CHAPITRE IL
Ces métaux précieux dont nous avons esquissé l'histoire marchande, sous la forme abstraite de lingots, nous apparaissent ici sous leur aspect usuel, fractionnés en moyennes et petites parcelles que l'on nomme des pièces de monnaie; soit que ces monnaies existent réellement, comme notre franc d'aujourd'hui, comme le teston d'argent ou le louis d'or d'autrefois, soit que, sans exister métalliquement, elles signifient seulement un certain poids de métal, comme le talent des Grecs, le sesterce des Romains, ou la livre tournois d'avant 1789. De là deux sortes de monnaies : l'une réelle, l'autre de compte.
Bien que notre unité monétaire soit depuis un siècle le franc, l'usage de lancienne « monnaie de
compte » n'est pas tellement tombé en désuétude, qu'on ne dise encore communément, pour évaluer la fortune d'un particulier, qu'il a tant de mille livres de rente; et que d'anciennes monnaies réelles, qui ont autrefois circulé en France, ne subsistent dans le langage courant des campagnes, quoique, depuis cent ans et plus, on n'en ait pas vu une seule. La pistole, monnaie d'Espagne, de Flandre et d'Italie, — jamais il n'en a été frappé par nos rois, — fut proscrite sous Louis XIV; et, pourtant, en 1895, les paysans bas-normands, sur un champ de foire, ne formulent le prix de leurs bestiaux qu'en pistoles et demi-pistoles : les paysans bretons le formulent en réaux, dernier vestige des rapports commerciaux avec l'Espagne. Les ruraux de bien des provinces continuent à chiffrer les sommes en écus, et les Parisiens, hommes de sport et de cercles, continuent à les chiffrer en louis, quoiqu'il n'y ait plus ni louis, ni écus, ni réaux, ni pistoles. La livre tournois, que nous trouvons dans la première moitié du xiif siècle à l'état de monnaie de compte, avait-elle été sous Gharlemagne une monnaie réelle, en or, à peu près semblable comme poids à ces pièces de 100 francs, les reines de notre système monétaire, dont on ne voit guère de spécimens que sur le tapis vert de Monaco? C'est une question qui, jusqu'ici, n'a pas été résolue. Toujours est-il qu'au milieu du règne de Philippe- Auguste, en 1200, le mot « livre tournois » ne
désignait pas une pièce de monnaie, mais une quantité d'argent supposée égale à 98 grammes, puisqu'on disait que le « marc d'argent — 245 grammes — valait deux livres dix sols ».
La livre tournois n'existant que dans le langage, ne servant qu'à compter, de quelle monnaie se servait-on pour payer? D'un nombre infini de morceaux d'or, d'argent, de billon, frappés par toutes sortes de gens dans toutes espèces de pays, et que le public se chargeait d'apprécier en livres, sous et deniers à leur juste valeur de poids et de titre. Les barons et les prélats qui battaient monnaie régulièrement, au xui^ siècle, étaient au nombre de quatre-vingts. Il y avait donc, en théorie, quatrevingts étalons monnayés. En pratique il y en avait davantage. Avant de devenir sous la féodalité un droit seigneurial, puis un droit régalien, la monnaie était apparue aux peuples des temps mérovingiens sous un aspect commercial, bien plus que sous l'aspect administratif.
On avait de la monnaie, sous Dagobert, une idée plus juste, plus conforme aux principes de l'économie politique, et plus semblable à celle que nous en avons aujourd'hui, qu'on ne faisait sous Philippe-le-Bel ou sous Louis XIV. Sous les Mérovingiens, une foule d'abbayes et de particuliers — dans un travail récent, M. A. de Barthélémy en a relevé plus de mille — jouissent du privilège d'émettre de la monnaie à leur nom (celui des
princes n'y fîg^urait pas), et au titre légal; ils la vendent comme toute autre marchandise. L'autorilc de l'Etat sur ces monetarii paraît vaine depuis le vi^ siècle.
Rien ne prouve que, de ces pièces en quelque sorte privées, il ne subsistât quelques types encore au xiii^ siècle. La longévité des monnaies, jamais décriées ni refondues et qui ne mouraient que de vieillesse, était inouïe en ces époques reculées. En 1420, à Limoges, les pièces frappées en 817, c'està-dire six siècles auparavant, à l'effigie de Louis le Débonnaire, sont très communes. On en voit d'autres à la même époque au nom de Gharlemagne, de Pépin d'Aquitaine et d'Eudes, datant par conséquent de 752 à 890. Quoiqu'on sache que la fabrication d'espèces à l'effigie de ces rois a continué longtemps après leur mort, le fait ne laisse pas d'être curieux.
Aux xiii'' et xiv^ siècles, le droit d'émettre de la monnaie n'emportait pas pour un seigneur, ni même pour un souverain, le droit d'en imposer l'usage, surtout l'usage unique et exclusif, dans ses propres Etats. Grenoble refuse nettement, en 1366, de se soumettre à une ordonnance du Dauphin, qui proscrivait toute autre monnaie que la monnaie delphinale, ordonnance que la ville déclare e attentatoire à ses libertés ». Ce libre cours des espèces, qui fut le droit commun du moyen âge, permit à la monnaie royale de se répandre sur les terres des grands vassaux.
