‹ La fortune des d'Orléans: origine et accroissementChapitre 7 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Un délai avait été jugé nécessaire • avant que la réconciliation fût rendue publique, afin d'éviter les commentaires fâcheux qui se seraient infailliblement produits si Ton n'eût dissimulé les circonstances dans lesquelles elle avait eu lieu. Cela faisait sans aucun doute le fond des « observations particulières », jointes à l'avis donné au duc d'Harcourt le 27 juin.

Ce ne fut donc qu'en janvier 1800 que Louis-Philippe débarqua officiellement d'Amérique avec ses frères.

Depuis l'entrevue de Mitlau, il était bien parvenu à la connaissance de Louis XVIII certains renseignements, qui auraient pu déterminer et justifier amplement un retrait de ses promesses miséricordieuses, si ces promesses n'eussent pas été forcées.

Le repentant reçu en grâce, n'avait pas laissé passer ce court délai sans se faire prendre en délit de nouvelles intrigues.

Voici ce que raconte un historien généralement bien informé (1) :

« En septembre 1799, un rapport arrivé de Paris à Mittau, racontait sérieusement que, dans un conseil tenu au Directoire et composé de généraux et

(1) Gazeau de Vautibault, Les d'Orléans au tribunal de VHistoire, t. VII, p. 166-.

de députés, on avait reconnu l'impossibilité de maintenir la République, qu'on y avait discuté tour à tour les candidatures de Louis-Philippe, du duc d'York, du duc de Brunswick et d'un Bourbon d'Anjou, infant d'Espagne. La Prusse, disait le rapport, tenait pour le duc d'Orléans, qui, en montant sur le trône épouserait ime princesse prussienne. »

Il est probable qu'un voyage que fît Dumouriez en Allemagne et en Russie, ne fut pas étranger à ces intripfues. Il passa par Mittau, fut reçu par Louis XVIII, à qui, sans doute, il sut rappeler que le pacte ne pouvait pas être rompu (1).

A la façon dont les d'Orléans sont reçus à Londres, il est évident que tout avait été réglé et concerté à l'avance, et que des instructions spéciales, envoyées de Mittau, avaient prescrit au comte d'Artois la conduite à tenir à l'égard de ces enfants prodigues. Une lettre du duc de Bourbon au prince de Condé. son père, montre que, si ce retour fut véritablement une surprise pour la plupart des émigrés, il y avait certainement entente préalable avec quelques initiés quant à l'accueil qui leur serait fait.

En voici un extrait :

A Londres, ce 18 février 1800.

Vous serez aussi surpris que nous l'avons été tous de Tarrivée subite et inattendue de M. le duc d'Orléans et de ses frères en Angleterre. La première nouvelle qui nous a été donnée nous est parvenue par la lettre du duc de Kent au duc de Portland, en date du 18 novembre. Ces princes, à leur entrée dans la rade de Plymouth, ont écrit au duc de Portland la lettre en date du 28 janvier. M. de Montjoye qui les accompagne a en même temps écrit h M. de Grave, exministre constitutionnel chargé des affaires pécuniaires de ces pnnces h Londres, de venir le joindre h Falmouth. Il a obtenu permission du gouvernement et s'y est rendu. Vous verrez ci-joint la réponse du duc de Portland au duc d'Or-

Ci) Voir Mémoires tirés du Journal de M. le vicomte d'H..., publiés par A. de Beauchamp, Mémoires secrets, p. 169-171.

léans. Personne n'a entendu parler d'eux jusqu'au 13 février, quo le duc d'Orléans et M. de Montjoye sont arrivés à Londres dans un logement qui leur avait été retenu par M. de Grave dans Sak ville Street, n* 6, quartier Piccadilly. La lettre ci-jointe de M. le duc d'Orléans est arrivée aussitôt à Monsieur, qui est venu sur-le-champ m'en faire part, et me prév^enir qu'il lo recevrait à quatre heures ; que ne doutant pas qu'il ne fît abjuration de ses mauvais principes et mauvaises actions, qu'il fallait se persuader n'avoir été que la suite de perfides conseils et perfides exemples, il croyait utile à la cause générale, et sentait dans son cœur le désir de peirdonner, étant bien sûr d'y être autorisé par le Roi ; que sans doute en sortant de chez lui, M. le duc d'Orléans viendrait chez moi ; que s'il était content de la manière dont M. le duc d'Orléans lui pailerait, il me le fernit dire par le duc de Maillé, et me demanderait aussi de le bien recevoir. Je lui ai répondu que sans doute les torts de M. le duc d'Orléans étaient d'une nature difficile à pardonner, et que plus j'étais 5on parent proche, plus je devais être sévère à cet égard ; que cependant je suivrais les ordres qu'il me donnerait au nom du Roi et avec le vif désir que le repentir de M. le duc d'Orléans fût sincère comme je n'en doutais point... (1).

