CHAPITRE VIII
Le lendemain de ce drame sanglant, le 28 août, le testament du duc de Bourbon en faveur du duc d*Aumale est représenté à M. de Belleyme, président du tribunal de première instance du départemonl (le la Seine ; ce magistrat dresse sur-le-champ un procès-verbal de description de ce testament et oi'donne qu'il sera déposé pour minute à M® Auguste- Louis Robin, notaire à Paris. Enfin il est enregistré le même jour 28 août 1830, F° 01 R^ C« 7, par Clément, qui perçoit cinij francs cinquante centimes pour droit (1).
Louis-Philippe, au nom de son fils, se met aussitôt en possession de Théritage.
Mais, dès le premier moment, il adopte délibérément le parti de ne tenir compte que des dispositions du testament qui peuvent l'enrichir et d'agir pour Iri reste sans aucun souci et sans aucun respect des désirs, des intentions connues, des volontés même formellement exprimées.
Un légataire ordinaire eût redouté la réprobation dos honnêtes gens, eût reculé tout au moins devant le risque de déchéance pour inexécution des conditions testamentaires.
Ces scrupules et cette crainte des sanctions légales
(I) A. de I.assalle, Histoire et politique de la famUle â'Or-
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lôans, p. 167.
n'étaient pas pour lui. A quoi lui aurait-il servi d'usurper la couronne et de prêter serment comme roiciloyen, si ce n'eût été pour se mettre au-dessus des ccnvenances sociales et des lois ?
Le Moniteur du 28 août contenait cet avis :
Le Roi prendra le fleiiil pour trois semaines à l'occasion de la mort de S. A. R. Mgr le prince de Condé, son oncle.
Le roi savait bien que son oncle n'avait pas voulu, à la mort de son père, prendre le titre de prince de Condé, et qu'il avait tenu à garder celui de duc de Bourbon.
On peut avouer qu'ici le manquement n'était pas très grave et marquait seulement un blâmable irrespect pour la mémoire du parent dont l'héritage était si avidement recueilli.
11 n'en est pas de même d'autres infractions.
Le duc de Bourbon avait écrit dans son testament :
Je prie le Roi d'agréer mon vif désir et ma demande expresse que ma dépouille mortelle soit déposée à Vincennes, auprès des restes de mon fils bien-aimé.
Ce vœu d'être inhumé auprès de son fils était depuis vingt-cinq ans celui qui tenait le plus au cœur du malheureux père. On le retrouvait jusque dans ce billet où Ton voulait voir son dernier adieu à la vie, ce qui eût dû le rendre doublement sacré.
Mais le roi des barricades craignait de froisser les susceptibilités de quelques dévots de la tradition jacobine ou de la légende napoléonienne. Il jugeait bien préférable de fouler aux pieds les pieuses volontés du testateur.
« Le 9 septembre, le corps embaumé du prince, njTès être resté dix jours exposé en sa chapelle ou chambre ardente, fut transféré à Saint-Denis dans un grand corbillard couvert de drapeaux tricolores.
Co corbillard élanl arrivé devant la basilique des rois, un homme s'approcha el vint placer les insi- Cfnos de la T.éûfion d'honneur sur le cercueil (1), qu'on introduisit aussitôt dans l'église...
« L'aumônier particulier du feu prince présenta lo r(pur do la \ictime dans une boîte de vermeil recouverte d'acajou et prononça un discours énergique et touchant, où sa franchise religieuse déclarait (jue le prince était innocent de sa mort devant Dieu (2). »
Celte formelle et courageuse déclaration, lancée (lu haut de la chaire par une voix autorisée, en présence du cercueil si précipitamment fermé, fit tressaillir toute l'assistance et troubla jusqu'au fond de Vùme. tous ceux qui avaient besoin de déshonorer la victime pour sauver les coupables.
Le baron Pasquier, qui, après avoir prêté son concours A l'œuvre d'iniquité, figurait au premier l'ang des dignitaires désignés pour rendre les honneurs officiels, a laissé un témoignage qui en accuse terriblement l'effet et double la valeur des paroles solennelles ])rononcées dans la basilique par l'abbé Pélier.
Il n'a pu se retenir d'en faire mention dans ses Mémoires, et voici en quels termes incroyables :
« Un aumônier pi-ononça un discours fort convenable dans lequel on remarqua cette phrase : « Il est innocent de sa mort devant Dieu. » Voulait-il dire par là que le prince ne s'était pas suicidé, ou que, dans le trouble de son esprit, il avait, en se
(1) r.os drapeaux tricolores et les insignes modifiés de la L(^gion d'honneur (liaient une sorte d'outrage sur le cercueil de ce vieux et irréductible champion du drapeau blanc.
