‹ La fosse aux lionsChapitre 14 sur 14 · L EPI GORGE · texte numérisé non relu

L EPI GORGE

sible, mais grave. Un matin, vers la mi-juillet, ils repartirent à cheval pour les Broux. Philippe, connaissant les jalousies d'Alix, modéra extérieurement sa joie de retrouver son logis et ses terres. 11 lui ménageait une surprise des plus galantes : quand ils arrivèrent, quittant la route, dans l'allée des chênes, elle vit, à droite et à gauche, flotter sous les rameaux des guirlandes de roses blanches qui se continuaient jusqu'au portail ; et la chaleur de midi ravivait leurs émanations langoureuses.

L^accueil caressant des fleurs n'était qu'un prélude. A peine César et Astrale franchissaient-ils le seuil de la cour, elle aperçut, sortant du vestibule, sa grand'mère et M. de la Thébaudrie. Le comte de Bradieu parut aussi avec Léon ; il fit quelques pas en avant, de son allure saccadée, analogue à la démarche des échassiers. Alix, ravie que les siens fussent là, comme à Nesmy, pour la recevoir, surmonta plus aisément son aversion et se laissa embrasser par son beau-père.

Philippe la conduisit dans sa chambre, la même qu'il habitait étant garçon ; car il tenait à sa tour de rOuest, isolée du comte par la longueur du couloir tortueux où Diane l'avait si souvent guetté. Au bout de ce passage obscur, Philippe ouvrit la porte, et Alix jeta une exclamation de contentement.

Léon, en leur absence, s'était plu à tout disposer. L'haliitacle nuptial exlialait une chasteté d'oratoire : un triptyque figurant rAnnonciation, le mariage et la mort de la Vierge ornait un pan de mur en face du lit. Le lit, fort bas, à courte-pointe bleue, était surmonté d'un haut dais léger que soutenaient quatre longues colonnettes losangées d'ivoire ; sur la soie de la courte-pointe, les armoiries d'Alix s'accolaient à celles des Bradieu. Un second fauteuil Louis XUl faisait maintenant visà-vis à celui de Philippe ; dans un angle, un grand miroir ovale ; sur la cheminée, des candélabres minces ; au-dessus d'un étroit secrétaire, un vase au col élancé qui pressait une gerbe de jasmin, d'autres choses encore, les Heurs de lys pAles du tapis, le bleu profond des rideaux à l'embrasure des fenêtres répétaient la sveltesse d'Alix et son charme mystique. Klle eut une sensation de naïf bonhiHir ; mais rien ne la toucha comme de reconnaître l'armoire de sa bisaïeule dont la douairière de la Thébaudrie lui faisait cadeau.

On se mit à table: elle se voyait, pour la première fois, maltresse de maison ; le rôle lui seyait et l'enchantait. M. de Hradieu, contre son attente, fut courtois, presque sémillant. Philippe se serait ébahi de cette aménité, si Léon ne lui en eût déjà révélé la cause probable.

11 y avait, à la ville, sur la place des Halles,

l'épi gorgé 217

une marchande de fruits espagnole, toujours vêtue de noir, mais coquette avec discrétion, nonchalante en ses manières, bien faite, cultivant la blancheur mate, onctueuse de sa peau, et qui gardait dans son langage un accent des Baléares, un peu nasal, d'une bizarrerie captivante. M. de Br adieu entrait quelquefois chez elle, d'abord séduit par les tonnelets d'Alicante et de Malaga encastrés contre la muraille au fond de la boutique. Mêlés à Tarome des citrons et des bananes trop mûres, ces vins se pénétraient pour lui d'une saveur morbide. Un beau jour, le surlendemain des noces, il s'avisa de conquérir M""' Galestro; la fruitière, flattée, résista peu. Depuis lors, deux fois la semaine, il partait nuitamment dans son coupé et rentrait fort tard, quoique Honoré en maugréât. Ses prouesses récentes le rendaient content de soi; elles expliquaient son humeur bénigne. Tout au moins Philippe ne supposa rien de plus.

Une telle atmosphère de sécurité aidait à son illusion! M. de la Thébaudrie venait de convenir avec le hobereau que, chaque dimanche, tous les Bradieu dîneraient à Nesmy, et qu'en retour, sa mère et lui, chaque jeudi, déjeuneraient aux Broux. Philippe se réjouissait de l'amitié sérieuse qu'entre son beau-père et Léon resserrait leur passion commune pour l'orgue et l'art liturgique.

— Dieu me prend un fils, dit M. de la Thé-

baudrie, à propos d'I^lisée ; mais, aussitôt, il m'en restitue deux.

Gomme on allait passer de la grande salle au salon € de compagnie » où, depuis la mort do son oncle Jamais M. de Bradieu n'avait reçu, la douairière insinua cotte gaillardise dans l'oreille de sa petite-fille :

— IL ne manque plus maintenant que d'avoir brodé la guipure du berceau.

— Le dernier point n'y est pas encore, repartit Alix, rougissante et riante.

KUe s'attendait à devenir enceinte; Tévénement tarda; mais les gais auspices qui la fêtaient sous le toit des Broux dissipèrent ses apprèhensiims; elle fit sien ce logis où le bonheur était son hôte, et d'autant plus qu'elle y régnerait.

Léon les quitta bientôt, appelé en Espagne, ;\ la niiartreuse de Tarragone, auprès de son ami Daniel Kovère, lecjuel se mourait de phtisie.

Philippe, dès sa rentrée, se redonna pleinement à son domaine ; les moissons, puis le battage, et maintes courses aux métairies l'appelaient hors du manoir ; les jours do marché, les paysans arrivaient pour régler un compte ou prendre son avis sur une aiïairo, et ils ne s'en allaient plus ; quelquefois des partages suscitaient undiiïérend; une après-midi s'y consumait. De son côté, M. de

l'épi gorgé 219

Bradieu, la cave et le bûcher mis à part, octroya volontiers à sa bru le soin de son intérieur; il entendait bien s'indemniser d'une telle concession en se déchargeant à l'avenir sur Philippe de toutes les dépenses.

Alix prit donc en ses mains adroites l'économie des Broux; son autorité ne blessa personne, sauf Eugénie; car celle-ci, jusqu'alors souveraine dans sa cuisine, enragea de subir, outre « Madame », Germaine qu'elle jalousait et soupçonnait faussement de « faire des rapports » contre elle et les autres domestiques.

Chaque matin, accompagnée de Germaine, Alix se rendait à la messe au Bourg. Ensuite, elle brodait un grand ouvrage de tapisserie, un panneau représentant saint Pierre d'Alcantara en méditation, destiné à Glaire et à sa chapelle de Tournai. Des lectures de choix, les visites de noces, les allées et venues entre les Broux et Nesmy variaient pour elle la continuité des jours heureux.

Vers le milieu de novembre, elle connut avec certitude que Dieu, selon le mot des Ecritures, « l'avait visitée ». A la nouvelle de sa grossesse, Philippe laissa voir une joie presque trop véhé-

mente ; Alix fut troublée de cette pensée obscure : — Est-ce moi qu'il aime ou le lils qu'il espère (le moi?

Elle se reprit bientôt de son injustice ; Philippe, au contraire, l'aima d'une afToction plus étroite ; il la sentait davantage à lui; le danger vague qui devait peser sur elle tant qu'elle serait enceinte, nuançait de tendresse sa compassion; de nouveau, sans méfiance, il s'enivra de la posséder, puisqu'on elle il choyait la chair et l'àme de l'enfant ([u'elle portait.

L'enfant dormait encore dans les limbes du mystère, et déjà leur désir le concevait respirant, s'agitant sous le soleil. D'avance, ils décidèrent ([ue, si c'était un mâle, on le nommerait Philippe. Son éducation future devenait souvent un thème de dispute : Alix croyait la sévérité nécessaire; Philippe voulait voir grandir son fils en hardi luron qui n'aurait peur ni des chevaux, ni du bruit des armes, ni du fouet. A un déjeuner chez les d'Apremont, il jugea une fois de plus ce rigorisme d'étiquette où s'étiolent tant de nobles lignées. Les trois enfants de la maison se présentaient devant leur père, « au fixe », plus tremblants que dos infants d'Espagne en face du roi. Leur mère, sèche comme un fagot d'épines, les accueillait avec des formules impérati vos : Tienstoi droit; viens m'eml)rasser ; va linir ton devoir.

l'épi gorgé 221

auxquelles répliquaient d'automatiques : Oui, maman; j'y vais, maman...

— Que feront vos fils plus tard ? lui demanda Philippe, un peu à l'improviste.

— Mais, monsieur, répondit^elle, très offusquée, ils ne feront rien.

— Eh bien I déclara-t-il à sa femme en repartant, nous, nos fils feront quelque chose, et, je respère même, beaucoup. A quoi bon la contrainte ? Ils nous regarderont agir, tout est là. Ai-je été si mal élevé ? Tel je fus, tels ils seront.

Un soir, en mars, Alix perçut contre son ventre le premier coup de talon, le sursaut du nouveauné frappant aux portes de la lumière. Son exultation fut violente, combattue néanmoins d'une si dure angoisse qu'elle en garda au cœur un étrange serrement. Elle essaya de se dominer ; mais une crainte sournoise Tenvahissait :

— Pourvu qu'il ne ressemble pas à son grandpère I

En se mariant, elle avait fermé les yeux sur ce péril, n'avait vu que Philippe. M. de la Thébaudrie et la douairière s'étaient moins abusés au sujet du comte ; mais Philippe les fascinait aussi ; d'ailleurs, quelle union se déciderait s'il fallait évaluer les tares possibles des ascendants ? Lorsqu'Alix s'installa aux Broux, les premiers jours, M. de Bradieu avait témoigné, par des attentions,

22i LA FOSSE AUX LIONS

qu'il se doutait de sa présence. Bientôt, il retomba dans ses habitudes taciturnes. A table, sa boucbe ne s'ouvrait que pour des lieux-communs sur la pluie ou les récoltes ; quand son iils et sa bru causaient entre eux librement, il paraissait exaspéré. Le repas à peine fini, on le voyait se rasseoir au coin de l'Atre, s'isoler derrière sa Gazette. Philippe, comprenant (juc ces soirées d'hiver, dans la salle commune, ennuyaient Alix, prit le parti de les passer avec elle au salon, après y avoir fait allumer un grand feu. Son père se montra sur le seuil, ses pincettes à la main :

— Ah ! un autre feu ! Je sais bien qu'ici je ne compte plus. S'il ne vaudrait pas mieux être crevé 1

De pareilles sorties secouaient lup-ubrement Alix, malgré tout son elTort pour égaler Philippe en insouciance. Elle s'attristait de revuir, à des heures inévitables, ce vieillard acerbe dont l'oxcentricité, aux moments où il avait bu, prenait des airs de folie.

Cependant elle étouiïait ses transes, dans l'idée ((ue l'enfant pouvait les ressentir, en rester, toute sa vie, débile, même idiot. Jamais elle ne dévisageait M. de Bradieu, de peur que la ligure de l'aïeul ne s'imprimât sur celle du potit-lils. Plus d'une fois, elle faillit signifier à Philipjx (juc vivre aux Broux l'excédait : le seul emhai -

l'épi gorgé 223

ras d'avouer sa faiblesse lui eût imposé silence ; mais des Volontés surnaturelles n'exigeaient-elies pas sa soumission ? En outre, les murailles du manoir la retenaient sous un bizarre sortilège ; elle s'y attachait à son insu parce que des souffrances Ty guettaient. Philippe, trop heureux, ne devina guère ses peines ; une alerte, néanmoins, le délogea de cette quiétude.

Le mardi avant Pâques, par une matinée tiède et somnolente, ils suivaient à pied le routin de la Gourtaisière. Philippe voulut s'arrêter chez les Joussaume, où il savait malade Pierre, le jeune gas.

Le chemin, avec ses ornières épaisses, contournait une mare boueuse en descendant vers un creux, jusqu'à la métairie. Une longue et triangulaire étable s'étendait à Tentrée de la cour, visà-vis un hangar et une pile de fagots. Des deux corps de logis, l'un, presque neuf, banal, faisait mieux valoir la brune vétusté de l'autre, flanqué d'une tour ronde et bâti sur les restes d'une ancienne villa romaine.

Arrivé au bas, Philippe aperçut, avant Alix, contre le mur de la vieille maison, un être dégoûtant que leur cachait Tétable. Les Joussaume, il le savait, étaient affligés d'un fils imbécile ; d'ordinaire, on le claquemurait ailleurs, dans une ferme à eux ; pourquoi était-il .revenu ? Assis au

soleil, il montrait de biais son cou roiis-e et pel^ comme celui d'un vautour ; ankylosé en cette attitude, la prunelle louche et bestiale, il dressait sa tête chétive, pointue par derrière, dénuée de front ; en g-uise de nez, un étroit bec crochu se rabattait sur une lippe étirée et saignante ; sa langue s'y promenait, et il se remit à manger une sorte de bouillie jaune qu'il laissait couler dans sa barbe. La face terreuse et ridée de cet « innocent » avait Tair immémorial, sans Age.

Philippe s'interposa dcvaut Alix et, avec le plus de sécurité qu'il put :

— Retournez-vous, dit-il, il y a qucbjue chose que vous ne devez pas...

— Je l'ai vu, interrompit-elle ; eh bien 1 qu'estce qui vous arrête ?

Le masque tendu de ses traits avait pourtant blêmi, et Philippe ne put contraindre une anxiété subite : si l'image du monstre, par l'eiïet de cette commotion, allait déligurer leur enfant l

Mais il regarda vers la cour ; une servante, à l'approche des visiteurs, venait d'emmener l'idiot.

— Entrons, dit Alix, bravant sa ré])ulsion. Maître Pierre Joussaume s'avançait vers eux,

avec sa mine de joviale bienvenue ; courtaud, un peu voûté sous sa blouse, l'oreille et le teint fleuris, il rapjxdait par son allure la bonhomie ecclésiastique d'un bedeau, mais relevée d'aisance et

l'épi gorgé 223

de dignité campagaarde. Sa simple façon d'ôter son chapeau attesta la noblesse d'un homme qui, occupant en ce monde sa juste place, sait y mettre les autres.

Il voulait les introduire dans la salle à manger, pièce de cérémonie où il se tenait rarement ; Alix préféra s'asseoir dans la cuisine, patriarcale et gaie. Clémence, la servante, parut aussi joyeuse d'accueillir les hôtes que si ce fût elle qu'on vînt voir ; Thonnêteté du logis se mirait en son front clair, ses joues sanguines, son œil modeste ; le ruban noir serrant son chignon ajoutait à la grasse et pieuse rondeur de son visage. Elle jeta sous le manteau de la cheminée une brassée de sarments ; des étincelles s'envolèrent, les chats sommeillant autour du foyer étirèrent leur dos ; un chien de berger reconnut Philippe et lui flaira les mains.

— Clémence, fit Maître Joussaume, est-ce qu'il y aurait moyen d'avoir un peu de muscadet ?

Clémence essuya trois verres, les posa « de rang » au bord de la table, se noua un foulard au cou, et descendit en hâte à la cave. Philippe s'informait du jeune gas :

— 11 est aux champs avec les bêtes, répondit le métayer ; mais cet enfant nous tourmente ; sitôt qu'il se mouille, la fièvre le mine.

Les sourcils blonds et les lèvres gercées de Maître Joussaume se froncèrent amèrement ; sous

son toit, le malheur < avait fait plus d'un nid » ; Maître Pierre et son fils, après avoir été, l'un et l'autre, peu de temps « dans le mariage», vieillissaient veufs tous deux, et leur seul espoir était l'adolescent pulmonique, héritier de la consomption dont sa mère était morte.

— C'est dommage, il est si courageux ! reprit le métayer, se livrant à la jouissance de vanter son petit-fils; il sait obéir et il sait commander; il sait tirer le fumier, panser lo bétail, lui donner la nourriture. 11 aime les curés et il est content d'être enfant de chœur. Il tiendra mon idée; il mènera la charrue comme son i^rand-père.

Clémence remonta, portant deux bouteilles de nmscadet limpide, dernier vin d'un cépage de soixante-quinze ans qui « en avait poussé du bon ». Maître Pierre, non sans des précautions respectueuses, le déboucha; Philippe, quand ils eurent trinqué, lui demanda le prix de son vin, et Je vieux paysan se plaign;iit d'y retrouver tout juste ce que mangeait d'argent la fa<;on dos vitrnes.

— Oh! vous n'êtes pas »î plaindre, fit gentiment Alix, égayée par le muscadet.

— Damel — et son petit rire habituel brida ses yeux obliques, un peu semblables à ceux des ■ gorets — il y en a de plus malheureux que nous. Mais aussi, ces mains-là ont fait de la besogne.

l'épi gorgé 227

Le travail, c'est l'âme de la terre. Du temps que j'allais au Marais chercher de la cendre pour engraisser les champs, nous partions avec douze bœufs ; on restait deux jours et deux nuits à batailler sans fermer l'œil...

Maître Joussaume scandait ses propos par des gestes courts, le bras près de sa blouse, ouvrant sa main et la refermant. Sa parole, quoique bredouillante, avait l'accent d'une franche énergie.

Ils retrinquèrent selon Tusage ; mais le soleil, ardent, traversait la cuisine; dans l'âtre, la noire marmite pendue à la crémaillère tressautait sous la vapeur de la soupe ; onze heures avaient sonné ; Alix fit un signe à Philippe et se leva. Le métayer les accompagna jusqu'au tournant de la mare, vers la barrière de sa ferme. Ils croisèrent trois couples de bœufs qui rentraient du labour, des parthenais, hauts d'échiné, d'un blond de froment, le corsage lustré, le poitrail vaste, un duvet blanc autour du mufle, les cornes reluisantes, tous « d'état », forts et bien « parés >>. Les deux serviteurs qui les conduisaient saluèrent avec amitié Philippe ; il complimenta le maître sur son bétail:

— Oui, la Vendée est bonne, répondit le brave homme, associaat à l'orgueil de son étable la fécondité du pays.

Sa foi dans le sol des aïeux toucha Philippe et

228 LA FOSSE AUX LlONb

Alix comme une réplique naïve à leurs propres espérances; pourtant, dès qu*ils Teurent quitté, Alix, prise d'une mélancolie invincible, jeta cette réflexion;

— Si le petit Pierre viont à mourir, que rcsterat-il des Joussaume et d'un labeur de trois siècles?

— Pourquoi voulez-vous (ju'il moure? opposa Piiiiippe. Et puis, quand même, est-ce que tous ces laboureurs auront hataïHv pour rien ?

Il craiguit qu'en reparlant de Pierre, elle n*eût dans sa pensée l'idiot; elle évita d'en causer; mais ce silence ne le rassura guère. Il lui reprocha d'un ton badin sa pente vers la tristesse, si mal justifiée, quand des « bénédictions » pleuvaient sur eux.

— Précisément, répliqua-t-elle, je n'ai pas assez souffert, vous non plus; il me semble que notre tour approche...