Il ne faudrait pas croire pourtant que la livre tournois eût universellement pénétré, même dans ' le langage ou dans les écritures des caissiers, sur ' le territoire de la France moderne. On relève, de '■ Dunkerque à Marseille et du Rhin aux Pyrénées, une vingtaine de livres de compte, toutes de valeurs différentes, toutes cependant divisées en 20 sous et ; en 240 deniers. Le roi lui-même ne se sert pas de j la livre tournois; jusqu'au milieu du xv** siècle, les ; dépenses et les recettes de sa maison sont établies [ en livres parisis, plus fortes d'un quart que le tour- , nois*. Plus faible au contraire est la livre de Pro- ] vins, que la Champagne abandonne au xiv'' siècle. ■ La livre angevine égale le tournois, celle du Mans, ; au contraire, vaut le double; celle de Bretagne, en | usage dans cette province jusqu'à sa réunion à la i France au xvi** siècle, égale la monnaie parisis. ;
Il est probable que les Anglais ont tenté, durant ^ leur longue possession de la Normandie, d'y introduire la livre sterling, ou d'estrelin, comme on , disait; mais les pièces françaises n'ont pas cessé d'y \ jouir de la faveur publique. Le sterling était plus | solide pourtant, il s'est mieux tenu que le tournois ! à travers les siècles. Son histoire ne comporte pas 1 une dépréciation aussi folle. Dans la deuxième ; moitié du xni*' siècle, la livre sterling, au lieu de \
1. A Paris du moins, où la livre parisis vaut 25 sous tournois; mais en Flandre, en Hainaut, la livre parisis ne valait que 12 sous 0 deniers tournois.
valoir 25 francs, comme de nos jours, en valait à peu près 75. Elle était le quadruple de la livre tournois. Elle diminua graduellement jusqu'en 1561, où Elisabeth la fixa sous les espèces du « souverain » d'or, qui a subsisté depuis, immuable comme poids et comme titre, et toujours divisé, comme au temps de Richard Cœur-de-Lion, en 20 sous que l'on nomme shillings, et en 240 deniers que l'on nomme pence.
La livre sterling valait, à cette date (1561), 8 livres tournois environ; deux siècles plus tard, elle en vaudra plus de 27. Et cette seule évolution de la monnaie des deux peuples causa de singulières différences dans la fortune mobilière, en France et en Angleterre.
Les livres tournois et sterling, si leur valeur, à une époque très ancienne, a été la même, — ce qui est possible, puisque le sou de Gharlemagne valait 4 francs et que le sou de saint Louis ne valait qu'un franc, — semblent n'avoir eu, depuis la conquête normande, aucune espèce de rapports, n'avoir jamais influé l'une sur l'autre. On peut s'en convaincre en comparant les dates de leurs variations respectives. Au contraire, les « livres de compte » des peuples de Lorraine, Bourgogne, Dauphiné, Provence, Languedoc, Roussillon, etc., ont suivi, dans leur avilissement progressif, la marche décroissante du tournois, jusqu'à ce que l'absorption des fiefs par la famille royale fît disparaître peu à peu leur usage,
leur nom et, dans les temps modernes, jusqu'à leur l souvenir.
Tous ces systèmes évoluaient un peu dans l'orbite du nôtre, mais sans que l'on puisse établir entre eux aucune proportion constante. Je n'infïi- : gérai pas du reste au lecteur le détail, passablement * embrouillé, des luttes de ces multiples monnaies de '. compte les unes avec les autres, car elles en eurent ^ de terribles; les souverains des petits fiefs, comme ; ceux des grands, prétendant toujours intervenir, et J toujours obligés de battre en retraite devant la sou- i veraineté de l'opinion ^ |
Toutes ces monnaies ne sont, on ne doit pas « l'oublier, que des évaluations de langage, des « monnaies parlées ». Avec elles on compte, mais i on ne paie pas. Avant de jeter un coup d'œil sur ! les « bonnes espèces sonnantes, trébuchantes et ; ayant cours », selon la formule de nos pères, qui | ont été monnayées de 1200 à 1800, occupons-nous \ de la livre française par excellence, notre vieille . livre tournois. ;
La valeur intrinsèque de la livre tournois en francs actuels nous est révélée par le prix du marc ; d'argent fin (245 grammes), unité de poids des métaux précieux, aux diverses périodes de notre histoire.
C'est ce prix du marc que l'on a quelque peine ]
1 . Voyez notre Histoire économique de la Propriélé et des Salaires^ t. I» p^ 40 (Collection des Documents Inédits).
à dégager des tables spéciales, dressées à cet effet par plusieurs savants, souvent avec un luxe de décimales qui entretiennent seulement l'illusion de l'exactitude.
Le titre des métaux précieux, que nous mesurons aujourd'hui au millième, se comptait jadis en « deniers » pour l'argent, en « karats » pour l'or. L'argent pur était à 12 deniers, l'or pur à 24 karats. Les bonnes monnaies d'or étaient à 22 et 23 karats, les bonnes monnaies d'argent variaient entre 11 deniers et 11 deniers et demi; c'est-à-dire qu'elles contenaient une proportion d'un douzième ou un vingt-quatrième seulement d'alliage, tandis que les nôtres en contiennent un dixième. Mais la tolérance légale de poids et de titre, concédée autrefois beaucoup plus largement qu'aujourd'hui, la façon surtout dont on vérifiait les espèces, longtemps après leur mise en circulation, et la négligence voulue, encouragée au besoin par le gouvernement, des directeurs d'ateliers monétaires à se conformer aux règlements, permettent d'affirmer que la quantité du métal fin, réellement contenue dans les monnaies anciennes, ne dépasse pas celle des pièces contemporaines sous le rapport du titre, et, sous le rapport du poids, il est certain que ces dernières en contiennent beaucoup plus.
