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CHAPITRE III

Louis -Philippe n'était plus « perché sur le rocher de Cagliari » ; son mariage lui assurait à Palerme un nid convenablement capitonné ; mais il était toujours « affamé comme Tantale » (1). D'un œil impatient, il sondait l'horizon dans tous les sens, aux aguets d'une proie à saisir.

Le plan de cette étude ne comporte pas la nécessité de suivre la marche des intrigues continuées par lui pendant les dernières années de l'émigration. La preuve de sa persévérance à maintenir et à accroître un parti orléaniste ressortira suffisamment de ce fait que ce parti se trouvera constitué et en état d'agir dès les premiers jours de la Restauration.

Bientôt des signes précurseurs firent présager la chute prochaine de l'édifice impérial, qui s'effondra enfin par le poids même de la masse accumulée sur des assises sans consistance.

L'abdication de Fontainebleau laissait le trône vacant. Dans les conciliabules entre souverains alliés et meneurs politiques, où se discutaient et se marchandaient les conditions d'un gouvernement à reconstituer, la candidature du duc d'Orléans, chaude-

(1) Dans une lettre du 29 mai 1809, il écrivait : « Perché sur le rocher de Cagliari, ignorant si on désire que je fasse quelque chose, ignorant encore plus ce qu'on voudrait que je fisse, je suis ici comme Tantale et affamé comme lui (quoique ce soit d'autre chose)... »

6S LA FORTUNE DES d'oRLÉANS.

ment soutenue par des courtiers influents et habiles, no parut décidément pas répondre aux difficultés de la situation. L'accord se fit sur le nom de son rival, et un vote du Sénat appela au trône « Louis-Stanislas-Xavier, frère du dernier roi ».

Déjà le comte d'Artois était entré en France avec le titre de lieutenant-général du royaume et les pleins pouvoirs de son aîné. Et peu de temps après, Louis-Slanislas-Xavier, Louis XVIII, était venu prendre en personne le sceptre royal.

Un des premiers actes du roi nouvellement restauré est la restitution au duc d'Orléans de ses biens.

Le mot de donation serait plus juste et n'exprimerait pas encore le vrai caractère de cette inexpli cable libéralité, faite contre tout droit et toute raison, en violation des règles les plus formelles du vieux droit monarchicfue ; en violation des lois nouvelles acceptées par la Restauration et respectées par elle, sauf cette unique exception ; en violation de contrats civils incontestables et incontestés, et au préjudice flagrant, tant des droits pécuniaires de l'Etat que des intérêts dj^nastiques.

Que le premier souci du duc d'Orléans, au moment où les portes de la France s'ouvraient pour les Bourbons, ait été un souci d'argent, on ne saurait s'en étonner. Les traditions de cette famille sont invariables. N'avons-nous pas vu ses fils et petits-fils, à cette heure douloureuse où la France avait à s'imposer les plus cruels sacrifices pour réparer ses désastres et payer les milliards de l'indemnité do guerre, harceler l'Assemblée Nationale de leurs réclamations jusqu'à ce qu'ils aient obtenu une seconde restitution aussi illégale que la première ? Chez le fils de Philippe-Egalité, en particulier, la

cupidité et Tavarice occupaient une place plus grande encore peut-être que l'ambition. L'homme vil et sans scrupules qui, quinze ans plus tard, devait se montier Tami et l'associé de la baronne de Feuchères pour accaparer la succession des Condé, et qui, la veille du jour où il montait sur le trône de roi des Fiançais, devait avoir l'impudeur de faire une donation simulée de ses biens à ses enfants, pour esquiver frauduleusement l'application de la règle d'après laquelle toute la fortune du prince accédant au trône tombait dans le domaine de la couronne, cet homme-là était dans son rôle en faisant passer avant tout la préoccupation de s'enrichir.

Mais que Louis XVIII, averti comme il l'était, s'y soit montré complaisant, au point de transgresser, au profit d'un parent qu'il savait haineux et conspirateur, toutes les règles, de mépriser toutes les considérations et de braver toutes les critiques et toutes les interprétations, la chose est assez étrange pour que l'histoire ait le devoir de rechercher le mobile secret d'une telle façon d'agir.

