L.-H.-J. de Bourbon-Condé
P.S. — Je vous écris. Monsieur, comme au lieutenant général du royaume. Di^main, je serai de cœur avec vous et
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\<)ns trouverez toujours en moi un sujet aussi fidèle que
il<':VOU<^.
r<Mto réponso avait été concertée entre le prince, M. (le la Ville-lionlliier et Mme de Feuchôres. Il n'est pas Iirsoin (Toflort pour reconnaître la part de chacun dans celhî collaboration. C'est certainement la prt'M.'ieuse baronne — dont le génie excellait dans l'art du p<»sl-scriptum — (jui a pu imposer celui-ci pour coFF-iLT^'r le laconisnïe un peu sec de la lettre.
Au Palais-Royal, on jugea à propos de se tenir poiFP satisfait cl nièiFie pour rcamnaififianl de ce billet. Le nouveau roi en accusa réception en ces termes :
Nniis vuiis rrturif'ltnis. Monsieur, ma famille el moi, de la ivp«)Ti-iî rjiîc vr.iis iri'.iv.'z faite et dos autres témoignages «i'firriiht' fin»' uuiii lidi-lf irnssafioi' nous a rapportés hier au Soir i|i* vtiti'o pai't. Sin:rz h'tPîi tnuKiiiillr à Saint-Leu ; soij:F-«'/.-y C(> 'iiii ii'ius (•<\ si pivrii-nx. le raffermissement de viiln- sant»'', <'t vrCi'vo'A rc.xpri'ssion M».' iiin bien vive et bien t«n(li'»j amilir- jxnn- vous.
F/intensité de ses préoccupations de légataire faisait vraiment perdre au roi des Français le sentiment <Ies situations. Ouels remerciements avait-il à adressor pou F* un refus à son invitation ? Et quelle part sa faFuille avail-ollc à y prendre ? Mais il fallait bien associer la faiFiille au conseil de rester bien tranquille ù Sainl-Leu.
Pauvre duc ! il ne prévoyait pas quelle terrible sanction devait avoir cet amical conseil de rester à Saint-Leu ; mais il savait bien qu'il n'y pouvait resl(T ti'anquille. Son intérieur était devenu un enfer.
Le 11 août, un de ses familiers, qui avait libre accès auprès de lui, son filleul Obry, l'avait trouvé tout ému, l'œil irauclie ensamrlanté et le visage marbré de déchirures. Le duc lui avait confié que c'était l'effet de coups que lui avait portés madame de Feu-
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chères. « C'est une méchante femme, — lui avait-il dit, — voyez dans quel état elle m'a mis. » Mais aussitôt, honteux, sans doute, à la pensée que la révé- /alion de ce l'ait i'ît connaître à quel degré de sujétion il était tombé, il avait exigé d'Obry la promesse du silence. A Manoury, son valet de chambre do confiance, il avait d'abord essayé d'expliquer, (jifétant dans son lit, il s'était heurté à sa table de nuit. Manoury avait assez librement fait remarquer que la table de nuit était trop basse pour que cela fût possible. Le duc, alors, avait gardé un silence embarrassé. Un peu plus tard, Manoury avait trouvé sous la porte de l'escalier dérobé (qui communiquait avec l'appartement de la baronne) une lettre qu'il avait apportée au prince. Celui-ci, manifestant un très grand trouble et aussi l'inquiétude que son valet eût pu voir le contenu de la, lettre, lui avait dit alors : « Je ne suis pas bon menteur », et lui avait donné do l'accident cette autre version qu'en reconduisant madame de Feuchères, son pied avait glissé et (ju'il s'était blessé en tombant.
La scène avait eu certainement une gravité réelle, car le duc en avait gardé une impression de crainte et un pressentiment funeste. L'inquiétude lui était venue d'un danger menaçant, et des réflexions trop tardives lui avaient montré qu'il n'était gardé que par des ennemis.
L'empire absolu laissé depuis de longues années à la favorite, lui avait permis d'entourer l'appartedo son dearesl {riend, exclusivement de gens à sa dévotion : l'indigne abbé Briant ; le valet de chambre Lecomte, introduit par elle dans la maison et protégé par elle, et dont le prince se défiait instinctivement ; le baron de Plassans, James Dawes, son neveu ; le ménage Dupré ; la veuve Lachassine, attachés à son service particulier. Des pièces qu'elle
leur avait fait occuper, rien ne pouvait leur échapper de ce qui se faisait ou se disait chez le prince.
Un éclair subit traversa son esprit : il demanda à Manoury de coucher dans sa chambre. Ce brave homme, qui n*a jamais montré une intelligence égale à son dévouement, fit observer que Lecomle, valet de chambre de service, étant logé auprès du prince, cette précaution semblerait bizarre ; et le faible prince, toujours porté à céder et à temporiser, répondit simplement : « Eh bien ! n'en parlons plus. »
Tous ces faits, nécessairement transmis au Palaislloyal, avec des renseignements sur des allées et venues et des conférences qu'on cherchait à dissimuler à la favorite quasi-disgraciée, avaient redoublé les alarmes de Louis-Philippe.
Le 20 août (1), il dépêche Marie- Amélie à Saint- Leu. La reine des Français y apporte à son bon oncle un ruban tricolore destiné à lui porter bonheur, et le grand cordon de la Légion d'honneur. Sa mission consiste à le combler de caresses et de flatteries pour obtenir de lui qu'il consente à faire acte de présence à la Chambre des Pairs, ce qui implique acle d'adhésion et de serment au nouveau roi et, par voie de conséquence, renonciation aux projets de départ. L'oncle reçoit assez affectueusement sa nièce, mais répond à ses avances d'une façon évasive qui ne rassure pas complètement sur ses intentions.
Quant à l'effet réellement produit sur le prince
(1] D'après le l'ccit du général Lambot, on pourrait croire fiue cetU; visite eut lieu le 22. Mais précisément cette partie du récit est assez confuse. La question de date, d'ailleurs, n"<3st pas d'iniporlance, sauf peut-être au point de vue particulier du général Lambot. 11 parait certain que la démarche de Marie-Amélie eut lieu le 20.
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par cette démarche, on peut en juger par le récit de M. de Choulot.
(( Le soir même de cette visite, — raconte M. de Choulot, — un courrier m'apporta Tordre d'être à une heure du matin à la grille du parc de Saint- Leu qui donnait dans la forêt de Montmorency. J'y trouvai Manoury, valet de chambre de Mgr le duc de Bourbon, qui avait la confiance de son maître et qui la méritait. Je descendis de cheval et m'acheminai sans bruit vers le château.
« En me voyant entrer, Monseigneur me fit signe de marcher doucement, et me prenant le bras, il me dit d'une voix brève et saccadée : « Eh bien ! Monsieur, ôtes-vous prêt ? Il faut partir. On veut faire de moi un mannequin ; on veut que j'aille à la Chambre des Pairs. Voyons ! Quelles sont vos dispositions ? » Je n'eus point l'air de m'apercevoir de son agitation et lui dis doucement, avec calme : « Monseigneur, je me suis assuré qu'il y avait en effet une voiture à Moisselles, toute prête pour Calais. — Mais vous savez que je ne veux pas aller en Angleterre ? — Oui, Monseigneur ; aussi prendronsnous une autre route ; seulement, le jour de votre départ pour la Suisse, Louis, votre valet de chambre, qui a votre taille et porte la même coiffure, vêtu comme vous, partira d'ici et arrivera à Moisselles avant le jour ; Manoury l'aura précédé. Quand il arrivera, la portière sera ouverte, le cocher sur son siège, et Manoury monté derrière, donnera l'ordre du départ et indiquera tout haut la route de Calais. — Bien, et nous ? — Et Monseigneur, à la même heure, viendra à la grille de Saint-Priest ; j'y serai avec deux chevaux ; nous gagnerons Villejuif, où Votre Altesse trouvera une modeste calèche, et sur la route du Bourbonnais des châteaux d'amis qui ne s'enquerront pas même du nom de mon compagnon
20i LA FORTUNE DES D*ORLÉANS.
de voyage. Maiioury aura ordre de nous rejoindre à Baie, ou bien il y trouvera un itinéraire qui le renie lira sur nos traces. »
Le prince accepta seulement la seconde partie de co programme.