Depuis lors, durant les derniers mois de sa grossesse, elle sortit pendes Broux. Le printemps se prolongea dans une suavité radieuse. Elle se promenait volontiers, après midi et à la nuit tombante, le long de la garenne où Diane avait suivi Philippe; celui-ci, afin de lui complaire, s'y attardait.

Le lieu, en cotte saison, se faisait luxuriant comme un jardin des tropiques. D'en haut, d'une

l'épi gorgé '229

terrasse qui plongeait au dessus de la fosse, le regard d'Alix se perdait parmi les frondaisons en fleurs ; le vert baptismal des feuillages nouveaunés déliait ses nuances entre les verdures sèches des cèdres ou des pins. Derrière les buis et les myrtes se découpaient de minces asphodèles; partout des genêts, d'un roux ombré, évoquaient la soie d'or des chasubles. Les marronniers roses s'enflaient ainsi que d'énormes bouquets carminés ; les couronnes nuptiales des sureaux constellaient les buissons ; des touffes bouillonnantes de mauves rhododendrons débordaient les baies des frênes, les cônes des lauriers dont la senteur de miel chaud irritait le parfum d'orangers distillé par les acacias.

Alix aimait la molle inclinaison, le sommeil des futaies dans les soirs sans vent ; et, surtout, elle songeait qu'à respirer l'âme des plantes elle nourrissait de leur sève candide son enfant. Au fond de son mysticisme chrétien s'insinuaient quelques vestiges de cette vénération que les druides enseignaient pour les arbres et les fontaines.

Elle et Philippe descendaient souvent, au crépuscule, à l'allée de la fosse, longue et rembourrée de mousse, jonchée de pétales, comme après le passage d'une procession. Des magnolias qui Tanuitaient lui donnaient un aspect d'église ; à droite du chemin, la fosse elle-même^ maintenant

enclose d'une margelle de cranit, s'assombrissait, réfléchissant les ronces ainsi qu*une chevelure noyée sous Teau miroitante et morte.

Assise sur la margelle, Alix parlait avec abandon, et Philippe, debout, l'ccoutait. Un arbre de Judée aux floraisons violettes leur masquait à demi l'Occident d'une seule couleur, celle des primevères ou des jonquilles. Le coucou, vers les moulins, sonnait une heure toujours pareille et faisait écho à sa propre voix ; plus près, les rossignols,/\pres, triomphants, enroulaient aux leuillées les volutes de leur chant capricieux qu'une volupté, par saccades, étranglait. L'Angelus du Bourg espaçait dans le ciel ses trois Ave Maria, et la lune, inclinant son front rosé, semblait attentive à réternelle Annonciation.

Pour eux aussi, il y avait une promesse et une attente; mais un sentiment humble courbait, malgré ses orgueils, Alix, lorscju'elle se ressouvenait que son tils serait un enfant de misère et de péché, déperdition peut-être, s'il imitait M. de Bradieu. Quant à Philippe, son bonheur était sans arrière-pensée ; il touchait au moment de sa vie le plus désirable ; son espoir de se perpétuer allait s'accomplir, de môme qu'au bout du printemps fructiflait l'été.

l]n revenant de la garenne, un soir de juillet, — la veille du jour où devait commencer la mois-

l'épi gorgé 231

son — , Alix, plus lourde que d'habitude, dit à son mari ;

— J'ai peur que ce ne soit pour demain...

— Ma chère, tant mieux i Nous Favons bien assez longtemps désiré.

— Ah! fît-elle, moitié riant, moitié grondeuse, je voudrais te voir à ma place; tu parlerais moins à ton aise.

Ce tutoiement, qu'elle réservait aux intimités de Tamour, confessait, dans roccurrence, un grand trouble. Il Tétreignit avec une ardeur contenue ; ce qu'il éprouvait ne pouvait se dire ; mais l'agitation d'Alix redoublait en lui la possession calme de sa force.

Avant de se coucher, il donna des ordres pour qu'on avertît, le lendemain, de bonne heure M. de la Thébaudrie, le médecin, la sage-femme et même le curé, le baptême devant se faire le jour qui suivrait la naissance.

Alix dormit d'un sommeil rompu par des sursauts fébriles. Dès Taube, elle tressaillit de vagues douleurs et réveilla Philippe ;

— Si, jusqu'à la fin, déclara-t-elle,je ne souffrais pas davantage, ce serait trop doux... De toutes façons, je te prends à témoin que je ne veux pas crier.

A huit heures, le comte vint frapper à la porte de sa bru et s'assit près d'elle, prolongea même

sa visite. 11 prédit que l'accouchement serait louer et affreux.

Pour lui donner raison, les grandes angoisses commencèrent ; ployée en deux sur son lit, elle gémissait d'une voix sourde; des gouttes de sueur se glaçaient contre ses tempes; Philippe les essuyait délicatement, prenait ses mains entre les siennes et, de son mieux, la réconfortait. Germaine voltigeait sans bruit par la chambre, ou s'agenouillait devant riiuaij^e du saint Suaire, et ses muettes supplications s'élançaient avec une telle violence persuasive cpi'Alix, en s*y joignant, sentait moins ses tortures.

Dans la matinée, at riva la sage-femme, une personne longue, jaune de teint, aux airs confits, (fu'on devinait astucieuse. pleine d'impurs secrets. Mais aussitôt Alix vit entrer son père et M"' de la Thébaudrie ; elle se jeta au cou de la vieille dame en enfant qui souffre et implore de sa mère une délivrance. Vers midi, on annonça le médecin.

Le D' Nombalais descendit d'un cabriolet antique f[ue traînait un clioval malingre. L'ampleur de sa redinsTote et de son srilet à Heurs faisait valoir sa corpulence ; haut et crépu, la face replète, il inspirait confiance aux malades par une olympienne placidité ; nul praticien, dans le pays, n'avait renom d'aussi émérite accoucheur.

Introduit, il s'approcha familièrement d'Alix, campa son binocle sur son nez camus et rubicond, un nez de fureteur, de voluptueux. Dès qu'il se fut rendu compte « où elle en était », il affirma que tout irait bien, et son attention se promena autour de la chambre, dont l'ameublement le séduisait. La médecine, à mesure qu'il avançait en âge, lui devenait chose subalterne ; il jouait du violon, collectionnait des autographes et des bibelots. Le triptyque et surtout les candélabres de le cheminée Témerveillèrent.

— L'art, opinait-il en abordant M. de la Thébaudrie retiré à l'autre bout de la chambre, l'art est vital pour Tâme autant que Toxygène pour les poumons. Je comprends cet empereur d'Autriche, qui, moribond, fit appeler sa symphonie et trépassa dans un point d'orgue...

Le déjeuner était servi ; les trois hommes sortirent ; leur présence aidait Alix à se contenir ; aussitôt qu'elle fut seule en face de sa grand' mère et de la sage-femme, ses gémissements éclatèrent ; puis elle se tourna vers le mur, essaya de fermer les yeux :

— Si je pouvais dormir une heure, jusqu'au terme...

— Du courage, ma petite fille, adjura d'un ton doux l'aïeule ; ce sera si tôt oublié !

Et ses doigts fluets écartaient quelques cheveux

moites de la joue d'Alix qu'elle pressa d'un long baiser.

— Un premier n*est jamais trop vite fait, soupira sentencieusement la matrone.

Alix se tourna, voyant bien qu'elle ne dormirait pas. Elle appela Germaine, qui se tenait assise à distance, perdue dans une de ces oraisons mentales où elle paraissait cataleptique :

— (iermaine, ouvrez l'Ancien Testament au second livre des Macchaljées ; vous me lirez l'histoire de la mère et de ses sept fils.

En attendant, pour ne pas crier, elle se mordit les ongles jusqu'au sang. Germaine commença la lecture : cette vision de la femme magnanime animant, l'un après l'autre, les martyrs à se laisser arracher la langue, scier les pieds et les mains, rôtir sur un feu lent, versa dans les nerfs d'Alix un calme passager. Elle eut honte d'elle-même et du peu qu'elle endurait. Mais, soudain, ses douleurs s'exaspérèrent, elle ne put arrêter un cri ; au même instant, Philippe rentra, et le comte aussi revint avec les autres :

— Vous n'êtes cpi'au début, dit à sa belle-tille le hobereau, un sourire aux lèvres, comme s'il eût joui de ses alîres ; vous ne vous doutez point de ce qui vous attend.

— L'Iiomme consolant que vous êtes ! maugréa M. de la Thé])audrie.

l'épi gorgé 235

Alix, son beau-père une fois disparu, respira.

— Eh bien! lui demanda le docteur, étirant ses bras hors de ses manches selon son tic invétéré, avez-vous mis les chevaux de renfort ? Avançonsnous ?

Pour toute réponse, elle grinça des dents, mais ne cria point. Les heures, cependant, se traînaient de plus en plus pesantes, telles qu^en une agonie. Philippe s'exhortait à la patience, ému d'une amoureuse pitié ; il aurait voulu néanmoins presser les choses, et sa hâte de voir l'enfant égalait celle de ne plus voir souffrir Alix.

De moment en moment, il s'éloignait vers une des fenêtres qui donnait sur les champs. Les moissonneurs avaient fini la sieste de midi, la « mariennée », et se remettaient à Fouvrage. Par les volets clos, il les regardait s'agiter dans la poussière et les pailles. Les épis torréfiés sous le soleil vorace éclataient en points roux, dont la masse se teignait d'une flamme presque pourpre. D'un coup sec, trois fois réitéré, les métiviers attaquaient une poignée de tiges au ras du sillon, et, sans répit, couchaient les javelles sur la terre fauve, ne s'arrêtant que pour aiguiser leur serpe avec une pierre pendue, dans une corne de bœuf, à leur ceinture.

Philippe pouvait se le dire; c'était pour lui que ces bras besognaient, aussi bien qu'Alix en-

236 L\ FOSSK AUX LIONS

fantait. Dieu, le même jour, versait à deux mains, entre les siennes, la richesse de sa maison. Sa propre inaction, malgré tout, l'humiliait: tandis qu'Alix se débattait sur son lit douloureux, qu'il eût fait bon prendre une serpe, courir s'escrimer parmi les hommes qui ahannaient là-bas 1

Mais sa femme approchait de la crise libératrice ; vers six heures, à bout de vaillance, elle supplia le médecin :

— Docteur, si vous ne m'aidez pas, je sens que je vais mourir.

Il s'était ceint d'un grand tablier et préparait des instruments :

— Je suis à vous, ma chère enfant ; quelques minutes, et nous n'y penserons plus.

Quand, un quart d'heure plus tard, le docteur souleva de sa main souple le nouveau-né santrlant du beau sang d'Alix, le cœur de Philippe battit éperduinent; leur attente était comblée : ils avaient un fils ! L'enfant dénoua ses jambes et ses bras ; saisi par l'air extérieur, il fit une grimace de surprise, et jeta un cri aigre, robuste, plutôt joyeux que plaintif.

— Mes compliments, mon ami, tu es bien planté ! dit le docteur essoufflé, le front ruisselant.

Alix élança sur la vagissante créature son premier regard de mère et murmura :

— C'est à Philippe (ju'il ressemble...

l'épi gorgé 237

Et ses yeux se tendireat vers l'Annoaciation du triptyque, dans une ineffable action de grâces à la bonne Vierge tant invoquée.

On le lava, on l'entoura de ses langes et on le mit en son berceau ; Alix se redressa pour le contempler ; mais sa tête, d'une pâleur de lys coupé, retomba sur le traversin ; peu après, une envie de dormir l'accabla.

Le docteur s'était retiré ; M. de la Thébaudrie et la douairière, débordants de jubilation, s'en retournèrent à Nesniy. La sage-femme descendit souper ; dans cette chambre, où le silence même s'apaisa, Philippe, seul avec Germaine, veillait. Il se penchait sur l'enfant assoupi ; une liesse virile inondait son âme et ses prunelles se mouillèrent.

Le jour déclinait, les moissonneurs rentraient des champs. La pensée lui vint de leur montrer son fils premier-né, celui qui continuerait ce qu'il faisait aux Broux. 11 le prit doucement, traversa le corridor, et, du palier, sa forte voix appela :

— Nicoleau, Bouron, Landivier, Florence, Honoré, Eugénie, et tous, je vous annonce que nous avons un fils ; voyez-le I

L'événement s'était déjà répandu ; ils ôtèrent leurs sabots et montèrent, ébaubis, rayonnants ; les journaliers et les femmes gagés pour la métive s'avançaient à leur suite. 11 éleva l'enfant dans ses bras comme sur un pavois, afin que tous en

238 LA F088E ALX ;.IONS

eussent la vue. Florence, depuis peu mère d'une papolo, avant les autres, s'exclama :

— Qu'il est mignon 1 Qu'il est beau gag 1 De proche en proche ils répétaient :

— Qu'il est beau gas ! qu*il est bon fi 1 Eugénie eut la hardiesse de toucher sa petite

main :

— Il est ferme comme un gland, dit-elle. Et Bouron appuya :

— 11 est plein co;nme un épi (jf^rgé.

En cette minute, qucliiu'an marcha derrière Philippe, venant des appartements du comte. M. de Bradieu allait partir ; c'était son soir de rendez- vous avec M"' (ialcstro.A son apparition, les domestiques relluèrent sur l'escalier, se débandèrent. Sa toilette indiquait ses intentions galantes ; des guêtres blanches s'ajustaient au bas de son pantalon gris, et il tenait entre ses doigts une énorme rose d'un rouge noir, pareille à une étoffe précieuse imbibée de sang.

— Enfin 1 dit-il, l'affaire est faite ?,.. Voyons ce chef-d'œuvre.

Il dévisagea le nouveau-né, l'embrassa du bout des lèvres et, avec sa rose, lui chalimilla les narines. Cette fantaisie déplut à Philippe : le vieux < sacripant » avait l'air d'initier son pelit-iils au sacrement charnel do ses voluptés. Mais, tout d'un coup, le hobereau se mit à rire :

l'épi gorgé 239

— Tiens, Philippe ! il me ressemble, c'est moi tout craché, on dirait...

— Pardon I rabroua Philippe, il n'a rien de vous, rien, vous entendez î

Furieux, il tourna le dos et s'enfonça dans le corridor, serrant son fils contre lui.

Gilles de Rays eut une fille.

De Philippe ou du comte, lequel des deux s'abusait ? Le visage d'un nouveau-né est une médaille encore molle superposant plusieurs empreintes ; Tune d'elles, ensuite, prévaut. A l'heure de sa naissance, Tenfant d'Alix exprimait bien la figure allongée de son père, sa lèvre et son menton bressan ; d'autre part, surtout lorsqu'il dormait, son profil laissait faiblement reconnaître les paupières tombantes, la silhouette d'oiseau de proie qui distinguait M. de Bradieu. Mais, dès le lendemain, cette dernière ressemblance s'atténua ; Alix, par bonheur, ne s'y arrêta point.

Elle se livrait ingénument à ses joies : le berceau reposait près de son lit, elle étendait sa main pour le toucher, les yeux entreclos, avec un sourire de langueur béatifiée. Germaine lui mettait l'enfant sur les genoux ; elle le haussait à ses

mamelles, puis le srardait endormi et appuyant sonpoingfermé contre le sein gonflé de lait. Il ne criait que très peu ; quand ses yeux, sans la voir, s'ouvraient, elle y retrouvait le bleu des siens.

On l'habilla pour le baptême : après le départ des voitures, elle entendit les cloches carillonner longuement ; puis on le rapporta de l'église, immaculé dans sa robe neigeuse, et, en baisant son front lavé par l'eau sainte, elle connut la fraîcheur des innocences angéliques.

Le jour de ses relevailles, ce fut une fête aux Broux comme jamais il no s'en était vu ; les métayers des deux familles y festinèrent ; on dansa, le soir, dans le pa'^c illuminé. Une rixe pourtant faillit gâter les réjouissances : entre Honoré et Bouron, gris tous deux, il y eut « des mots » ; Bouron traita sur un ton méprisant la Bretagne, « ce pays de sauvages où les moineaux crèvent do faim au temps des moissons » ; Honoré l'appela : « Ventre à choux ! » Ils s'empoignèrent par la moustache ; Landivier et leurs femmes, à grand' peine, les séparèrent. Honoré, là-dossus, déclara qu'il ne resterait pas dans la maison. Alix insista pour que M. do Br.idiou le laissât partir ; elle cherchait à se défaire d'I^lugénio ; pendant ses couches, la cuisinière avait joué trop à son aise avec l'anse du panier. Mais le comte détestait les changements, Philippe aimait le vieux cocher ; il le

tança, ainsi que Bouron, les réconcilia, et la noise n'eut pas d'autres suites.

Toutefois Alix, à Foccasion d'Eugénie, entreprit Philippe sur un plus sérieux chapitre. Sa grand'mère Tavait élevée à « savoir compter » ; d^autant que M. de la Thébaudrie ne le savait guère. Or, Philippe, dans ses largesses, allait grandement au delà de ses revenus ; s'il continuait \dngt ans du même train, il aurait chance de finir comme le marquis de Bois de Gêné. Ce gentilhomme, d'une générosité proverbiale, aussi longtemps que dura son patrimoine, n'avait cessé « de mettre la main au gousset ». Les gens qu'il comblait s'étaient d'abord moqués de lui et jouissaient maintenant de ses dépouilles ; car, chaque fois qu'il tombait dans la détresse, il empruntait à ses fermiers, leur cédant en gage une métairie qui leur restait ; de la sorte, tout son bien s'était fondu, et il vieillissait, réduit aux subsides que lui servaient quelques-uns de ses pairs miséricordieux.

— Rassurez- vous, observa Philippe, je n'ai point le cœur assez fou... ni assez haut pour me ruiner à son exemple.

— Nous serions seuls, reprit-elle, ce serait simple de tout donner. Mais nos fils. . . Supposez les six ou sept, il n'y aura qu'à vendre les Broux.

L'argument le touchait au vif ; il n'en suivit

pas beaucoup moins ses propensions. La marquise de Largillay aurait vu d'un bon œil Léon épouser sa fille Bernadette ; Philippe, Tayant su, offrit à son frère, au cas où il se déciderait, de lui acheter, pour deux cent mille francs, sur le finage de Bournezeau, un manoir et une belle terre attenante. Léon refusa, peu enclin à la \'ie rurale, toujours entraîné par sosg-oûts de nomade et d'esthète. Philippe s'en convainquit alors : si son rêve de patriarcat devait aboutir, il ne pouvait rien espérer que de ses hoirs directs.

Sa tendresse se concentra sur le petit Philippe ; de même qu'Alix, près de Penfant, il recommençait une vie neuve. Ensemble ils s'extasiaient de sa joyeuse croissance. Son regard, vif et hardi, s'emparait de toutes les choses à sa portée, et sa main s'y posait pour dire : C'est à moi. Il déj)loyait ses doigts au soleil, jarg-onnait des syllabes confuses, riait aux fleurs de lys du tapis. Son rire leur rappelait les voix liquides des courlis qu'au Veillons, de leur chambre nuptiale, ils <'nlendaient, à l'aurore, dans un demi-sommeil.