Il est bien entendu que le comte d'Artois fut « content » des déclarations de M. le duc d'Orléans, qui promit d'écrire au roi une lettre de soumission que ses frères signeraient avec lui, et qui reçut en échange l'assurance que quand cette lettre aurait été examinée et approuvée, « alors les bons Français, devant être sensibles à celte réunion, iraient leur en témoigner leur satisfaction ».

La lettre fut écrite ; en voici le texte :

Londres, 16 février 1800.

Sire,

Nous venons nous acquitter envers Votre Majesté d'un devoir dont le sentiment était depuis longtemps dans nos cœurs. Nous venons lui offrir le tribut d'hommage de notre inviolable fidélité. Nous n'essayerons point de peindre à Votre Majesté le bonheur dont nous jouissons de pouvoir enfin lui manifester notre respectueux et entier dévouement

(1) Cette lettre a été publiée par Crétineau-Joly dans son Histoire des trois derniers princes de la maison de Condô^ t. I, p. 240.

à son auguste personne non plus que la profonde doulour que nous ressentons que des circonstances à jamais déplorables nous aient retenus aussi longtemps séparés de Votre Majesté ; et nous osons la supplier de croire que jamais à l'avenir, elle n'aura lieu de s'en ressouvenir. Les assurances pleines de bonté quelle a daigné nous faire donner à plusieurs reprises nous ont pénétrés de la plus vive reconnaissance, et auraient redoublé notre impatience, s'il eût été possible de l'augmenter. La grande distance où nous nous trouvions et l'inutilité des tentatives que nous avons faites pour revenir en Europe (1), sont les seules causes qui oient pu en retarder l'expression. Sachant, Sire, que la volonté de Votre Majesté est que nous lui offrions en commun le serment solennel de notre fidélité, nous nous empressons de nous réunir pour la supplier d'en accepter l'hommage. Que Votre Majesté daigne croire que nous ferons consister notre bonheur h la voir convaincue de ces sentiments et notre gloire à pouvoir lui consacrer notre vie, et verser jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour son service.

Nous vous supplions. Sire, de nous permettre d'ajouter combien nous nvons été pénétrés de ruccucil que Monsieur a daigné nous faire. Nous en conserverons toujours un souvenir profond, et nous regardons comme un grand bonheur que l'expression de nos respectueux sentiments parvienne à Votre Nlajesté par son extrême bonté.

Nous sommes, Sire, de Votre Majesté,

Les très humbles, très obéissants ot très fidèles serviteurs et sujets.

Louis-Philippe de Bourbon, duc d'Orléans^ yVNToiNE-Piiii.ippE DR BouRRON, duc de Montpcusier, Louis-CuARiRS DE BouRBON, coTUte de Beaujolais.

Telle fut cette déclaration. Le comte d'Artois, — dit le duc de Bourbon, — Taurait désirée « plus forte de choses », mais sans doute, il avait ordre de s'en contenter. Il « autorisa », c'est-à-dire qu'il engagea les membres du conseil spécial réuni pour cette nf-

(1) 11 y a dans cotte phrase une allusion aux deux « réconciliations » préoédentos, allusion calculée probablement, entourée cependant, avec plus de duplicil»'' que d'hnbilcté. de déclarations pour affirmer « la grande distance et l'inutilité des tentatives faites pour revenir en Europe ». Aujourd'hui que le fait (te l'ont revue deMittau on juin 1700. S(» trouve indiscutablement établi, ces précautions ne font qu'accuser le /caractère inavouable d'arrangements qui exigeaient un si profond mystère.

faire, « à aller faire visite à M. le duc d'Orléans et à ses frères, et à dire hautement qu'on pouvait les regarder comme princes français, n'ayant d'autre désir que de prouver leur fidélité au roi et leur repentir de leur conduite passée ». Les royalistes furent avertis que le roi et sa famille leur sauraient gré de faire bonne mine aux princes d'Orléans. Les courtisans parfaits se firent un devoir d'obtempérer à cette invitation. Mais un grand nombre, on peut même dire le plus grand nombre des émigrés refusa d»» croire à la sincérité de la conversion et tint systématiquement rigueur aux fils d'Egalité (1). Dans son journal L'Ambigu, Peltier se fit l'écho du sentiment général : « Risum tineatis. Voilà le républicain Dumouriez qui reconnaît le roi légitime et qui pleure sur la tombe de Louis XVI, avec le fils de son meurtrier. »