Deux jours après, le comte de Choulot revint à Saint-Leu pour les dernières dispositions. Le prince lui dit qu'il n'a pas à emporter une somme suffisante (1). Son écuyer lui fait observer qu'il trouvera de l'argent partout ; mais le prince déclarant qu'il ne veut pas avoir à recourir à des emprunts, congédie M. de Choulot en lui disant qu'il va pourvoir à se munir des fonds nécessaires et lui donne rendez-vous « dans trois jours », sauf contre-ordre, au lieu primitivement fixé.
« Ce jour-là même, — assure Louis Blanc, — Madame de Feuchères se fit délivrer par le banquier Rothschild une traite d'un demi-million sur l'Angleterre, soit que des motifs étrangers à ses liaisons avec le prince la rappelassent à Londres, soit que quelques nuages se fussent élevés entre elle et le duc de Bourbon. » Soit, en définitive, — peut-on dire, — qu'elle scnlîl le besoin de parer à tout événement. Louis Blanc ajoulc : « Nous avons la preuve écrite de ce fait important et tellement ignoré jusqu'ici, qu'on n'en trouve aucune trace dans le dossier de l'instruction, dont nous avons attentivement consulté toutes les pièces (2). »
(1) Il avait, depuis quelque temps, réalisé un million, qu'il avait laissé en dépôt à M. de Surval, en lui recommandant de dire à Mme de Feuchères, si elle l'interrogeait, que cette somme confiôe était de GO.OOO francs. Peut-être avait-il rencontré quelque difficulté à se la faire rem.ettre par M. de Surval, sans éveiller l'attention de sa terrible surveillante.
;2) Celle révélation de Louis Blanc vient encore expliquer le principal motif de la visite du général Lambot & Rothschild.
A l'expiration des trois jours, le 26 août, M, de Choiilot est au rendez-vous. Mais cette fois, ce n'est pas l'insuffisance, c'est l'abondance excessive des fonds de voyage qui devient un empêchement. Le duc a voulu se charger d'un coffret qu'il peut à peine traîner et qu'on ne peut placer sur les chevaux ; à cet embarras s'ajoute l'inconvénient de l'heure trop avancée qui ne laisse plus les chances pour un départ clandestin. Une nouvelle remise est décidée, malgré, paraît-il, les instances pressantes de M. de Choulot (1).
« Adieu, Monseigneur », dit celui-ci en s'éloignant à regret. — « Oui, adieu, mais au revoir, et plus tôt que vous ne pensez. »
M. de Choulot retourne à Chantilly, préoccupé de tristes pensées ; le duc de Bourbon regagne son appartement.
La surveillance était organisée de façon à ne pas être mise en défaut. Toutes les démarches, tous les préparatifs que le duc et ses confidents essayaient et se flattaient de soustraire à l'espionnage, étaient exactement dénoncés aux intéressés, qui en suivaient le cours avec une anxiété chaque jour croissante. Aucun doute n'est possible à cet égard, tant est constante et régulière la concordance entre les agissements du duc de Bourbon et les manœuvres tendant à les déjouer.
En voici un nouvel exemple :
Dans cette même matinée du 26 août, où le duc de Bourbon et son ami le comte de Choulot avaient cette entrevue, qu'ils croyaient la dernière avant le
(1) Dans le récit de M. de Choulot, publié en 1822, il n'est pas question de ces instances faites par lui : il n'aura pas voulu montrer son prince manquant par sa faute les chances de salut ; mais il en avait certainement parlé à quelques amis, qui ont donné des détails sur ce fait.
départ, un courrier avait été secrètement expédié de Saint-Leu au Palais-Royal. Ce fait est consigné dans des notes laissées par le général Lambot (1). Et, du Palais-Royal, une estafette avait apporté à la baronne de Feuchères un billet d'un laconisme effrayant :
« Empêchez-le de partir à tout prix, »
Ce billet était de Louis-Philippe.
Il n'en a été fait mention aucune, ni à l'instruction criminelle, ni au procès civil, qui eurent lieu après la mort du duc ; il ne pouvait en être fait mention. Pour tout le monde, magistrats, témoins, public, adversaires même, ce n'était pas cette baronne d'aventure qui était en cause ; on sentait bien qu'il élait impossible de scruter à fond les circonstances de l'événement sans s'exposer à découvrir derrière elle, un ami, conseiller, protecteur et associé, qui eût fait alors figure de complice, et qui était le roi.
Quelques révélations s'étaient produites cependant, un peu timides et qui visiblement, ont été, par des moyens quelconques, arrêtées au premier mot, assez claires toutefois et assez graves pour que le doute ne soit pas permis. D'autres, plus explicites, sont venues, depuis, apporter sur ce point une certitude entière (2).
(1) Ces notes ont été en la possession de M. Billault le Gérainville.
(2) Crétineau-Joly, qui fut en situation d'avoir sur toute cette affaire des renseignements particulièrement sûrs, a cru devoir s'en tenir k une expression déjà suffisamment transparente : « Empêchez-le de partir à tout prix, lui mandait-on de Paris. ^^{Hist. de Louis-Philippe d'Orléans et de VOrléanisme t. I, p. 516.) — M. Billault de Gérainville, qui fut documenté plus complètement encore, s'exprime en termes formels et explicites : « Louis-Philippe lui écrit (à Mme de Feuchères) cette lettre irréfléchie où il lui recommande » d'empêcher le départ à tout prix » (Hist. de Louis- Philippe, t. III, p. 250.) Il ajoute : « J'y reviendred dans mon IV' volume» — Ce IV volume n'a jamais paru.Chose remarqua-
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Que signifiaient ces paroles tranchantes ? Était-ce un ordre ou un conseil de crime ? Certes non. Un prince a-t-il jamais besoin de commander un crime qu'on lui sait utile ? C'était une lettre de change sur la protection royale.
Il faut rendre cette justice à l'amie de Louis-Philippe qu'elle a fait tous ses efforts pour obtenir par les moyens de persuasion, ou du moins de coercition morale, le résultat demandé, commandé par son puissant protecteur.
Le duc était rentré au lever du soleil, de sa course nocturne.
Quelques heures après, voicî ce qui se passait, d'après la déposition de Manoury :
ble, un autre auteur, qui, lui aussi, possédait des documents importants, M. A. de Lassalle, a de même interrompu sa publication au moment de faire paraître un travail complémentaire relativement k la responsabilité de Louis-Philippe dans le drame de Saint-Leu. Mais, sur le point particulier dont il s'agit ici, M. Billault de Gérainville fournit encore des détails d'une précision ot d'une gravité extrêmes. Voici ce qu'il écrit : « Quant à la fameuse missive, si inconsidérément adressée à Mme de Feuchères, celle où Louis-Philippe lui recommande d'empêcher à tout prix le départ du Prince, elle ne saurait aujourd'hui être révoquée en doute. Des personnes dignes de foi, entre autres le littérateur Au guis, ont uttcsté que l'original avait passé sous leurs yeux. M. Boullée, l'éminent historien, en a eu communication par M. Nicod, avocat général à la cour de Cassation et député ; et M. Udilon Barrot, l'un des exécuteurs testamentaires de Mme 1e Feuchères, n'en a jamais nié l'existence. Il y a plus : il a avoué que cette lettre, entre autres, avait été une des raisons qui lui ont fait refuser la correspondance de Mme de Feuchères avec la famille d'Orléans, que la baronne lui avait gracieusement offerte quelque temps avant sa mort. Surabondemment, la teneur de la lettre en question se trouve relatée dans la correspondance de Flassans avec le général Lambot, que nous avons sous les yeux. Flassans, qui la vise et la commente, affirme que les avocats de sa tante en reçurent le dépôt, et qu'elle devint ainsi pour elle une cause de sécurité absolue ; il est donc constant que, démunie de cette lettre, partant de la protection intéressée de Louis- Philippe, Mme de Feuchères aurait infailliblement gravi les marches de l'échafaud. (H^s^ de louîs-P hilippe, t. lu, p. A63.)
