle dont d'Antraigues avait été le messager confidentiel, trois ans auparavant, en mai 179il
Il est vrai que la première avait été tenue secrète ; mais il est à remarquer que la seconde le fut également et avec un soin rigoureux, puisque dans la maison même de Louis XMir, on n'en put avoir connaissance que par hasard, treize ans après une troisième réconciliation qui fut la seule officielle. La lettre au duc d'Harcourt, aussi bien que celle à d'Antraigues, n'avaient donc que le caractère de compromis déposés, c'ommc en minute, pour servir, en cas de besoin, à la constatation de conventions que
les deux parties avaient pareillement intérêt à laisser ignorer.
Il faut remarquer de plus que, pour ce qui se rapporte à ces arrangements de famille, il en fut comme de ce qui se rapporte au voyage de Louis-Philippe : la nécessité du mystère ne résultait pas de circonstances particulières et temporaires ; le voile jeté pour les couvrir a été si habilement et si sévèrement maintenu qu'aucun historien jusqu'à nos jours n'avait eu seulement la pensée de le soulever. Tout cela se tient donc ; tout cela se lie ; tout cela fait bien partie d'un même système de mensonge.
Il reste à en pénétrer la raison déterminante et à découvrir quelles iniquités il était destiné à masquer.
Au mois de juin 1795, la mort du fds de Capet. le jeune roi Louis XVII, avait été annoncée officiellement. Mais le bruit de son évasion s'était, au même moment, répandue partout ; et il résulte d'une foule de documents mis au jour depuis une vingtaine d'années, qu'en dehors de ceux qui avaient intérêt à sa suppression, l'opinion presque universelle en France et en Europe fut qu'il avait été sauvé ; et que sa sœur elle-même était dans cette persuasion, puisqu'elle n'avait pas porté son deuil au Temple, qu'elle ne l'avait même pas pris en arri\ant à Vienne (1) et que dans la lettre si connue, par elle écrite d'Huningue. avant de franchir la frontière, elle ne fait aucune mention, au nombre des victimes de sa famille immolées par la Révolution, de celui qui était son frère et son roi. Il est même prouvé aujourd'hui, — et ce fait n'est plus mis en doute que par l'ignorance ou
(1) Ce fait Psi si inc()nlo.>;l;iMc qu'un dos rri'ivtiins qui ont pnussi'' Ifi |-)lus Ifiin le pm-ti oris en faveur de Madame Royale. Alf. Nettement, est nhligé de le reconnaître et d'avouer qu'elle ne prit le deuil (pu' » qiiPli[ues semaines ai)i'(''S son ai'r\v6e h Vienne ».
-i i LA FORTUNE DES D ORLEANS.
\a mau\aise foi. — que le fils de Louis XVI était clïcctiverncnt évadé (1).
Cependant la nouvelle de sa mort faisait trop bien l'alïaire de tous ceux qui aspiiaicnt au pouvoir : celle des républicains, qui pouvaient en attendre un refroidissement sérieux de la ferveur royaliste, très ardente pour l'innocent et intéressant héritier de la vieille dynastie, mais moins que tiède à l'égard de Taslucicux Régent qui venait après lui dans l'ordre de succession (2) ; celle de cet ambitieux Régent, luimême, qui y gagnait de pouvoir enfin se proclamer Louis XVIII ; celle aussi de cet autre ambitieux, Louis-Philippe d'Orléans, qui en saisissait avidement l'occasion pour essayer de se hisser à la première place par une monstrueuse alliance avec la fille du roi trahi et livré au bourreau par son père.
Ceci explique comment chacun des partis adverses ayant spéculé sur la suppression de l'héritier légitime et en ayant partagé la criminelle responsabilité, aucun d'eux n'a pu en jeter plus tard le reproche infamant à celui qui en a le plus directement et le plus immédiatement profité.
On va voir d'ailleurs que si les plans de Loui.s- Philippe furent dérangés par la mise en liberté de Madame Royale, le secret du Temple n'en resta pas moins le pi\ot de sa politique, dont il n'eut qu'à
(1) Cette question a été traitée et élucidée dans une foule d'ouvrages spéciaux, parmi lesquels on peut citer plusipur.s volumes de Gruau de la Barre, La survivance du roi-martip par l.n ami de la vérité : L'En!ani du Temple par le baron de Gaiigler : Le dernier roi légitime de France, pnj- lienii Provins; Un crime politique par Otto-Friedrichs ; Le frint de la duchrase d'Aniioiiléim' par Henri Desporles : Lattis X\ li et le secret de la Révolution par Fauteur de la présente étude
(2) On trouvera sur ce point des détails intéressants dans une élude récente du même auteiu" : Le inijstère'de Quiberon, Dujarric et Cie, éditeurs.
modifier le jeu par un coup de partie audacieux et habile.