L'été et l'automne se déroulant magnifiques, du matin au soir, Alix vivait en plein air avec lui. A trois mois, il fut aussi dru que d'autres à cinq.

Le temps des vendantes arrivait ; on eut, pour les faire, de ces journées d'octobre lumineuses et chaudes, où, sur les bords de l'horizon, ruisselle

comme une nappe de malvoisie doré. Vendangeurs et vendangeuses, courbés entre les ceps, chantaient tout en jetant dans les paniers les grappes. L^après-midi, Alix et Philippe allèrent les aider ; ils emmenèrent Tenfant que portait une nouvelle servante, Jacqueline Oliveau. Jacqueline était une fille de vingt-quatre ans, d'une saine et reluisante laideur, avec des yeux enfoncés, un nez court et planté bas, un front têtu, un menton relevé en bosse; forte autant « qu'une vis de pressoir », pleine de soins pour le poupon qu'on lui confiait, elle fatiguait cependant Alix par sa loquacité piaillarde : dès qu'elle ouvrait la bouche, on eut dit qu'un troupeau d'oies se mettait à jaboter.

— Le via n'aura pas mûri dans l'eau, dégoisaitelle, il est enragé, il saute comme un lièvre, on ns peut pas le tenir. Hier soir, chez nous, Jean- Marie, mon frère, menait une barrique au Bourg ; la bonde est partie, le jus fuyait par les douelles...

Au tournant de la cour, Nicoleau, grave à son ordinaire, les croisa, conduisant vers le cellier une cuve emplie de raisins ; au dessus du chariot et autour des bœufs bourdonnait une bande de guêpes ivres. L'enfant, pour en saisir une au vol, se trémoussa.

— Ah ! le petit pur-sang ! fit Jacqueline

•2t6 LA FOFSE AUX LIONS

on lui rabattant la main, il n'a paour de rin. Avant d'atteindre la vigne, ils descendirent jusqu'au vallon. Les chênes, chargés de glands, avaient encore leurs feuilles vertes ; une odeur vineuse égayait les sentiers. Contre la chaumine des Gendreau, un jeune gas, sur une charrette, piétinait des grappes dans une benne ; ses cuisses maigres se barbouillaient de la rouge purée que ses pieds, l'un après Tautre, trépignaient ; il ramenait sous ses talons les graines mal écrasées ; en bas, trois drôles approchaient un verre du tuyau par où s'écoulait, dans une soille, le moût roscUre ; et ils lainpaient, chacun à son tour, goulûment. Leur mère, de son seuil, les deux poings sur les hanches, les considérait ; un rire admiratif découvrit sa mâchoire édentée.

— Voyez-vous ça I monsieur Philippe, dit-elle, les beaux soûlauds qu'ils feront !

— Ils pourraient téter de meilleur lait, ^ourmanda Alix en passant, mécontente de ces précoces beuveries.

— Laissez-les donc, releva Philippe d'un ton bénévole ; il faut bien que le culte de la Ghopine se perpétue.

Elle allait répliquer ; mais, en arrivant à la vigne, ils entendirent la voix du comte, comme le son d'une faux qu'on aiguise, mordre l'air serein :

— Nous aurons plus de vin que Tan passé, disait-il parmi les vendangeuses, et l'eau-de-vie sera bonne...

Il aperçut Alix, vint à elle, empressé, d'une galanterie de vigneron en goguette ; surpris de sa froideur, il se tourna vers Fon petit-fîls, dont il pinça le menton avec ses doigts couleur de lie. L^enfant se rejeta en arrière et poussa des hurlements.

— Paix I vilain criard, gronda le hobereau ; tu sais, je n'aime pas les marmots qui font des scènes.

Ce n'était pas la première fois que le petit Philippe marquait à l'endroit de son grand-père une aversion furibonde ; ces yeux d'ogre et ces façons dures Teffarouchaient. M. de Bradieu, prompt aux rancunes, répondait à son antipathie par une sourde inimitié.

Alix la devinait ; sans pouvoir préciser ce qu'elle et son fils avaient à craindre du vieillard, elle se demanda une fois de plus si, pour Tendurer longtemps, le courage ne lui manquerait point. Mais, pendant qu'alerte cueilleuse elle dépouillait des ceps, son front se releva, elle vit à quelques pas Philippe, Foeil fixé sur le plateau des Masures ; un toit neuf y pointait, celui d'un des moulins qu'il avait voulu reconstruire ; entre les masses basanées des noisetiers, les ailes se

haussaient et redescendaient, traçant sur l'espace bleu, selon le mot de Germaine, < un grand signe de croix ».

— Gomme il ^'i^e bravement, notre moulin l dit-il ; le blé sous la meule, la vendange sous le pressoir, tout va en cadence aux Broux.

Elle comprit quelle force d'amour le liait à un sol rendu sien, et, en dépit de ses pressentiments, elle se tut.

Une beure après, assise au haut de la vigne, elle allaitait l'enfant. M. de Bradieu rôdait alentour. L'indiscrétion de ses regards fit rougir Alix; il cherchait à reluquer un coin du sein nu que voilait un mouchoir. Debout derrière elle, il essaya d'entrer en conversation ; elle laissa tomber ses phrases avec un insistant dédain. Lorsqu'elle remit aux bras de Jacqueline son nourrisson, celui-ci, apercevant le comte, de nouveau fronça son minois, devint cramoisi, et s'égosilla dans des clameurs inapaisables.

— Décidément, dit son grand-père, ce serait à croire que déjà on l'instruit à me détester.

— Il n'attend pas qu'on l'instruise, décocha la jeune femme d'un accent d'ironie perçante ; et elle s'en alla.

Jusqu'où sa riposte ulcéra le hobereau, ello devait le savoir plus tard. Philippe, survenu aux cris de l'enfant, apprit ce qui s'était passé ; il demeura

soucieux, mais pensa que la leçon infligée porterait ; et son père, en effet, ne sembla plus nourrir à l'égard d'Alix aucune intention malséante.

De ce jour, néanmoins, data, dans son humeur, un changement qu'aggrava, la même semaine, une ridicule et sinistre mésaventure. M*"* Galestro possédait, aux Baléares, un mari insoupçonné ; au moment où M. de Bradieu se trouvait avec elle en pleine sécurité amoureuse, cet homme, revenu fort à propos, surgit, braqua un revolver sous le nez de Tintrus, et Finvita, sans délai, à souscrire un billet de vingt mille francs. Le comte, ahuri, signa ; toutefois, en sortant de ce traquenard, il déposa une plainte au Parquet. Le fait s'ébruita; certains journaux du lieu en firent des gorges chaudes.

M. de Bradieu, alors, se terra chez lui. L'humiliation qu'il ressassait en sa mémoire et l'impuissance de se venger à sa guise exaspérèrent ses penchants haineux ; l'amas de bourbe et de fiel stagnant au fond de sa vie fut remué par cette secousse. Il s'efforça de n'en rien laisser paraître ; car il était de ceux-là dont «l'âme tend incessamment à se fermer ». Au dehors, on ne l'entrevit qu'un peu plus méfiant et taciturne ; mais des idées affreuses le hantaient : Philippe et sa bru n'épiaient-ils pas une occasion de l'assassiner ?

Dans sa nourriture pouvait l)ien être mêlé du poison, à une dose chaque jour accrue:

— C'est bizarre, lui échappa-t-il de dire un soir; ce potage sent rarsenic.

— Voulez-vous que je le goûte ? s'empressa Philippe, avec là-propos de sa bonhomie.

— Non, reste tranquille, intima le comte ; au petit bonheur, après tout.

(Juand revint la saison pluvieuse, il reprit sa place à l'angle du foyer, maître solitaire de la grande salle, et plus sauvage que le lion passant, hérissé au flanc de son siège.

Il se rejeta vers la boisson, s'y perdit frénétiquement ; le vice que d'autres passions ne tenaient plus en respect allait, à son aise, le dévorer.

Parfois, il ne quittait môme pas sa chambre, faisait monter ses repas, afin de se griser sans témoins, jusqu'à ce qu'il tombAt, ivre-mort, sur son lit. La veille do Noël, Germaine, à qui incombait le soin de le servir, en lui portant son souper ne trouva personne dans son appartement. On no l'avait point vu sortir ; il pleuvait, un ouragan balayait les routes, tel qu'en ce soir de novembre où l^hilippe était arrivé. Alix et lui se mirent à table, non sans inquiétude ;

— Si ce malheureux, songeait Alix, s'était caché dans quelque coin pour se pondre...

Cette hypotlièse la frappait d'horreur; mais,

involontairement, elle eût presque souhaité que ce fût vrai.

— Et la cave? émit tout d'un coup Philippe, nous ne Tavons pas ouverte. Il est bien capable d'y faire un somme.

La porte de la cave laissait sourdre une faible clarté. Philippe, descendu, Tentre-bâilla : le comte y était bien, sa lanterne posée à terre, et luimême à cheval sur une barrique, penché en avant, aspirant du vin par la bonde avec deux bouts de sureau creux. Il tournait le dos à Philippe, et son fils n'osa pas l'interpeller ; rien encore, dans les dégradations paternelles, ne l'avait autant saisi; hébété de honte, il écoutait le glou-glou de l'ivrogne qui avalait à s'en étouffer. Cependant le bruit de sa déglutition se ralentit ; il se couchait de plus en plus à plat ventre et, soudain, roula, comme un cadavre, en bas du tonneau.

Philippe eût été de force à le charger seul sur ses épaules ; mais une répugnance le détourna de l'emporter ainsi. 11 remonta chercher de l'aide. Alix, dans Tescalier de la cave, venait à sa rencontre :

— N'appelez pas les domestiques, prononçat-elle fermement ; à nous deux, nous le hisserons là-haut.

Le comte, raide et blême, les pupilles vitreuses, tandis que Philippe lui soulevait la tête, et

Alix, les pieds, ne lit pas un mouvement. A micheuiin, dans le vestibule, ils reprirent haleine. La cuisine étant close où soupaient les domestiques, nul ne se douta de l'ascension lugubre. Ils atteignirent sa chambre, rallongèrent sur son lit. Philippe le déshabilla, sans qu'il eût donné signe de connaissauce.

— Rcspire-t-il encore? dit Alix à voix basse. Philippe appuya l'oreille contre sa poitrine : il

perçut — et ce lui fut étrange — les battements du cœur de son père. Ils le mirent en ses draps, Alix borda les couvertures:

— Maintenant, partons, murmnia IMiilippe; il prit les mains d'Alix, les baisa tristement.

Après treize heures d'un sommeil de brute, le hobereau s'éveilla, et, en rouvrant les yeux, n'essaya même pas de renouer aux impressions de la veille son état présent ; il se sentit Testomac en feu, la langue comme tailladée à coups de sabre, tant une soif horrible le déchirait, il empoigna une carafe pleine d*eau,la vida d'un trait, se rendormit jusqu'au soir.

L'ébriété le stupéfiait encore,lorsque sans lampe il se leva; ses souvenirs, avec peine, se rejointoyèrent.

— Tout (i l'heure, pensa-t-il, je descendais à la cave ; comment suis-je ici ? Oh 1 ce doit être la grande vieille qui aura mélangé un uarco-

tique à mon vin; on m'a transporté endormi...

Un cauchemar, dont il se dégageait mal, avant son second réveil Favait torturé ; il se voyait marchant sous des ténèbres molles, par des rues indéfiniment noires, où ses pieds nus cherchaient un sol fuyant, glissaient dans des fientes, et de vieilles femmes, sortant de maisons louches, jetaient à sa face Téclair de lanternes qui s'éteignaient aussitôt. Puis il croyait être couché au fond d'un réduit, sur un divan; le divan se changeait en monceau de feuilles mortes, |en vasque d'eau tiède, et une des vieilles entrait, vêtue d'un sac de bure ; elle ressemblait à la sagefemme appelée auprès d'Alix, mais tellement grandie que son ombre tenait tout le plafond.

— Monsieur le comte, disait-elle d'un ton placide,préfère-t-il qu'on l'étrangle ou qu'on le noie ?

Elle sifflotait un air, comme font les bouviers quand ils mènent boire leurs bêtes ; un enfant se montrait, brandissant une corde à nœuds ; sa figure était celle du petit Philippe...

Ces images, quoique brouillées, continuaient à suffoquer l'ivrogne d'un malaise. Il enfila ses pantoufles, et, en trébuchant, se dirigea vers la croisée qu'il ouvrit. Une bourrasque le repoussa; pourtant, lui, si frileux, il se plut à recevoir contre ses membres les houles glaciales du vent. Une averse s'enfuyait sur les champs noirs ; dans une

flaque de pluie des étoiles scintillaient, et, derrière les pins de la garenne, une fenêtre ovale s'empourpra : c'était la lune pleine qui se levait. L'orbe dépassa les bois, s'approcha, net, pellucide, avec ses reliefs sombres, pareil à la coque d'un œuf qu'on mire.

— Que me veut ce gros œil vide? balbutia M. de Bradieu. Est-ce la vieille? Si je pouvais, d'une balle, le crever une bonne foisi

11 rentra pour allumer un flambeau et s'habilla lourdement ; ses doigts tremblaient, ses genoux se heurtaient ; s'afFaissant dans un fauteuil, il referma les paupières. Mais son propre visage, cerné d'un halo rouge, lui apparut, dansant près de ses yeux ; le plancher et son corps oscillaient d'un roulis, il se dressa, regarda subitement sa montre; elle marquait neuf heures.

— On me cache quelque chose, grommela-t-il; l^hilippc n'est pas venu me dire bonsoir; ils vont partir à la messe de minuit, sans s'inquiéter de moi. C'est bien vrai que je ne suis plus rien dans la maison. Un vieux dogue a son écuellc ; et moi, où est mon souper?

La vue de sa carafe, qu'on avait, durant son sommeil, de nouveau emplie, exacerba sa soif ; il se désaltéra et S(^rtit, voulant quereller Philippe. Son flambeau vacillait au bout de sa main ; d'une nauraillc à l'autre, sa marche titubait. Dans le cor-

GILLES DE RaYS EUT UNE FILLE 255

ridor de TOuest, les cris de l'enfant, qui, cette nuit-là, souffrait, heurtèrent ses oreilles :

— Faut-il qu'à mon âge je doive endurer les piailleries d'un drôle?

Une rencontre le fît sursauter ; Philippe, justement, allait voir chez son père si la léthargie de l'ivresse se prolongeait.

— Que se passe-t-il ? bredouilla le comte d'une voix pâteuse. On n'entend rien nulle part. Est-ce qu'il y a un mort ici?

— Il se passe, expliqua Philippe, que vous avez dormi deux fois douze heures ; et, sans nous, vous seriez au fond de la cave...

— Au fond de la cave ! brailla l'ivrogne, et tu crois que je vais accepter ça? Tu mens, Philippe, tu te moques de ton père... C'est ta femme qui t'a bien changé ; elle me hait, elle veut se défaire de ma personne. Je le sens, toutes les nuits, vous venez me voler une parcelle de mon cerveau ; il s'agit de me rendre fou, de m' exterminer. Vous êtes là, devant moi, comme des chiens qui se lèchent devant leur soupe trop chaude. Vous attendez le moment... Mais, sois tranquille, je sais encore me défendre...

11 s'exaltait dans ses diatribes, foudroyait son fils de gestes arrogants, dignes d'un paladin qui eût relevé un défi. Philippe coupa court aux invectives : il regagna sa chambre, le laissa hurler tout

25l5 LA Fosst: vux lions

seul. S'il n'avait vu déjà le hobereau en proie à de tels délires, il eût observé avec effroi le feu trouble de ses prunelles, cette trépidation qui agitait jusqu'aux muscles de ses joues, ce masque d'anxiété sardonique et démente. Son optimisme, au contraire, atténua ce qu'il ne pouvait empêcher.

— En voilà pour un mois, soupira-t-il simplement.

M. de liradieu, le lendemain, retrouva peu à pou des idées lucides ; il resta, quelque temps, plus sobre; la violence de ses derniers excès lui otait l'énergie de les réitérer. Cependant, il absorbait, tous les matins, dès son lever, un verre d'eau-de-vie, faute de quoi il défaillait ; et son habitude se tournait en nécessité incurable; car, à présent, dès qu'il avait bu, le tremblement do ses nerfs se calmait pour s'irriter davantage ensuite, jusqu'à de nouvelles rasades.

Au retour du printemps, une conjoncture inopinée rendit Alix et Philippe moins attentifs aux phases de sa manie.

Le marquis de Lnrgillay, ayant versé sous son automobile, s'était brisé les deux jambes, et, depuis lors, crachait le sang; il dut renonc«M' au conseil général. Alix, à part soi, déclara que Philippe prendrait sa place; c'était le vœu du marquis luimême, ou plutôt de sa femme on étroit accord de

tendances avec les Bradieu. Mais, quand Alix sonda sur ce chapitre Philippe, il se regimba : la politique n'était point son fait ; la dignité de maire au Bourg suffisait à son ambition; il jugeait impossible de capter les masses sans s'avilir par des marchandages.

— Vous ne me concevez pas, objectait-il, visà-vis d'un préfet ! — et de quel préfet! — l'échiné basse, quémandant au profit d'un électeur un bureau de tabac ! Je suis franc du collier ; on ne fera jamais de moi un de ces figurants d'antichambre dont Napoléon disait : Il n'y a que ces gens-là qui sachent servir.

Et puis, ne faudrait-il pas se ployer au verbiage des réunions électorales, rendre compte de ses opinions à des cuistres, à des mastroquets ? Tant qu'on ne réserverait pas les mandats électifs aux hommes, de longue main, sinon héréditairement façonnés à les remplir, la scène de la vie publique serait un tréteau de faquins.

Alix insista, lui remontrant qu'il devait répondre à l'attente d'un canton où la majorité des paysans pensait comme lui :

— Préférez-vous donc qu'un malfaisant soit élu? Vous savez, M. de Curtal se présente.

M. de Curtal, fils d'un petit gentillâtre dauphinois, possédait, de fraîche date, un manoir à Sigournais. Philippe l'avait connu, au 4" hussards,

simple maréchal des lu^is ; il y passait pour un viveur, cousu de dettes, afticliant les principes € les plus avancés » ; un mariage avec une orpheline opulente, mais de louche renom venait d'établir en Vendée ses intérêts ; sa candidature, soutenue par d'occultes politiciens, insultait aux anciennes familles et aux convictions du pays : il insérait dans son pr(»gramme tous les docrmes démagogiques, le mépris dupasse, l'émancipation des instincts, l'égalité, le progrès, la paix universelle.