« Le 20, veille de la mort du prince, sur les huit heures et demie du matin, j'ai entendu beaucoup de I)ruit dans le salon où était le prince avec Madame de Fcuchèrcs ; j'ai entendu plusieurs fois prononcer le nom de M. de Choulot ; j'ai vu le prince ouvrir la porte (le son salon à Madame de Feuchères, en lui disant : Laissez-moi tranquille. J'ai entendu Monseigneur refermer la porte avec violence, contre son habitude. Le prince étant rentré dans sa chambre, pâle et dans une situation (fui me parut extraordinaire, j'y entrai moi-môme, je vis le prince assis sur une bancjuette qui est le long de la croisée est ; il paraissait préoccupé et me demanda de l'eau de Cologne ; je lui donnai le flacon qui était sur la cheminée ».
Les éclats de cette scène avaient retenti dans tout le château. M. de Préjean et M. de la Ville-Gonthier en ont déposé aussi dans des termes qui laissent voir que la gravité et le caractère en étaient compris de tous.
C'était un coup d'État domestique ; <( c'était d'un côté la rupture avec Madame de Feuchères et de l'autre le départ ». Le vieux duc s'était ressaisi. Après l'émotion calmée de la crise, son attitude pendant toute cette journée est celle d'un homme heureux d'essayer le jeu libre de ses membres encore endoloris par le joug longtemps subi.
Il reçoit la visite du comte de Cossé-Brissac, cause avec lui de choses diverses avec une pleine aisance, le retient à dîner et insiste pour qu'il accepte l'hospitalité pendant cette nuit. Il reconduit jusqu'au vestibule M. de Cossé qui veut rentrer à Paris et avec lequel le général Lambot a tenu à partir (1). Puis il
fl) Ce départ du général Lambot a fait porter contre lui des soupçons auxquels, malgré ses énergiques protestations i
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se met à son wislh, où il critique gaiement une faute d'un de ses partenaires et qu'il quitte sans régler sa perte, en disant : à demain. Ensuite, il prend congé de ses hôtes et rentre chez lui.
Mais dans cette même soirée, il avait envoyé un courrier à Chantilly, porter à M. de Choulot Tordre verbal de se trouver à Saint- Leu à huit heures très précises.
Le lendemain, 27, à huit heures, M. de Choulot arrive à Saint-Leu ; il trouve dans le parc Madame de Choulot, venue au-devant de lui, qui lui apprend que le duc de Bourbon est mort.
C'est à cet instant même que la catastrophe vient d'être constatée.
ajoutèrent une fâcheuse vraisemblance des paroles imprudentes et l'embarras remarqué de son attitude le lendemain de l'événement. Aujourd'hui que les faits sont mieux connus, il ne paraît pas qu'on doive le soupçonner d'avoir connu formellement le projet du crirne, mais peut-être en avait-il conçu ([uelque pressentiment. — Il semble du reste qu'il n'ait pas <''t('' le seul à prévoir une probabilité funeste. M. de Choulot a (Vrit quelques lignes qui font songer. Après avoir raconté s«'i dernière entrevue avec le prince, il dit être rentré à Ghantillv sans que son absence ait été remarquée et avoir passé toute cette journée du 26 dans l'inquiétude ; puis après avoir relaté l'ordre par lui reçu à minuit de se trouver le lendemain à Saint-Leu, il ajoute : « La nuit était superbe ; je me promenai longtemps sur la terrasse. Que se passait-il à cette hnire dans le château âe Saint-Leu ? Le 27, à huit heures du matin, j'entrais dans le parc de Saint-Leu, avec le doute pénible et le tâlonnement de la pensée qui s'avance vers Vimprévu... » {Quelques pages sur Mgr le duc de Bourbon^ p. 28 et suiv.)
21G LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.
aiiti'cs, rccoiiiiaissaieut encore le 27 août dans le château do Sainl-Leu (1). »
Le fait du suicide était, dès le premier moment, aflirmé d'une façon positive par la baronne et ses afiidés, notamment par ce triste personnage, son secrétaire, Tabbé Briant, qui, pour le rendre plus vraisemblable, allait répétant que <( depuis longtemps le prince radotait » ; que « ce vieux bonhomme avait complèlcment perdu la tête ». Les assistants subjugués n'avaient pas le courage de s'élever contre les explications fournies avec assurance et autorité par une voix qui était en possession d'imposer à toute la maison le respect et la crainte et dont l'audace présente, par son excès même, signifiait si hautement la certitude d'une protection puissante.
J\L de Choulot pourtant ne put se retenir de dire que si le j)rince lui a envoyé, la veille et d'urgence, l'ordre de se rendre auprès de lui à huit heures du matin, ce ne pouvait être expressément pour le faire assister à ce lugubre spectacle ; et le fidèle Manoury s'enhardit à déclarer que les projets du duc de Bourbon, confiés à AL de Choulot et a lui, étaient des projets de retraite hors de France.
<( Prenez garde, — s'écrie d'un ton menaçant la baronne, — de telles paroles pourraient vous çompromellre auprès du roi ! »
Peut-on concevoir quelque chose de plus énorme que ce nom jeté comme un défi à la sincérité des témoignages et à la justice des lois ?
Rien ne donne mieux la note du sinistre leit moiiv imposé à l'enquête.
Forte de l'effrayant prestige conquis par la crânerie tragique de son attitude, l'insolente baronne pro-
(1) Abbé rélier de la Croix, Assassinat du dernier des Condâ, p. 72.
vement elle devait s'élancer, surtout puisque l'accès de l'autre côté était fermé. Par un calcul, — qui trahit maladroitement un plan prémédité, — elle préfère suivre le parcours officiel. Sa préoccupation dominante est de montrer le plus de calme possible. En montant le grand escalier entre Bonnie et Lecomte, « ce dernier pâle et tremblant », elle dit au chirurgien : « Si le prince ne répond pas, il faudra faire enfoncer la porte ; si c'est une attaque, une saignée pourra être utile ». A la porte du prince, elle frappe. « Ouvrez, — dit-elle, — Monseigneur, ouvrez : c'est moi. » Son appel reste sans réponse.
Il n'y avait plus qu'une chose à faire : enfoncer la porte — c'est ce qu'elle avait dit elle-même. Mais au lieu de s'y employer avec les deux hommes qui l'accompagnent, elle envoie chercher Manoury et c'est à lui qu'elle en donne l'ordre. Avec une masse de fer apportée par le valet de pied Dubois, Manoury fait sauter le panneau inférieur ; et par cette ouverture, Bonnie et les deux valets pénètrent dans la chambre.