Quand Madame RoA^ale sortit du Temple, on a dit et publié que son mariage avec le duc d'Angoulêmc était déjà convenu et décidé. C'est encore un de ces nombreux mensonges que Louis XVIII est parvenu à faire passer dans l'histoire. La marquise de Tourzel, devenue par sa grâce, duchesse de Tourzel, lui a rendu le service d'assurer dans ses Mémoires, qu'ellemême eut le mérite d'obtenir au Temple le consentement formel de l'orpheline royale à cette union ardemment désirée par le futur restaurateur de la monarchie. Cela est raconté avec des détails dont l'invraisemblance criante aurait dû être remarquée (1). Mais la preuve existe qu'il n'y a rien de vrai dans cet officieux récit. La vérité «st que Madame Royale quittait la France et se rendait à Vienne dans l'in tention d'épouser l'archiduc Charles. Dans deux let très de sa main adressées à Madame de Chanterenno pendant son trajet de Paris à la frontière, elle parle de ce mariage comme d'un événement prévu, con venu et prochain (2).
Cette combinaison matrimoniale de l'Autriche n'é tait ])as fâcheuse seulement pour le prétendant Louis Philippe ; elle l'était autant, et peut-être davantage pour le prétendant Louis XVIII, qui avait besoin de lier indissolublement à sa cause la sœur du dauphin et de la montrer auprès de lui, nièce soumise et fille affectueuse, pour imposer à l'opinion royaliste la version de la mort de son neveu. Et l'on voit en effet, à partir de ce moment et pendant plus de trois
(1) Voir pour les observations sur ce point Une ofiiciné ronale de falsifjcdtioiis. Pai-is, Dujni'rir éditeur, 1903.
(2) Ces deux lettres se trouvent dans les Mémoires dit vicomte Sosthène de La liocheioucauld. V. Append. n* 3.
ans, tous les ressorts de sa diplomatie occulte mis en œuvre avec une acti^ ité et une persévérance inlassables pour arriver à la conclusion du mariage avec le duc d'Angoulême (1).
Louis-Philippe s'avisa promptement que les circonstances actuellement si critiques pour son redoutable adversaire lui offraient à lui-même une occasion sans pareille pour le forcer à composition.
Le rapprochement des dates est ici d'une éloquence irrésistible.
C'est le 9 janvier 1796, que INIadame Royale arriva à la Cour de Vienne ; c'est'le 11 mai que Louis XVIIl charge d'Antraigues d'annoncer à son cousin « que tout était oublié ».
Il y avait bien des choses à « oublier ». Il y avait Il responsabilité héréditaire des crimes paternels et l'adhésion personnelle à des actes qualifiables de haute trahison ; il y a\ait aussi le grief direct des intrigues récentes et des machinations perfides encore en cours. Personne n'admettra que le comte de Provence ait été le seul à ignorer ce qui était connu de tous les hommes mêlés à la politique et commenté par les journaux de l'Europe : les projets fondés sur le mariage avec Madame Royale ; les tentatiACS d'embauchage en Vendée ; les négociations toujours en train avec les personnalités influentes de la Ré\'olution. Personne ne croira qu'en étant instruit, il ait poussé la débonnaireté, ou, pour mieux dire, la stupidité, jusqu'à couvrir tout cela d'un oubli, qui, dans les circonstances, devenait une licence et un encouragement à conspirer.
(11 « L'affaire du mariage de ma nièce » est un mot qui se retrouve constamment dans sa correspondance avec ses agents. Elle l'occupe autant, si ce n'est plus, que la reconnaissance de son titre royal, à laquelle tous les cabinets de l'Europe se refusaient obstinément.
Tel fut en effet le caractère de cette extraordinaire rentrée en grâce : le bénéficiaire du pardon ne se crut pas tenu à garder au moins les apparences qu'au lendemain d'une réconciliation, l'homme le plus déloyal eût senti nécessaires, et l'auteur de la grâce laissa \oir qu'il ne se jugeait pas même en droit d'y compter.
Le prétendant au titre royal fut sans aucun doute, exactement informé des menées orléanistes qui se poursui\aient sans interruption et dont ses agents saisissaient à chaque instant les preuves. En juillet 1797 notamment, un an après la première réconciliation, le comte d'Antraigues avait reçu de plusieurs génévaux des confidences, des avances mêmes, révélant que le parti d'Orléans poussait ses ramifications jusque dans l'armée (1). Il en fit nécessairement part à son maître, qui ne put manquer de s'en inquiéter, mais ne jugea pas à propos de s'en offenser.
Sa bienveillance forcée ne s'en manifesta pas moins par sa lettre au duc d'Harcourt. à la suite de cette entrevue de Mittau, qui apparaît bien aujourd'hui comme une des plus étranges comédies dont l'Histoire puisse faire mention.