De nos jours, les États d'Europe démonétisent les pièces, diminuées par le frai de 1/2 pour 100 de leur poids, si elles sont en or, et de 1 pour 100
si elles sont en argent. Jadis le descri effectif des monnaies était très rare; et les pièces n'avaient pas à redouter seulement l'affaiblissement naturel, provenant d'un long usage. Jusqu'au milieu du xvif siècle (1645), où l'emploi du balancier et la fabrication « au moulin », inventée depuis cent ans, mais non encore adoptée, l'emportèrent définilivement sur l'antique fabrication au marteau, le rognage des espèces d'or et d'argent, d'une rotondité toujours douteuse et d'une tranche mal définie, se pratiqua sur la plus vaste échelle, par des moyens mécaniques ou chimiques. Ce fut au moyen âge, et jusque sous Louis XIII, une industrie fort répandue, dont la potence, prodiguée à ceux qui l'exerçaient, ne parvint pas à arrêter l'essor.
Même aux périodes où le gouvernement s'abstient de toute ingérence dans le numéraire, il y a toujours entre le cours commercial et le cours légal du marc d'argent, exprimé en livres, un écart qui représente le droit de seigneuriage, — impôt et frais de fabrication. — Aux époques d'altérations officielles des monnaies par le roi, cet écart devient énorme.
Les altérations revêtaient deux formes bien distinctes; l'une portait sur la nature du métal, l'autre sur sa valeur en livres. Par la première, l'Etat donnait du cuivre, plus ou moins mélangé d'or et d'argent, pour de l'or et de l'argent purs. C'est la fausse monnaie classique, que nos tribunaux pu-
nissent mensuellement des travaux forcés ou de la réclusion. Par la seconde, l'Etat attribuait à un métal ou à l'autre, mais le plus souvent à l'argent, une valeur arbitraire.
Aux yeux de nos ancêtres, ces deux opérations n'étaient pas blâmables au même degré. Pour eux, il y avait une nuance considérable entre le fait de changer le titre d'une monnaie, sans crier gare, d'émettre frauduleusement des « doubles » ou des « liards » qui ne contenaient que la moitié, ou le tiers, de leurs poids en métal fin, et le fait de déclarer qu'une certaine espèce en circulation, qui valait dix sous la veille, en vaudrait quinze le lendemain. Ces deux procédés étaient fort désagréables aux peuples; les contribuables faisaient leur possible pour s'en garantir, et nous allons voir qu'ils y ont réussi. Mais le premier leur semblait un pur vol ; à ceux qui l'emploient trop souvent, et sans vergogne, comme Philippe le Bel, ils décer nent l'épithète de « faux monnayeurs ». Le second leur apparaissait comme un impôt, odieux mais non illégitime, qui n'outrepassait pas absolument les droits de la puissance publique.
HT II ne faut pas oublier que, jusqu'aux temps mojHbrnes, la doctrine gouvernementale était « que le prince a le droit de hausser et de baisser de prix la monnaie, quand ses affaires le désireront ». C'est un conseiller d'Etat, Le Bret, qui tient ce langage en plein xvii^ siècle, et voici ce qu'au xviir- on
50 LA FORTUNE PRIVÉE A TRAVERS SEPT SIÈCLES. j
imprimait : « L'argent a, comme monnaie, une ■ valeur que le prince peut fixer; il établit une proportion entre une quantité d'argent, comme métal, J et la même quantité, comme monnaie; il ûxe celle I qui est entre les divers métaux employés à la monnaie...; enfin il donne à chaque pièce une valeur i idéale! » Ces lignes sont signées Montesquieu, et • l'auteur d'un Dictionnaire des monnaies, ouvrage estimable publié il y a cent ans, trouve la théorie si juste qu'il la donne à ses lecteurs comme de lui. j
Au fond, les princes du moyen âge, gros et !
petits, clercs et laïques, s'estimant maîtres du i
numéraire comme d'une portion de leur domaine, I
se livraient sans scrupule à la pratique des deux \
sortes de fausse monnaie que je viens de dire ; ce | qui ne les empêchait pas de réserver ingénument
la corde ou l'eau bouillante — « le faux mon- j
nayeur est accoutumé à être bouilli » — à ceux '
de leurs sujets qui s'avisaient de les imiter. \
Le duc de Bourgogne accorde à l'évêque de Lan- ;
grès (1190) qu'il n'altérera ni le titre ni le poids ■
de la monnaie de Dijon pendant sa vie, sans le ]
consentement dudit évêque, mais réserve, sur cette j
prérogative d'altération, les droits de son fils et î
successeur. L'évêque d'Agen fait aux bourgeois de j
sa ville épiscopale et aux barons de l'Agenais la j
faveur de leur promettre (1233) qu'il maintiendra ;
sa monnaie dans les conditions d'aloi précédem- \
ment réglées. Ce n'est pas chose rare qu'une dépu- ■■
talion venant de province présenter requête au souverain, « pour obtenir qu'il ne soit émis que de bonnes monnaies » ; avantage signalé et qui se paie.
Peu à peu les grands Etats renoncèrent à ces pratiques ou n'y eurent recours que lorsqu'ils étaient à bout de ressources. Quelque discrétion qu'ils y aient apporté dans les siècles qui nous avoisinent, ces atteintes à la valeur des espèces avaient cessé d'être tolérées par l'opinion. Un duc de Bretagne, en 1472, pouvait impunément faire monnayer un certain nombre de marcs d'argent « à six deniers de loi », c'est-à-dire moitié argent, moitié cuivre; mais un roi de France ne le pouvait déjà plus. Quand Louis XIV ordonna les refontes, et prit avec le numéraire les libertés que l'on sait, à la fin de son règne, il fît scandale et souleva des tempêtes. Au contraire, on constate sans trop d'étonnement, au xvi*" siècle, que telle monnaie ne contient qu'un quart de son poids en métal précieux. C'est une particularité qui ne tire pas à conséquence.