« C'était à huit heures trois quarts du matin. Les volets étaient fermés, la chambre presque obscure. Une bougie, placée tous les soirs dans l'âtre du foyer, jetait une faible clarté. A sa lueur Manoury et M. Bonnie entrevoient le prince debout contre la fenêtre du Nord, la tête appuyée au volet, immobile et dans la position d'un homme qui écoute. M. Bonnie, en se jetant vers le prince, écarte une chaise placée à quelque distance de lui. Manoury saisit dans SOS bras son maître, qu'il veut reporter sur son lit. Le corps, le visage étaient froids. Il ouvre précipitamment les volets de la chambre du Levant. Alors on aperçoit le duc de Bourbon pendu par un mouchoir à l'espagnolette de la croisée, la tête inclinée sur la poitrine, le visage pâle et décoloré, les bras
roides contre le tronc, les genoux à demi ployés, Textrémité des pieds louchant le tapis. Tout secours clait inutile ; le prince avait cessé de vivre (1). »
L'alarme avait été donnée dans tout le château. Officiers et gens de service étaient accourus. Manoury leur ouvre la porte, mais retient Mme de Feuchères, qui vient se jeter sur un fauteuil du cabinet de toilette.
C'est là que Tahbé Pélier de la Croix, aumônier de la maison du prince, qui revenait à cet instant de dire sa messe à hi paroisse, la trouva quelques instants plus tard, « assise près de la fenêtre, étendant h' l»ras gauche vers ceux qui entraient ou sortaient, M. Bonnie, cliirurgien, paraissant faire auprès d'elle l'oifice de consolateur, et M. de Préjean, debout, les larmes aux yeux » (2).
L'abbé clierche des yeux le prince ; Manoury le tire par le l)ras et le fait entrer dans la chambre, et voyant qu'il se dirige vers le lit, le tire de nouveau VOIS la renôtre et lui montre le corps suspendu en lui (lisant : Voilà Monseigneur ! »
Voulant s'assurer si tout secours était inutile, l'aumônier s'approche et porte la main sur la nuque et sur le cou, « qu'il vit rouges et découverts » ; il constate que le corps est déjà froid et rigide. Il se retire alors, « sans pouvoir, — ■ déclare-t-il, — éloigner de son esprit le tableau qu'il vient de voir et les e/fraiianies pensées qu'il fait naître ».
Quelles étaient ces effrayantes pensées qui surgissaient ainsi au seul aspect du corps ? On le comprendra sans peine, d'après les remarques faites dès le premier moment par l'abbé Pélier et plusieurs des assistants.
(1) IMnicluii'ie Ilennequin.
(•2) Abbé IVlier de la Croix, Assassinat du dernier des Condé, p. 2.
LA FORTUiNE DES D*ORLÉANS. 213
« Le prince de Condé était attaché à l'espagnolette de la croisée du Nord par deux mouchoirs passés Tun dans l'autre. Ces mouchoirs étaient en toile, marqués d'un B surmonté d'une couronne, le premier formant un anneau aplati et allongé ; le second un ovale dont le bout supportait la mâchoire inférieure et qui avait son sommet derrière la tête sur le haut (1). En dépit des affirmations contraires, le mouchoir de compression ne faisait pas nœud coulant ; il ne pressait pas la trachée-artère, il laissait la nuque à découvert, il se trouvait tellement lâche qu'entre les plis et la tête quelques-uns des. assistants purent facilement passer les doigts : c'est ce que firent Manoury, Obry, le concierge et l'abbé Pélier. La tête du vieillard penchait sur la poitrine ; son visage était dans son état ordinaire, plutôt pâle que coloré et les yeux h demi fermés. La langue ne sortait pas de la bouche et poussait seulement les lèvres. A la partie gauche du cou, près du mouchoir qui soutenait la mâchoire, on apercevait une ecchymose ou écorchure qui n'avait pas été faite par le prince lui-même, puisqu'elle était en dessous du lien suspenseur. Les mains étaient fermées, les genoux ployés et, par leur extrémité, les pieds portaient sur le tapis ; de sorte que dans les souffrances aiguës qui naissent des derniers efforts de la vie, le duc n'aurait eu pour échapper à la mort qu'à se dresser sur ses pieds en s'appuyant contre les volets de la fenêtre. Déjà cette disposition et les apparences du corps paraissaient étranges à la plupart de ceux qui avaient été admis à contempler ce désolant spectacle (2). »
(1) « Elevé derrière la tête comme une anse à panier. »
(2) A. de Lassalle, Ilist. et polit, de la fam. d'Orléans, p. 405.
Toutes les bouches étaient muettes ; mais la direction des regards, le jeu des physionomies, les mouvemonls, les altitudes, étaient épiés et surveillés par une vigilance anxieuse dont l'acuité pénétrante percevait infailliblement le sens des observations, au moment où elles frappaient l'esprit de chacun et le caractère des impressions à mesure qu'elles se formaient. ,
La baronne était une femme forte. Au milieu de la consternation générale, elle gardait tout son sangfroid ; elle n'avait pas un instant perdu de vue l'aumônier. A la façon dont il examinait le corps, d'après la nature des vérifications auxquelles il procédait, elle avait sans peine suivi le développement des ellrayantes pensées qui se condensaient en une conviction solide et indestructible. Le sentiment d'un danger urgent à conjurer l'avait saisie. Une prière rapide et pressante de cette héritière put seule déterminer le chirurgien Bonnie à quitter son poste de consolateur pour tenter un acte plus qu'inconsidéré de la. part d'un homme de sa profession. Il s'élance pour couper les liens d'attache. L'incorrection était si flagrante qu'un subalterne, Manoury, se grandit à prendre un rôle d'autorité. Il arrête Bonnie, en criant, d*une voix haute el émue : « Non, Monsieur, c'est à la justice ; que personne n'y touche ! (I). »
Le comte de Choulot était entré à son tour ; presque tous les officiers de la maison étaient maintenant rassemblés et « se tenaient immobiles autour du cadavre comme des statues autour d'un tombeau ».
(1) L'abb(^, Pélior raconte l'incident dans des termes qui en marquent la grave signification. « Ces paroles, — dit-il, — 5'adressaicnt nu chirurf^ien Bonnie, qui, voyant que l'aumônier avait examiné attentivement ce spectacle d'une mort incroyable, accourait derrière lui pour couper les liens d'attache. ))
LA FORTUNC DES d'oRLÉANS. 215
Enfin M. de la Ville-Gonlhier, le premier gentilhomme, qui était sorti depuis le matin, rentre. Il fait sortir tout le monde de la chambre, en fait fermer les portes et envoie prévenir les autorités locales ; il avise aussi par lettre le procureur du roi de Pontoise. ,
A neuf heures trois quarts, le maire de Saint-Leu arrive, accompagné de son adjoint et de deux notables de la commune et rédige, ou plutôt fait rédiger, — étant lui-même à peu près illettré, — un procèsverbal qui porte fortement la trace, et de l'inexpérience de ses rédacteurs, et du trouble complexe des témoins, car il est muet sur plusieurs particularités essentielles et contient, d'autre part, des mentions dont l'inexactitude a été plus tard incontestablement démontrée (1).
Il faut dire à la décharge de ces magistrats muni cipaux que, sur l'invitation sans aucun doute de ceux qui redoutaient les constatations matérielles, ils ne firent que passer dans la chambre mortuaire et s'installèrent, pour dresser leur acte, dans la pièce voisine, appelée salon rouge, hors la vue du corps. Il faut ajouter qu'ils opéraient dans une atmosphère de stupeur qui glaçait tous les esprits et paralysait toutes les langues.