Son triomphe possible détermina Philippe à lui tenir tête. L'élection devait se faire le second dimanche de mai ; l'avant-dernier d'avril, une réunion à Chantonnay était annoncée ; Philippe, accompagné de M. de la Thébaudrie et du marquis de la Jaulinière, y exposerait, en peu de mots, devant ses électeurs, ce qu'il leur apportait ; et le meunier Beaupoil, orateur de forte influence, développerait sa profession de foi.

La douairière était absente de Nesmy, séjournant à Fontainebleau, chez le colonel ; Alix, ce dimanch(*-là, qui fut celui <les Hameaux, demeura donc aux Hroux ; l'enfant la réclamait. Elh* pria pour le soir à dîner l'abbé (iOrmeron.

Le comte, en apprenant <\ue son fils était candidat, avait prophétisé U!i échec, et, visiblement, par jalousie, il le souhaitait : « d'ailleurs, ajou-

GILLES DE RAYà EUT UNE FILLE 239

tait-il, ua siège conservé n'empêclierait point la France d'être bien perdue ». Gomme Philippe, la veille, le quittait, il conclut dans une phrase où s'abrégeait l'impuissance inerte d'une caste et d'un parti :

— En fait d'élections, j'aime mieux aller me coucher.

Néanmoins, Téloignement de Philippe le combla d'une joie qu'il dissimula, non sans peine. Seul avec Alix, il hasarda auprès d'elle la plus extravagante des tentatives.

Revenue de la grand'messe, un peu avant le déjeuner, elle lisait au salon. Malgré la froideur bureaucratique de ses fauteuils et de sa pendule Empire, cette pièce lui plaisait, toute empreinte des heures intimes, savourées, deux hivers, à Tangle de la cheminée.

M. de Bradieu entra, vint s'asseoir en face de sa belle-fille. Elle s'était aperçue déjà, dans plusieurs occasions, que les manières du hobereau changeaient : il s'ingéniait à redevenir aimable, et, l'autre semaine, il lui avait offert une grosse touffe de gui ; Alix affectionnait l'odeur subtile et les nuances ambrées de la plante jadis trois fois sainte ; mais elle avait remercié froidement son beau-père ; pour elle, ne pas haïr ou mépriser cet homme, c'était un effort magnanime de charité.

Il entama quelques propos rompus sur la pluie probable, sur Florence qui, bientôt, allait accoucher une seconde fois, sur une chienne du chenil qui, après avoir mis bas, avait dévuré ses petits.

— Oh 1 l'atYreuse bète! s'écria, en reculant son fauteuil, Alix. Elle mériterait un coup de fusil.

— Pourquoi ça? Les pères et les mères n'ont ils pas droit de vie et de mort sur leurs enfants ?

Alix ne prit pas la peine de réfuter son paradoxe, et continua sa lecture ; de minute en minute, M. de Bradieu crachait parmi les cendres du foyer, étant, comme tous les buveurs, sujet à d'interminables pituites.

— Que lisez-vous de si amusant? lui donumdat-il pour violenter son mutisme.

— Un des livres les plus miraculeux qu'on ait jamais pu faire : la douloureuse Passion de No- /re-Seigneur^ par Catherine Emmerich. Le désirez-vous ?

— Non, merci, ricana le vieillard d'une vnix éraillée, crapuleuse. Je suis un parpaillot et un damné. Le seul livre où je sache lire, ce sonl les yeux d'une belle femme.

Alix, indisposée par cette réflexion, se leva et voulait sortir.

— C'est moi qui vous chasse? énonça-t-il amèrement.

— Pas du tout, répondit sa bru avec une poli-

tesse très distante ; je vais chercher votre petitfils.

— Eh bien ! il vous attendra, enjoignit presque M. de Bradieu. xMix, asseyez-vous ; j'ai à vous dire des choses sérieuses ; une heure décisive sonne dans ma vie; d'horribles tourments me rongent ; si quelqu'un ne me sauve, c'en est fait de moi.

Elle resta debout ; ses doigts pinçaient un sautoir d'or sur son corsage mauve, et son œil limpide scrutait la terrible face du comte : sur le front de celui-ci une des rides, chevauchant les autres, tressaillait d'une vibration que répétaient ses cils blanchis et sa lèvre inférieure déformée par un perpétuel mordillement. Le dedans de ses yeux, d'un blanc jaune, repoussait le point brun et dilaté des pupilles ; une flamme équivoque en partit ; Alix la reconnut : n'était-ce pas le même éclat de désir, plus clair et droit, qu'elle lisait, les soirs d'amour, dans le regard de Philippe ? Elle attendit pourtant que M. de Bradieu s'expliquât; la taille du vieux gentilhomme s'était redressée ; il fixait sa belle-fille avec cette force de domination qui survivait à ses ruines; sa parole bousillée d'ivrogne prit brusquement une fermeté âpre.

— Alix, continuait-il, je ne trouve que de la haine autour de moi; je finis tristement comme un lion qui a vieilli captif au fond d'une fosse, et

personne ne me délivre. Une affection, une seule, la Votre, me rendrait à moi-même. Alix, laissezmoi baiser le bout de vos doigts, et je meurs heureux.

S'il n'avait jeté ses lèvres, en amant éperdu, vers cette main qu'il saisit, Alix, compatissante, eût peut-être essayé de le réconforter : sous l'éloquence surannée du galantin perçait une si impérieuse et vraie détresse I Mais, indignée, à pleins bras, elle le repoussa :

— Cessez, monsieur, cria-t-elle, ou j'appelle à l'aide.

En sortant, elle lui asséna, par son port de tête et le tournement de son buste, tout ce qu'une femme offensée peut iriflicer d'opprobre à un homme bas.

Germaine, cependant, annonça que Madame était servie. Le déjeuner fut court ; M. de Bradieu déchiquetait son pain en menus morceaux, trahissant ainsi une rage concentrée ; pour ne point paraître sentir l'affront, il affecta jusqu'au bout de dévisager Alix impudemment. Elle eut l'air d'ignorer sa présence, conserva le calme d'un écrasant mépris.

— Ce n'est plus moi, résolvait-elle, (jui sortirai des Broux; c'est lui. A la première incartade, j'entends ([ue Philippe et mon père le fassent enfermer.

Elle espérait, le sachant mal avec le curé, ne pas le subir à table au repas du soir. Il descendit quand même, et sa contenance était avantageuse, comme s'il eut oublié sa défaite : à une crise de désespoir, à un prurit de vengeance avait succédé chez lui l'enivrement d'une fatuité ; il s'applaudissait d'avoir osé assaillir d'une déclaration et courroucer la femme de son fils. « La fureur est parfois le prologue de l'amour. » Cet adage donjuannesque lui revenait, mêlé au souvenir de femmes qu'il avait séduites en les exaspérant.

L'abbé Cormeron entretenait Alix de la Mission qui achevait le Carême. x\ux sermons surtout de Fabbé Goulard, le plus jeune des missionnaires, les fidèles affluaient tant qu'il fallait laisser grandes ouvertes les portes de l'église. Le jour de Pâques, on replanterait solennellement, à la fourche de trois chemins, entre le Bourg et les Broux, un nouveau Calvaire sur la place de Lancien, disloqué par le vent, pourri et manchot. Philippe tenait à honneur d'offrir pour le tronc de la croix neuve un des plus beaux parmi les chênes du parc. M. de Bradieu n'y avait consenti qu'ayant reçu de son fils le prix de l'arbre abattu. Le curé, qui n'était pas dans le secret du marché, rendit grâces au hobereau du don généreux ; et ses compliments furent acceptés d'un air satisfait.

Le comte prit moins bien les louanges de l'ec-

clésiastique sur le dévouement de Philippe à la bonne cause. Alix causa volontiers de l'élection ; rien ne pouvait irriter davantage M. de Bradieu. Tout le dîner, il garda un silence menaçant.

Après le dessert, il n'en suivit pas moins au salon sa bru et son hùte. La nuit approchait; Alix, aimant les longs crépuscules, fit servir sans lampe le café escorté des flacons de liqueur. On entendit les jappements de Troussepoil on joie que détachait Landivicr ; au loin, comme une crécelle énorme, s'agitait l:i rumeur anhélante des grenouilles. Une hulotte, dans li garenne, réitéra son cri hagard, prolongé par trois coups de gorge creux et lamentables.

Le curé songeait à se retirer vers neuf heures : il n'avait pas dit son bréviaire, et, le lendemain, voulait se lever à l'aube, pour bêcher un carré d«* fraises. Alix l'écoutait commenter nna récent»^ histoire de sortilège dont lo Bourg s'eflarait. Un homme de la Poissonnière venait de perdre, en un mois, trois gas ; or, il accusait de ces morts des voisins, ses ennemis, lesquels étaient tenus pour sorciers ; le fils de ces derniers devait se marier à Quasimodo ; les parents de sa promise avaient rompu les fiançailles, bien que l'abbé Gormeron, au prône, eut flétri l'horreur du bruit public.

— Ces temps-ci, chez nous, poursuivait-il, toutes les tètes sont à l'envers. Je ne parle pas des

scandales qui ont attristé ce Carême (plusieurs filles, dont, Tune grosse, étaient parties clandestinement). Mais, pas plus tard qu'hier soir, le gas à Martin, de la Ghevallerie, rentrait d'une veillée; il soutient que deux grandes chèvres blanches lui ont barré le pont du moulin ; il s'est signé et les a menacées de son couteau. Elles ont reculé; puis il les a revues derrière, dans le brouillard ; elles l'ont galopé jusqu'à sa porte ; et à c'te heure, il est au lit, suant la fièvre. Pour ma part, dans toutes ces affaires-là, je vois sortir le pied du Bouc ! On croirait qu'un déchaînement démoniaque veut faire échec à la Mission.

— Il y aura toujours, conclut Alix avec un léger trouble, sur le Bocage, une incantation de mauvais Esprits. Ce n'est pas en vain que ce pays a connu Béatrix, la mangeuse de cœurs d'enfants, et Gilles de Bays.

Le comte s'était versé trois verres de cognac et se préparait à en vider un quatrième. Au mot d'Alix, il se récria :

— Gilles de Bays ! Mais savez-vous que les Bradieu en descendent?

Alix et le curé échangèrent un coup d'œil anxieux : le hobereau divaguait-il, ou n'était-ce qu'une de ses boutades mystificatives?ll rebroussa ses cheveux en arrière de son front, et, son verre entre les doigts, expliqua ;

— Gilles de Rays eut une fille, Marie, qui atteignait ses treize ans, en 14i0, lorsque son père fut pendu et brûlé. A quinze ans, elle épousa Prégent de Cot'tivy, amiral de France, et devint veuve en 1450; Tannée d'ensuite, elle se remariait avec André de Laval, seigneur de Lobriac;quoiqu en disent les clironiquours, elle eut de lui un fils, et mon oncle avait décliifTré, dans un cartulaire qui est à Nantes, une preuve de filiation entre les soigneurs de Lobriac et l*»s Groué. Oui, ma belle dame, nous nous passons, de père en fils, quelques gouttes du sang de Gilles de Rays. Ne le divulguez pas. Curé ; ça nuirait à Philippe pour son élection. Mais moi, j'en suis orgueilleux: le maréchal de Rays, quel magnifique et terrible ancêtre ! Avezvous vu à TifTauges son blason? Un écu d'azur semé de fleurs de lys d'argent sans nombre. Il entretenait une chapelle et des orgues qui feraient sécher de iionte M. de la Thébaudrie. Son mobilier valait quatre millions et demi. Quand l'or lui manquait, il en trouvait dans le creuset de ses italiens. Le Diable en personne s'évertuait à son service. Il avait tué, pour son plaisir, tant de filles et d'enfants qu'il ne pouvait plus les compter; et, pendant qu'il les égorgeait, ses prêtres, au dessus, chantai«?nt des messes pourleursAmes...

Une pause interrompit ce panégyrique ; le comto but encore une gorgée de cognac.

— Vous avez beau dire, monsieur de Bradieu, risqua le curé, il n'eût guère fait bon vivre en un temps où nous aurions eu le voisinage d'un pareil monstre...

— Un monstre ! protesta le hobereau en se tapant la cuisse du plat de sa main. Croyez-le, mon brave, être un monstre comme Gilles de Rays vaut mieux que de ressembler comme vous à un croupion de dindonneau gras qui attend la suprême truffe !

L'abbé Gormeron n'était point d^bumeur à emboursep cette algarade. 11 quittait le salon ; si Alix, qu'une peur vague prenait devant la colère de Fivrogne, ne Teût retenu d'un signe suppliant. Le comte surprit le geste de sa belle-fille ; il se leva en fureur, trépigna :

— Qu'est-ce que vous complotez ? La femme et le prêtre avec tous les autres contre moi! A la fin, c'en est trop... J'ai chaud, ma tête éclate... Ah I vous me le paierez I

11 fonça sur Alix, les mâchoires tendues et claquantes, comme un enragé qui veut mordre. Le curé, debout à temps, lui déchargea sous le menton son formidable poing. M. de Bradieu roula en travers du tapis qu'il déchira de ses dents ; puis il mordit le plancher, le couvrit de sa bave, et des convulsions lui secouaient Téchine.

Alix se réfugia sous une haute portière, entre

le salon et la grande salle ; Tabbé Cormeron Vy

rejoignit.

Le vieillard, s'étant remis sur ses pieds, n'aperçut personne, et chercha contre quoi tourner sa frénésie. Il bondit vers la clieminée, envoya dans la glace les vases et la pendule ; il lança par les vitres les flacons de liqueur, des flambeaux, des portraits d'aïeux; il creva le fond d'une chaise, lacéra ses vêtements, il écumait, vociférait des ordures, d'inintelligibles blasphèmes ; de ses rugissements seul émergeait, à chaque reprise, un juron forcené, rauque et bestial. Enfin, à bout de forces, il s'écroula sur le canapé, grogna quelques minutes et s'endormit.

Aux éclats du vacarme, les domestiques survenus, du coin d'une fenêtre, muets d'épouvante, regardaient. Alix, n'y tenant plus, s'était enfuie jusqu'au vestibule ; l'abbé Cormeron demeura.

Lorsque le comte fut immobile, le prêtre, à pas lents, s'approcha, et, dans l'ombre, il articula sur le dément les paroles d'un exorcisme.

Le Calvaire de la Mission

— Pour un peu, ma chère, ils me portaient en triomphe !

Ainsi répondit, à la première question d'Alix, Philippe qui rentra vers une heure du matin. Sa journée de Ghantonnay le laissait radieux ; le meilleur de la noblesse des alentours, à la réunion, sur l'estrade, lui avait fait cortège ; sans embarras ni rhétorique, il avait énoncé les motifs de sa candidature, acclamée par l'ensemble des ruraux présents, surtout quand Beaupoil, avec sa fruste et mordante éloquence, les eut excités. Il avait ensuite, dans les auberges, achevé ses preuves de capacité politique en buvant d'autant à chacun. Au retour, sa joie s'émoustillait de rejoindre, après quinze heures d'absence, sa femme, son fds et les Broux. Mais, dès le vestibule où elle

était descendue, la figure sévère d'Alix Tétonna.

— Tu as Tair étrange, observa-t-il, lorsqu'ils se furent embrassés.

Elle l'entraîna vers la grande salle et, en quatre mots, lui apprit les horreurs de la veille :

— Si M. le Curé n'eût pas été là, il me tuait.

Philippe, abasourdi, ne voulait point comprendre ; elle ouvrit la porte du salon, éleva une lampe en sa main et il entrevit le stupide saccage. L'ivrosrne, toujours sur le canapé, dormait ; on avait seulement enveloppé son corps d'une couverture et étayé sa tête d'un coussin. Son visage, mémo dans le sommeil, restait convulsé, furieux.

— Pourquoi, disait Philippe, au début de Paccès,ne lui as-tu pas f:iit lier pieds et poings, sans attendre qu'il brisAt tout?

— J'aurais bien voulu t'y voir, répliqua-t-ollo, et comment tu l'aurais aiïronté. D'ailleurs, une trace palpable de ses actes était nécessaire : lorsqu'il s'agira de le mettre en lieu sûr, on ne viendra pas nous contester sa f(die.

— Il n'est point fou, il est pervers, opposa-t-il. Alix démêla où tendait cette distinction : un

préjugé, plus fort que tous les raisonnements, faisait abhorrer \ Philip]>o la perspective de conduire son père dans une maison de santé, et il savait de quel poids chargerait ses fils la phrase qui, longtemps, se redirait dans le pays :

— xM. de Bradieu, le grand-père, est mort chez les fous.

Mais Alix n'envisageait qu'une chose, être délivrée du misérable et prévenir les catastrophes qu'il pouvait causer :

— Demain, trancha-t-elle, le D' Maistre Texaminera ; c'est à lui de juger ce que nous devons faire.

— Quoi qu'il en soit, réserva Philippe, jusqu'à l'élection aucune mesure ne sera prise ; ou bien, j'y renonce.

Elle s'abstint de répondre, ayant elle-même prévu les suites d'une coïncidence entre la campagne électorale de Philippe et un désastre domestique dont ses adversaires tireraient avantage en clabaudant sans merci.

Tous deux montèrent se coucher ; Philippe eut peine à s'endormir. Ses réflexions tournaient autour de cette angoisse : mon père est-il un dément ? Lui-même n'avait jamais senti avec autant de certitude l'équilibre de sa raison ; toutes les crises où le comte avait paru perdre la sienne succédaient à des intempérances de buveur. Donc^ pour se guérir, il lui suffirait d'être sobre. Mais, aux Broux, comment l'y contraindre ? Et, en admettant qu'il cessât de boire, le principe de son mal serait-il dompté ? La secrète racine de ses désordres plongeait au fond de son égoïsme

méprisant, jaloux, luxurieux et sanguinaire.

— Sa folie, pensait Philippe, ne peut être que le terme de sa dépravation. Un médecin, sans un prêtre, n'en atteindra pas les causes. El quel prêtre susciterait chez cet endurci un mouvement de pénitence ou d'espoir ? 11 se disait hier captif dans une fosse ; il Test dans la fosse de ses passions invétérées...

Le jour venu, aussitôt debout, sa liAte fut grande de redescendre au salon. M. de Bradieu ne dormait plus ; assis au Lord du canapé, il tendait l'oreille, et, comme hébété par une terreur, fixait la porte. A peine Philippe l'eut-il poussée (ju'il jeta un cri, s'élança vers une fenêtre pour s'enfuir.

— C'est moi, prononça Philippe d'une voix haute et tranquille. Que craignez-vous ?

Le comte le reconnut ot,s'arrétant, se dolenta :

— Ah ! Philippe, tu viens mo défendre, tu es un bon fils. Cette fois tu ne diras plus que personne ne conspire... Regarde le massacre (|u'iV5 ont fait. Les preuves sont là. Tout est en pièces, jusqu'à mes vêtements ; ils m'ont fracassé la mâchoire, ils ont crevé les carreaux, sont ressortis par cette fenêtre, et ils vont revenir, je le sais, ils tiennent conseil en ce moment, leurs couteaux s'aiguisent ; c'est un enfant qui est chargé du crime...