Ce n'était pas la considération du nom d'Orléans et des souvenirs laissés par l'odieux Philippe-Egalité.

Ce n'était pas l'effet d'une estime particulière ou la reconnaissance des mérites particuliers du personnage lui-même.

Ce n'était pas l'obligation de récompenser des services rendus.

Ce n'était pas l'entraînement d'une affection portée jusqu'à la faiblesse.

Quoi alors ? Sinon la nécessité de payer la rançon stipulée pour le silence sur la suppression de l'héritier légitime.

L'évidence ici est irrésistible.

C'est le 3 mai 1814, que Louis le Désiré a fait son

entrée dans sa bonne ville de Paris. Quinze jours après, le 18 mai, une ordonnance est rendue, restituant à son très cher cousin le Palais-Royal et le parc de Mousscaux. Le 20 mai, une seconde ordonnance lui restitue « tous les biens lui appartenant qui n'ont pas été vendus, soit qu'ils soient régis par r administration des domaines, soit qu'ils soient employés à des établissements publics ».

Encore faut-il constater que, si un délai de quinze jours s'était écoulé, ce fut parce que le duc d'Orléans ne trouvait pas assez de garanties dans un acte de la volonté royale et pour plus de sûreté, réclamait une disposition législative. Mais ici on se heurtait à une autre difficulté. La Charte, dont les points principaux étaient arrêtés, allait être promulguée. Or, elle contenait la sanction des lois que Ton violait et cette sanction était un des articles spécialement réclamés par le parti libéral. Il parut vraiment trop cruel de mettre ce parti, qui était au fond le parti d'Orléans, dans l'alternative de voter formellement, au profit de son chef, contre ses principes, ou de refuser à ce chef les avantages privilégiés, secrètement stipulés en sa faveur. On se décida à escompter la complaisance muette des libéraux, et à escamoter la chose avant la promulgation de la Charte.

Cette affaire fut donc bien réellement la première dont eut à s'occuper le roi restauré.

Une troisième ordonnance, du 20 août 1814, res titue à la duchesse douairière d'Orléans, les apanages du duc de Penthièvre, son père, héritier de toute la fortune du duc du Maine et du comte de Toulouse.

Enfin deux ordonnances des 17 septembre et 7 octobre, prescrivent les mesures propres à faire rentrer Louis-Philippe en possession de « tous les

biens non aliénés dont Louis-Philippe-Joseph d'Orléans (Égalité) avait joui à quelque titre et sous quelque dénomination que ce soit ».

A ce moment il se passe quelque chose qui donne la plus haute idée de la vigilance de Louis-Philippe pour ses affaires financières, de la diligence qu'il savait obtenir tle ses agents et de son habileté à s'assurer les concours les plus zélés dans les administrations publiques.

C'est le 17 septembre que Louis XVIII a ordonné ce qui suit :

Les originaux, grosses, expéditions des titres, baux, contrats, donations, testaments, inventaires, partages et papiers terriers, déclarations, plans et procès-verbaux d'arrangements relatifs aux biens forêts restitués à notre cher et amé cousin, le duc d'Orléans, par nos ordonnances des 18 et 20 mai dernier, soit qu'ils fassent partie du domaine de la couronne, soit qu'ils soient affectés à des établissements publics, et qui lui appartiennent à quelque titre et sous quelque dénomination que ce soit, ensemble les comptes des anciens comptables et arrêtés y relatifs, même les comptes non encore arrêtés, et généralement tous les registres de délibérations et autres, inventaires, pièces, papiers, documents, titres et actes de famille qui peuvent concerner notre dit cousin et l'administration des biens que nous lui avons restitués, lui seront remis sans délai, tant par notre Cour des Comptes et les administrations des domaines et forêts que par les agents et conservateurs des archives et autres dépôts publics, existant tant à Paris que dans les différents départements du royaume qui peuvent en être dépositaires.

Le môme jour, 17 septembre, par un prodige de célérité qui certainement est sans autre exemple, la seule administration des archives faisait remise aux mandataires du duc d'Orléans d'une masse de pièces dont l'inventaire mentionne 1735 articles renfermés dans 190 cartons (1).