Si, le marc d'argent valant cinq livres, on abaisse le titre de la monnaie de moitié, le même poids d'argent vaudra nominalement dix livres; de même, si l'on déclare que la somme du numéraire représentant 245 grammes d'argent, et que l'on appelait « cinq livres », sera désormais appelée « dix livres », dans l'un comme dans l'autre cas, le mot
« livre » ne correspond plus qu'à un chiffre de grammes moitié moindre de celui auquel il correspondait précédemment.
Voilà ce qu'on en devrait conclure, si Ton prenait au pied de la lettre les tables de prix de M. Natalis de Wailly. Mathématiquement, et sur le papier, ce pourrait être exact; pratiquement, et dans le commerce, ce serait faux. Les altérations monétaires n'ont pas eu le moins du monde les conséquences que l'on pourrait se figurer à première vue, et que V histoire leur attribue. C'est un fait bizarre; mais l'étude du prix des marchandises le prouve surabondamment. Le cours des monnaies n'obéissait pas aux ordonnances royales.
J'ai été fort étonné, je l'avoue, de ne presque pas trouver trace des troubles, que l'on suppose avoir été causés par cette manière d'agir des princes vis-à-vis de la monnaie. Les contractants stipulent que l'on paiera en telles ou telles espèces non altérées, ou en monnaie forte; mais le prix de toutes choses, exprimé en livres et en sous, reste le même dans les années où le kilogramme d'or et d'argent subit, par la volonté royale, une hausse artificielle, que dans les années qui précèdent ou suivent. C'est le cas en 1305, en 1355 et 1360, en 1420, etc.
Sous Philippe-le-Bel, la plupart des ventes de rentes et d'immeubles sont, par contrat, déclarées payables « en bonne et forte monnaie du temps,
poids et valeur de saint Louis ». L'opinion persiste à traiter la monnaie comme une marchandise; et, si le gouvernement a émis des espèces affaiblies, on ne les reçoit que pour leur valeur intrinsèque, à laquelle on les ramène, aussi bien dans le langage que dans les écritures. Les sujets de Jean le Bon ou de Charles YI agissaient, à l'égard des fausses monnaies de ces princes, comme nous aujourd'hui envers les pièces de 5 francs de l'Amérique du Sud, que nous ne recevons que pour 2 fr. 40. En 4359, année de grande secousse dans les prix du marc d'argent, le public adopte comme unité l'écu d'or qui n'a pas varié; à Tours, le receveur municipal compte en sous de mauvais aloi, et les traduit en écus sérieux avant de porter les totaux sur ses registres. A Paris, on distingue la forte ^ la moyenne et la faible monnaie; on en fait trois totaux séparés, et il est à noter que c'est toujours la forte qui domine : les recettes de l'hôpital Saint- Jacques (1360) sont, en forte monnaie de 443 livres, en moyenne de 55 livres, en faible de 28 livres seulement.
Je suis loin de prétendre que cette règle de ne compter qu'en forte monnaie n'ait souffert aucune exception. Evidemment il y en a eu, et j'en pourrais citer.
Bien que les gouvernements d'alors cherchassent à tromper le public, au contraire des gouvernements actuels qui s'efforcent de le mettre en
garde, par des avis multipliés, contre les fraudes dont il pourrait être victime à ce sujet, la sagacité populaire ne se laissait pas mettre en défaut. Même dans les époques à peu près régulières, le droit du vendeur do peser les espèces, avant de les recevoir, était tellement admis, que les ordonnances prétendant y porter atteinte demeuraient vaines, et provoquaient seulement « des querelles et des batteries ».
Comment la valeur de la livre parvenait-elle à se soustraire ainsi aux manœuvres fiscales des souverains de jadis, que Ton se figure armés de pouvoirs presque absolus? C'est ce qu'il est aisé de concevoir, en descendant dans le détail des transactions privées. La livre tournois n'étant que monnaie de compte, les paiements se faisaient en espèces d'or, d'argent ou de billon, françaises ou étrangères. Quand le roi altérait une de ces espèces, quelque monnaie d'argent en général, le commerce se rejetait sur les autres, auxquelles on n'avait pas touché. Il se fixait sur la monnaie d'or : l'agnel, la chaière, le florin, le franc, l'écu, le salut, le mouton, le royal, toutes pièces de 14 à 8 francs actuels, qui furent frappées depuis Philippe-Auguste jusqu'à Henri IV.
On sait combien de temps il faut aux ministres des finances du xix° siècle, disposant de moyens d'action très divers, très étendus, pour retirer de la circulation les espèces qu'ils veulent démoné-
User, quel concours doivent leur prêter pour cela les caisses privées; le tout sans admettre aucune mauvaise volonté de la part de la population. Il serait fou de croire que des administrations du moyen âge, qui ressemblent aux nôtres comme une carriole ressemble à un chemin de fer, qui n'avaient pour ainsi dire pas de budget, pas de fonctionnaires, aient pu faire passer aisément, et surtout promptement, de leurs hôtels des monnaies dans les escarcelles des particuliers de Paris et de province, avec lesquels elles communiquaient à peine, des espèces que tout le monde voyait d'un mauvais œil; ni qu'elles aient pu davantage faire rentrer un autre numéraire auquel la foule était attachée !