— Voyons I dit Philippe, les bras croisés et les

yeux sur ceux du fou, pour y raviver l'étincelle absente, est-ce que vous n'avez souvenir de rien ? Hier soir, vers huit heures, vous vous trouviez ici avec Alix et notre curé...

— Ohl oui, l'animal ! Il aurait mieux fait de rester où il était...

— Eh bien ! ne vous êtes-vous pas mis en colère ? Qui a lancé les vases et la pendule contre la glace ? Qui a fendu le marbre de la console ?

M. de Bradieu éparpilla d'un pied impatient les débris de vases qui craquaient sous ses talons, et ses traits s'animèrent :

— Maintenant, tu vas prétendre que le coupable, c^'est moi I Tu te faufiles en inquisiteur et tu voudrais m'extirper l'aveu du délit ; au moins, joue franc jeu ; tu es de la bande aussi ; va leur dire qu'ils n'arracheront pas de ma propre bouche ma condamnation.

Philippe, jugeant superflu de Tirriter, le laissa cuver son délire ; il revint avant midi, et le trouva plus calme, mais harassé d'un accablement insoulevable. Assis encore sur le canapé, il tremblotait, la tête penchée en avant ; sous son front humilié glissait l'effort confus d'une mémoire qui se cherchait, d'une volonté qui ne coordonnait plus ses décisions, et il se frottait les mains, sans répit, à les écorcher :

— J'ai froid, dit-il d'un Ion bas, je vais faire du feu comme Thomme des cavernes...

— Voulez-vous que nous sortions? encouragea Philippe ; le ciel est clair, le soleil brûle ; vous >TLendrez voir dans le pré le beau poulain d'Astrale...

— Non, résista le comte, il n'y a plus de soi* il pour moi. lUen no me dit plus rien, .le vois le monde aussi laid que le derrière d'une vieille aruenon... Des idées mauvaises me tiennent, elles lue tiennent bien. Tu sais, Philippe, quand une couleuvre happe un crapaud, elle lui suce une palte, puis l'autre, puis elle distend son gosier pour que tout le crapaud y passe. Lui, d'abord, se défend, tire en arrière; m:iis, enfin, il est rendu ; son gros œil s'éteint; tout ce qu'il demande, c'est d'être vite avîilé... Laisse- moi à mon sort, et va-t'en.

Philippe essaya de le convaincre que « la couleuvre userait aisément, s'il le voulait, « matée ». Le vieillard, de nouveau, battit la campagne sur le plan ourdi par ses assassins: deux hommes barbus et une femme s'apostaient, l'un, au coin do l'escalier, les autres, en haut, à ch.aque tournant du corridor; un « drAle > avait mission de lui porter le dernier coup. Aussi se refusa-t-il à monter dans sa chambre, de m^me qu'A rannger une soupe que son fils lui présentait. Mais le par-

fum de genièvre et de cognac dont les flacons vides avaient imbibé le salon réveilla son besoin de liqueurs fortes. Il en réclamait avec furie, lorsque le D' Maistre arriva.

M. de Bradieu le prit à témoin des violences qu'il subissait; dans son propre château on le séquestrait, on lui refusait le nécessaire, on attentait à ses jours; les ecchymoses de son menton en faisaient foi, et le carnage du mobilier ! Il invoquait le médecin comme un libérateur, cédant à cette obscure attente d^une rédemption qui soutient les fous contre la misère de leur état. Le docteur, patiemment, remuait la tête de haut en bas, feignait d'approuver ses griefs ; il le décida pourtant à inspecter avec lui les Broux: appréhendés sur son ordre, les assassins étaient en prison I Une fois qu'ils eurent gagné l'appartement du comte, M. Maistre le persuada de se mettre au lit: le hobereau, un peu rassuré, s'y disposa ; mais sa soif Tobsédait :

— Du rhum, je vous supplie, docteur, une méchante goutte de rhum que je sucerais au bout de votre doigt !

Le docteur se gratta l'occiput, et, d'un air confidentiel :

— Buvez de Teau pure, monsieur de Bradieu; tous les breuvages, pour vous, sont empoisonnés, sauf Teau.

11 conclut auprès de Philippe et d'Alix à un prompt internement; avec un strict régime et une surveillance claustrale la manie offrait des chancjs d'être curable; sinon, les pires impulsions devenaient à craindre chez un ivrogne qui se croyait persécuté. Philippe s'y résigna: la seconde semaine de mai on exécuterait à leirard du fou l'ignuminiouse sentence; jusque-là, jour et nuit, on l'observerait.

Le surlendemain, dans la matinée, Jacqueline promenait, le long de la cour, au soleil, son poupon. Il commençait à marcher, et, sitôt que sa mie prétendait le retenir en ses bras, il se débattait pour s'échapper à terre. Philippe traversa, revenant de l'étable; l'enfant lo reconnut, agita ses mains, et, à pleine gorge, huchait ; Papa ! Son père vint le caresser, se divertit, en le guiduit par ses lisières, cà le voir trottiner devant lui. Us passèrent près de Troussepoil, couché hors de sa niche; le chien s'étira, s'avança, flatta de la (jueuo son maître. Lo petit Philippe ne s'intimida ni du bruit de la chiîne, ni du molosse; il tapota son nmlle et ses oreilles; Troussepoil, avec douceur, lui lécha les paumes.

Honoré, à quel([ues pas, ctrilhiit ses chevaux ; Philippe souleva son fils et l'assit sur le dos de César. L'enfant parut aise de se sentir ainsi perché ; il riait, et, remuant ses jambes,

frappait de ses talons le flanc du cheval. Sur ces entrefaites, le comte sortit de la maison, tête nue, ses souliers dénoués, et gesticulant. Il se retournait vers son ombre, comme pour écarter un compagnon fâcheux :

— Pépé ! Pépé ! gazouilla le petit Philippe.

C'était de ce nom que Jacqueline, selon le patois du Bocage, lui apprenait à désigner son grand-père ; la frayeur quïl en avait eue s'atténuait par Paccoutumance ; même il s'éjouissait de l'apercevoir ; mais Païeul, sinistre et indifférent, continua son chemin.

— Vous entendez, insista Philippe, votre petitfils vous appelle.

Le hobereau, sans s^'arrêter, hocha la tête et ricana ;

— Mon petit-fils ? Je ne le connais point. Ne m'as-tu pas signifié qu'il ne tenait rien de moi ? Et ta femme m'a prévenu qu'on l'instruisait à me détester. Je suis une ganache, c^'est entendu ; mais j'ai encore de la mémoire.

Philippe haussa les épaules et se tut : il n'avait plus longtemps à recevoir de telles rebuffades haineuses !

M. de Bradieu s'en allait vers la garenne ; sa marche irrégulière décrivait sur le sable ardent un noir zigzag. Dès qu'il fut loin, Honoré dit à Philippe :

— Monsieur est effarouché ; ça le travaille, il a rabhne dans la tête.

Cette expression du pays,Pliilippe s'en souvint, Di;me l'avait prononcée pour elle-niènie : un mystérieux châtiment rapprochait dans une identique déchéance le vieillard et sa concubine.

Les journées suivantes, sa vésanie sembla so dissiper ; son entourage, du reste, l'observait moins; Pâques approchait, aux Broux on s'y préparait avec ferveur. Alix envoyait les domestiijues à la Mission ; et tous, jusqu'à Honoré et Bouron, peu dévots d'habitude, ét;iient fortement remués.

Le Vendredi-Saint, à l'aurore, Philippe visitait le potager ; Bouron, déjà au travail, du milieu d'un jdant de salade, lui adressa la bienvenue :

— Vous venez voir mes monte-à-peine, monsieur Philippe ? Les derniers brouillards les ont bien acoiulées. Ma porrce marche, et mes laitues I Farces temps, tout pousse d'une divinité incroyable.

Il appuyait ses bras sur le manche de sa boche, caressant sa moustache d'ancien guerrier gaulois ; et il considérait ses légumes, satisfait comme un artiste qui voit son ceuvre bientôt à point. Mais un autre sentiment modifiait sa jovialité coutumière :

— Est-ce vrai, lil-il, <jue, le Vendredi-Saint, la

terre saigna, avour que Notre-Seigneur mourut ?

— Pourquoi pas? répondit Philippe, puisqu'elle s'ouvrit à cette heure-là, quand des morts sortirent de leurs tombeaux.

— Monsieur Philippe, reprit en confidence lejardinier, ily aura du nouveau pour Pâques ; Pierre Bouron n^ faire sa fête ; ça ne lui était pas arrivé depuis trente-cinq ans.

— Ah I mon vieux Bouron, s'écria Philippe, je ne vous en aurais point parlé; mais je l'espérais. Tenez, je suis trop content I

Et, dans un simple élan d'amitié chrétienne, il l'embrassa sur les deux joues.

Le soir, à l'église du Bourg, l'abbé Goulard devait prêcher la Passion. Philippe et Alix s'y rendirent à pied, suivis de toute leur maison, sauf Honoré, nécessaire aux écuries, Jacqueline qui veillait près de l'enfant, et Landivier, chargé de monter la garde au cas où M. de Bradieu tenterait quelque extravagance.

Ils entrèrent par la porte latérale ; contre celle du fond s'illuminait le Reposoir, en forme de Saint-Sépulcre. Sur un lit bas, drapé de violet, un grand Christ, celui même que le dimanche on clouerait à l'arbre du Calvaire, était couché ; des plantes violettes et des cierges l'entouraient.

Les femmes inclinées vers lui, sous leur châle

noir, im chapelet pendant à leurs doigts, avaient l'air de pleurer vraiment un mort.

Les Bradieu s'agenouillèrent parmi elles, avant (le gacner leur banc proche du chœur. Le haut (le l'église demeurait ténébreux; la nuit atténuait l'horreur béante du tabernacle vide ; une seule lampe, à gauche de la porte, repoussait dans une pénombre obituaire,le long des murailles, les statues voilées, le chemin de Croix aux grossiers coloriages. Des coiffes s'éclairaient et des faces dures (lo paysans qui ex])rimaient une attente sérieuse, mais plus encore la lassitude d'une fin de journée. Un gros d'hommes se massa devant le bénitier ; les garçons de Técole arrivèrent à la file, balançant leurs épaules, avec un tonnerre de galoches semblable au roulement do la mer sur des galets ; les filles, deux à deux, s'avancèrent plus lentes et recueillies.

Aux sons d'un grêle harmonium, elles entonnèrent le Sfabaf ; et on s'écarta pour faire place à l'abbé Goulard qui montait en chaire. De courte taille, le cou épais et grossi par l'habitude de clamer au dessus des foules, dès qu'il se fut dressé, dégageant du surplis ses mains trapues, il se transfigura. Son visage remémorait celui <lu général (Iharetto, le plan de ses joues musclées, Tintrailablc vigu«Mir de conquête arrêtée dans S(M1 mouton et son uvz abrupts, et dont le pli se fronçait

entre les deux sourcils ; seulement, chez le prêtre, Torgaeil du regard s'épurait d'une flamme apostolique ; sa voix d^impérator, terrible quand elle éclatait, connaissait aussi la tendresse adjurante des inflexions.

11 évoqua en commençant un trait du Père de Montfort, le grand prêcheur qui, en plein xvui'' siècle, tel qu'un saint du Moyen Age, parcourut, un crucifix au poing, la Bretagne et la Vendée : dans Fîle d'Aix, alors qu'il y faisait une mission, sa parole secouait d'une telle douleur pénitente même les soldats et les mécréants qu'ils venaient requérir de lui des cordes afin de se flageller, et, les cordes qu'il avait ne suffisant plus, de maison en maison, il allait en mendier.

— Hélas ! pour vous, mes frères, continua l'abbé Goulard, aurons-nous à quêter des cordes? Au moias, flagellez vos cœurs, dessillez vos yeux.

Et, déroulant le Mystère du Golgotha, il leur fit toucher cette chose indicible, Tignominie et la mort d'un Dieu. Il les conduisit au pied du gibet, où, depuis trop de siècles, habitués à le voir pendre, les chrétiens ne s'aperçoivent plus que le Christ agonise pour eux et par eux.

— C'est vous, c'est moi, tonna soudain le missionnaire, qui avons déchiré son corps, qui lui avons arraché ce cri : Mon Père, pourquoi m'abandonnez-vous?

Kpoiivanté du Déicide dont tous les assistants avaient, comme lui, leur part, il frappait à larges coups leurs âmes, ainsi que devaient frapper les marteaux sur les clous taraudant les mains du Crucifié; le long de Téglise, des sanglots sourds lui répondaient.

Ni Alix ni Philippe n'étaient de ceux qui pleuraient. Cependant, l'un et l'autre ils reconnaissaient l'insuffisance de leur foi, leur pénurie de vraie charité. Mais Philippe ne se jugeait point fait pour atteindre en cette vie un état d'élévation mystique, il constatait sa misère et s*y résignait. Alix, plus impatiente d'elle-même, prenait le forme propos de se mortifier; la voie qui monte aux splendeurs des Saints lui semblait fort accessible ; et, justement, l'abbé Goulard, dans sa péroraison, opposait à l'opprobre infini de l'Homme- Dieu l'Exaltation de la Croix sur lo monde rénové, h's irloires, offertes à tous, do la Résurrection.

11 descendit de chaire eu s'épongeaut le cou. Alors, l'autre missionnaire, l'abbé Ramberge, quitta la stalle du chœur où il était assis près du curé, et les trois prêtres se dirii^èrent entre les iidrles, vers le Reposoir. Ils se tinrent au chevet du Christ, tandis que le peuple, en procession, baisait 1ns pieds du précieux Cadavre.

L'abbé iiamberge, long, mais courbé, avec son profil a<]uilin et sec, ses cheveux blancs bouclés

derrière son crâne, paraissait comme sculpté dans l'attitude du confesseur qui écoute et qui absout. Il invita les hommes et les jeunes gens à se grouper autour du Christ ; ensuite, il leur parla :

— Le voici, proféra-t-il, votre Rédempteur, votre Viatique et votre Juge. Debout à Feutrée du Bourg, il vous prêchera l'éternelle Mission. Vos pères ont donné leur sang pour le défendre ; vous aussi, vous lui devez amour et fidélité. Jurezvous d'être à Lui jusqu'à la mort?

Il étendit brusquement sa main ; tous, à son exemple, jetèrent leur droite en avant, et, d'une seule voix, leur clameur gronda :

— Nous le jurons I

Cette communion d'hommage, Philippe, plus que nul autre, y porta un cœur loyal ; il voyait unis à son serment ses domestiques, ses métayers, la paroisse presque unanime ; peu d'actes religieux avaient exalté à ce point ses énergies aimantes ; entre son fief et lui s'affermissait une inviolable alliance...

Le jour de Pâques se leva ; sans la folie du comte, quel matin, aux Broux, eût été plus jubilant ? Pour Alix, la résurrection du Seigneur fai-

sait l'air plus bleu, le soleil plus diaphane. Elle et Philippe revenaient du Bourg où maîtres et serviteurs avaient ensemble «mangé leur Dieu ». Les cloehes carillonnaient le premier coup de la grand'messe ; la campairne reposait dans ce silence des dimanches où la quiétude des guérets et des bœufs s'unit au recueillement des hommes. Les arbres des vergers, tout blancs, se bombaient comme des chapelles; le vent suave remuait, pareilles à une nuée de papillons, les larges fleurs des pommiers ; un cognassier elTeuillait ses pétales sur la roule poudreuse, d'une blancheur do froment moulu.

Le tertre du Calvaire s'y érigeait, n'attendant plus que la croix ; au delà, des haies touffues resserraient le chemin des Droux, et, à un tournant, la flèche d'un peuplier pointait dans le brouillard d'or de ses feuilles.

Alix, légère et fraîche, marchait au bras de Philippe; rarement, depuis leurs noces, ils s'étaient plus aiîuès.

— Oublions, dit Philippe, que mon père n'a plus sa tète, que ce pauvre de ('urtal veut être l'élu du canton, et, aujourd'hui, soyons en joie.

— Non, répli(}ua t-elle, soudain grave, n'oublions pas ! 11 faut bien penser au Calvaire de tout à l'heure.

Coiiini»^ ils rentraient en leur chambre, le petit

Philippe venait de s'éveiller. x\ssis sur son berceau, il jouait avec l'un de ses pieds, pendant que Jacqueline chaussait l'autre. Son pied, gracieusement découpé, ressemblait à celui d'Alix par la longueur effilée des doigts. Ses bras menus s'arrondissaient ; un rai lumineux, rebondissant d'une glace contre sa tempe, frappait ses cheveux d'un éclat d'ostensoir, et il babillait d'une voix claire parmi les interjections criardes de sa mie. Alix posa son paroissien, ôta son chapeau et se plut à aider Jacqueline dans la toilette de Tenfant. Un moment descendu, Philippe, en remontant, annonça une singulière nouvelle : le comte avait donné l'ordre d'atteler le grand break ; il voulait assister, « comme donateur », à la bénédiction du Calvaire.

— Et si, objecta aussitôt Alix, un accès le prend ? Mais comment l'empêcher de suivre sa fantaisie ?

— Il est dans une période de calme, argua Philippe. La cérémonie ne pourra que lui faire du bien.

Donc, avant l'heure des vêpres, on partit en voiture ; il ne resta au manoir que Landivier pour le soin des bêtes et Germaine qui gardait l'enfant.

M. de Bradieu, durant le trajet, contint une gaieté silencieuse et insolente, la même qu'il trahissait au jeu quand il avait en main les meilleurs atouts.

Près du Calvaire, le pas des chevaux dut se raleulir. Une foule de paysans, dont beaucoup étaient venus des paroisses environnantes, se massait à la croisée des trois routes, s'échelonnait contre les buissons. La plupart saluaient les Bradieu, niènie sans les connaître. Le comte seul ne leur répondait point.

On avait orné, à Tentrée du Bourg, avec des frondaisons d'ormes et de chênes, un arc de triomplie surmonté d'une croix. Depuis le Calvaire jus- (ju'à l'église, des poteaux blancs s'espaçaient, sou* tenant des guirlandes de mousseline mi-partie de rose et de noir.

Dès les premières maisons. Honoré arrêta. La cohue compacte occupait la chausséeot se dégorgeait des auberges où les gens des métairies avaient déjeuné après la grand'messe. Alix prit les devants, se dirigea vers l'église. Philippe s'attarda, retenu par des hommes du (^hanip-Dolont, des électeurs disposés à voter « Iretous » pour lui ; lorsqu'il les quitta, le hobereau s'était éclipsé.

Il le chercha sur la place de Pégliso, et, du porche, promena un coup d'œil à l'intérieur, mais n'aperçut au banc familial qu'Alix et M. de la Thébaudrio. 11 explora les rues, s'enquit de son père. Buuteillier, un vieux chantre, le renseigna: M. de Bradieu avait pris la route de la

Chaize, sans hâte, sa canne derrière le dos. Cette route, à la sortie du Bourg, déclive brusquement et regrimpe, longeant les bois de la Gouprie. Philippe scruta les deux versants: nulle part, le comte ne se montrait. Une si étrange absence le laissa perplexe.