« On se fuyait plutôt qu'on n'osait se parler. Pour comble de malheur, il n'y avait plus de chef dans la maison, ou plutôt une autorité qui eût dû ne jamais s'y montrer, une puissance usurpée sur la faiblesse et redoutée même jusqu'à ce jour, tel était le chef que la nécessité pour les uns, l'habitude pour les
(1) L'abbé Pélier de la Croix a relevé les erreurs et les inexactudes dont fourmille ce procès-verbal et les a démontrées d'une façon péremptoire avec une lucidité et une force qui ne laissent place à aucune contradiction. — Assassinat du dernier des Condé. — V. le texte de ce procès-verbal Append. n° 8.
aulrcs, reconnaissaient encore le 27 août dans le cliAleau de Sainl-Leu (1). »
Le fait du suicide était, dès le premier moment, aflirnié d'uno fagon positive par la baronne et ses allidés, nolannnent par ce triste personnage, son secrétaire, l'ahhé Briant, qui, pour le rendre plus vraisemblable, allait répétant que « depuis longtemps le prince radotait » ; que <( ce vieux bonhomme avait conq)b''UMnont perdu la tùte ». Les assistants subjugués n'avaient pas le courage de s'élever contre les explications fournies avec assurance et autorité par une voix qui était en possession d'imposer à toute la maison le respect et la crainte et dont l'audace présente, par son excès même, signifiait si hautement la certitude d'une protection puissante.
M. de Choulol pourtant ne i)ut se retenir de dire qnr si le piince lui a envoyé, la veille et d'urgence, Tordre de se rendre auprès de lui à huit heures du matin, ce ne pouvait être exi>ressément pour le faire assister à ce lugubre spectacle ; et le fidèle Manoury s'enhardit à déclarer que les projets du duc de Bourbon, confiés à jM. de Choulot et à lui, étaient des projets de retraite hors tle France.
« Prenez garde, — s'écrie d'un ton menaçant la baronne, — de telles paroles pourraient vous cornpromeuve ai:pri:s du roi ! »
Peut-on concevoir quelque chose de plus énorme que ce nom jeté comme un défi à la sincérité des témoignages et à la justice des lois ?
Rien ne donne mieux la note du sinistre leii moliv imposé ù l'enquête.
Forte de l'effrayant prestige conquis par la crânerie tragique de son attitude, l'insolente baronne pro-
(1) A})1)(? relier de la Croix, Assassinat du dernier des Coudé, p. 72.
I A FORTUNE DES d'oRLÉAiNS. 217
cède, avec une aisance qui fait frémir, à la prise de possession du logis pour prévenir toutes investigations et toutes révélations dangereuses.
« Tout ici appartient à Madame de Feuclières », — déclarait son âme damnée, l'abbé Briant. En conséquence, il recommandait à M. Dauvert, chef de l'argenterie, de veiller soigneusement sur cette parlic de l'héritage ; il furetait partout, comme pour l'aire un inventaire visuel des richesses acquises.
La baronne jetait aussi des regards sur toutes choses ; mais superbement maîtresse d'elle-même, elle savait feindre des préoccupations pieuses et touchantes. Elle se lamentait de ce qu'il ne se fût pas trouvé « une lettre d'adieu, un mot suprême que le l)rince ne devait pas avoir oublié de laisser pour elle ». D'une voix brisée, elle disait : <( Ah ! quelle ingratitude de n'avoir rien laissé pour moi qui l'aimais tant ! »
Ce dont elle s'inquiétait en réalité, c'était des pa piers.
Dans les dernières semaines, depuis quinze jours surtout, le duc avait beaucoup écrit et avait pris de grandes précautions pour lui cacher ce qu'il écrivait. C'est ce qui l'avait tourmentée pendant cette dernière j)ériode ; c'est ce qui avait motivé, quelques jours auparavant, cette irruption soudaine dans la chambre où le prince pouvait, en raison de l'heure matinale, se croire à l'abri de son espionnage.
La nature de ce travail auquel le prince s'était livré, dans les derniers jours, avec une assiduité inaccoutumée et dont il avait visiblement cherché à lui dérober la connaissance, elle l'avait soupçonnée d'abord ; elle avait fini par en être informée. Le duc de Bourbon, avant de s'expatrier définitivement, avait voulu mettre ordre à ses affaires ; il avait fait un testament nouveau en faveur de Henri de France (comte
218 LA rORTUNE DES D*ORLÉANS.
(le Chambord) et de Mademoiselle (sa sœur). Le fait a été <( assuré », dit un écrivain sérieusement informé, <( par des honnnes bien placés pour connaître toute cette affaire » (1). Et Ton n'en saurait douter quand on voit l'abbé Pélier, après avoir publiquement protesté contre le refus fait par Louis-Philippe en personne et par la justice d'entendre ses révélations, formuler cette déclaration : « Ce n'est que devant les magistrats qu'on peut entrer dans le détail... des bruits qui couraient quil avait changé son testament, de ses regrets et de ses pleurs sur la famille déchue ; de sa tendresse pour les deux enfants exilés, qui n'avaient rien fait, disait-il, pour êlre ainsi traités et qu'il aimait de la même affection qu'il aimait leur infortuné père... Ce que nous pourrions établir sur tous ces points étonnerait peut-être le lecteur... »
Ce fut évidemment la question de ce testament qui donna lieu à la scène violente du 26 août, racontée par Manoury et qui motiva la dépêche affolée : « Empechez-le de partir à tout prix. »
Ce fut le refus de le révoquer et de renoncer au départ qui détermina la résolution de l'assassinat.
Il est impossible que les auteurs du crime aient négligé l'enlèvement immédiat de l'acte d'exhérédalion, qui devenait entre leurs mains un formidable supplément de garantie contre toute défaillance de la protection nécessaire. Madame de Feuchères s'en était effectivement emparée et le tenait en lieu sûr. Mais il pouvait rester quelque brouillon, quelque note accessoire, (fui fût un indice de la suppression.
(1) Alf. Nettement, Vie de Louis-Philippe, p. 96. — Il paraît certain qu'il devnit roiiieltrc ce tosiamcnt à M. de Choulot, et ce fut la volonté de l'aclicvcr avant de quitter la Franco qui fut la véritable raison des ajournements mis à son départ.
LA FORTUNE DES D*ORLÉAi\S. ^19
On se hâtait de parer à ce dernier danger avant l'arrivée de la magistrature judiciaire.
A une lieure, le juge de paix d'Enghien se présente. Il est immédiatement circonvenu. La première chose que l'ait ce magistrat est vraiment incroyable. Il ordonne ce que Manoury avait pu empêcher le nialin : malgré les observations et les protestations y il fait détacher le corps. — « Ah ! quel horrible spectacle ! — s'est-il écrié ; et ce sublime de sensibilité a privé la justice d'un des moyens de constatation les plus précieux (1)..))
Rien ne prouve mieux à quel point les constatations étaient redoutées et de quel ascendant disposaient ceux qui obtenaient un acte aussi extraordinaire.
On attendait les magistrats du parquet de Pontoise. Quand à trois heures arrivèrent M. Vinet, juge auditeur (en remplacement du procureur du roi absoiil) et M. Soret de Boisbrunet, juge d'instruction, a\ oc les doclcurs Deslions et Godard, il y avait deux heures que le corps avait été replacé sur le lit.
Le juge de paix n'avait plus voulu s'occuper que d'apposer les scellés.
11 semble pourtant qu'il ait regretté sa complai- ScUice inconsciente ; il paraît, dans tous les cas, avoir refusé de la pousser plus loin.
Au moment de son arrivée, le procès-verbal du maire n'était pas encore clos.
« Une voix oUicielle déclare que le prince est mort d'une attaque d'apoplexie^ qu'il faut le placer dans sou lit et dresser le procès-verbal en conséquence : uii procès-verbal étant l'expression rigoureuse de la vérité calmera les esprits et empêchera les passions
(1) Extrait des notes du juge d'instruction de Paris, M. de la Huproye, par M. Billault de Gérainvllle.