La proportion infime, que j'ai citée plus haut, de la faible monnaie à la forte (6 pour 100) dans les coffres d'un hospice, c'est-à-dire d'un établissement qui reçoit les espèces sans les choisir, puisqu'elles lui arrivent en grande partie par la voie de l'aumône, et d'un hospice situé dans la capitale, par conséquent tout à fait à proximité de la source des espèces altérées, cette proportion, constatée au bout des douze mois de la plus grande falsification nominale qu'il y ait eu dans notre histoire (1360), montre suffisamment que ces falsifications avaient de minces résultats.
De plus, il fallait compter avec les monnaies étrangères : l'Europe des temps féodaux, si parti-
culariste à tous égards, si hérissée de douanes, de péages et de barrières, politiques ou économiques, vouée par sa constitution au morcellement et, par l'absence de moyens de transport, à l'isolement, était, sous le rapport monétaire, bien plus cosmopolite que l'Europe actuelle. Il y avait une beaucoup plus grande masse d'Etats qu'aujourd'hui à battre monnaie; mais toutes ces monnaies circulaient sans obstacle dans tous ces Etats. Nul n'avait le pouvoir, ni peut-être même l'idée, de proscrire celles de ses voisins. Cette situation, qu'aucune convention n'avait créée, résultait d'une sorte d'accord tacite. Elle se prolongea jusqu'à Louis XIV qui, le premier, décria, avec un succès relatif, certaines des pièces qui avaient vu le jour au delà de nos frontières. Encore lui fallut-il, pour réussir, les accaparer et les refondre lui-même à son effigie.
Sous le règne de son prédécesseur, en 46.36, un édit royal énumérait, en établissant le rapport officiel qu'il s'efforçait de leur attribuer avec la livre tournois, jusqu'à trente-huit monnaies étrangères ayant cours dans le royaume de droit ou de fait, et il y en avait bien d'autres. A côté de la pistole d'Espagne circulaient à cette époque, en France, d'autres pistoles frappées par les princes d'Italie, à Parme, à Milan, Florence, Gènes, Venise et Lucques, celles de Liège, celles du duc de Savoie et du duc de Lorraine. On se servait
aussi des doubles ducats de Portugal, des albertus de Flandre, des riddes des Provinces-Unies. L'Angleterre nous envoyait ses angelots, ses jacobus et ses nobles à la rose. Il n'était pas jusqu'aux ducats de Bohême, de Hongrie ou de Pologne qui n'entrassent dans un paiement de quelque importance. Aux siècles antérieurs, la diversité était bien plus grande, et elle augmente à mesure que l'on remonte dans le moyen âge, oii les fabricants de monnaie étaient légion. Le plus singulier, c'est la grande distance d'où ces pièces de tout calibre et de toute valeur étaient venues, d'étape en étape, prendre place sur notre marché. A côté des monnaies royales et seigneuriales se voyaient, aux XIII* et xiv° siècles, sur le territoire actuel de notre patrie, les morabotins des Arabes, les oboles, besans et constantins de l'empire d'Orient, les augustes de Frédéric d'Allemagne, les ducats de Sicile et le florin de Florence, supérieur à toutes les autres monnaies d'or, imité et contrefait dans toute l'Europe.
Il faut bien admettre cependant, puisque plusieurs de nos rois ont eu recours à cet expédient ^ impopulaire de jongler avec les métaux précieux, ^^ qu'ils y trouvaient quelque bénéfice. Ce bénéfice ^Bêlait mince. L'opération qui consistait, ou à dimi- ^Hnuer le titre d'une pièce, ou à en surhausser la ^B:valeur nominale, ne pouvait réussir qu'avec les ^■uréanciers du Trésor. C'était donc une banque-
route, vulgaire dans le fond, quoique compliquée dans la forme. Quant à Topération inverse qui consistait à abaisser subitement le prix du kilo d'argent, à exiger, pour la valeur d'une livre, une plus grande quantité de grammes d'argent, c'était un impôt déguisé, destiné à grossir les recettes. Dans le premier cas, l'Etat coupait en deux ou en trois une pièce de 5 francs, et déclarait, en vertu de son droit régalien, que chacun des morceaux valait toujours 5 francs; dans le second, il annonçait que la pièce de 5 francs n'aurait plus cours que pour 2 fr. 50. Dans la première hypothèse il volait ses créanciers, dans la seconde il volait ses débiteurs.
Débiteurs et créanciers de l'Etat élant peu nombreux à ces époques reculées, ce vol mitigé, cette confiscation, ou cette taxe, comme on voudra l'appeler, n'a jamais procuré à la fiscalité capétienne des ressources bien considérables.
Les altérations monétaires et les variations artificielles des prix du kilo d'argent ayant été, comme je viens de le dire, sans influence sur le prix des marchandises exprimé en livres et en sous, il s'ensuit que, si l'on adopte les prix de la livre donnés par M. de Wailly ou ses prédécesseurs, méthodiquement et annuellement déduits des cours, fictifs ou réels, du marc d'argent, on commet de grossières erreurs.
Je crois plus sage de prendre, pour établir le
prix de la livre tournois en France, la moyenne du prix du kilogramme d'argent fin, à chaque époque; en ne tenant compte que dans une très faible mesure des valeurs extravagantes attribuées à ce métal, par les décisions éphémères du gouvernement. On obtient ainsi, de 1200 à 1600, dix-huit prix successifs de la livre tournois en francs.