— La procession l'ennuie, réfléchit-il, et nous le retrouverons au Calvaire ; ou bien, à travers bois, il s'en retourne aux Broux. Mais pourquoi?

Sa pensée fut d'abord de le poursuivre, de courir avant lui jusqu'au manoir. Cependant il se rassura: si des intentions suspectes tourmentaient le cerveau du fou, sa quiétude d'allure devenait peu explicable. Il revint dans le Bourg à la rencontre de la procession.

Au mugissement de toutes les cloches, elle s'ébranla. Douze gas à cheval, portant des oriflammes, la précédaient en bel ordre. Après eux, parurent les petites filles, un fanion à la main et coiffées d'une couronne blanche qui rendait plus noir le hâle de leurs joues; puis, les adolescentes empaquetées de grands voiles sous lesquels brillaient des rubans bleus ; et de naïves banderoles, aux hampes de leurs bannières, voltigeaient.

Entre les deux files du cortège, l'abbé Cormeron, en surplis, allait à reculons pour mieux commander la marche. Sa prestance de grenadier jointe à son ascendant sacerdotal rythmait au

loin le déploiement. Les garçons se dandinaient d'un ail' gauche ; le vicaire, Tabbé Barreteau, avait l'œil sur eux. Un peu en arrière, suivaient des demoiselles de village, parées comme des cierges pascals ; le clinquant de leurs jupes et leurs cabanièrcs de dentelle humiliaient les châles noirs des matrones dont les coilTes se succédaient avec un ensemble monastique; enûn, venaient quelques dames de haut parage, M"* delà Jaulinière,la marquise de Largillay et Bernadette, Alix, toujours imposante, quoique effacée dans une robe sombre.

En croisant Philippe, elle lui demanda tout bas :

— Et votre père?

— Il va nous rejoindre, répondit-il afin de ne pas l'efirayer.

Les hommes et les gas adultes n'étaient point encore sortis de réglis»»; ils formaient au Christ du Calvaire une garde d honneur. La maîtrise de Nesmy modulait les strophes de ce cantiijue emprunté à la cantilène de la guillannu :

V a-L'uii arbre dans les fourats Qui passe les crêtes daus chagnes, Quemo les vergnes et les francs Passent PeranJu» et le garât.

Notre-Seigneur en est le trinc, Les Apôtres en sont les branches ; Chaque ange, de ses ailes blianches, Fait deux feuilles autour son frint.

De ses peds sacrés doucement Dévale la source de vie, Si cliaire qu'o ve donne envie De ve s'y begner un moment.

Tchiau qui veut être juste et fort Det bouère à sa sa de tchielle aive ; Pre li la dolur est un raive.

Et gle n'a plus paou de la mort.

Au même instant que les voix viriles articulaient ces mots ;

Pre li la dolur est un raive...

Philippe, qu'alarmait sourdement la disparition du comte, joignit Bouron et l'un des Gendrean, leur ordonna de monter dans le break et de repartir pour les Broux ; leur présence y serait une sécurité.

A un signal de l'abbé Bamberge, huit hommes enlevèrent sur leurs épaules le lit voilé de blanc où reposait le Christ. Seize autres allèrent au jardin de la cure chercher la longue croix. Ils se mirent les derniers en mouvement ; la poutre de

chône, au sommet de laquelle scintillait le faisceau doré des clous, de la couronne d épines, des verges et du roseau, se haussa en cadence et s'avança. M. de la Thébau Irie soutenait le bras dextre de la croix et Philippe le gauche. Derrière eux, les chantres fermaient la procession avec les enfants de chœur et, entre les deux missionnaires, Tabbé Lin, amplifié sous une chape blanche, suave et recueilli. C'était lui qui devait bénir le Calvaire.

Les assistants se découvraient et se signaient. La Victime étendue qu'on menait comme à une sépulture marquait la solennité d'un aspect de funérailles. Néanmoins, dans le silence du peuple, la liesse de Pâques tressaillait. La croix passait, allonprée au dessus dos robustes porteurs, toile qu'un trophée de Jubilation ;

— Dofninus r^z/zirt^rV, psalmodiaient les prêtres, dccnrrm indulu^ e^f... Il rogne et il régnera ; la splendeur est son vêtement.

Les vergers en fête, les aubépines des haies semblaient chanter AUssi leur Af/r/uia. Une invisible Main ensemençait de lumière les champs sanctifiés.

— 0 le beau jour, songeait Alix, ce jour que le Soigneur a fait !

On arrivait au lieu du Calvaire. Les cavaliers avaient rangé la foule à distance. Une paix litur-

gique flottait autour des coiffes pressées sous les bannières ondoyantes. Devant le Christ et la Croix déposés au centre d'un vaste tapis de pourpre un vide respectueux s'établit.

Des charpentiers s'approchèrent et vinrent ajuster à Tarbredu supplice le Supplicié. Ce simulacre de crucifixion tint en suspens les fidèles dans une attente presque douloureuse. Pour les tourner à la joie, Tabbé Ramberge, d'une gorge encore puissante, lança les premières notes du cantique simplet que le Bienheureux de Montfort faisait chanter dans ses Missions :

Vive Jésus 1 Vive sa Croix !

Chers amis, frémissons d'allégresse...

La maîtrise le continua, et trois mille poitrines de rustres, avec une ferveur de plus en plus âpre, poussèrent le refrain. Entre les rafales des voix résonnait le heurt des marteaux sur les mains et les pieds du Christ.

Philippe et Alix, maintenant l'un près de l'autre, au premier rang, se communiquaient à voix basse leurs inquiétudes : le comte ne reparaissait point ; donc une lubie l'avait entraîné on ne savait où ; à moins qu'en venant au Bourg il n'eût voulu donner le change, assoupir les méfiances des siens ; mais, alors, quel mauvais coup préméditait son astuce ?

— Pijrtons, dit Alix à Philippe et à soq père ; je suis sûre qu'il est aux Broux...

Kn ce moment, la foule attentive regardait la Croix, soulevée par un palan, dépasser le liaul du tertre et le Christ ouvrir ses bras sur lo ciel calme. Une rumeur de surprise, néanmoins, accompagna les Bradieu qui s'en allaient. Ils franchissaient la dernière ligne des assistants plus clairsemés, quand leur oreille distingua, du cAté des Broux, l'approche d'un atlelage trottant à une farouche allure ; d'un coinh^ du chemin, aussitôt le break déboucha. Sur le sièe-e, ta la gauche d'Honoré, Germaine, sans chapeau, le visage défait, implorait des yeux le Calvaire. Elle sauta du marchepied, courut à ses maîtres, dont le pas se h<^tait au-devant d'elle ; sufToquce de désespoir, elle ])rononça :

— Venez vite... Vn malheur... M(msiour le comte... L'enfaïit.

— l^]xpliquez-vous, brusqua IMiilippe, malgré son angoisse, supérieur aux épouvantes.

Tous quatre s'élancèrent dans le break, les chevaux tournèrent bride, et Germaine, reprenant alors possession d'elh^-niénio.éclairrit l'eiïroyable événement.

Elle se tenait assise, à l'orée de la garenne, lisant auprès du petit Pliilippe qui dormait dans sa voiture. M. de Bradieu, hors d'haleine, comme

au terme d'une course féroce, les chaussures enduites de glaise, son habit et ses mains écorchés, était survenu, et, s'afîalant sur Therbe^, lui avait dit ;

— Allez me chercher, Germaine, un flacon d'éther. Je me sens très mal.

Avant de réfléchir, elle avait obéi, et, pour ne point réA'eiller Fenfant, le laissa seul avec le fou. Cinq minutes plus tard, la voiture du petit Philippe était vide, M. de Bradieu parti. Elle avait battu la garenne et le parc, sans rien entendre ni apercevoir; Landivier,Bouron et Gendreau continuaient à chercher.

— Oh I madame, acheva-t-elle en sanglotant, je suis une misérable ! Chassez-moi, tuez-moi, j'ai tout mérité. Non, c'est trop affreux d'avoir été choisie pour ce crucifiement...

Alix se tenait la tête dans ses mains, les dents serrées, et ne parlait ni ne gémissait. Philippe se taisait aussi, écrasé d'horreur, ne doutant plus que son père n^eût exécuté quelque forfait monstrueux. M. de la Thébaudrie essaya pourtant de rompre ce silence : le comte pouvait fort bien, après s'être diverti à un méchant tour, rapporter sa proie intacte. Mais Alix se rappelait ses sorties vindicatives, ses propos sur Gilles de Rays ; Philippe, ses imaginations de « persécuté » : jaloux de son petit-fils, il Texécrait comme « l'as-

291 LA F0S9« ACX lions

sassin )►, « le drôle > qui devait le poignarder ; BÛrement, sa haine s'était ménagé d'atroces, d'inconcevables représailles.

Les chevaux entrèrent dans la cour ; à l'autre bout, remontant de la garenne, M. de Bradieu, — sans l'enfant, — parut ; il s'en venait, raide et fébrile, faisant sonner sa canne sur le sable ; Bouron, Landivior et Gendreau, le suivaient atterrés. Philippe se précipita sur lui, et, d'une voix sèche, impérieuse:

— Où est l'enfant ?

Le liobereau tordit sa moustache ; avec une mine de vengeance satisfaite, il dévisagea son fils et sa bru :

— Vous le voulez ? Eh bien I Allons.

La tête haute, sa canne en avant, de même que s'il eût conduit une marclie triomphale, les emmenant tous à sa suite, il retourna dans la garenne.

Ce fut droit <à la fosse qu'il descendit, et, arrivé auprès, il indiqua le trou :

— Ici, fit-il victorieusement.

Alix, Philippe, M. de la Thébaudrie Se penchèrent contre la marcclle ; sous l'eau noire rien ne bougeait que l'ombre des ronces et des myrtes.

— C'est ici que vous l'avez jeté? rugit Philippe en lui serrant les deux bras dont les os craquèrent.

— Oui, brailla le fou qui s'exaltait, je Tai mis dans la fosse aux lions. 11 le fallait. Tu connais, Philippe, le proverbe de ces pays : mieux vaut tuer le diable que si le diable vous tue.

— Mais, peut-être, il vit, il vit !

Alix, en même temps qu'elle proférait cette clameur, s'élança, par-dessus la margelle, et, à plat ventre, se retenant, sur la paroi oblique de la fosse, aux ronces suspendues, elle glissa jusqu'à Teau peu profonde où elle entra. Ses mains tâtonnèrent parmi la vase ; elle rencontra le corps de l'enfant. Lorsqu'elle l'eut soulevé dans ses bras, un hurlement lui échappa, le cri de ses entrailles déchirées : c'était bien un cadavre qu'elle étreignait,etnul espoir ne restait de le ranimer ; le comte, avant de le noyer dans la fosse, l'avait étranglé avec son mouchoir ; les globes sanguinolents de ses yeux affleuraient hors des orbites ; sa langue pendait. Ce spectacle frappa-t-il d'une commotion le dément? Tout d'un coup on l'entendit murmurer :

— Il n'a pas souffert, il a sauté comme une grenouille qui fait c/oc, et l'eau n'a plus remué...

Landivier avait bondi au manoir quérir, en vue d'un sauvetage, des cordes et une perche ; haletant, il revint. Philippe, montrant son père, d'un ton de justice morne, commanda:

— Liez-le, traînez-le dans la cave, et qu'on l'y enferme !

L'instant fut liorrible : en bas, l'eau s'égouttait du cadavre ; Alix le baisait, gémissait, semblait à son tour devenue folle; en haut, le comte, qui avait voulu fuir, terrassé par Landivior et M. de la Thébaudrie, beuglait et écumait tandis que les cinq hommes le garrottaient ; il fallut lui infliger un bAillon, ainsi que l'autre fois, à Diane. Honoré monta prendre une charrette ; on hissa le maître des Broux, Gendreau et Bouron s'atteh'^rent, et, fortement attaché aux ridelles, il se vit, comme une bête qu'on charrie à l'abattoir, ramener chez lui.

Cependant, Philippe s'était bouclé autour des reins une ceinture où se nouait une corde que maintenait Landivier avec M. de la Thébaudrie, et il se laissa descendre à l'intérieur du trou. Alix lui tendit l'enfant ; puis, il l'enleva ellemôme ; prête à défaillir, elle ferma les yeux.

Une fois hors de la fosse, son père, en pleurant, la pressa contre lui. Mais elle étoufTa ses sanglots ; et, reprenant le cadavre dans ses bras, droite et ferme entre son père et son mari, elle gravit, à la façon d'un calvaire, les sentiers en fleurs de la garenne. Derrière, le cortège des domestiques se lamentait sourdement.

Aussitôt qu'elle eut porté l'enfant dans leur

chambre, il fallut songer à sa toilette funèbre ; Jacqueline, éplorée, l'y aida ; toutes deux le posèrent en son berceau. Eugénie sema sur lui des roses et Germaine alluma autour de son chevet des cierges.

Sans tarder, M. de la Thébaudrie fit atteler Ulysse, partit pour la Grimaudière ; le soir même, avant que la justice se saisît du crime, on y conduirait le fou.

Alix et Philippe demeurèrent donc seuls en face du petit mort. Alix s'était mise à genoux devant le berceau ; elle essayait de prier, mais nulle parole qui eût un sens ne résonnait au fond de son âme, l'immensité de sa douleur la submergeait. Philippe allait et venait, s'arrêtait à revoir le doux visage où s'étendait une couleur de cire, et il ne pouvait admettre que ce fût vrai, que la chair de sa chair eût cessé d'être en vie. Son désespoir le tenaillait avec Faculté d'une torture physique; il se tenait à quatre pour ne point crier. Et, de plus en plus, une évidence tardive le déchirait : s'il avait prévu, un instant prévu, la catastrophe était éludée. Pourquoi n'avait-il pas suivi les pressentiments d'Alix ? Mais elle, pas plus que lui, n'avait su déjouer la ruse assassine du hobereau. Il n'en faisait intérieurement aucun reproche à sa femme, il s'en faisait peu à lui-même; des Volontés plus fortes qu'eux avaient

aidé les conjonctures ; il ne leur restait qu*ù s'abattre dans la poussière en s*bumiiiant sous le glaive qui les blessait.

Malgré tout, la violence do Tarracbement excé» dait son énergie de résignation : deux beures avant, son fils jouait sur ce berceau ; et voilà qu'il l'y retrouvait, petite masse rigide et froide, bien^ tôt défigurée. Il s'assit à distance, les tempes entre SCS mains ; sans pleurer, sans penser, il s'enfonçait en son deuil.

Alix se leva, le rejoignit, et, lui entourant le cou de ses bras alTectucux :

— Pbilippe, murmura sa voix, ne te désespère pas. Je savais bien que Dieu ne pouvait nous abandonner. Je vais te dire quelque chose dont je ne doute plus maintenant : je suis enceinte...

Il releva les yeux vers elle, l'attira sur ses genoux, et ils se donnèrent un long baiser. Cette confidence, en un tel moment, devait le toucher comme un espoir tombé d'en haut. Mais son affliction n'en fut d'abord (ju'aigrie ; un autre enfant, ce ne serait plus ////, son premicr«né, la fleur de leur amour <*t de leur jeunesse heureuse. Pour son père, le petit Philippe emportait l'orgueil de son sang, l'illusion de se ])crpétuer dans une race haute et bénie. De quelle venue allait être le nouveau fruit (PAlix, secoué avec elle par ces incroyables angoisses ?

Germaine frappa à la porte d'un doigt discret : l'abbé Lin et Tabbé Gormeron demandaient à être reçus. Le bruit du drame, au Bourg, circulait déjà ; les deux prêtres voulaient offrir leur compassion.

Ils entrèrent en silence et s'agenouillèrent près du mort. L'abbé Gormeron pleurait à grosses gouttes en fixant « le pauvre petit gas » par lui baptisé si robuste. L'abbé Lin priait ; il eût souhaité le don des miracles, afin de commander au cadavre : Lève-toi, comme fit jadis saint Vivent d'Olonne à Tenfant du pêcheur qu'il ressuscita. Alix, debout derrière lui, les mains jointes, s'il eût prononcé ce mot, n'en eût point été surprise. Mais elle et Philippe comprenaient trop qu'une loi d'holocauste justifiait toute leur souffrance : Philippe ressongea au vœu de sa mère, le soir d'un Vendredi-Saint ; le Calvaire qu'ils avaient vu planter, ce n'était pas un simulacre!...

L'abbé Lin, pressant avec une effusion douloureuse leurs doigts unis entre les siens, soupira :

— La Croix est le bois commun.

Et l'abbé Gormeron, qui essuyait ses larmes, dit avant de sortir :

— Il fallait un chérubin de plus pour fêter dans le ciel ce jour de Pâques.

Peu après le départ des prêtres, M. de la Thébaudrie fut de retour. Il avait prévenu le D' Mais-

300 ul fosse aux lions

tre et un autre médecin ; dès la nuit close, Philippe et lui emmèneraient M. de Bradieu.

Le fou était resté dans la cave, étendu sur un matelas, pieds et poignets entravés. On lui avait ôié son bAillon, et des heures il avait crié son saoul. Mais, plus durait sa solitude, plus il se persuadait que Philippe le laisserait là mourir lentement de soif et de faim ; ou bien, si des pas résonnaient, il s'attendait à ce qu'on vînt l'égorger.

Sa terreur s'accrut, lorsque M. de la Thébaudrie descendit, et mit la clef dans la serrure. Il tenait une lanterne dont il envoya le rayon sur le visage du comte :

— Bradieu, dit-il d*un ton froid, le Parquet a donné Tordre de vous arrêter. Votre crime mérite plus que la mort ; mais, pour l'honneur du nom. Philippe et moi nous vous sauverons. Vous viendrez à Nesmy, je vous tiendrai caché ; suivez-moi, il n'y a plus une minute à perdre...

Un reste d^éirards envers le gentilhomme, si abominable qu'il fût, l'induisait à procéder ainsi, au lieu de le faire traîner par ses domestiques hors de sa demeure où plus jamais il ne rentrerait. Le comte, à son apparition, avait été saisi d'un tel etTroi qu'il ne remuait ni ne disait mot. M. de la Thebaudrie lui délia les jambes, sans toutefois dénouer les cordes serrant ses poignets. Il le sou-

tint : le vieillard, avec peine, les membres meuriTÎs. se leva.

— Et mes mains ? gourmanda-t-il aigrement.

— Tout à l'heure... Le temps presse...

— Ce que vous appelez mon crime, protesta en marchant le hobereau, c'est ma justice : j'ai étranglé pour ne pas Têtre. Et voulez- vous un bon conseil ? Chaque fois que Philippe et votre fille auront procréé, traitez de même le drôle qui viendra. Une graine comme la mienne, il ne faut pas qu'elle se multiplie !