220 LA FORTLNE DES d'oRLÉANS.
d'exploiler celle ealaslrophc. Cette logique ne convainquit ni l'honnête juge de paix d'Engliien, ni les personnes de la maison. La justice maintint ce qu'elle avait écrit ; et les serviteurs du duc de Bourbon ne signèrent que ce qu'ils avaient vu (1). »
On parvint toutel'ois à ne pas laisser constater tout ce qu'ils avaient vu. Le général Lambot, à son ai rivée a Saint-Leu, eut soin « d'en faire éliminer toutes les circonstances de nature à compromettre la baronne, ji'otamment l'ordre qu'elle avait donné d'aller chercher Manoury pour enfoncer la porte... » (2).
Car le général Lambot était arrivé de Paris de bonne lieure, — et il n'était pas venu seul.
11 ne pouvait convenir au roi-citoyen que les règles et les formes applicables à tous les citoyens lussent suivies dans une affaire où il y allait pour lui de si gros intérêts et de si terribles responsabilités, ni que le soin des constatations légales fût laissé aux magistrats civils et judiciaires compétents.
Aussitôt l'avis reçu de la catastrophe, — et avec une célérité telle qu'il en résulte presque la nécessité matérielle d'admettre l'épouvantable hypothèse d'i mesures prises en raison d'un avis antérieur à la dr'^couverte du cadavre par les gens de la maison, — Louis-Philippe avait expédié à Saint-Leu son aide d3 camp de confiance, celui qui était à la tête de sa police particulière, le -général de Rumigny, et l'un do ses secrétaires, attaché spécialement aussi à ce service de police, M. Guillaume.
AI. de Rumigny avait amené dans sa voiture le général Lambot.
(J) riuiiitc lie Choulut. — Quelques po-fics sur Mgr le duc de Uourhon, p. 28.
'•l) Billault (le GOrainviïle, Hist. de Louis-Philippe, t. III, p. 285.
LA FORTUNE DES d'oRLÉAXS. 221
Derrière eux, le roi des Français avait envoyé un de ses l)ons compères du coup de Juillet, le baron Pasquier, son nouveau président de la Chambre des Pairs ; une autre de ses créatures, son nouveau procureur général, Bernard (de Rennes), puis M. de Semonville, grand référendaire, et M. Cauchy, secrétaire de la Chambre des Pairs.
On vient de voir dans quel sens avaient agi, dès leur arrivée, M. de Rumigny et M. Lambot.
M. de Rumigny ne craint pas de montrer que c'est lui, le représentant du légataire, qui va prendre la direction de toute l'affaire.
« Le corps étant déjà placé sur son lit, — rapporte l'abbé Pélier, — on a crié : Que tout le monde sorte (de la chambre fatale) ! Je suis sorti ainsi que d'autres personnes. Alors sont entrés deux hommes connus dans l'instruction, MM. Guillaume et de Rumigny. N'étant ni magistrats civils, ni magistrats judiciaires, quel intérêt avaient-ils à faire évacuer la chambre, s'ils ne venaient que rendre un devoir ! »
Quant aux représentants de la plus haute magistrature du royaume, ils ne laissèrent voir ni embarras, ni scrupules, ni souci des convenances, à se trouver ainsi ostensiblement pilotés par les agents d'une partie notoirement intéressée.
Nul d'entre eux n'a paru même songer à dissimuler qu'ils étaient venus, moins pour remplir un office d-î haute justice, que pour servir les combinaisons abominables d'un client maître du pouvoir.
Leur conduite et leurs agissements l'attestent suffisamment. Mais pour leur parfaite confusion, deux lettres subsistent, qui sont des pièces h conviction irrécusables et indestructibles.
Le baron Pasquier écrit :
Sire En arrivant à Saint-Leu, je trouve la fin tragique de Mon-
soi^nieur le princo de Condé connue de tout le pays avec ses |)lus «'ffri»\îinl(îs ciivMmstances. Je trouve un procès-verbal div.c^ô \mv lo niaiiv av»T. toute Tautlienticité possible. Le juge d'instruction et un procuri'ur du roi sont déjà arrivés et se disposent à instrumenter. Les circonstances de la mort sont tn»]) extraordinaires pour qu'elles ne motivent pas une instruction trôs a|>profondie. et je pense qu'il pourrait être utile que le l{ni fît partir sur-le-cluunp deux médecins comme les docteurs Mni'(^ et Marjollin, lesquels ont l'habitude des vérifications que Cl) fatal évc^aienient conunande.
.le vais, (m attendant, dresser l'acte de décès suivant les foruK's prciscrites, puis je procéderai ù l'apposition des scelh'îs ei aui'ai l'honneur, avant la fin de la journée, de rendre conii)te au F^oi de la lin de l'opération.
De \'uti(» Majesté lo très liumble et très obéissant serviteur et sujet,
Pasquier.
P. S. — On répîind déjà qu'on n'a pas trouvé un seul papier, ainsi il y a déjà été regardé.
Saint-Leu, vendredi 27 aoOt, 4 h. du soir.
Cette lettre est un chef-d'œuvre d'habileté épistolairo. Pas un mot n'est au clair, et pourtant tout est d'une précision parfaite ; rien n'est omis de ce qui peut répondre aux diverses préoccupations du légataire couronné. Les plus aUreuses circonstances de la mort sont connues de tout le pays : impossible d'imposer la version de l'apoplexie ; Vinstruction est commencée : il n'y a plus moyen de l'empêcher ; les circonstances de la mort sont trop extraordinaires pour qu'on n'en recherche pas les causes : il importe que cette recherche ne soit faite que par des médecins choisis, ceux du roi lui-même ; enfin il na pas été trouvé un seul papier, il ij a déjà été regardé : c'est-à-dii'c qu'un certain papier, le seul qu'on eût mission spéciale do retirer... a déjà été soustrait.
11 y a de plus un avis important : l'acte de décès va être dressé, en attendant, pour que ce soit chose faite avant toute vérification.
LA FORTUNE DES d'oRI-ÉANS. 223
M. Pasquier tenait les pouvoirs à cet effet d'une ordonnance royale de ce jour même, qui lui attribuait « provisoirement les fonctions d'officier d'état civil de la maison royale, précédemment attribuées au chancelier » (1).
11 avait été bien positivement nommé ad hoc. Le roi des Français, chef suprême de la justice, avait bien choisi l'homme qu'il lui fallait.
Le général de Rumigny, moins exercé ou moins habile aux sous-entendus, s'exprime plus crûment :
Sire,
Je pense que ma présence est indispensable pour ce premier moment ; je ne partirai que si le Roi m'envoie un ordre positif.
Le procès-verbal a été fait par le soin de M. La\ille-Gonthicr, qui a agi aussi maladroitement que possible. Les soupçons ne portent sur personne encore, mais qui sait ce qu'on îipprendra, car je dois dire que la mort n'a pas l'air d'avoir Ole un suicide.
II est important qu'on ne puisse accuser personne en qui le testament ne vienne faire accueillir des soupçons.
J'attendrai l'enquête des docteurs Marc et Marjollin pour quitter Saint-Leu.
Le tout dévoué serviteur et sujet,
Théo, de Rumigny.
Il a la main lourde, le fidèle aide de camp. Signa- 1(M- la maladresse de M. de la Ville-Gonthier, parce que celui-ci s'est refusé à faire rédiger le procès-verbal dans le sens de l'apoplexie, est d'un beau zèle.