Cette défiance des royalistes fidèles n'était pas inspirée par une rancune aveugle et irraisonnée ; elle était fondée sur la connaissance, plus ou moins complète, mais en somme exacte, des intrigues récentes et sur la notion très claire d'une persévérance active à les continuer. Il n'était pas possible d'en douter quand on observait la conduite ambiguë de ce jeune repenti, qui, tout en se faisant le courtisan le plus empressé et le plus obséquieux de « Monsieur » et en cherchant à se distinguer par l'affectation du zèle nionarchique le plus exagéré, rassemblait et gardait autour de lui, dans son cot-

(1) Mgr Orirnaldi, évêque de Noyon, cédant aux injonctions du comte d'Artois, se rendit chez Louis-Philippe, et, en entrant, lui tint ces seules paroles : « C'est par ordre de M. le comte d'Artois que je nie présente chez Votre Altesse ; j'ai bien l'honneur de la saluer. » Et, tournant sur les talons, l'évêque sortit de l'appartement, où il laissa Louis-Philippe furieux de son impertinence. Gazeau de Vantibault, t. VI, p. 205.

tage de Twickenham, les membres les plus ardents et les plus incorrigibles de son vieil état-major orléaniste, Dumouriez en tête (1).

A partir de ce moment, il ne perd pas une occasion de proclamer, aussi haut qu'il peut, sa loyauté et sa fidélité ; mais il n'en perd pas une non plus de pousser ses intrigues partout où il croit entrevoir une chance favorable à sa dévorante ambition.

Quand, au commencement de 1803, le trône impérial étant déjà préparé, Bonaparte voulut Tasseoii sur une quasi-légitimité et tenta cette négociation mal jugée par les historiens, qui n'en ont pas aperçu la raison secrète (2), pour obtenir du prétendant Louis XVIII et des princes venant après lui dans Tordre d'hérédité une renonciation en sa faveur, le duc d'Orléans était trop heureux de se montrer ad mis à son rang de prince du sang pour ne pas s'empresser de signer l'adhésion envoyée au roi par la famille royale tout entière :

(1) Le duc de Bourbon, qui avait cru devoir se conformer A l'ordre du comte d'Artois, communique à son père les réflexions suivaiites : « Je pensais qu'il fallait bien surveiller les personnes qui les approcheraient, ayant nécessairement de mauvaises connaissances et qu'ils auraient sûrement le bon esprit d'écarter pour ne s'entourer que de gens d'honneur. Je pensais cela en particulier pour M. de Grave, qui est \\n scélérat de première classe, et M. de Montjoye, qui peut être devenu hornête homme, mais est celui qui a le plus conti'ibué h la corruption du régiment d'Alsace. »

(2) Cette démarche a été taxée d'outrecuidance, presque l'extravagance. « On s'étonna, — dit M. de Barante, —de cette méprise du premier consul, et l'on en put conclure que, malgré sa pénétrante sagacité, il y avait certaines qualités" qui lui étaient toujours imprévues. » Mais si l'on considère aue la proposition fut portée au prétendant par un haut fonctionnaire prussien, et qu'elle avait donné lieu à un échange de vues entre M. de Talleyrand et l'ambassadeur de Russie, Markow, il faut à toute force reconnaître qu'elle devait nécessairement être appuyée de considérations puissantes, qui sans aucun doute se rapportaient au secret du Temple.

Nous, princes soussignés, frère, neveux et cousins de S. M. Louis XVIII, roi de France et de Navarre.

Pénétrés des mêmes sentiments dont notre souverain seigneur et roi se montre si glorieusement animé dans sa noble réponse à la proposition qui lui a été faite de renoncer au trône de Frar.ce et d'exiger de tous les princes de sa maison une renonciation à leurs droits imprescriptibles de succession à ce même trône, déclarons :

Que notre attachement à nos devoirs et à notre honneur ne pouvant jamais nous permettre de transiger sur nos droits, nous adhérons de cœur et d'âme à la réponse de notre roi ;

Qu'à son illustre exemple, nous ne nous prêterons jamais à la moindre démarche qui pût avilir la maison de Bourbon, ni lui faire manquer à ce qu'elle se doit à elle-même, à ses ancêtres et ù ses descendants ;

Et que si Tirjuste emploi d'une force majeure parvenait (ce qu'à Dieu ne plaise), à placer de fait et jamais de droit sur le trône de France tout autre que le roi légitime, nous déclarons que nous suivrions avec autant de confiance que de fidélité la voix de l'honneur qui nous prescrit d'en appeler jusqu'à notre dernier soupir à Dieu, aux Français et à notre épée.