(2) AppH à V opinion publique sur la mort de Louis-Henri- Joseph fie Bourbon, prince de Condé, par l'auteur des Mémoires secrets et universels des malheurs et de la mort de la reine de France.
tuant, agi inconsciemment ? Beaucoup ont adopté le premier sens ; pour moi je suis convaincu que ce prêtre consciencieux a voulu expliquer pourquoi, malgré la doctrine de l'Ëglise sur le suicide, on n'avait pas voulu refuser les prières et le service religieux. »
Bon apôtre !
l\'avait-il pas été témoin des efforts et de l'insistance de l'abbé Pélier pour signaler, dès le jour de la mort, les constatations matérielles excluant la \ crsion du suicide ? A-t-il pu ensuite ignorer ses démarches pour faire entendre du roi et des tribunaux ses protestations dans ce sens ? A-t-il pu ne [)as entendre parler du livre où Taumônier a si énergiquement affirmé l'assassinat, ni de la polémique qui s'ensuivit ?
Que penser après cela, de l'interprétation qu'il adopte en langage si patelin(l) ?
Louis-Philippe et ses ministres ne se trompèrent point et n'essayèrent point de tromper l'opinion sur U) sens des paroles prononcées. Ils cherchèrent seulement à en assourdir autant que possible l'écho. Par ordre de M. le duc de Broglie, — c'est encore là un fait qui n'a pu pourtant échapper à M. Pasquier, — la phrase trop significative fut retranchée du discours officiel.
Le duc de Bourbon avait encore écrit dans son testament :
Je recommande à mon petit-neveu le duc d'Aumale les officiers et serviteurs de ma maison, lui enjoignant de traiter
(J) La feinte est vraiment bien grossière et bien maladroite pour être du baron Pasquier. Les Mémoires publiés sous son n(jm portent en certains endroits les traces de retouches faites par une main bien intentionnée sans doute, mais singuli(^rement lourde. Le passage cité ici doit être de cette main.
*i38 LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.
avec bienveillance lu us ceux qui m'ont servi avec zèle et m'ont donné les marques d'un attachement particulier.
11 ne tut tenu aucun compte de cette recommauclalion, ni dé cette injonction.
11 est VI ai que tous ceux qui avaient servi le duc de Bourbon avec zèle et lui avaient donné des mar- (lucs d'attachement, refusèrent, — et ce fut presque la totalité, — malgré toutes les avances et les tentatives de ])ression, à dissimuler leurs sentiments et leur conviction sur le caractère de l'événement qui faisait du duc d'Aumale l'héritier du duc de Bourbon. 11 n'y eut donc de bienveillance que pour les quelques malheureux attachés par la complicité ou la complaisance à la fortune de la tragique baronne.
Le duc de Bourbon avait enfin consigné cette disposition :
Mon intention est que mon château d'Ecouen soit affecté à un étaijiissement de hit^nf aisance en faveur des enfants, pelifs-enfants ou descendants des anciens officiers et soldats de l'ancienne armée de Condé ou de la Vendée. Je donne aloi's ce château et le bois (jui en dépend à ladite baronne de Feuclières, en la chargeant de fonder l'établissement dont il s'agit, voulant en cela lui donner une nouvelle marque de mcjn attachement et de ma confiance. J'affecte au service des dépenses de cet établissement une somme de 100.000 fr. (]ui sera payée annuellement et à perpétuité par mon petitri(»veu le duc d'Aumale ou par ses représentants.
11 est bien certain que pour la France entière, c'eût été un scandale de voir, par l'effet d'une clause arrachée à la faiblesse incroyable d'un vieillard asservi, la direction cl la surveillance d'un établissement public de bienfaisance confiées à cette coquine universellement dénoncée comme l'auteur de l'assassinat.
Mais ni l'infamie de celte femme, ni son crime ne pouvaient être pour Louis-Philippe des raisons de l'exclure, puisque, a[)rès comme avant la catastrophe
de Saint-Leu, elle était traitée en amie par lui-même cl par toute sa famille devenue royale. C'eût été affi cher la solidaiilc et la complicité qui commandaient ces égards ; c'eût été aussi, — conséquence infîninieiit plus grave pour un homme d'affaires aussi a\isé, — infirmer la valeur du testament par l'aveu de la pression morale et de la captation.