Par l'ordonnance du 7 octobre, Louis XVIII spécifie :

(1) Voir Appcnd. n° 5.

Kn resliluant à noire très cher et arné cousin le duc d'Orléans les biens..., nous avons entendu, et notre intention a été que lesdits biens sortiront de nos mains pour passer directement dans celles de notre dit cousin et dans celles de notre très obère et amée cousine, Louise-Bathilde-Adélaïde d'Orléans, sa sœur, pour ce qui peut les concerner et à leur proiit exclusif.

Pour se rendre compte de Tabus de pouvoir auquel se livrait Louis XVIII pour enrichir un homme qu'il savait l'ennemi de sa famille, il est nécessaire d'examiner rapidement quelle était l'origine de ces biens et quelles lois ou quels contrats en régissaient la possession, en 1814.

Ils pouvaient se diviser en trois classes :

1° Biens provenant des apanages du duc de Pen- Ihièvre, recueillis du chef de la duchesse d'Orléans ;

2° Biens composant l'apanage de la maison d'Orléans ;

3° Biens patrimoniaux.

Pour les premiers, les ordonnances de restitution violaient les dispositions précises des édits du 9 février 1566, de mars 1660 et de mai 1717, qui stipulaient expressément le retour à la couronne en cas de décès des mâles descendants de mâle en mâle de ceux au profit desquels l'érection a été faite.

Pour les premiers et pour les seconds, les ordonnances violaient la loi du 23 octobre 1790, qui n'a jamais été rapportée et qui se trouvait d'ailleurs confirmée par un des derniers articles de la Charte, loi aux termes de laquelle tous les apanages alors existants avaient été abolis et défense portée d'en créer à l'avenir, des rentes annuelles, dites apanagères, étant accordées en compensation aux anciens apanagistes.

Pour les biens patrimoniaux, les mêrnes ordonnances abolissaient un contrat régulier et lésaient directement les droits pécuniaires de l'État, car ces

biens, grevés de 74 millions de dettes, avaient été abandonnées par Philippe-Egalité à ses créanciers, aux termes d'un Concordat du 6 janvier 1793. Mis aux enchères, ils avaient été rachetés en grande partie par l'État, qui avait payé les dettes jusqu'à concurrence de 37 millions 740 mille francs.

Le bénéficiaire de ces arrangements abusifs eut l'incroyable audace d'agir, pour ce qui restait dû, à la façon des débiteurs de mauvaise foi aux abois ; il invoqua la prescription ou força les créanciers à accepter des libérations à 12 ou 15 pour cent du capital. « De manière, — dit très justement un historien, — que tout fut bien liquide et dégagé de toute opposition et que le duc d'Orléans se trouva plus riche, de beaucoup, qu'il ne l'eût été par la succession directe et immédiate de son père. »

Il fit plus encore. Lui, l'ancien jacobin, le chef actuel du parti libéral, si démonstrativement ligué contre tout retour à l'ancien régime, il entreprit une guerre de chicanes et de procès contre les acquéreurs des biens ayant appartenu à sa famille, qui avaient été nationalement vendus. Et ce fut lui qui, par l'acharnement de ses poursuites, donna le plus de créance aux bruits de projets tendant au rétablissement des droits féodaux, et à l'annulation des ventes nationales. En voyant les revendications exercées, avec tant d'ardeur par le premier prince du sang, on devait naturellement croire qu'il ne faisait que préparer les voies à l'application d'un système général secrètement médité et voulu par la Cour.

Il est vrai que ce résultat de semer l'inquiétude et la désaffection n'était pas de nature à le retenir ; bien au contraire. C'était une combinaison à double effet, comme celle de la famine factice, mise en œuvre autrefois par son père. En même temps que sa cupidité en bénéficiait, sa politique y trouvait son

compte. Il avait imaginé quelque chose qui peut pas ser pour un chef-d'œuvre de perfidie. Aux récriminations que soulevait sa campagne processive, ses agents et affidés répondaient, avec des précautions de Tartufe, que le duc d'Orléans n'était pas libre d'agir autrement, qu'il était contraint de faire le jeu pour la masse des émigrés.