Wanstead Ilouse, le 23 avril 1803 (1).

De même, après l'assassinat du duc d'Enghien, il sent le besoin de faire entendre sa voix dans le concert de clanieurs que soulève cet abominable attentat. Mais cette fois, comme c'est lui-même qui écrit, et que « le style c'est l'homme même », il s'exprime avec une platitude remarquable et dans des termes qui révèlent bien moins la douleur ou l'indignation que la basse préoccupation de gagner les sympathies britanniques par une profession de foi piteusement et niaisement antipatriotique.

Il écrit à l'évêque de Landstaff une leïïre qu'il prit soin de faire publier :

J'étais certain, mon cher Milord, que votre âme élevée

(1) Cette déclaration est donnée ici telle que la publie Crétineau-Joly, dans son Histoire des trois derniers princes de la maison de Condé, t. II, p. 400. — M. Boulay de la Meurthe, dans sa Correspondance du duc d'Enghien, en donne un texte un peu différent, d'après les papiers de l'abbé de Montesquiou. — V. Append. n" 3.

éprouverait une juste indignation à l'occasion du meurtre atroce de mon infortuné cousin. Sa mère était ma tante ; lui-même, après mes frères, était mon plus proche parent. Nous fûmes camarades pendant nos premières années, et vous devez penser, d'après cela, que cet événement a dû être pour moi un coup bien rude. Son sort est un avertissement pour nous tous. 11 nous indique que l'usurpateur corse ne sera jamais tranquille tant qu'il n'aura pas effacé notre famille entière de la liste des vivants. Cela me fait ressentir plus vivement le bienfait de la généreuse protection qui nous est accordée par votre nation magnanime. J'ai quitté ma patrie de si bonne heure que j'ai à peine les habitudes d'un Français, et je puis dire avec vérité que je suis attaché à l'Angleterre, non seulement par la reconnaissance, mais aussi par goût et par inclination. C'est bien dans la sincérité de mon cœur que je dis : Puissé-je ne jamais quitter cette terre hospitalière ! Mais ce n'est pas seulement en raison de mes sentiments personnels que je lui porte un vif intérêt, c'est aussi en ma qualité d'homme. La sûreté de l'Europe, celle du monde même, le bonheur et l'indépendance future du genre humain, dépendent de la conservation et de l'indépendance de l'Angleterre ; et c'est la noble cause de la haine de Bonaparte pour nous et de celle de tous les siens. Puisse la Providence déjouer ses iniques projets et maintenir à jamais ce pays dans sa situation heureuse et prospère. C'est le vœu de mon cœur, c'est ma prière la plus fervente.

Twickenham, 28 juillet 1804.

Cependant, il n'avait pas perdu de vue le projet d'arriver par le mo}en des armées catholiques de l'Ouest. Dans cette même année 1804, son principal agent, Dumouricz, se faisait prendre en flagrant dé lit de tentatives nouvelles auprès d'un des compa gnons de Cadoudal réfugié à Londres. « Voici comment un historien, qui lient le récit de cet épisode du brave général Brèche lui-même (encore vivant à l'époque où ces lignes étaient écrites), raconte la conversation qui eut lieu h ce sujet entre le chef vendéen et Dumouriez :

— « Vous étiez donc à Paris avec Cleorges, dit Dumouriez.

— « Il est vrai.

— (( C'est une grande perle que le parti royaliste a faite en sa personne.

— « Une perle irréparable.

— « Il reste pourtant bien des éléments en France.

— « Sans doute, mais qui saura s'en servir ?

— « Oh ! les hommes capables ne manquent pas. » « Brèche se tint sur ses gardes, résolu cependant à

le pousser assez loin pour pénétrer Dumouriez.

— « J'en connais un, dit l'officier royaliste.

— <( Quel est-il ?

— (( Vous, général.

— « Oh ! non. J'ai commandé les armées républi- « caines. Sans avoir été jamais jacobin, j'en ai porté « les insignes ; jamais les royalistes ne me le parce donneront. Mais il est une autre personne qui « conviendrait mieux que moi.