II n'est plus besoin de démontrer qu'il ne s'agissait pas d'une réconciliation, puisque, depuis le 11 mai 1796, « tout était oublié ».
De quoi s'agissait-il donc ? Et pourquoi la répétition de cette mise en scène, à huis clos, qui comporte, aux deux époques, rinter\'ention factice du souverain russe ; pourquoi ces précautions de mys-
(1) Voir d.'ins l'ouvragn cité plus haut, de M. Pingaud, le récit dos conversations de d'Antraigues avec les généraux Kilmaine, Vignolles et Dumas.
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tère si rigoureusement continuées jusqu'après le dé nouement (1) ?
Ici encore, les dates vont répondre.
En 1796, l'arrangement avait eu lieu dans des circonstances où Madame Royale paraissait destinée à épouser l'archiduc Charles. En juin 99, le mariage conclu avec le duc d'Angoulême la faisait héritière de Louis XVIII et apportait à celui-ci les meilleures chances pour le profit à tirer de la suppression de Louis XVII. Il en résultait une modification profonde des conditions prévues trois ans auparavant. Voilà pourquoi Louis-Philippe, habile à exploiter toutes les occasions, accourait en toute diligence du fend de l'Amérique.
Ce retour précipité, dont, — nous le savons par le récit de M. d'H... — Vsi\h avait été donné à Mittau, y causa un émoi qui se trahit par la façon dont les choses y furent bâclées, au mépris de tous les usages et de toutes les bienséances (2). La jeune
(1) Il est bien clair que ces précautions de mystère ne furent pas continuées à perpétuité par le souci d'épargner une émotion pénible à « l'adorable » duchesse d'Angoulême. — Il est plus que probable, d'autre part, que toutes ces manigances finirent par indigner Paul.I", pt que la colère d'avoir été pris pour intermédiaire postiche dans une apparente réconciliation de famille, qu'il aura su. plus tard, n'avoir été qu'une négociation de chantage, fut le vrai motif de l'ordre d'expulsion qu'il fit, au mois de janvier 1801. signifier si brusquement à Louis X\"ni, son hôte.
(2) Le château de Mittau fut. pendant ce mois de juin, agité par des orages qui prirent diverses formes. A l'occasion du mariage, le comte de Provence avait fait venir sa femme, qui vivait depuis longtemps loin de lui. A peine la comtes.se de Provence fut-elle arri\C'e que des querelles très graves éclatèrent entre les deux époux. Quelques témoins en ont parlé, mais avec une discrétion visiblement calculée sur les causes et sur les détails. 11 n"est pas téméraire de conjecturer que la question même des conditions dans lesquelles se faisait le mariage souleva la réprobation de la comtesse de Provence et la poussa à une résistance contre laquel'e Louis XVIII se vit réduit aux moyens violents.
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princesse, après un voyage à travers todte l'Allemagne, qui, à celte époque, ne pouvait s'effectuer sans fatigue, fit son entrée dans la maison de son oncle, le 4 juin. Six jours après, le 10, on la mariait à son cousin, qu'elle n'avait jamais revu depuis l'âge de dix ans. A peine avait-on laissé passer l'anni- \ersaire du 8 juin, qui eût été un jour de deuil, si l'on eût cru à la mort du Dauphin au Temple. Une hâte aussi extraordinaire, aussi indécente, ne pouvait être moti\ée que par la nécessité de mettre le duc d'Orléans en présence d'un fait accompli, irrévocable (1).
L ouis XVIII put éviter qu'il apparût en troublefête avant la cérémonie nuptiale ; mais il ne put l'empêcher d'en prendre acte pour réclamer et imposer des conditions nou\elles, dont, bien é\idemment, l'objet ne fut pas' une inutile absolution d'un passé pardonné, mais une promesse, solidement gagée, des plus larges et. des plus in\iolables immunités pour l'avenir.
On peut dire cpie, ce jour-là, Louis-Philippe prit hypothèque sur la couronne de France, et s'assura toutes facilites pour préparer sans risques l'expropriation qu'il réalisa en juillet 1830.
(1) Voici un fait qui détermine bien le caractère de cette hâte : Louis XVIII, dès le 7/18 septembre 1798. avait écrit au prince de Condé pour lui annoncer le mariage prochain de sa nièce. Dans cette lettre il lui disait : « Il manquerait quelque chose à mon bonheur, si votre pefit-fils et vous n'en étiez pas les témoins... Il est nécessaire que vous soyez instruit quelque temps d'avance, et certes je n'y manquerai pas. » (Hist- des trois derniers princes de \a Maison de Condé. t.- II, p. 2'i-l.) Or la nécessité d'en finir fut si pressante que Louis XMII manqua de prévenir le ])i'ince de ('.(indé et renonça à la préseïice de ces f^'inoins (|ui était si néee.s.saire à .son linniieui', mais (|ui au.ssi était de toute convenance.