Le landaa avança en face du vestibule ; Fantique voiture, maintenant restaurée, plaisait à M. de Bradieu ; mais la vue de Philippe debout à la portière éveilla ses soupçons ; il monta pourtant. Les chevaux partirent grand train.

Le comte, aussit^jt, somma Philippe de couper ses liens ; M. de la Thébaudrie, trop bénévole, s'y prêta. Le fou les scrutait tous deux d'un œil à la fois inquiet et sarcastique ; la combustion de son regard était farouche ; une odeur de mauvais rhmn imprégnait son haleine, car, avant son acte, il en avait pris une fiole chez un épicier dn Bourg. Tout à coup, il dit comme une chose fonte simple :

— Philippe, tu me feras savoir le résultat de ton élection...

Philippe ne sembla pas avoir entendu ; il cherchait à s'abstraire de refTrayant tète-à-tèto avec le meurtrier, et regardait les chônes souibivs fuir le long de la route, au bord des blés. On avait dépassé Tourncfou ; le comte, plus anxieux, collait son front contre la vitre. Le landau s'engagea brus(juenient, à gauclie, dans l'allée (jui mène à la Grimaudière. Cette fois, M. de Dradieu comprit ;

— Ahlje vous tiens, les traîtres!... Vous, vous ne me tenez pas encore...

Il se jeta en avant pour sauter hors do la voiture ; Pliilippc, avec M. de la Thébaudrio, l'arrêta. Mais il se cramponnait à la poignée de la portière si âprement que, lorsqu'il dut enfin lâcher prise, la poignée s'arracha. Philippe le rencogna sur les coussins, et ses doigts, comme un carcan, se nouaient autour de son cou. Une tentation le prenait de serrer davantage et de l'étoufler. Son père, de sa main restée libre, lui enfonçait les ongles dans le bras. Sous ce corps-à-corps désespéré les parois du landau cra([uaient ; Honoré, de son siège, entendait la trépidation des pieds, les grogiuMn<Mits, les clameurs étranglées du vieillard. Alin d'arriver plus vite, il cingla ses chevaux. La grille, au bout de l'allée, était ouverte ; l'attelage entra d'un trot furieux ; en tournant court, le landau faillit verser. Quatre

infirmiers accoururent ; le fou, maintenant, ne voulait plus quitter sa place :

— Je suis, chez moi, inviolable !

On lui passa la camisole de force et on Tentraîna dans la maison :

— Pliilippe, criait-il, je te maudis, je vous maudis tous, tous les Bradieu jusqu^au dernier...

Puis, subitement, se fit le silence. Le D' Maistre alors s"* avança près de Philippe et de son beau-père ; il leur tendit, sans parler, une main triste, et le landau repartit.

Deux jours après, ils avaient conduit le petit Philippe à sa sépulture où plus de monde les accompagna qu^ils n'en avaient eu à leurs noces ; de là, ils s^étaient rendus à Nesmy ; x\lix, accablée, avant le soir, se coucha ; elle redoutait un accident pour Penfant dont elle se savait grosse. La même nuit, vers trois heures du matin, comme elle sommeillait à peine, un coup de cloche au portail la mit en alerte. Philippe qu'eile réveilla ouvrit la fenêtre, entrevit sur la route une charrette et un homme.

— Que demandez-vous ? fit-il, déjà inquiet.

— Je suis de la Grimaudière, répondit Phomme ; M. le Directeur m'envoie dire que M. de Bradieu, il est bien mal...

Le valet de chambre l'introduisit ; il apportait une lettre du D' Maistre.

— Une mort subite î énonça Philippe d'une voix sourde, et, par cette phrase, il eut la présence d^esprit d'attr^nuer l'émotion d'Alix. Mais le pli du docteur contenait une nouvelle autrement atroce : le hobereau s'était pendu.

11 avait feint, à minuit, de s'endormir profondément; des deux gardiens qui se relayaient à veiller dans sa chambre, le premier, dévêtu, s'était endormi sur une couchette, le second, confiant, ronflait sur une chaise. M. de Bradieu se leva sans bruit, s'approcha du premier, s'empara des bretelles de son pantalon, et, les accrochant à Tespagnolette de la croisée, insinua son cou dans le nœud qu'il avait fait. L'espagnolette se trouvait posée fort bas; il lui fallut se mettre à genoux et peser de tout son poids pour ne plus respirer. Un quart d'heure plus tard, le préposé à son sommeil, s'éveillant, l'aperçut en sa position, d*oii il le tira chaud encore ; mais nul soin n'avait pu le ramener à la vie.

Pliilip])e, avant de s'habiller, prévint M. de la Thébaudrie. Les étoiles s'efTaçaient et la voix du coucou tintait au fond de Taube, lorsque le couj)» du comte les emmena tous deux à la Grimaudière. Le D' Maistre les y reçut auprès du mort ; une religieuse, au chevet du lit, égrenait son cha-

pelet. Le pendu ne portait aucune trace de strangulation, si ce n'est, derrière Toreille, une tache rouge.

Les deux trous de ses narines béaient au dessus de sa moustache raidie ; mais la discordance de ses traits s'était détendue, changée en une sévérité militaire et majestueuse. Philippe le revoyait jeune, tel à peu près qu'enfant il l'avait connu. Et pourtant cette figure calme était peut-être celle d'un réprouvé ; son suicide semblait l'indice d'un surnaturel délaissement. Après avoir, vivant, désespéré les siens, il leur laissait, avec l'héritage de sa malédiction, l'angoisse de le présumer lui-même maudit à jamais...

Gomment un homme si tenace à vivre avait-il conçu le dessein de se détruire? Pensait-il jouer une bonne farce, prouver à ses geôliers qu' « ils ne le tenaient pas encore » ? Etait-ce plutôt un retour subit d'angoisse, l'évasion hors des pièges d'illusoires assassins ? Ou bien, par un réveil de lucidité, s'était-il pris en haine et en dégoût ? Des paroles, la veille, lui avaient échappé, qui confessaient son abattement :

— Ne m'appelez plus M. de Bradieu, disait-il à un de ses gardiens, appelez-moi Pantoufle. Ne suis-je pas une vieille pantoufle dont la semelle a essuyé trop d'ordures?

Et, parce qu'on le contraignait de rester au lit :

— \'ous m'avez mis, maugréait-il, dans la fosse aux lions; qu'on m'en laisse faire le tour, puisque je ne dois plus en sortir...

Ce dernier mot, où se mêlait au ressouvenir do l'horrible fosse l'image de son blason, condensait pour Philippe toute rhisloire de cette âme hautaine et misérable. Sa race lui avait transmis des facultés actives, de rudes et indépendantes fâchons, une rare puissance de commandement ; en des temps héroïques, aventurier ou capitaine, il eut été capable de prouesses; mais, confiné dans sa solitude, sans action, sans but, ses vices l'avaient emmuré.

Philippe, jusqu'aux funérailles, se tint devant le cadavre, ])riant et veillant.

Des cours de la Grimaudière les cris des agités se heurtaient à ses oreilles ; mais son cœur, saturé d'amertume, trouvait dans l'absolu de la désolation une paix; il prononçait l'acte d'abandon de ceux qui ont à boire les suprêmes calices.

Le matin des obsèques, Léon arriva de Tarragono, où il venait d'ensevelir son ami Daniel Rovère, mort <à 1 hôtellerie des Chartreux, comme un saint. Philippe se sentit plus près qu'auparavant do son frère, plus près aussi d'Rlisée qu'ils attendaient et de Claire. Il reçut d'elle une lettre infiniment consolante. « Qu'est cette pauvre vie? répétait la carmélite après sainte Thérèse. Une

nuit à passer dans une mauvaise auberge. » Philippe acceptait pour l'heure un tel renoncement. On n'enterra qu'au soir M. de Bradieu. Seuls, les fils du mort ; M. de la Thébaudrie, le D^'Maistre et les domestiques mâles des deux maisons suivirent le cercueil. Un court office fut célébré à la chapelle des fous ; un enfant hydrocéphale portait le vase d'eau bénite ; le porte-croix était un fou, ainsi que les chantres ; ceux-ci briffaient les psaumes, « tuilaient » les répons. L'abbé Lin donna Tabsoute ; le curé du Bourg et celui de Nesmy, — joints à Taumônier, — l'assistaient, comme à la messe nuptiale...

Quand le convoi sortit de la chapelle, une femme de haute stature s'arrêta sur son passage, et Philippe reconnut Diane. On la laissait en liberté, sa folie étant devenue paisible, mélancolique ;le docteur l'employait même à des travaux de lingerie ;mais elle avait durement vieilli et maigri, des mèches grises bouffaient dans sa coiffure négligée. Sans savoir au juste ce qu'avaient pâti les Bradieu, elle devina, en voyant le deuil de Philippe, des catastrophes, et, à mi-voix, proféra :

— Je vous l'avais dit que vous vous repentiriez ; elle est vide jusqu'au bord, la coupe du malheur ; on ne la remplira plus, la coupe, pour personne, sauf pour moi, bien perdue...

Un infirmier présent lui secoua le bras, mit un

doigl sur sa bouche, elle se tut. Cependant elle considérait, dans l'allée, entre la double ligne des buis funèbres, le lent corbillard, et, à sa suite, les liommes en noir, qui, la tète courbée, s'éloignaient vers le couchant.

Ari s t ocrati V i ctori a

Tout le jour, une pluie molle avait dilué les horizons ; il faisait un temps vert ; sous la taie grise de Tair humide, les herbages crus, les frondaisons neuves des têtards, la route avec ses raies d'eau miroitantes renvoyaient une bizarre et triste clarté.

Philippe s'en revenait à cheval du Champ- Dolent où le marquis de Largillay et lui avaient décidé les dernières mesures pour assurer le succès de son élection.

C'était le surlendemain qu'elle devait avoir lieu. S'il eût été seul en cause, l'issue du scrutin l'eût à peine préoccupé ; la douleur le rendait plus étranger que jamais aux ambitions communes. Mais la campagne qu'il menait, par devoir, jusqu'au bout, passait en portée sa personne et son fief : dans ce champ-clos restreint d'un can-

ton, l'ancienne France, une fois de plus, allait se mesurer contre une coalition révolutionnaire. Klle entrait en lice sous une armure endeuillée ; les événements conspiraient au profit de M. de Curtal et de ses tenants ; l'épouvantable éclat du crime, la folie du comte et son suicide leur servaient à établir une légende terrifiante autour des Broux et de FMiilippe môme; on répandait sans vergogne qu'une servante, à force d'être rudoyée par lui, avait perdu la raison ;et n'avaitil pas failli étrangler son père ? D'ailleurs, il voulait retirer sa candidature, quitter le pays. Philippe sentit bientôt l'effet de cette propagande; au milieu d'une réunion publique, à Saint-Germain le Prineay,un aubergiste, soudoyé par son roiicurrent, cria du fond de la salle; A la (irimaudière ! Philippe le somma de venir sVxpliqucr sur l'estrade, et l'homme se tint coi ; mais, en (Pautres lieux, l'insulte fut réitérée.

M. de (kirtal appelait à la rescousse tous les artifices de popularité fallacieuse ; nulle promesse ne lui coûtait ; il conseillait aux métayers de se synrliquer en excluant les maîtres, d'exiger, dans l(»s partages, les deux tiers au lieu de la moitié, puisque la peine des travaux leur incombait. 11 promenait le long des bourgs son automobile peinte en rouge ; on l'y apercevait fiancjué de personnages officiels, et surtout du secrétaire gêné-

ARISTOCRATI VICTORIA 311

rai de la Préfecture, le redoutable Goupillât.

Goupillât, natif de Grenoble, jouait dans le département le rôle d'uu Représentant en mission. Le* préfet, M. Bazois, passait pour un viveur, s'absentait à Nantes un jour sur deux, et lui abandonnait les rênes administratives. Bénin d'accès, obèse et imberbe, doué de sourcils tortus et de lèvres épaisses, Goupillât ressemblait à un soleil d'enseigne ou à un mandarin chauve ; une pensée violente dirigeait sa politique : il prétendait libérer les Vendéens de leurs « erreurs héréditaires », en faire, malgré eux, « des citoyens conscients ». M. de Gurtal était son homme, et il déployait pour sa réussite une activité napoléonienne, n^épargnait auprès des électeurs ni la corruption, ni les menaces, ni les mensonges insinuants.

Les chances de Philippe se maintenaient pourtant vigoureuses. La plupart des métayers voteraient, selon Tusage, comme votaient leurs maîtres ; or, parmi les maîtres du canton, ceux de sa caste avaient le nombre. Mais son énergie personnelle venait en aide à cette garantie simpliste. Sa mémoire surprenante des visages et et des noms, sa rondeur de manières et ses générosités seigneuriales lui valaient tout de suite la confiance des paysans. M. de Gurtal les faisait trinquer à ses frais, Philippe trinquait parmi

eux et tenait tête aux plus solides buveurs, bien qu'excédé de ces libations incessantes où son corps puisait une gaîté factice en cruel désaccord avec son chagrin. De lui et de Beaupoil qui l'accompagnait, les gens disaient volontiers: Us sont des nôtres. M. de Gurtal avait beau mettre devant eux chapeau bas ; ce petit homme au cou enfoncé dans les épaules, d'aspect sournois et fuyant, avec ses phrases pédantesques les rebutait ; seule, l'idée que M. Goupillât l'appuyait pouvait lui rallier une partie d'entre eux : le meilleur des candidats n'était-il pas celui dont, au besoin, on tirerait davantage ?

I']n cette campagne de deux semaines, plus qu'en trois années de séjour, Philippe avait sondé les cœurs et les reins de ses ruraux.

Chez certains il retrouvait intacte la simplicité de leurs pères. Un vieux métayer du marquis do (irois,tout à rheure, lui contait comment son anci(3n maître, pour punir son lils d'un sot mariage, l'avait déshérité et laissé le manoir à son neveu ; celui-ci, cjuand )e marquis mourut, avait galamment offert à son cousin de lui restituer la demeure paternelle : Mon cher, avait répondu le lils en refusant, ce qu'un marquis fait est bien fait. Et le métayer qui rapportait ce mot en comprenait la grandeur, eut été digne de le prononcer.

ARISTOCRATI VICTORIA 313

Par contre, les jeunes trahissaient une désaffection, parfois de la haine à l'égard des nobles, trop souvent apathiques, sinon déchus. Les croyances aussi fléchissaient ; les prêtres étaient moins écoutés ; on entendait des papotes, au sortir de l'école, déclarer « qu^il n^^ avait point de bon Dieu ni d'enfer ». Le culte même de la terre s'oblitérait : combien de fois quelque laboureur, l'entretenant de Tun des siens émigré à la ville, l'avait affligé de la formule inepte : Il n'est pas malheureux, il est dans les bureaux I A la fin d'une conférence où il avait flétri ceux qui désertent le travail des champs, un de ses auditeurs en sabots Pavait abordé : « M. de Bradieu, quémandait-il, vous devez être bien avec ceiisse du gouvernement ; est-ce que mon gas ne pourrait point, rapport à vous, entrer dans les chemins de fer? »

Une grande pitié prenait Philippe quand il envisageait Pavenir de ce pays sollicité par d'audacieux démagogues au reniement de tout luimême ; il revoyait, dans une auberge, à Saint- Hilaire, Goruchaud, le régent, un freluquet portant lorgnon, se dresser avec cette bravade : <^ Vous êtes une poignée en France à soutenir le passé et la superstition ; et nous, nous sommes cent vingt mille à défaire ce que vous faites. — En attendant, monsieur, avait-il répliqué, je puis vous

aiiuoucer qu'ici, dès Fautomne, uue autre école s'ouvrira.

Sa réflexion ordonnait ces épisodes, comme déjà distants, sans qu'il se mît néanmoins en dehors des luttes où son rôle était niarc[ué. Depuis ses malheurs, il comprenait mieux qu'une proche éternité mêle son action aux plus humbles faits terrestres ; de sa victoire ou de son échec pouvaient dépendre de plus vastes événements ; quels qu'ils fussent, d'une Ame soumise il s'y préparait.

Son cheval suivait au pas la route de Saunmr ; devant lui, le cabriolet d'un commis-voyageur montait une cùte dénudée; à l'Ouest, derrière des bois, se dilatait sous les nuées, en notes incertaines et traînantes, la chanson d'un paysan. Du versant de la côte il aperçut le parc dos Droux dont il longea le mur sévère. Toutes les blessures de son deuil, un instant, se mirent à saigner phis fort. Il laissa sur sa droite l'allée des chênes et gagna le routin de la Cortaisière pour descendre chez les Joussaumo.

Maître Joussaume, frappé un mois avant d'une couiTOstion, languissait dans un misérable état. Philippe le trouva alTaissé au fond il'un fauteuil, le chef enclin, la figure obombrée d'un bonnet de coton, les bajoues flasques, la lé vin3 pendante. Son œil si vif. maintenant tcriii, d'un bleu mort, se tourna pesamment; sa langue embarrassée se dénouait:

ARISTOCRATI VICTORIA 3l5

— Vous visitez une maison de tristesse, dit-il à voix basse. Pauvre monsieur Philippe ! Le bon Dieu nous aime trop...

Son fils, absent, le représentait au Poiré, à la cérémonie d^une sépulture ; dans la chambre voisine son petit-fils était couché et toussait ; l'idiot, près de lui, bredouillait des syllabes incohérentes. Maître Pierre fît signe à Clémence qui barattait du beurre d^apporter pour Philippe une bouteille de vieux vin ; Philippe s^y opposa ; il avait son compte de boisson ! Le métayer, à propos de Lélection, s'animant un peu, émit son augure :

— Vous gagnerez, monsieur Philippe ; mais vous savez ce que je pense des élections, il n'en faudrait jamais ; ça fait toujours du mal. Qu'ils bougent, s'ils veulent, ceux des villes ; nous, c'est la tranquillité que nous demandons.

Puis il exhala quelques doléances sur l'incertitude des temps : la terre, aujourd'hui, nourrissait à peine son homme ; on était loin des annayes de sa jeunesse où le blé se vendait vingt-cinq à trente francs Lhectolitre, où un domestique se gageait pour quinze pistoles !

Au milieu de ces propos rentra le valet de charrue, François, grand et lourd, le dos voûté, et qui ressemblait à Nicoleau par son nez maigre, sa face rase, moutonnière et probe. Philippe lui tendit la main, et maître Joussaume commanda :

— Qu'on aiuèiio dans la cuui* mes Parthenais; je veux les montrer à M. Philippe une dernière fois...

Il s'appuya sur deux cannes afin de se soulever. François le soutint d'un côté, Philippe de l'autre, et le métayer s'avança jusqu'à sa porte.

