‹ La fosse aux lionsChapitre 1 sur 14 · A LA MÉMOIRE DE SA CHÈRE HENRIETTE · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE DE SA CHÈRE HENRIETTE

Par delà l*anxiété nocturne

Le train omnibus fit halte et Philippe en descendit.

Il fendit sans impatience, sur le quai grésillant de pluie, une cohue placide de métayères en coiffe, de bouchers, de paysans du Bocage, leur aiguillon dans la main, tous s'en revenant à la tombée du jour, ce deuxième vendredi de novembre, d'une foire aux alentours de la Roche-sur- Yon.

A travers le roulis des parapluies difformes, les piailleries des femmes, les égosillements des gorets enfermés dans des sacs, grand et inattentif, il s'avançait. Une forte valise brune

pesait à peine au bout de son bras, un feutre enserré d'un crêpe affinait d'une ombre triste son teint durci par le hâle ; les pans de son manteau noir en^rou liraient les tourbillons d'un vent du Sud-Ouest, lourd et brutal, qui faisait tressauter les vitraffes. claquer les blouses sombres et s'ébrouait sur la campagne comme un troupeau d'étalons furieux.

Devant la gare, une Victoria où il n'y avait personne, ses lanternes allumées d<'jà, lattendait. Du haut du siège, à son approche, Honoré, le cocher du comte de Bradieu, souleva son chapeau avec dignité, et sa face busquée, chevaline, d'un rouge recuit atteignant par plaques à des pourpres noires de betterave, s'éclaircit d'un contentement.

— Monsieur n'est pas là? questionna Philippe, contrarié de l'absence de son père.

— Monsieur dormait ; on n'a pas osé le réveiller.

— 11 dormait ! A ces heures !

— Ces temps-ci, Monsieur boit (///r, reprit entre haut et bis, l'œil évasif, Honoré qui, lui-même, àToccasion, € poussait» des bordées terribles.

Philippe s'était avancé vers la tête des chevaux, deux trotteurs vendéens, vigoureux d'encolure, auxcroupjs râblées, beaux d'aplomb dansl'appariement de leurs pâturons solides. 11 donnait au harnachement un coup d'oeil de connaisseur et

PAR DELA L ANXIETE iNOGÏURNE

flattait Tépaule de l'un d'eux. Sur le mot du cocher, il fit volte-face, l'interrompit :

— C'est son affaire, mon pauvre vieux... Toute Técurie va bien?

— Galerne, ma vieille jument, est prête à crever. Et il y a d'autres choses qui ne vont guère. Si vous n^aviez pas dû venir, j'aurais déjà changé de garnison.

Les sourcils de Philippe se froncèrent, moins irrités qu'anxieux. Honoré, homme unique par son idolâtrie des chevaux, dont il avait autrefois essayé, lui-même, l'élevage, jusqu'à ce qu'il y eût mangé son avoir, était cocher depuis vingt ans au château des Broux; sa femme y gouvernait la cuisine et la cave ; leur « pain de rente », comme on dit en Vendée, semblait assuré là pour leurs vieux jours. S'il menaçait de partir, il fallait donc d'étranges motifs.

— Eh bien ! parle, quelle mouche te pique? On t'a chicané sur ton compte d'avoine?

— N'essayez pas de me faire causer, monsieur Philippe, repartit Honoré, prenant en main son fouet. Je suis Breton, vous le savez, j'ai la tête forte, je marche quand je veux marcher. Ce n'est point ma manière de ruer dans le dos des gens. Les choses que je ne vous dis pas, vous êtes assez fin pour les voir de vos yeux, et plus vite que vous ne voudrez...

Philippe haussa les cpiules, se jeta dans la voiture et n'articula qu'un mot :

— Allez.

Un mois avant, M"* de Bradieu, sa mère, était morte à Lyon, emportée en deux jours par une congestion cérébrale ; dans son testament elle lui demandait de vivre auprès de son père, et il venait.

11 y avait dix ans que la comtesse s'était séparée sans éclat de son mari, un hobereau despote et libertin, joueur en même temps qu'avare, qui prélovait l'entretien de ses maîtresses sur le patrimoine de SCS enfants. Réduit alors à la portion congrue, — quelque douze mille francs de rente — , M.de Bradieu s'était claquemuré en une terre de Vendée, héritage d'un oncle mort célibataire et sauvage ; il y vieillissait comme un sanglier dans son fort. Mais sa femme n'avait pas voulu que. pour ses lîls,leur père fut anéanti. L'ii scrupule même l'oppressait, lorsqu'elle ressongeait à l'isolement sinistre où son mari devait finir.

Aussi, chaque année, Philippe, dès qu'il eut TAge viril, partait, au temps de la chasse, pour la Vendée, demeurait aux Broux jusqu'à l'hiver.

Lo Bocage lui convenait comme un coin oublié d'antique France, où la vie subsiste encore féodale pour un gentilhomme terrien. 11 aimait son

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