Il entra même en lutte de revendication contre sa mère. La fortune qui lui avait été rendue était un don plus que gratuit de la grâce royale. Louis-Philippe qui doit naturellement en hériter, trouve dur de n'en pas jouir dès à présent : il présente des comptes ; il formule des prétentions de toutes sortes. La duchesse douairière ne peut s'en débarrasser qu'en faisant appel à l'auteur du don, au roi. Celuici chargea le comte de Bruges d'examiner l'affaire, et sur son rapport, rendit une ordonnance condamnant les prétentions de Louis-Philippe. Quand cette décision royale fut remise à la vieille duchesse par M. de Bruges lui-même, elle lui dit : « Je n'ai pas de meilleur moyen de prouver au roi la reconnaissance dont je suis pénétrée, que de lui faire bien connaître mon fils. Prévenez de ma part Sa Majesté, je vous prie, pour qu'elle s'en défie beaucoup. C'est un prolond scélérat. — Je le connais aussi bien qu'elle », répondit Louis XVIII, lorsque cet avis lui fut transmis.

Le témoignage de la mère ne renforce pas le témoignage de la jeune femme, — car, devant une critique sévèrement impartiale, l'aveu confidentiel et presque involontaire de sentiments et de projets partagés par une affection visiblement admirative, a plus de poids encore qu'une dénonciation formelle faite sous l'empire de l'irritation même la plus légitime, — mais il le confirme de façon à imposer le jugement à porter sur le caractère du personnage.

Quant à la réponse du roi, dont l'authenticité est garantie par la droiture incontestée du comte de Bruges, on ne peut dire non plus qu'elle apporte un complément, mais elle ajoute comme un lustre d'évidence à la preuve qu'en rapprochant du trône l'homme qui s'était juré d'y parvenir à tout prix, et en l'armant des moyens d'action les plus puissants, Louis XVIII agissait en pleine connaissance de cause et par conséquent sous la contrainte d'une pression formidable.

Le fait étant bien établi que le nouveau roi et tous les siens étaient entièrement édifiés sur les sentiments et les intentions de Louis-Philippe, et cet autre fait n'étant pas douteux que, dans le pays, l'opinion était universellement fixée dans le même sens, rien n'est plus curieux à observer que l'attitude prise de part et d'autre. Le duc et la duchesse d'Orléans se confondaient en démonstrations du loyalisme le plus enthousiaste. « Il fallait voir S. A. S. au banquet royal. Il portait la main sur son cœur (c'est un geste qu'il a toujours affectionné) à chaque toast au roi, à Madame, aux ducs d'Angoulême et de Berry ; luimême plusieurs fois dans le dîner, s'écriait : Vive le roi ! comme poussé par un sentiment puissant et qui ne pouvait attendre le moment d'étiquette. » Et la famille royale se contraignait à feindre la plus entière confiance en la sincérité de ces simagrées.

L'oubli complet du passé cependant n'aurait pas suffi à expliquer cette belle confiance ; il fallait de plus le parti pris de fermer les yeux sur le présent. Car, avec la superbe assurance que lui donnait la possession du terrible secret, il s'était mis, dès le premier jour, sur le pied de manœuvrer sans beaucoup de précautions pour cacher son jeli.

Ce Palais-Royal qui venait de lui être rendu, était immédiatement devenu le centre de ralliement de

tous les hommes notoirement hostiles à la Restauration. On les y attirait, on les y retenait, on les y choyait. Républicains et Bonapartistes y trouvaient le même accueil empressé, les mêmes attentions flatteuses et encourageantes. L'entreprise de renforcer la phalange orléaniste de tous les débris de la Convention et de TEmpire était menée avec tant de sans-gêne qu'il était impossible de ne pas l'apercevoir.

Bientôt d'ailleurs elle se trahit par une tentative qui en révéla l'étendue et la force.