— (( Qui donc ?

— « l>e duc d'Orléans.

« Le général Brèche ne manqua point de demander à Dumouriez si la chose conviendrait au duc d'Orléans* Dumouriez répliqua : « Quant à ce qui « regarde le prince^ /e puis vous répondre positive- « ment. » Puis, comme le Vendéen demandait si un pareil projet recevrait l'approbation de la branche aînée, Dumouriez fît claquer ses doigts en l'air avec un sifflement ironique, en ajoutant : « Ah ! ma foi» « ils approuveront ou n'approuveront pas, nous n'en « marcherons pas moins, »

M. Muret, qui rapporte ce récit, a soin de noter que si le chef vendéen chercha à pénétrer la pensée de Dumouriez, ce fut parce que « le comte d'Artois l'avait prié de le faire ». Ainsi le comte d'Artois fut bien et dûment averti.

Pendant les années qui suivent, la conduite de l'amnistié est de nature à montrer aux moins clairvoyants que, s'il sollicite sa rentrée dans la famille royale, ce n'est pas pour s'y tenir à son rang de prince du sang, mais pour avoir les moyens de se

LA FQRTUNE DES D*ORLÉÂNS. 59

mettre en avant et d'étendre ses prétentions. « Il a hâte et besoin de se mêler aux événements, de consulter, de conseiller, de diriger les uns, de stimulei les autres et de faire passer dans l'âme de tous, la certitude de sa valeur personnelle (1). » 11 pense se grandir en essayant de se poser devant l'Europe comme l'adversaire de Buonaparte, qu'il appelle l'empereur jaune ; et pour le combattre, il offre à tout venant ses conseils et son épée.

Mais cette ardeur et cette agitation, qu'il déguise sous les apparences d'un zèle désintéressé pour la cause des peuples et des rois, ne paraissent à personne de bon aloi.

Le dernier des Wasa, Gustave IV, celui des souverains qui met le plus de persévérance et peut-être le plus de loyauté dans la lufle contre la Révolution et l'Empereur qui en est sorti, ne se laisse pas prendre aux beaux semblants étalés par Louis-Philippe et refuse de l'admettre comme volontaire dans l'armée suédoise.

C'est alors du côté de la cour de Naples, réfugiée à Palerme, que cet infatigable intrigant cherche à se pousser. Il y a été d'abord très froidement accueilli, mais rien ne le décourage. Grâce à sa faconde creuse et à l'abondance intarissable de ses projets, il finit par s'insinuer dans la confiance de la reine Caroline et s'en fait un appui pour tenter d'imposer ses services à l'Angleterre.

Ma position bizarre, — écrit-il, — présente, il me senibl(\ quelques avantages que je puis m'exagérer, mais dont il me semble qu'on pourrait tirer parti, qui est tout ce que j(3 demande. Je suis prince français, et cependant je suis Anglais, d'abord par besoin, piwcc que nul ne sait ])liis que moi que l'Angleterre est la seule puissance qui veuille et qui

(1) Crétineau-Joly. Histoire de Louis Philippe d'Orléans et de VOrléanisme, t. I, p. 240.

puisse me protéger. Je le suis par principes, par opinion et par toutes mes habitudes ; et cependant je ne suis pas un Anglais aux >eux des étrangers...

Un peu plus loin, dans la même lettre, il voudrait être Napolitain :

... Il y a une armée anglaise à laquelle cependant il pourrait ne pas être inutile que je tusse Napolitain... Vous me feriez plaisir, vous me rendriez un bien grand service de faire sentir cela à M. Canning, et en tout de le mettre au fait de la position où je me trouve, et de lui faire sentir que je peux probablement leur être bon à quelque chose et que c'est le plus sincère comme le plus ardent de mes désirs...

Pour le moment, la façon dont il entend remplir ce désir d'être bon à quelque chose consiste dans une combinaison dont il est peut-être regrettable pour la France que l'adoption n'ait pas eu lieu. En satisfaisant l'ambition impatiente de ce prétendant ambulant, on l'eût mis probablement dans l'impossibilité de venir plus tard troubler la paix de sa patrie.