(1) Un fait très curieux est celui-ci : l'acte de décès du duc (le l^oui'bon fut effectivement dressé par le baron Pasquier, « conformément à l'ordonnance du Roi (Louis XVIII), du 23 inars 1816 » ; et la mention qui en est faite au Moniteur (lu 27 aortt 1S30 (partie officielle) vise aussi cette ordonnance (le 1810. Mais elle est immédiatement suivie au Moniteur, dune oTïlonnance du jour même, 27 août, conférant au baron i'as(|uier ces fonctions d'officier d'état civil de la maison royale, qu'il venait de remplir comme les tenant d'une ordonl'ance reconnue évidemment sans effet. — V. Append. n* 9.
22i i.A nmiiNi: in:? n'oni.K.ws.
Mais il aumit l'allu ne pas rcriro lui inèiiio avec une Hialacirosso cfiU fuis plii< mavo. 11" ol vrai qu'il criiyail sa nii*^>i\<? <l«*-«liin!*(' à iir jamais voir le jour : c'est par un hasard iiiipossil)!*» à prévoir, ou plulol r'i'sl par un «'fiel dt» la ju<li<r pro\i(lrnli<*lh\ qu'elle a éclia|»pé à la «h'slruelion r\ s\»sl relrnu\r<\ pi>ur servir devant la posiérilé <le preuve a<eal>lante conire le grand eoupaMe à (]ui elle fut adressée.
Les précautions <le lanLT.me du eii'eons|K»et uiapristiat S(jnt, du re^^le. tout aus^i siL:nin<ali\cs que le? déclarations l)i'utales d<» j'honnnr d'é^pée (l).
Sous l«*urs fornu's dilïérent**»^. les deux lettres révèl(Mit de la l'aeon la moins é<|uivo(|ue. (jue les instructions (MnpoT'lées de Paiis pai' les iM!\'o\és du roi I.ouis-Pliilijjpe étaient de tout l'aire poiu' établir Tapo]»lexir ou It' snieid»'. lA 1(» l'ail ainsi constaté de cette pi<'Mncnj)ation ;nil<'Mirure à tout examen el à tout ra|>j>o!l acrnsc. a\<'e |»lus de l'orée m«>nie qu'un aveu, la connaissance pr«'*alaMe de l'assassinai et la tei'reur galopante des rojJon.salMlités encourues.
C'f^sl (jirrn effet il devenait malaisé au roi des Français de s'en déiraner. Cette chaîne des complicités, déjà solidement formée ])a!' tant d'anneaux honteux, ralroec» ixénie de sa tei'r-ihle associée venait
.1 (l()!)(;r»il-(iii f|iif M. «le lîiiijii^Mi.w ."iiiK's «'ivoii' écrit cotte ti'i'iiltli' J«'ni'i'. M cil II' ri)iii-{iL,'(' «le »l»''|i(iscr (lîMis linntriirlion « «l'i '' ''"^t |t«'ii'li (If l'aiis .iVfc riiii|M-i'>si(»n iiiorîile rjiio lîi iriirt «lu piiiict' r-l.'iil li- ii''>iill.'il tV\i]\ <-v\\\u* (îivt'ii qui. vt'n.'inl il«' lui. \'>\ iiii|i<)rl;ii:! ;i i-i-lcni!- »■! luw loiil c«' qu'il a vu t't »'nl«'!!'.!u i\ S;iin'-Ij'u n milKlilur- fi ci'tic pi-uséi* la <'onvi«'ti«iii iM'ofundf «lu ^uiciilf •• . - - Aux h-ttrcs il«' MM, Pns- (juit'î- et (](' nuFui<zny. il f.-iul Mjniilfr un i»i'(j|i()S di* M. de Seinonvill»' : « l-jilln. lui dit l»- dur dr Lîj lîoclicfûucnuld. cdmnuMit «'sl iumI'I m. îr duc de P.niirl.nii ? -- H ri él»*^ prndu. Monsieur. — Mais enlin l'/i-l-il «'''r vuliinljiin'nn'nt ou inv<ilrintaironient ? -- .If nous dis. MunsiiMir. «pTil ;i «'-tf ]M'îidii. » .Ininais il iif fut )ins>;ililp «Ti-n liror urn- pcirnli' <U* plus. » (Mém (lu ricntntr de La Hnrlirfoucdtild, t. XllI, p. 54.)
de la river indestructiblement par le coup de l'assassinat.
« Maîtresse du testament (en faveur du duc de Bordeaux) après la sinistre nuit de Saint-Leu, elle n'avait pas laissé ignorer au duc d'Orléans que le jour où elle serait en cour d'assises, le testament serait produit en public (1). »
Est-ce là une invention, une supposition gratuite d'adversaires passionnés ?
« Qu'on relise le post-scriptum de la lettre de M. Pasquicr. Comme le dit très justement un historien, « toute l'intrigue s'y trouve dessinée ». « On répand delà qu'on n'a pas trouvé un seul papier, ainsi il y a delà été regardé, » Calculez un peu la valeur que de telles paroles prennent en tombant de la plume de M. Pasquier. Il a déjà été regardé aux papiers ! Aux papiers ! Mais cette investigation n'a pu avoir lieu qu'au moment où la victime cessait de vivre. Quoi de plus évident ? C'était à cette heure-là seulement que les clefs du prince se trouvaient, selon l'habitude, placées sur la cheminée de sa chambre à coucher ; c'était à ce seul moment qu'on avait la possibilité d'agir et de chercher à loisir et sans témoins. On sait, en effet, que depuis huit heures et demie qu'on a trouvé le duc de Bourbon accroché à l'espagnolette, nul n'a touché à quoi que ce soit et que d'ailleurs il y a toujours eu des surveillants nombreux dans les appartements. Oui, les papiers avaient élé soustraits et, pArmi ces papiers, un second testamont postérieur à celui fait en faveur du duc d'Aumale et de la favorite: tout cela avait été enlevé sans le moindre doute pendant la perpétration du crime (2). »
Ainsi l'aveu en est écrit de leurs propres mains :
il) Alfred Nettement, Vie de Louis-Philippe, p. 97. (2) A. de Lassnlle, Hist. de Louis-Philippe, p. 422.
les premières constatations de MM. de Rumigny et Pasquier sont celles des faits qui rendent le crime patent et indubitable et dos circonstances qui en désignent Tautcui*. Et leurs premiers actes, aussi bien que leurs premières communications à leur mandant prouvent qu'ils ont reçu à l'avance charge de les nier et pleins pouvoirs de tout oser « afin qu'on ne puisse accuser personne en qui le testament ne vienne faire accueillir des soupçons » (1).
Aucun des hauts fonctionnaires qui vinrent les rejoindre ne refusa de s'associer à cette œuvre d'escamotage judiciaire.
Jamais aussi on n'y mit moins de scrupules -et justice. Ce sont les représentants de la plus haute cour de justice qui opèrent, et ils ont licence, commission expresse, du roi, chef suprême de la justice.
Jamais aussi on n'y mit moins de scrupules et moins de façons.
Les serviteurs du prince, les témoins de sa vie, les confidents de ses pensées et de ses projets, les assistants à la découverte du cadavre, on les écarte.
Ils se sont unanimement récriés contre la proposition de déclarer la mort par apoplexie.
(1) M. Ernest Daudet « croity d'après les Mémoires du baron Pasquier, que le prince a mis fin à ses jours volontairement. — Que le baron Pasquier ait essayé de donner, dans ses Mémoires, quoique apparence à cotte version plutôt favorable b sa mémoire, cela se comprend : il est probable qu'il n'efit pas pris ce soin s'il avait pu prévoir la divulgation de ^a lettre et de colle de son acolyte ; mais qu'un historien dont le sens critique devrait être affiné par une longue pratique de son ra(^'tior. prc^fère donner créance à des explications suspectes de tendances justificatives plutôt qu'à des confidences inspir(^os par la vue des faits ; que sa perspicacité ne lui ait pas môme fait apercevoir, dans le texte de ces explications, !a trace de remaniements posthumes assez inconséquents et souvent maladroits, voilà ce qui ne se comprend auère ! En tout cas il est évident que si l'opinion de M. E. Daudet est fondée sur les Mémoires du baron Pasquier, elle est contraire à l'opinion du baron Pasquier.