Partie de 22 francs dans le premier quart du xuf siècle, elle était déjà descendue à 12 francs en 1320. Elle tombe d'une façon définitive, après quelques oscillations, à 7 fr. 50 en 1390. Elle avait donc baissé, en cent soixante ans, de près des deux tiers. Si elle avait continué dans la môme proportion jusqu'en 1789, elle se serait réduite à quelques centimes. Mais, de 7 fr. 50 à la fin du xiv'^ siècle, elle mit près de cent ans avant de tomber au-dessous de 5 francs en 1488; et elle valait encore plus de 2 fr. 50 à l'avènement de Henri IV.
Quelle a donc été la cause de l'affaiblissement progressif de cet étalon monétaire? Et comment ce mot, qui signifiait, en 1220, 98 grammes d'argent fin, est-il venu à n'en plus signifier que 11 en 1600, et 4 1/2 en 1789?
Evidemment l'ingérence de l'Etat a joué un rôle dans cette dépréciation, quand elle s'attaquait, soit aux espèces, soit au prix du kilogramme de métal, cVime manière lente et soutenue. Le public n'était pas la dupe du gouvernement, dans ce dernier cas
plus que dans l'autre; il ne cédait qu'en apparence. Il consentait à appeler « livre » une quantité de métal fin moins grande qu'auparavant, et à prendre pour une livre une monnaie qui, par son titre ou son poids, ne valait précédemment par exemple que 18 sous. Mais il rehaussait nominalement, dans la même proportion du dixième, toutes les espèces, nationales ou étrangères, en circulation dans le moment; et celles qui valaient jusque-là une livre se trouvaient dès lors valoir dans le commerce 22 sous.
Quand le roi s'en prenait à une espèce d'or ou au prix du kilogramme d'or, c'était l'argent qui montait; il en résultait de même que la livre ne correspondait plus qu'à un peu moins d'or et à un peu moins d'argent.
Souvent aussi, sans aucune intervention du souverain, le rapport des deux métaux se dérangeait, comme il s'est dérangé dans notre siècle. Les ouvrages des financiers les plus sérieux, parus vers 18o5, témoignent beaucoup d'inquiétude sur la baisse menaçante de l'oFr^ûn était à ce moment sous le coup des premières exploitations de la Californie, et déjà l'argent faisait une forte prime. Le contraire s'est produit, ainsi qu'on sait, depuis vingt ans; et le kilogramme d'or, au lieu de valoir seulement 1 5 kilogrammes et demi d'argent, comme la loi française lui en fait un devoir, se permet d'en valoir plus de 32.
De Tan 1200 à l'an 1600, le rapport entre les deux métaux descendit jusqu'à 10 et s'éleva jusqu'à 13. J'entends le rapport réel et commercial, non pas un rapport imaginaire comme celui qui est donné dans quelques tableaux, d'après ces prix fantaisistes du métal dont j'ai parlé plus haut, qui n'ont jamais été effectivement acceptés, et qui font varier la proportion de 17 en 1310 à 2 et demi en 1355.
Chaque fois que l'un des deux métaux montait, par rapport à l'autre, on chiffrait plus haut celui qui faisait prime.
On ne réduisait jamais le prix, exprimé en livres, du métal qui baissait; on augmentait le prix de Vautre. Aujourd'hui où l'argent vaut légalement 222 francs le kilogramme et l'or 3 444 francs, nous disons, pour évaluer une baisse de moitié sur l'argent, qu'il ne vaut plus que 111 francs, tandis que nos pères auraient dit que l'or vaut 6 888 francs, c'est-à-dire le double.
L'élasticité d'une monnaie de compte, qui n'était ni en or, ni en argent, facilitait singulièrement cette manière d'agir. On devine que, maintes et maintes fois répétées, dans le cours de six siècles, ces hausses et ces baisses des deux métaux, qui dépréciaient inévitable^ment la livre, aient fini par la réduire à peu de chose.
D'autant plus que, lorsque le fait se produisait, les pouvoirs publics ne manquaient pas d'inter-
venir, et accentuaient encore la baisse de la livre, sans le vouloir. Les gouvernements d'autrefois croyaient « dur comme fer », selon la locution populaire, qu'il existait entre l'or et l'argent un « juste rapport » ; — on n'ose trop leur jeter la pierre à cet égard, les gouvernements modernes l'ont cru très longtemps, et il existe peut-être des hommes d'Etat qui le croient encore. — Partant, les plus honnêtes estimaient avoir le droit, et même le devoir, de maintenir ce rapport, puisqu'il était « juste ». Quand l'un des deux métaux renchérissait, bien vite des édits, ordonnances ou déclarations solennelles commençaient par lui enjoindre de reprendre son ancien prix; à quoi naturellement il n'avait garde d'obtempérer. Désespérant de vaincre cette résistance et de faire rentrer dans l'ordre cette marchandise rebelle; impuissant contre ce « cours abusif », comme il le nommait, l'Etat essayait souvent de rétablir le rapport auquel il tenait, en élevant le prix du métal qui restait stationnaire.
Mais l'élévation légale de ce dernier était immédiatement suivie d'une augmentation commerciale correspondante de l'autre. La lutte s'engageait entre l'autorité officielle, qui courait après son « juste rapport », avec une persévérance tout à fait bouffonne, et le public qui voulait précisément changer ce rapport. Les prix du kilo d'or et du kilo d'argent montaient alternativement, jusqu'à ce que
le souverain et ses ministres, vaincus par la force des choses, battissent en retraite. Un exemple mémorable des conflits de ce genre, où naturellement le commerce eut le dernier mot, nous est fourni par l'histoire monétaire du règne de Louis XIII, durant lequel le rapport entre l'or et l'argent, qui était en 4602 de il fr. 87, s'éleva à 14 fr. 76 en 1640.