En refaisant à son gré la carte de l'Europe, il s'était avisé d'une place à prendre. Voici comment il s'en explique :

... Mais ce qui est bizarre, il reste un petit État à donner, cest-à-dire h prendre, et personne n'en veut : cela est curieux. La Reine n'a dit : « La place est vide, mettez-vous-y » ; et je lui ai dit : « Je m'y mettrais bien, mais il faut que l'on veuille bien m'y laisser mettre... » Ce petit Etat, ce sont les .Sept-Isles... Il importe à VAngleterre d'arracher ces Isles aux Français : elle y trouvera plus de 6.000 hommes de garnison, dont 2.000 Italiens et 1.500 Albanais et Epirotes, qui feront sur-le-champ de très bons soldats pour sa cause contre les Français. Elle en aura alors la disposition, et l'Autriche accédera à tout, pourvu que les Français en soient exclus. Si elle me croit un personnage convenable pour ces Isles. je suis tout prêt et j'en serai enchanté. Je vous réponds que j'y aurai bientôt un petit noyau de troupes avec lesquelles je ferai du tapage. Si l'Angleterre ne veut penser à moi, j'en suis tout consolé, et je chercherai fortune ailleurs ; mais je crois vraiment que cela pourrait aller...

Cela n'alla pas ; et encore une fois, c'est peut-être grand dommage.

C'est en Espagne alors qu'il veut chercher {orlune.

Il écrit de Palerme, le 19 juillet 1808, à Louis XVIII :

Sire, il m'est enfin permis de me livrer à l'espérance que j'aurai bientôt roccasion de signaler mon zèle pour le service de Votre Majcsl6 et mon dévouement à sa personne. Les derniers événements qui ont eu lieu en Espagne, la captivité des deux Rois et des Infants et le soulèvement général de toute la nation contre la tyrannie et les usurpations de Buonaparte viennent de décider le Roi des Deux-Siciles k envoyer en Espagne son second lils, le prince Léopold, pour y exercer l'autorité royale on l'absence des princes ses aînés. Me trouvant en ce moment à, la cour de Leurs Majestés Siciliennes, je me suis empressé de profiter de cette o(îcasion inattendue pour sortir de la pénible inaction à laquelle nous sommes réduits depuis si longtemps. J'ai sollicité, Sire, la permission d'accompagner en Espagne ce jeune prince, que ses qualités personnelles et la noble ardeur dont il est animé rendent digne de la grande entrei)rise dont il va être chargé. J'ai demandé à être admis h l'honneur de servir dans les armées espagnoles contre Buonaparte et ses satellites et Leurs Majestés ont daigné me l'accorder. Je sens que j'aurais dû préalablement en solliciter l'agrément de Votre Majesté, mais j'ai pensé qu'il ne pouvait pas être douteux. Je me suis flatté que mon zèle serait mon excuse et que vous sentiriez, Sire, que je n'aurais pas pu l'attendre sans laisser échapper une de ces occasions uniques qu'en général on ciierche inutilement à faire renaître quand on a eu le malheur de les manquer. Nous ne pouvons pas pénétrer les décrets de la Providence et connaître le sort qui nous attend en Espagne, mais je ne vois qu'une alternative : ou l'Espagne succombera, ou son triomphe entraînera' la chute de Buonaparte. Je ne serai qu'un militaire espagnol tant que les circonstances ne seront pas do nature h déployer avec avantage l'étendard de Votre Majesté, mais nous ne mancpierons pas l'occasion, et si, avant que j'aie pu rect^voir ses ordres et ses instructionsf nous pouvions déterminer l'armée de Murât ou celle de Junôt h tourner leurs armes contre l'usurpateur, si nous pouvions franchir les Pyrénées et pénétrer en France. ce ne sera jamais qu'au nom fie Votre Majesté ])rorlanié à la face de runiv()fs, et de manière à ce que, quel que soit noire sort, on puisse toujours graver sur nos tombes : « Ils ont péri pour leur Roi et jKJur délivrer l'Europe de toutes les usurpations dont elle est souillée. »

Que Votre Majesté daigne agréer avec sa bonté ordinaire l'hommage de mon profond respect et de mon entier dévoue-

ment. Je suis, Sire, de Votre Majesté, le très humble, très obéissant et très fidèle serviteur et sujet.

Louis-Philippe d'Orléans.

Louis XVIII ne fit pas d'objection à ces propositions. Mais TAngleterre n'en augura rien de bon et y mit son veto. On ne saurait admettre que l'astucieux prétendant ait été moins perspicace et moins défiant que le cabinet de Saint-James ; mais il était lié de façon à donner à Louis-Philippe toute assurance que l'agrément de Sa Majesté « ne saurait être douteux ». Peut-être seulement quelque avis discret de Sa Maieslé contribua-t-il à provoquer l'opposition de l'Angleterre.