Pendant que, de l'île d'Elbe, Napoléon préparait la machination de son retour, une autre conspiration se tramait dans l'armée. Les chefs ostensibles en étaient des généraux de l'ancienne armée impériale, les deux Lallemand, Lefebvre-Desnoëttes et Drouet d'Erlon ; et le nom de l'empereur était mis en avant pour entraîner les troupes ; mais ce n'est aujourd'hui un secret pour personne que le but réel était de porter au trône le duc d'Orléans. Le coup do main exécuté dans le Nord échoua par l'énergie du général d'Aboville, et les conjurés du Midi se virent réduits à l'impuissance par le débarquement soudain de Napoléon au golfe Jouan. Il ne resta aux conspirateurs qu'un parti à prendre, celui de se rallier à l'empereur, en protestant qu'ils avaient agi pour sa cause. L'empereur avait besoin de tout le monde : il feignit de croire à ces protestations ; mais il n'en fut nullement dupe. Voici comment, dans le Mémorial de Sainte-Hélène, il s'explique sur cette affaire : « Une conspiration existait, mais son retour (le retour de Napoléon) n'en était pas l'objet... » Quant aux Bourbons aînés, ils étaient si bien au courant et, d'autre part, étaient tellement assujettis envers Louis-Philippe, que ce fut la censure royale qui fît à celui-ci la grâce d'imposer dans l'é-

dition du Mémorial la suppression de la phrase remplacée par des points.

Ce qui confond l'imagination, c'est qu'au moment même où venait d'éclater cette preuve flagrante d'un attentat à main armée contre sa couronne, Louis XVIII donne à son cousin conspirateur un commandement pour marcher avec le duc d'Angoulème contre le revenant de l'île d'Elbe.

Peut-être dira-t-on que c'était là une mesure politique commandée par les circonstances, l'intérêt du duc d'Orléans étant certainement, contre Napoléon, conforme à celui de la Restauration, et sa conduite étant plus facile à surveiller au milieu de l'état-major royaliste que partout ailleurs.

Mais comment expliquer la mission qui lui fut donnée ensuite d'aller s'assurer de la disposition des troupes dans le Nord, c'est-à-dire précisément dans les milieux militaires qui venaient de s'agiter en sa faveur ?

De quelle façon il s'en acquitta, c'est un des généraux compromis dans cette tentative, qui va nous le dire (1) : « Le duc d'Orléans, qui était encore à Lille, fit publier une proclamation qui dégageait l'armée du serment qu'elle avait prêté au roi. » Et, en se démettant entre les mains du duc de Trévise du commandement supérieur des départements du Nord, il lui écrivait : « Je me fie à ce que votre patriotisme si pur pourra vous suggérer de mieux pour les intérêts et r honneur de la France (2). »

Que dire aussi de ce qui se passa pendant les Cent-Jours ?

Louis XVIII est réfugié à Gand. C'est là que se

(1) Le maréchal Drouet comte d'Erlon, p. 93.

(2) Sarrans, Lo7iis-Philipve et la Contre-Révolution, t. I, p. 115.

sont ralliés tous ceux qui sont ou veulent paraître fidèles à sa cause ; c'est là qu'il a établi sa cour d'exil, le centre de son gouvernement et de ses opérations.

Le duc d'Orléans, lui, s'est rendu à Londres.

Son absence du lieu où est le siège de la cour exilée est, à elle seule, plus qu'une inconvenance, presque une manifestation de dissidence et de rivalité. C'est bien ainsi qu'elle est jugée. Ordre lui est envoyé de venir prendre sa place auprès du roi. Il l'élude sous des prétextes dérisoires.

C'est qu'il a besoin, — et l'on ne s'y trompe pas, — de toutes ses aises pour développer ses intrigues, qui sont si fortement combinées qu'il se croit, cette fois, sûr du succès.

Il compte des auxiliaires jusque dans le cabinet du roi et dans celui de l'empereur. Talleyrand, ministre de Louis XVIII, Fouché, ministre de Napoléon, travaillent de concert à faire avec les puissances « un traité qui concilierait tous les intérêts, grâce à ce nom de Bourbon qui pourrait servir au dehors sans qu'on le prononçât au dedans » (1). Fouché en était venu à écrire en propres termes : « Le duc d'Orléans est bien disposé ; il acceptera la couronne aux conditions qui lui seront imposées ; il a de l'ambition et des antécédents parfaits (2). »

Louis XVIII fut informé de tout. Chateaubriand, qui était im des conseillers les plus écoutés du cabinet de Gand, donne des renseignements précis sur toutes ces intrigues. « En même temps, — dit-il, — que Fouché envoyait à Gand M. Gaillard négocier avec le frère de Louis XVI, ses agents à Bâle pourparlaient avec ceux du prince de Metternich au su-

(1) Lettre de Fouché à Wellington.