Les prix respectifs de l'or et de l'argent, comme ceux de toute autre marchandise, ne dépendent pas seulement de leur abondance plus ou moins grande, mais de l'usage plus ou moins général qui en est fait. Croire que l'or était moins cher autrefois, parce qu'il était moins rare, serait une erreur. D'après une hypothèse vraisemblable il y aurait eu en l'an 1500, 3() fois moins d'or que d'argent, tandis que, d'après la statistique d'extraction des métaux précieux depuis quatre siècles, il y a seulement aujourd'hui, sur le globe, W fois 'plus d'argent que d'or. Cependant l'or ne valait en 1500 que H fois et demi l'argent, tandis qu'en 1895 il vaut 15 fois et demi plus, légalement, et 32 fois plus commercialement. Il est à la fois plus abondant et plus cher.
Et ce phénomène serait rendu plus sensible encore si l'on pouvait savoir combien, sur ces masses métalliques de 1500 et de 1895, il y a de kilogrammes employés aux usages domestiques, et combien il y en a de monnayés. L'on verrait que,
par suite de raccroissement du bien-ôtre des classes moyennes, une bonne quantité d'argent a passé en cuillers et en fourchettes, en montres, en anneaux, etc., et que les proportions respectives de Tor à l'argent : i à 36 en 1500, 1 à 20 en 4895, sont plus favorables même à l'argent qu'elles ne le paraissent. Il n'y a peut-être pas, en effet, le tiers de l'argent extrait des mines, à exister sous forme de numéraire; par suite, la proportion de la monnaie d'argent, par rapport à la monnaie d'or, est beaucoup moindre qu'au moyen âge.
Le simple bon sens, au surplus, ne suffît-il pas à le faire concevoir, et est-il besoin d'une statistique? La diminution seule du pouvoir d'achat des métaux précieux a rendu l'argent incommode, et impropre à une foule d'usages auxquels il suffisait jadis. Le même objetquel'on avait en 1400, en 1500, pour 1 000 grammes d'argent équivaut aujourd'hui à 5 000, ou 6 000. On pouvait porter 1 kilogramme dans sa poche, et 5 ou 6 kilogrammes dans sa valise ; on répugne à porter 5 ou 6 kilogrammes d'argent dans sa poche et 25 ou 30 dans sa valise. Et je crois que l'argent aurait baissé bien davantage encore en notre siècle, par rapport à l'or, si l'on n'avait pas inventé le billet de banque, qui, s'appliquant aux deux métaux, atténue les défauts encombrants de l'un d'eux. Cet encombrement n'existait pas jadis; il fallait si peu de mêlai pour
tant de choses! La comparaison seule du grand nombre des paiements qui devaient se faire en argent, avec le petit nombre des paiements qui pouvaient se faire en or, suffît à faire prendre le premier, plutôt que le second métal, pour base des prix de la livre-monnaie.
Il nous reste à examiner les conséquences de la dépréciation de la livre pour la fortune mobilière. Elles ont été immenses. La fortune mobilière est la grande victime du passé. J'ignore quel sort lui est réservé dans l'avenir; il ne pourra vraisemblablement être pire. C'est un fait, à la vérité, que nul n'ignore, mais le résultat de cette étude est de le mettre plus complètement en lumière. Ce genre de fortune a été atteint en France de trois façons : par la diminution du pouvoir de l'argent, par l'avilissement de la livre-monnaie, par la baisse du taux de l'intérêt. Et ces trois fléaux des capitalistes du moyen âge ont réduit leur bien à peu près à rien. Nous avons vu deux de ces causes, nous allons voir la troisième.
La conclusion qui en découle, c'est qu'il n'y a pas dans notre pays — la perte a été moins rude dans certains autres, puisque la livre anglaise valait encore 25 francs en 1789, tandis que la nôtre était tombée à 0 fr. 95 — un seul rentier qui date de plusieurs siècles.
Un capital de 1 000 livres, qui valait 22 000 francs en 1200, n'en valait plus intrinsèquement que
16 000 en 1300, 7 500 en 1400, 4 600 en 1500, et était tombé en 1600 à 2 500 francs. Il allait encore être réduit dans les temps modernes. Ces 1 000 livres qui valaient, en 1600, 2 500 francs, baissèrent en 1650 à 1800 francs; en 1700, elles ne faisaient plus que 1500 francs, en 1717 que 1 200 francs et en 1789 que 950 francs.
On ne peut s'empêcher de sourire quand on voit les colongers de Marmoutiers payer, au xvTii'' siècle, un denier de fermage par acre de terre, absolument le même prix qu'au temps de Charlemagne, où la livre valait intrinsèquement 81 francs de notre monnaie, et avait un pouvoir d'achat neuf fois plus grand; ce qui donne pour ce denier, représentant humblement sous Louis XVI les trois quarts d'un de nos centimes, une valeur relative de 3 francs en Tan 800.
Plusieurs ordonnances avaient stipulé que, lorsqu'il y aurait un changement dans les monnaies, le débiteur devait payer le poids d'argent qu'il s'était engagé à compter le jour du contrat, sans avoir égard à la quantité de pièces. Jamais ces ordonnances ne furent observées, ni pour les cens, ni pour les rentes foncières, ni pour aucun autre revenu. La diminution se faisant graduellement, d'une manière presque insensible, sou à sou, les générations se succédaient sans pouvoir, sans songer peut-être, à protester contre une décrois-
sance qui s'imposait à eux, sous l'aspect d'une inéluctable fatalité.