Louis-Philippe fut obligé de se faire transporter à Londres par le vaisseau même qui l'avait amené de Palerme, et là de prendre vis-à-vis des ministres britanniques l'engagement de renoncer à tous projets sur les lies Ioniennes et l'Espagne.

Il ne se hasarde pas à braver la défiance de Canning, mais vis-à-vis du prince qui l'a reçu en grâce il se sent tout permis.

Et c'est ici surtout qu'apparaît avec une évidence irrésistible, l'existence nécessaire de moyens de coercition, qui seuls peuvent expliquer, d'un côté une audace poussée jusqu'au défi, et de l'autre une sujétion condamnée à descendre jusqu'aux apparences de l'imbécillité.

En 1796, Dumouriez a voulu entraîner la Vendée à accepter « Monseigneur le duc d'Orléans » pour être « le roi de la Révolution » ; en 1809, « Monseigneur le duc d'Orléans » ose se l'aire proposer par le même Dumouriez à Louis XVIII, pour être dans la Vendée le représentant et le lieutenant général de la Restauration. Et Louis XVIII, ce maître en intrigues, ce disciple de Machiavel, dont la pru-

dence cauteleuse et la finesse politique sont universellement vantées, en est réduit à feindre une ignorance impossible à supposer et une confiance impossible à admettre : il accueille la proposition et c'est lui qui la transmet aux chefs des armées royalistes de rOuest.

On dira peut-être qu'il prévoyait un refus et même qu'il s'en était assuré : c'est probable en effet. Mais rien ne prouverait mieux la contrainte terrible qui l'empêchait de formuler lui-même un refus et de s'épargner une réponse qui devait être dans tous les cas pénible pour sa dignité « royale ».

Celle qu'il reçut affectait la forme d'une véritabli et cruelle remontrance :

Sire, ..

M. le duc d'Orléans n'est que le cousin de Votre Majesté, mais il est le fils du Régicide. Tant que la Révolution a consenti à s'arranger de son père ou de lui, il a pactisé avec elle. Nous ne voulons de lui ni comme général ni comme soldat. Si, comme il nous le fait dire, il désire se réhabiliter dans l'opinion royaliste, qu'il cherche un autre théâtre. La Bretagne et la Vendée doivent, pour l'intérêt même des Bourbons, refuser à celui-ci ce qu'il nous demande par l'entremise de Dumouriez, son général et son conseil. Au lieu de nous imposer un prince que ses antécédents rendent impopulaire parmi nous, que Votre Majesté nous envoie un de ses neveux, le duc d'Angoulême ou le duc de Berry, dont nous avons souvent entendu faire l'éloge et que quelques-uns d'entre nous connaissent déjà.

Louis-Philippe est encore une fois déçu dans ses espérances et dans ses calculs.

En attendant une meilleure occasion de « chercher fortune ailleurs », il trouve moyen, sans « tapage » et en sourdine, de consolider sa situation si fâcheusement précaire de prince réhabilité. Il paye l'hospitalilé imprudente do la famille de Naplcs en s'y introduisant de force. « Les témoignages apparents du plus profond repentir et le pardon qu'il avait de-

Riandé à Louis XVIÏI sur sa conduite antérieure ne purent cependant pas lui faire obtenir d'abord la main de la princesse napolitaine qu'il avait demandée, mais qu'on {ut obligé néanmoins de lui accorder plus tard avec des avantages pécuniaires quon ne pouvait pas lui reluser non plus (1). »

Il se félicitait naguère d'être presque Anglais ; il avait cherché récemment à se faire plus ou moins Espagnol ; il avait maintenant conquis l'avantage de pouvoir se dire un peu Napolitain, Il avait surtout réalisé ce qui paraît avoir été un de ses rêves les plus chers : il avait uni son sang de régicide au sang des victimes royales. A défaut de la fille de Marie-Antoinette, il avait épousé sa nièce.

Le bonheur conjugal ne lui fait pas oublier longtemps les soucis d'ambition. Malgré -les engagements pris vis-à-vis le gouvernement anglais, il n'avait pas renoncé à ses projets du côté de l'Espagne. C'était là qu'il voulait déployer son zèle plutôt que partout ailleurs, car, pour s'y porter, il lui fr.llait abandonner le commandement d'une armée que lui avait confiée son beau-père. Sans doute il calculait que s'il pouvait, — suivant le rêve indiqué dans sa lettre de 1808, — « franchir les Pyrénées et pénétrer en France » à la tête d'une armée, il y aurait beau jeu pour quelque combinaison autre que celle de « proclamer à la face de l'univers le nom de Sa Majesté Louis XVIII ». Il était parvenu à se faire offrir un commandement par le Conseil suprême de Régence d'Espagne et s'était empressé de l'accepter.