On eut recours à un prétexte politique ; et toute 1..1 piialange des adhérents au coup de juillet se prêta, avec une admirable complaisance, à faire le jeu pour la combinaison utile à l'élu de son choix. On décida que la création d'un établissement réservé aux partisans d'un régime aboli serait immorale. C'était une application du Vœ Viciisy nouvelle, ingénieuse, pratique surtout.
Mais il restait une question délicate. Les revenus de l'héritier, le duc d'Aumale, étaient grevés d'une rente annuelle de cent mille francs, affectés à une destination spéciale ; c'était une portion de l'héritage dont il n'avait aucunement le droit de profiter ni de disposer. 11 eût été trop dur pour Louis-Philippe (le se résigner à une distraction aussi importante. H fit décider que la rente ne pouvant servir à l'afiVclalion prévue, resterait à sa disposition, et prit rengagement, tant en son nom comme tuteur, qu'au nom de son fils, qu'elle serait religieusement employée d'une manière aussi conforme que possible, nux intentions de bienfaisance du testateur.
Quand cette décision fut connue, « l'indignation fut partout si grande, que cette méprisable femme (Mme de Feuchères) elle-même, dans un premier mouvement de générosité, voulut que l'on prît sur sa part du butin pour que les intentions du prince fus sent remplies. On doit regretter qu'elle n'ait pas persisté dans ce louable projet ; elle eut, du moins par là, effacé une partie de ses torts, et toute la honte
Cil serait restée sur la lôtc de Louis-Philippe (1). »
Mais les scrupules et les senliments de respect liuiiiaiii qui pou\ aient émouvoir une madame de Feuchères n'avaient pas prise sur l'Ame d'un d'Orléans.
Le duc d'Aumale, devenu, à sa majorité, maître de celle lorlune, a trouvé très bonne et fort à son goût la disposition imaginée par son excellent père.
A (juelqu'ini qui s'était permis, il y a quelques années, de critiquer une telle façon d'agir, un des plus zélés cl des plus incontestablement honorables pîirnii les fidèles de la maison d'Orléans, M. Hocher, répondait :
« Quant au legs particulier de M. le duc de Bourbon auquel vous faites allusion, il est, il a toujours été exécuté et chaciue année, ^L le duc d'Aumale consacre une somme de 100.000 francs au moins, en faveur dos descendants des anciens sous-offîciers de l'armée de. Coudé, de l'armée des princes, etc., ou d'autres ser\ileurs militaires de la France. Cette somme est distribuée par une commission dont j'ai l'honneur de faire partie... (;^). »
Ainsi, les conditions testamentaires auraient été reni[>lios parce (ju'une ])ersoiine, autre que la pcrs()nn(^ désignée, aurait cinplové la somme, sous une forme aiilrc (pie la forme prescrite, à soulager les infortunes prévues ou (Wiulres à son gré... ! C'est une sentence intér(*ssante de casuistique orléaniste.
En réalité, AI. le duc d'Aumale a disposé annuellement d'une somme sur laquelle il n'avait aucun droit, pour acquitter une notable partie des charges que lui imposait sa grande fortune ; il en a fait le budget de ses libéralités ; il a pu, depuis 1830, dis-
(1) Michaud. Biographie de Louis-Philippe, p. 169.
(2) Lettre de M. Bocher. publiée dans VUnivers du 10 septembre 1885.
tribuer sept millions pour se créer gratis une clientèle de prôneurs et d'obligés (1).
Il est doux de faire du bien, surtout quand il n'en coûte rien.
A cette cupidité qui, après l'accaparement par un double crime de la grosse part dérobée au véritable destinataire, se vautre dans cette vilenie de ramasser jusqu'aux miettes laissées pour les pauvres, il est juste d'opposer le désintéressement et la dignité (U riionneur outragé.
Le mariage de Sophie Dawes et du baron de Feu chères ayant été contracté sous le régime de la comnumaulé, la part de ce dernier se trouva, lorsque sa femme mourut, de cinq à six millions à reprendre. Il n'en voulut rien toucher et fît abandon aux hôpitaux de tout ce qui lui revenait dans cette succession malpropre.
(1) L'auteur de cette étude pourrait donner des détails très intéiessants et très sérieux sur un cas où ce budget a certainement servi à satisfaire, ou du moins à apaiser des revendications qui légitimement portaient sur l'actif principal de l'iicrilage.