(2) Lettre de Fouché à Fauche-Borel.

jet de Napoléon II et M. de Saint-Léon, dépêché par ce même Fouçhé, arrivait à Vienne pour traiter de la couronne possible de M. le duc d'Orléans...

« M. de Saint-Léon à Vienne apportait trois billets, dont Tun était adressé à M. de Talleyrand : le duc d'Otrante proposait à l'ambassadeur de Louis XVIII de pousser au trône, s'il y voyait jour, le fils d'Égalité...

« M. de Montrond vint de sucroît après M. de Saint-Léon... (1). »

Louis-Philippe lui-même n'hésite pas à donner de sa personne : il adresse au congrès de Vienne « deux mémoires explicatifs des causes qui avaient amené le renversement de la maison de Bourbon en 1789 et en 1815 », tendant, bien entendu, à suggérer que lui seul était apte à éviter les écueils signalés.

Louis XVIII, — c'est un historien libéral qui le constate, — « manifesta la plus vive indignation et expédia à madame la duchesse d'Angoulême, qui venait d'arriver à Londres, l'ordre de surveiller les entreprises du duc d'Orléans et de combattre son influence sur l'esprit du Régent qu'on savait lui porter quelque intérêt » (2).

Les choses cependant en étaient venues à ce point, que ce maître fourbe avait jeté le masque, comme un vaillant jette le fourreau de son épée. Après avoir refusé de se rendre aux ordres du roi, il s'était dispensé de rendre ses devoirs à la nièce du roi, présente à Londres.

Ses chances en effet pouvaient paraître certaines. L'empereur de Russie s'était laissé circonvenir. « En plein congrès, à la stupéfaction de chacun, le tzar

(1^ Mémoires d'outre-tombe. — Edition 1860, t. III, p. 473.

(2) Sarrans, Louis-Philippe et la Contre-Révolution, t. I, p. 116.

demanda, si ce ne serait pas matière à délibération d'examiner en quoi M. le duc d'Orléans pourrait convenir comme roi à la France et à l'Europe. C'est peut-être une des choses les plus surprenantes de ces lemps extraordinaires et peut-être est-il plus extraordinaire encore qu'on en ait si peu parlé. Lord Clancarthy fît échouer la proposition russe : Sa Seigneurie déclara n'avoir point de pouvoirs pour traiter une question aussi grave : « Quant à moi, dit-il, opinant comme simple particulier, je pense que mettre M. le duc d'Orléans sur le trône de France serait remplacer une usurpation militaire par une usurpation de famille, plus dangereuse aux monarques que toutes les autres usurpations... » Sur les obstacles que rencontra le tzar, M. de Talleyrand fit volteface ; prévoyant que le coup retentirait, il rendit comple à Louis XVIII {dans une dépêche que fai vue et qui portait le N° 25, ou 27) de l'étrange séance du congrès ; il se croyait obligé d'informer Sa Majesté d'une demande aussi exorbitante, disait-il, « parce que cette nouvelle ne tarderait pas à venir aux oreilles du roi (1). »

(I) Mémoires d'outre- tombe, t. III, p. 473. — Les intripies orl^'îanistes s'exerçaient de tous les côt(^.s. « On peut affirmer, — dit Sarrans, — que la condiiUe de M. le duc d'Orléans fut pendant quelque temps le stifet de beaucoup d'inquiétudes et de négociations de la part de la brandie aînée. De vives rfmontrances furent adressées au prince par quelques cabinets et particulièrement par lord Wellington, qui somma S. A. S. d'expliquer catégoriquement ses intentions. Aussi, lorsque M. de Valence, membre de la députation envoyée piir le gouvernement provisoire au quartier général h l'armée anglo-prussienne, parla de placer la couronne sur la f<'«te de M. le duc d'Orléans comme étant celui des princes de la famille des Bourbons qui offrirait le plus de gages de sûreté pour la France, le général anglais se hâta de réj»ondre que M. le duc d'Orléans ne ferait q^i'un usurpateur de bonne maison. » — S'il faut en croire certains récits, le mot du général anglîiis aurait été un peu différent et aurait

Bien d'autres choses encore devaient venir aux oreilles du roi.