Malheureusement pour ses projets, la défiance générale existait toujours à son égard. Les Cortès,

(1) Mém. du Vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, t. V, p. 30.

les généraux espagnols, l'Angleterre s'accordent à réclamer son éloignement ; et malgré les efforts de Dumouriez, et la bienveillance de Wellington, il est obligé de reprendre la route de Palerme.

On avait raison de croire que le vieil homme n'était pas mort en lui.

Une lettre de Marie-Amélie, retrouvée en 1848, révèle qu'en quelques mois de ménage, il avait inoculé à sa jeune femme les virus d'ambition malsaine et de haine perfide qui emplissaient son âme. La nouvelle duchesse d'Orléans, enceinte de son premier enfant, écrivait de Palerme, le 13 juillet 1810 :

... Les Français seraient bien aises de m'avoir dans leurs mains pour éteindre Vunique branche de Bourbon qui puisse leur donner de Vombrage.

... Je vois, mon ami, combien ma grossesse met en mouvement amis et ennemis, combien les premiers comptent sur cet enfant et combien les autres le craignent... Tout le monde calcule que ton fils sera Vhérifier présomptii du trône de France et qu'avec la grâce de Dieu et grûce à ses parents, il ne sera pas un sot et pourra faire quelque chose.

... Tes aînés se sont bien éveillés, mais comme ils vont' être furieux en voyant que malgré toutes leurs intrigues, ils ne réussissent à ribn, tandis que les Espagnols, sur ta bonne renommée, t'ont appelé et t'ont reçu si brillamment... puis, si Von te fait Régent, comme tout le monde dit déjà ici que c'est arrivé, alors Dieu sait ce que j'entendrois, et le Prince, qui, comme tu sais, est si délicat sur tout ce qui est Espagne, dans quel état il seroit ? Et comme tous tes ennemis auroient beau jeu et pécheroient dans le trouble en faisant voir qu'ils avoient bien conseillé en disant qu'il ne falloit pas te laisser partir pour l'Espagne, que leurs prédictions ont été avérées quand ils ont dit que tu es un ambitieux qui veut dépouiller nés parents. Enfin ils diroiont tout ce qui peut blesser davantage ta malheureuse femme, laquelle, dans le fond de son cœur, dit que les Espagnols n'ont que trop de raison d'avoir appelé le seul Bourbon digne d'eux... (1).

(1) Cotte lettre est du 13 juillet 1810. Lorsque, trente-deux ans plus tard, h cette môme date du 13 juillet, l'enfant qui, selon ses ])révisions coupables, était devenu « l'héritier pi'ésomptif du trône de France », fut rapporté h sa mère, mort d'un coup terrible, comprit-elle, cette malheureuse, l'impiété d'avoir appelé « la grâce de Dieu » sur un fils conçu dans des pensées de haine et de trahison ?

Sauraîl-on imaginer révélations plus accablantes que ces épanchements d'une jeune épouse célébrant les espérances de sa prochaine maternité.

Avant ce fils, en qui, avec une si pleine et si simple assurance, elle se plaît à voir « Théritier présomptif du trône de France », il y a quatre Bourbons vivants, sans compter celui qu'un crime déjà accompli a jeté dans le néant de la misère et de l'oubli. Ni leur âge, ni leur santé n'autorisent lés conjectures de mort rapide ; aucun d'eux, — sauf un peut-être, — n'est naturellement condamné à disparaître sans postérité. Quels sont donc ces calculs sur l'extinction de la branche aînée, sinon des calculs de probabilités atroces ?

Mais ce n'est point ici seulement un témoignage terrible de la profonde et insondable scélératesse de Louis-Philippe ; c'en est un également irrécusable de la parfaite clairvoyance de « ses aînés ».

Il n'y a donc plus moyen de s'en tenir à la légende béate et niaise, créée par les écrivains officieux de la Restauration et si singulièrement acceptée par tous les historiens, pour expliquer par une débonnaireté qui serait stupide et par une confiance équivalente à la cécité, les incroyables complaisances de Louis XVIII et de ses successeurs à l'égard de leur cadet conspirateur.

BMilPi

Page 1