‹ La fortune privée à travers sept sièclesChapitre 26 sur 45 · LA FORTUNE PRIVÉS · texte numérisé non relu

LA FORTUNE PRIVÉS

plus abondante, où les terres furent moins offertes, et où par conséquent elles montèrent. L'hectare labourable passa de 95 francs (1501-1525) à 241 francs (1551-1575) et à 317 francs en 1576-1600. Le XYi'' siècle, à ne considérer que la valeur intrinsèque du métal, aurait donc été l'époque de la plus forte hausse de la propriété foncière. Mais il faut tenir compte de la baisse du pouvoir de l'argent, conséquence de la découverte de l'Amérique. Par suite, les 95 francs de Louis XII valent environ 460 francs de Charles IX et 210 francs de Henri III, et la hausse absolue de l'hectare de terre n'est pas, comme elle paraît au premier abord, de plus de 200 pour 100, mais seulement de 50 pour 100.

Toutefois, et cette observation est capitale, c'était un gain véritable, une chance inespérée pour les propriétaires du xvi" siècle, que celle de traverser la plus grosse crise pécuniaire des temps modernes, et sans doute la plus rapide que le monde ait jamais connue, — sans en être le moins du monde affectés pour leur compte personnel, et même en y trouvant un bénéfice positif.

Les prix du xvi^ siècle ne sont pas le signe de la valeur agricole des fonds, de leur fertilité respective. Il existe alors un élément prépondérant de plus ou de moins-value, depuis 1560, où le royaume est en proie aux guerres de religion : c'est la sécurité relative de l'exploitation. Et cet élément, pour qui connaît dans le détail les désastres dont ces

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luttes furent la cause, suffît amplement à expliquer les caprices apparents des prix.

On revit, quoique sur une moindre échelle, et surtout durant moins de temps, les horreurs oubliées des générations nouvelles. « Qui n'en aura goûté ne les croira », nous dit Montaigne. Et le proverbe était « qu'où les reîtres ont passé, on n'y doit point de dîmes ». Les efforts des chefs de troupes régulières, en vue de maintenir quelque vestige de discipline, les soudards « branchés » à quelque arbre de la route, avec les robes de femme et les ustensiles de ménage qu'ils avaient dérobés, n'étaient pas pour effrayer la tourbe des petites bandes papistes ou huguenotes, royales ou impériales, qui, dans leurs zigzags multipliés à travers le plat pays, cognaient à qui mieux mieux sur la tête de turc de l'infortuné « Jacques Bonhomme ». Les denrées de première nécessité, ne pouvant ni circuler, ni même être toujours produites en quantité suffisante, augmentèrent dans des proportions phénoménales; les hauts prix du blé, de la viande, contribuaient à aggraver la misère.

On risquerait cependant d'exagérer si, de traits épars, dont on ferait masse, on traçait un tableau poussé au noir plus qu'il ne convient. Le xvi^ siècle n'est pas accablé sous le poids de ses malheurs, comme l'avait été, chez nous, le xv°. Il lutte, il ne. perd pas courage. Si l'état matériel eût été aussi épouvantable que précédemment, la propriété fon-

cière n'eut pas augmenté, comme on vient de le dire, de 1526 à 1600. Il y avait des provinces exclusivement catholiques et d'autres exclusivement protestantes où l'on se battait moins; et, dans les dernières, à partir de la mort de Henri III, on respira. On ne se doute plus alors, en certaines parties du Languedoc, des luttes qui ensanglantent le nord du royaume ; mais aussi que de plaies à panser! La campagne de Nimes, <i jadis voluptueux jardin de tout plaisir et abondance », disait-on en 1592, était en grande partie abandonnée, a à raison des ravages, brûlements, dégâts ». Dans l'ouest (1598), le roi Henri, allant de Nantes à Rennes à travers un pays ruiné, ne pouvait s'empêcher de dire : « Où ces pauvres Bretons prendront-ils tout l'argent qu'ils m'ont promis? » Dix ans plus tard, quoique la restauration marchât bon train, les traces de tant de destructions attristaient encore les regards. Les voyageurs d'alors parlent sans cesse des villages ruinés qu'ils rencontrent sur leur route.

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