Le 22 juin, quatre jours après Waterloo, le maréchal Soult, major général de la Grande Armée, écrivait à l'empereur : « Le nom d'Orléans est dans la bouche de la plupart des généraux et des chefs. Cela m'a paru d'une trop grande importance pour différer d'en instruire Votre Majesté, et j'ai prié le général Dejean de venir directement lui en rendre compte, ainsi que des renseignements qu'il a luimême recueillis. »

Il est impossible que le même avertissement n'ait pas été donné à Louis XVIIL Dans tous les cas, il ne put ignorer cette déclaration, faite le 25 juin, par le comte Boulay (de la Meurthe) à la Chambre des députés : « Je vois que nous sommes entourés de factieux, d'intrigants, qui voudraient faire déclarer le trône vacant, afin de réussir à y placer les Bourbons... Rien ne pourra me détourner de dire la vérité : je veux mettre le doigt sur la plaie. Il existe une faction d'Orléans. Oui, d'après des renseignements certains, je sais que cette faction est purement royaliste, que son but secret est d'entretenir des intelligences môme parmi les patriotes... »

La bataille de Waterloo, en précipitant le dénouement, avait cependant r.enversé les projets du duc d'Orléans.

Pris coup sur coup en état de récidive, tout autre qu'un homme armé d'une sauvegarde inviolable n'avait qu'à disparaître et à se mettre en sûreté. Le duc d'Orléans, fort du secret qu'il peut brandir, a

fait allusion à un anfro point do vue do l'hérédité saliqiio. Il (vst, hors de doiito, d'aillours, que le congrès de Vienne examina la question de la survivance de Louis XVII. C'est un point d'histoire qui sera traité à part.

Taudace de se présenter aux Tuileries. Louis XVIII, « qui devait être bien détrompé par des menées récentes et sur lesquelles il n'était plus possible de se {aire illusion, céda cependant à de nouvelles demandes et fit de nouvelles concessions (1) ».

En présence de ces faits, il n'est pas permis de conclure, comme l'historien royaliste qui les signale : « Ce vieillard n'avait de force que contre ses amis » ; et il ne suffît pas de dire, comme M. Drumont : « Les Bourbons, comme tous les êtres destinés à périr, étaient de cœur avec leurs ennemis. » Ceci est la constatation d'un phénomène d'une étrangeté troublante, ce n'en est pas l'explication. C'est l'explication qu'il faut chercher. Elle est bien simple : le duc d'Orléans possédait un talisman qui lui conférait tout pouvoir sur les détenteurs de la couronne. Il en avait expérimenté la puissance à Vérone en 1796, à Mittau en 1799, à Paris en 1814 ; il savait que les circonstances actuelles lui prêtaient plus de force que jamais.

Ce qu'il y a de remarquable et ce qui achève de donner à toutes ces concessions leur pleine signification, c'est que pour son frère et pour ses neveux, Louis XVIII se tint strictement dans la légalité. Le comte d'Artois ne rentra pas dans ses apanages et dut se contenter, ainsi que ses fils, de rentes apanagères. Louis XVIII avait d'ailleurs tellement conscience de l'énormité de l'abus de pouvoir auquel il s'était laissé forcer, que l'ordonnance royale rendue au profit du duc d'Orléans, ne fut insérée ni au Moniteur, ni au Bulletin des Lois ; on ne la trouve que dans le recueil de Duvergier.

Quant au duc d'Orléans, sa cupidité insatiable

(1) Michaud. — Biogr. de Louis-Philippe d'Orléans, p. 146

était fondée sur des droits si sérieux et appuyée d'arguments si irrésistibles, que ses écarts les plus coupables lui devenaient un titre à de plus amples avantages. Louis XVIII ne put se refuser à un nouveau sacrifice pour cet impitoyable créancier et paya toutes les dettes contractées par le duc d'Orléans pendant Témigration.

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