LA FORTUNK DES d'oRLÉANS. 227
Il en est parmi eux, comme M. de Ghoulot et Manoury, qui se sont montrés dépositaires de preuves morales contre l'hypothèse du suicide ; d'autres, comme l'abbé Pélier, qui ont fait sur le corps des constatations matérielles qui excluent cette hypothèse.
Il en est comme Lecomte qui, par le trouble extraordinaire de leur contenance et par des propos singuliers, ont laissé voir qu'ils avaient surpris de terribles secrets.
Tout indique que quelques interrogations, quelques confrontations feraient immédiatement jaillir la lumière.
On prescrit, on organise le silence des témoins ; on interdit même leur présence. '
Les héritiers du sang, les collatéraux directs, les princes de Rohan, devaient, ne fût-ce que par décence, être avertis les premiers et requis d'assister aux constatations.
On les tient à l'écart.
Les médecins du prince étaient ceux qu'il convenait d'appeler pour l'examen médical et l'autopsie.
On se hâte d'en charger d'autres médecins et ce sont les propres médecins du roi légataire qui sont désignés ; et tant est commandé le mépris de toutes les règles et de toutes les formes par l'urgence d'assurer l'étouffoment, qu'à l'incorrection judiciaire de leur nomination, ils ajoutent l'incorrection professionnelle de ne pas inviter leurs confrères à les assister (1).
(1) T.e procès-vorbal fut rédigé par MM. Marc, Marjollin et P.isquior fils ; aucun autre n'y fut appelé, et lorsque M. Bonnio voulut entrer avec eux dans la chambre où cette rédMction devait se faire. M, Marjollin lui ferma la porte. (Dépos. faite par M. de Relzunce, le 8 avril 1831, devant le juge d'instruction de Bayonne).
Tout cela avait été arrangé dès le matin et le choix (les médecins concerté entre Louis-Philippe et ses envoyés, avant le départ de ceux-ci. Il est absolument impossible d'en douter quand on voit la concordance vraiment remarciual)le des avis donnés sur ce point par le baron Pasquier et M. de Rumigny. Le premier a pris le soin de donner à la désignation des noms l'apparence d'un prétexte : « Il pourrait être ulile que le roi fît partir sur-le-champ deux médecins comme les docteurs Marc et MarîolUn, lesquels ont l'habitude des vérifications que ce fatal événement commande. » Comme il ne manquait pas à Paris de médecins avant « l'habitude des vérifîcalions qne ce fatal événement commande », et comme il y avait toute convenance h ce que la mission fût donnée ù tout autre qu'aux médecins particuliers du roi, la précaution du baron Pasquier ne fait en sonnne que mettre en relief ce qu'il veut pallier. M. de Rumigny, lui, n'y fait point tant de façons : « J'atlondrai l'enquête des docteurs Marc et Marjollin pour quitter Saint-T.eu. »
Il était donc, bien évidemment, entendu à l'avance que la commission serait donnée exclusivement aux docteurs Marc et Marjollin, c'est-A-dire précisément h ceux qui, en raison de leur situation particulière auprès du roi légataire, auraient dû être éliminés et auraient dû se récuser (1).
fl) En vciit-on \ino preuve de plus ? C'est à quatre heures que M. Pasquier OcvW ou roi pour coiisrUUir Vnivoi des docteurs ; or, dès tiois hrnrrs, il a fnit insérer cette mention dans le proe(^s-verbnl du juçio d'inslr'uclion : « ... ladite visite (celle des docteurs Tiodaî'! v\ D(\slioîis) n'étant néanmoins que préliniinaiT'e et en allrTid<Mnl TaT-rivée de MM. les docteurs Marc et Marjollin f[ue M. le baron Pasquier, président de la Chambre des Pairs et M. le nianfuis de Seraonville, grand référendaire de ladite Chambre, venus i)Our constafer le décès du pi'ince, ont requis de se transporter ù Saint-Leu.
Si Ton n'en avait déjà maintes autres preuves, ceci suffisoit à démontrer que le fait de l'assassinat était connu de Louis-Philippe avant le départ de ses premiers envoyés.
Les docteurs commis laissèrent bien voir d'ailleurs cju'ils suivaient des instructions conformes à celles du Président de la Chambre des Pairs, de l'aide de camp et du secrétaire. Leur attention se porta principalement à écarter tout ce qui aurait pu les éclairer sur la cause de la mort. L'abbé Pélier donne à cet égard un renseignement précis : « Lors de la visite du corps par les médecins de Paris, à neuf heures du soir, ordre encore de sortir, et à dix heures, pour l'apposition des scellés, même ordre à tous ceux qui étaient inutiles. Hélas ! j'étais toujours du nombre. Cependant j'aurais pu dire à ces messieurs ce que j'avais vu à la nuque, etc. (1). »
Sûrs ainsi de ne voir que ce qu'ils voudraient voir, ces médecins purent conclure au suicide, dans un rapport, qui fut, du reste, bientôt après, magistraleuiont réfuté par les sommités médicales du temps, l(^s (locleui's Gendrin et Dubois (d'Am.iens).
La version officielle du suicide s'établissait ainsi j.ar force, mais sans s'imposer aux serviteurs du prince, qui, presque unanimement, s'y montraient phis ou moins réfractaires.
On sentit le besoin de la corser un peu.
Dans cette même soirée du 27 août, le secrétaire policier de Louis-Philippe, M. Guillaume, en passant devant la cheminée de la chambre mortuaire, trouva un fragment de papier, dont la blancheur ressortait sur le fond noir du foyer. « Il s'approche, — dit Louis Blanc, — et sur ce fragment que sou-
fl) Al»l)é P«Mior de la Croix, Assassinat du dernier des
Coudé, p. 49.
tenaient des cendres de papier brûlé, il lit ces mots : « Roi... Vincennes... infortuné fils... » Le lendemain, « sur /('S instances de A/, de Rumigny, aide de camp du roi, un témoin, le valet de pied Romanzo, cliercha, Ifi où il n'avait rien trouvé la veille et trouva cinq ou six autres fragments de même genre ; il en fut trouvé également (par Lecnmte), le même jour 28, dans TAtre de la cheminée du salon. »
Quand le procureur général Bernard (de Rennes) arriva le 28 à Saint-I.eu, on lui remit ces fragments. « La vérité est là », s'écrie aussitôt le procureur général (quelle admirable soudaineté !) et, à l'aide des personnes présentes, il réunit ces fragments de manière à recomposer les deux écrits que voici :
Saint-Leu appartient au Roi
I^hilippe
ne pillC'S, ni ne brûlés
le château ni le village
ne faites de mal à personne
ni à mes amis, ni à mes
gens. On vous a égarés sur mon compte, je n'ai iirir en aiant Cd'ur Je peuple Saiiit-I.eu et ses dépend et Vospoir du
appartient h votre roi lu^nhiMn* ilo nui patrie
PhiUppc ; ne pillés ni ne brûlés 1(5 village
110 mal à personne
ni os amis, ni à mes gtms
On vous a égarés sur mon compte, je n'ai qu'ft mourir en souhaitant bonheur et pros})ériié au peuple finançais et à ma patrie
Adieu pour toujours