Ces droits féodaux, que des précautions minutieuses semblaient devoir maintenir, furent anéantis par ces précautions mêmes. On avait établi, pour le cas où le censitaire ne pourrait accomplir tel ou tel travail en personne, un rachat en argent qui, au début, a dû être égal, voire supérieur, à la valeur du travail. On dit, par exemple, qu'il devra « faire une journée de fauche de son corps, ou payer 42 deniers », parce qu'alors la journée du faucheur valait 12 deniers au plus. Quand elle valut douze ou quinze sous, tout le monde se racheta, et le seigneur fut, qu'on me passe 'expression, (loué sans aucun remède. Les [même causes qui, jusqu'à Henri IV, avaient imené cet avilissement de la livre, à savoir le changement de valeur des deux métaux par •apport l'un à l'autre, et l'intervention de l'Etat lans les monnaies, continuèrent d'agir de 1600
En recherchant, d'après les rares documents lont on dispose, la proportion respective des deux létaux dans la circulation, on voit qu'en 1640, à 'époque où furent refondus les anciens écus et ^fabriqués les premiers louis, l'argent équivaut à environ 72 pour 100 de la masse des monnaies, l'or à 28 pour 100. En 1780, l'argent ne correspond plus qu'à 66 pour 100 et l'or à 33 pour 100.
iG8 LA FORTUNE PRIVEE A TRAVERS SEPT SIÈCLES.
Quoique plus abondant, l'or est cependant plus cher, puisqu'il vaut 15 fois 1/2 l'argent, au lieu de 14,75, comme en 1640.
Le mouvement s'est bien plus fortement accentué en notre siècle : dans l'Union latine, dont la France fait partie, l'argent représente seulement 44 et l'or 56 pour 100 du numéraire.
Il est une période de l'histoire pratique des monnaies, sur laquelle le lecteur serait en droit d'attendre de nous des renseignements nouveaux : c'est celle qu'embrasse le système de Law. Tout le monde a entendu dire qu'à cette époque les prix furent bouleversés, que ceux des immeubles montèrent au quintuple, que le numéraire avait perdu non seulement son pouvoir d'achat, mais aussi sa valeur nominale.
Or cela n'est vrai que dans une imperceptible mesure, en dehors de la rue Quincampoix, du Palais-Royal, des boutiques et des salons de quelques spéculateurs qui édifiaient ce veau d'or en papier, le dépeçaient ou dansaient autour. Celte colossale mystification du « système », le plus fameux de tous les krachs de bourse, dont les auteurs étaient à moitié dupes, comme toujours, n'a pas eu les conséquences économiques que l'on serait porté à s'imaginer. Aventure sans lendemain, elle ne produisit pas, même aux heures de son court triomphe^ tous les résultats que l'histoire nous décrit. Les prix, exprimés
en livres, sous et deniers, nont pas varié dans les provinces f ni même pour ainsi dire dans la capitale.
On a la preuve que les plus minces bourgs connaissaient, aux extrémités du royaume, ne fût-ce que par les édits et les arrêts du Conseil d'Etat, la situation monétaire, le cours des billets de la Banque générale, la dépréciation des espèces d'or et d'argent; mais, comme faisait le peuple du moyen âge, durant les altérations de Philippe-le- Bél et de Jean-le-Bon, les sujets de Louis XV laissaient aux agioteurs parisiens et aux fonctionnaires les cours officiels du kilo d'or et d'argent. Ils continuaient à donner à la livre de compte la même valeur, ou à peu près, de 1718 à 1722, que dans les dernières années du règne précédent.
De telle sorte que, si l'on adoptait les cours officiels, si l'on donnait à la livre de ce temps une valeur moyenne entre 0 fr. 32 et 0 fr. 70, bien loin de constater la hausse des prix que plusieurs historiens de Law nous assurent avo-ir eu lieu, on se trouverait en présence d'une baisse énorme et tout à fait inexplicable.
La baisse effective de la monnaie n'eut lieu qu'en 1726, lors de la refonte des espèces. La diminution de ces espèces décriées infligea alors aux particuliers et aux établissements publics une perte réelle, mais très amoindrie par l'état d'épar-
pillement où elles se trouvaient, dans tant de poches et de coffres-forts *.
i. La livre tournois a valu en
De 1200 à 1225 21 fr. 77
— 1226 à 12U0 20 fr. »
— 1321 à 1350 12 fr. 25
— 1351 à 13G0 7 fr. 26
— 1361 à 1389 8 fr. 90
— 1390 à 1410 7 fr. 53
— 1411 à 1425 6 fr. 85
— 1426 à 1445. 6 fr. 53
— 1446 à 1455 5 fr. 69
— 1456 à 1487 5 fr. 29
— 1488 à 1511 4 fr. 64
— 1512 à 1540 3 fr. 92
moyenne :
De 1541 à 1500 3 fr. 34
— 1561 à 1572 3 fr. 11
— 1573 à 1579 2 fr. 88
— 1580 à 1601 2 fr. 57
— 1602 à 1614 2 fr. 39
— 1615 à 1635 2 fr. 08
— 1636 à 1642 1 fr. 84
— 1643 à 1650 1 fr. 82
— 1651 à 1675 1 fr. 63
— 1726 à 1758 0 fr. 95
— 1759 à 1771 0 fr. 90
— 1771 à 1790 0 fr. 95