La pluie avait <'essé ; au coucliant d'ocre pâle, de petit s nuages, se liérissant« en pluniesdegeai », annonçaient encore de l'eau pour le lenden)ain. La langueur du soir vêtait d'une plus archaïque mélancolie la cour de la Cortaisière ; contre lo hangar, sommeillait une charrette dételée, noire de purin, au long timon, aux roues épaisses ; des oies, dans un coin, jabotaient sur un ton grave ; autour d'une pile de fagots des hirondelles silencieuses entrecroisaient les cercles de leur vol.

A l'appel de François, Komain, le valet d'étable, fit sortir quelques-unes des hôtes. Six jeunes bodets s'échappèrent en gambadant : ils avaient déjà le front laineux et large du taureau, mais gardaient les jambes trop longues, l'air ingénu, mutin dos veaux sevrés de naguère. Deux d'entre eux voulurent se battre; le plus fort ayant jioussé l'autre de l'épaule, celui-ci, sans bouter de ses cornes, lui céda le champ, ils s'arrêtèrent, comme étonnés, et, se retournant vers les pacages, poussèrent un sourd meuglement.

Philippe se plaisait à louer leur superbe crois-

ARISTOCRATI VICTORIA 31 7

sance, quand Maître Joussaume, avant de reprendre le chemin de son fauteuil, murmura :

— Eux, ils engraissent, et moi, je décline... J'ai été un bon piqueur, j'ai connu Touvrage. Mais tout a un bout; je me fais une (raison; nous ne sommes pas venus ensemble, nous ne nous en irons pas ensemble.

— Est vrai, opina Clémence, continuant à battre son beurre.

— Non, Maître Pierre, releva Philippe, Dieu ne veut pas que vous vous laissiez mourir; des hommes tel que vous, on n'en fait plus et il nous en faut.

Remonté à cheval, pendant que d'un trot rapide il gagnait Nesmy, dans le crépuscule anxieux la tristesse de Maître Joussaume lui semblait emplir les guérets ; c'était comme s'il eût vu finir une Vendée et une France qui, peut-être, ne renaîtraient plus...

Le dimanche matin, il partit pour Ghantonnay d'où il revint à la ville, une fois le scrutin clos, assuré d'une majorité considérable au chef-lieu du canton.

Beaupoii, à la gare, plein de confiance, l'attendait ; Beaupoii, du même âge que Philippe, sans sortir de son rang modeste, énonçait dans le seul timbre rude de sa voix la décision d'un capitaine sachant dire à la victoire : Suis-nous. De stature

moyenne?, il montrait des épaule?» auxquelles ne dcvaicQf point faire peur les balles de farine. Une nionstache noire sur un teint bilienx imprimait à sa figure un sérieux morose et plaeide ; ffUolf[ne |>einfpe de Hollande l'eût volontiers» clioisie pour le fond enfumé d'un portniit. Sa crosse tète bovine, ses yeux attentifs sous des sourcils bourrus, son menton carré et ses dents robustes afûrmaient une droiture de campagnard, tenace. mais, chez lui, clairvoyante.

Comme huit heures sonnaient, ils se rendirent ensemble aux bureaux de l'Indépendant, le journal (jiii leur était dévoué. Les dépêches qu'ils y trouvèrent apportaient des résultats, pour Philippe, honorables ; toutefois, dans plus d'onc commune, M. de Curtal le serrait do prés ou même le dénotait : fi Hournezcau, I^hilippo ne le drpassait que de soixante voix ;k Saint-Germain I< Prinçay, M. de Curtal, sur trois cents sufTraees, s'en adjugeait cent tfuatre-vingt, à Sigournais. plus des deux tiers.

Philippe ne s'étonnait guère, connaissant les nianèires de Goupillât et les violences dont il opprimait les votes. Seulement les alternatives du scrutin commençaient à l'émouvoir pour les braves gens qui l'avaient élu. Il s'approcha d'un fenêtre ouverte sur la |dare de la Préfecture: 1long <les înornes jardins découj) s au milieu de c-

ARISTOCATI VICTORIA 319

rectangle étroit, et, au fond, devant la grille de la bureaucratique bâtisse, une foule curieuse s'épaississait.

En ce moment, le directeur du journal, M. des Moutières, s'élança vers Philippe :

— Victoire ! mon cher ami, j'ai tous les chiffres : cent cinquante voix de majorité !

Peu importait que l'avantage fût mince : ils demeuraient maîtres du champ de bataille, et Philippe, avec gratitude, pressa dans ses larges mains celles de Beaupoil heureux. Tous le complimen-' talent ; une vaste rumeur leur fit tourner la tète ; à une croisée de la Préfecture un transparent s'illuminait ; le nom de l'élu, en lettres cramoisies, éclata : c'était M. de Gurtal I

— Ah ! les gueux 1 s'écria Beaupoil; quelles urnes auront-ils truquées ?

— Nous irons au Conseil d'Etat, déclara M^ Guitaut, jeune avocat maigre et ardent.

— Messieurs, conclut Philippe assez haut pour que de la place on l'entendît, la partie est à rejouer; dès demain nous nous y mettrons.

Un ramassis de drôles et de populace se porta sous les fenêtres en hurlant : Vive de Gurtal ! A bas Bradieu ! Philippe, immobile dans l'embrasure, croisant les bras, dévisageait cette meute froidement. Les lampes allumées derrière lui grandissaient sa contenance ; son calme, sans doute,

déconcerta les aboyeurs, car ils insistèrent peu et s'en allèrent plus loin, du cùté de l'église, promener leur hourvari. Une retraite aux flambeaux s*improvisa. Ce soir-là, p(jur la première fois, à Iravors les rues de la ville, rintrrnationdb' et la Carmagnole furent b raillées.

Le lendemain était jour de foire, de la foire qui précède les grands travaux, la plus grosse de toute l'année. Dès l'aurore, les quatre routes par où Ton monte vers la Koolie-sur-Yon se peuplèrent de charrettes cahotantes, de boeufs accouplés, d»' ruraux cheminant à grands pas. Les électeurs de Philippe s'y comptaient en nombre, et il avait décidé de les réunir ce jour môme, vers deux heures: en les remerciant de leur fidélité, il tenait à stigmatiser ])ul)li(fU(Mnont la fraude impudent;' dont eux, plus que lui, pdtiraient.

Il quitta Nesmy dans la matinée; son beau-père et Léon raccompagnaient. Alix avait accepté sans faiblesse la déconvenue de la veille; M. de la Thébaudrie sentait en ses veines pourtant assagies frémir les vieilles colères des Chouans.

Tous trois, «à cheval, s'avançaient sur la ronl«» de Bordeaux ;jus([u'à leur départ il avait plu; mais les vents sautèrent au Noroit ; le ciel s'épura ; le soleil fourbissait l'éclit des lierres crépitant parmi les feuillages fauves des chênes ;des rafales étinoelaiites courbaient les seigles mouillés ; un

ARISTOCRATI VICTORIA 321

toit d'ardoises brillait comme une châsse d'argent.

Les cavaliers coupaient une foule confuse de paysans, de bestiaux et de carrioles. Malgré leurs communes afflictions, ils égayaient leur vue dans cette diversité mouvante et rustique ; ici, un long char-à-bancs où une fille, en toilette criarde, se rengorgeait entre les blouses ballonnées de deux gas, tandis que, derrière eux, des hommes debout s'accotaient aux ridelles, avec des veaux contre leurs jambes ; plus loin, au creux d'une charrette, des femmes dont les châles s^'envolaient aux bourrasques, assises sur des cages pleines de gorets ; puis la figure des véhicules eux-mêmes, tapecus crottés, touchant presque terre de leurs coffres bas, cabriolets à capote ridée oscillant entre des roues hautes et grêles, chariots de coquetiers drapés de leur bâche verte, tilburys peints en jaune des marchands de bœufs, lesquels passaient devant les autres à fond de train ; et chacune de ces voitures, de même que leurs maîtres, conservait un aspect de vie autonome, de naïve aristocratie.

M. de la Thébaudrie et les Bradieu, salués à tous les pas, recevaient de ces témoignages familiers une douceur ; le simple regard des gens leur protestait : Nous sommes des vôtres.

Aux approches de la ville Tencombrement s^ac-

crut. Des eréiiisses s'échappaient ; des poulains du Marais arrivaient par bandes, la queue naltéo d'un tortis de paille, courtauts et sauvages. Les carrioles s'arrèlaient ; des « brouettées » de cousins et de cousines, d'oncles et de nièces en descendaient ; on se retrouvait et on so « bisait * »\ pleines joues, bruyamment, cinq ou six fois. Au sortir des labeurs dans l'isolement des métairies, la foire, pour les paysans, ramenait une journée d'exubérante gaillardise ; plus encore qu'un dimanche, c'était leur fête : la richesse du sol qu'ils déversaient sur le marché, ils allaient la palper en es^>èces sonnantes, en acquêts de bestiaux « vrai solides ».

Philippe et ses deux compagnons se dirigèrent à pied vers le champ de foire où t ml d'animant et de bouviers se pressaient qu'on eût dit unf> futaie de cornes et daiguillons levés. Le remuemont <les blouses .Uvisait avec lenteur les masses blondes, placides des couples de bœufs. Les bêles et leur fumier piétiné sous les sabots amalgumaient une exhalaison de laine et d'étable àcelle des rustres en sueur. L^s chalands topaient dans la main dos vendeurs, les voix s'échaufTaient :

— Casse deux pistolos sur cette vache, criait l'un d'eux, et elle est vendue !

— Deux pistoles, se défendait l'autre, y penses-tu, mon pauvre ami ! Viugt-quatro pistoles.

ARISTOCRATI "VICTORIA 323

pas un sou de moins. Prends-la, ne la prends pas, elle est vendue tout de même.

Le premier tourna ks talons, feignit de rompre le propos ; survint Philippe à qui plut la vache, une cotentinaise aa poil rouge coupé de marbrures blanches ; il lui ouvrit la gueule, lui tàta le ventre, piuça ses tettines d'où il exprima quelques gouttes de lait ; finalement, il la prit sans marchander. M. de la Thébaudrie souriait en le voyant si bien à son affaire et, pour l'instant, oublieux de son élection.

Mais, comme ils avançaient à travers la foire, un métayer de Rochetrejoux qui, une main posée sur « la frontière » de ses bœufs, en attendait la vente, lui confia au passage :

— N^est ee pas malheureux, monsieur Philippe ? Le maire do Saint-Vincent a fait assavoir aux femmes qu'il leur fermait son lavoir si on votait pour vous.

— Et à Saint-Hilaire, poursuivit son voisin, M. Bastard a menacé de bouter dehors ses fermiers, à la fin de leur baiJ, ceusse qui ne voteraient point pour M. de Gurtal. Je le dis à ces messieurs, parce que ces messieurs savent que je suis de la partit,

— Voyez-moi ça ! les bougres, approuva un troisième en crachant d'une façon méprisante. 11 serait temps de leur frotter les oreilles I

Cependant le soleil s'était voilé, une brusque ondée creva, le vent grondait, les branches des ormes mugissaient, les veaux attachés à la file se montaient les uns sur les autres, leurs mères meuglaient. Les paysannes, en ouvrant leurs parapluies, les empêtraient aux cornes des bestiaux et jetaient d'aigres clameurs. Un remous de colère et d'ivresse semblait secouer cette cohue sombre.

— Imaginez, dit M. de la ïhébaudrie à Léon, ce qui devait se passer lors de la grande guerre, quand, au milieu d'une « assemblée » ou d'une l'oire pareille, le tocsin sonnait en tempête, signalant les Bleus...

Parles soins de Beaupoil, l'annonce de la réunion se propagea. A deux heures, six ou sept cents des électem^s de Philippe furent exacts au rendez-vous. Sortant des auberges, ils roulaient dans leurs veines la double gaîté des marchés conclus et de tout le vin blanc dont ils les avaient arrosés. Les murs de la longue salle où ils s'enfournèrent érigeaient des trophées de drapeaux, et, au fond, un Christ. Sur l'ostrade vinrent se ranger, près de ^L de la Thébaudric et de Léon, le marquis de la .laulinière, le comte de Bourrasseau, iNL de Hochenoire, M' Guitaut, le commandant (iardache et quelques autres vieux officiers. Dès que Pliilippe avec Beaupoil entra, les batte-

ARISTOGRâTI VICTORIA 325

menfcs des mains calleuses et les vivats brutaux partirent comme une décharge de mousqueterie.

Philippe, sans autre préambule, s'avança vers son auditoire ; ses bottes et ses éperons, un justaucorps de toile cirée achevaient la simplicité toute militaire de sa tournure. Il dit à ses hommes sa gratitude et sa fierté de les retrouver, au lendemain de la bataille, si prêts à le suivre. Puis il montra les escamotages du scrutin, comment on avait proclamé nuls des suffrages acquis à son nom et fait surgir de quelques urnes des paquets de bulletins au bénéfice de Fadversaire.

— Une telle opération, poursuivit-il en haussant la voix, est plus qu^une friponnerie, c'est une insulte que nous relèverons. Je mettrai tout en œuvre afin que l'élection soit annulée ; si elle ne l'est pas, nous remuerons la Vendée tout entière, et la revanche n'en deviendra que plus sérieuse. Mais sachez-le bien, mes amis : en votant pour moi, vous avez fait un acte plus grand que vous ne pensiez. Il ne s'est pas agi simplement de choisir entre deux hommes ; deux principes et deux France se rencontraient dans cet assaut. De leur côté, on est venu vous corner aux oreilles tous les mensonges dont les peuples périssent. Du nôtre^ je vous disais et je vous dis encore :

Ce que nos anciens ont voulu, ce qu'ils ont cru, continuons à le vouloir et cà le croire, autant

qu'eux, davantage si nous pouvons. Vous voulez, comme moi, le pays tieiireux et fort ; pour l'être, que lui faut-il? Si nos terres rendent le plus possible, c'est déjà beaucoup, mais, tant vaut riioninic, taïit vaut le champ. Il faut des bras pour le travail, donc, à chaque foyer, des tits nombreux ;il faut que, là où le père commande, on lui obéisse, que la mère soit l'especiée, qu'on vénère les moHs, qu'on révère les prêtres et qu'on adore liieu. H faut de la concorde et de l'estime entre 1^ m m très et ceux qui leur sont liés, de l'amitié entre les paroisst^s, un plus large amour pour celte paroisse plus large qui a nom la France, et le plus large de tons pour la chrétienté que la terre ne peut contenir, parce ({u'elle s'appelle aussi la Communion de^ Saints.

Voilà, messieurs, ce qui nous suflit ; en me donnant vos voix, vous avez attesté que, si la foi et l'honnem» étaient p irtout cliosos morte«, wi ne les arracherait pas des cœurs vendéens î

A cette péroraison seulement les bravos se déchaînèrent; insouciant des cabotinages oratoires,

articulait d'un ton posé ses phras4^s; mais l'autorité du timbre et de Taccent les inculquait dans les dures cervelles des campagnards.

Il se rassit; Bt^aupoil se leva, et, d'abord, s'excusa (rajouter une parole au noble discours qu'on venait d'applaudir.

AÎHSTOGRATI VICTORIA 327

— M. Philippe, commença-t-il, avec sa modération généreuse qualifiait de friponnerie l'infamie commise à son détriment et surtout au vôtre. Les hommes qui ont déchiré nos votes, nous pouvons leur répéter en face : Vous êtes les derniers des voleurs. Mais ils s'en moquent; ces genslà s'asseoient sur le mépris public comme sur un fumier où leur croupion est mieux au chaud. Un seul point leur cuit : sentir qu'ils sont des vaincus, et ils le sont. Leur coup de traîtrise est le coup de faillis gas qui voyaient mal tourner leur affaire. Oui, crioas-leur de toutes nos poitrines : La victoire, elle est à nous, et ce n'est pas vous qui nous la prendrez !

Lorsque les Vendéens eurent gagné, non sans peine, la bataille de Toriou, leurs courriers en traversant les bourgs, y laissaient ce mot d'ordre: Aristocrati Victoria, les aristocrates ont vaincu. Et qui était-ce les aristocrates ? Des laboureurs, des fermiers, des nobles vivant avec eux sur leurs terres. Nous aussi, ce sera notre mot d'ordre. Nous voulons, comme nos pères, demeurer maîtres chez nous, défendre notre patrimoine do croyances et de vertus, et tout ce qui fait notre pays, depuis les haies des pacages et les coiffes des femmes jusqu'aux croix des chemins. C'est pourquoi, des aristocrates, vous en êtes, et il en est, celui que vous avez élu I

Et,àc'tc heure, les gas, s'écria Beaupoil après une salve d'acclamations, savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons porter en triomphe devant Li préfcclure M. de Bradieu !

Philippe ne s'attendait point au mouvement du meunier; il tenta de se défendre; mais déjà six robustes jeunes gens escaladaient l'estrade et il se vit élevé sur les épaules de deux rustres avant d^avoir pu réflcliir à Tenfanline sublimité de cet élan. Tous les chapeaux en l'air se brandissaient vers lui et le cri ; Vive de Bradieu I dominait le brouliaha des hommes debout, se pressant autour du triomphateur. A la suile de Beaupoil, ceux qui le portaient fendirent la masse exultante, et le cortège déboucha dans la rue, discipliné par le seul cri : Vive de Bradieu I Vive la Vendée ! de plus en plus unanime et farouche. On tourna sur le mail, et les manif«^stants, cinquante pas plus loin, s'arrêtèrent devant la grille de la Pré- IV c turc.

Le concierge, pour la fermer, se précipita, ses clefs à la main, si tremblant d'émoi qu'il ne pouvait les insinuer dans la serrure. Un corpulent personnage, rougeaud et mafflu, enveloppé d'jine redingote ample comme une soutane, traversa la cour d'un air furieux; les ])aysans reronnuivnt (loupillat el le saluèrent d'éclats de rire plus terribles que des buées. Il lit clacjUiM-

ARISTOCRATI VICTORIA 329

sur lui une porte vitrée; des carillons électriques à l'intérieur, se répondirent ; sans doute, on donnait ralarme,les scribes requéraient de la gendarmerie et de la caserne les forces nécessaires pour dissiper les séditieux.

Philippe tournait le dos au monument d'anonyme tyrannie contre lequel, ?iinsi qu'un vivant drapeau, on le dressait. 11 regardait les blouses et les vestons noirs couvrir la place et le jardin. Un grand soleil les accueillait ; Tazur, en haut, se tendait comme un pavillon de soie que fleurdelisaient de fins nuages d^'un blanc doré; les ardoises des toitures, frappées d'écailleux miroitements, embrasaient la rigide et sèche perspective des maisons en style Empire, et, toujours, les gosiers rauques, s'exaspérant, criaient : Vive de Bradieu ! Philippe souriait avec bonhomie, sa gloire ne l'enflait d'aucun orgueil ; par delà cette foule suspendue à son nom et à ses gestes, il voyait la France de jadis, pour une minute, ressuscitée; le même enthousiasme qui avait fait de leurs ancêtres des héros transfigurait ces hommes, et, d'eux à lui, il sentait non une popularité d'un jour, mais des liens qu'ils ne pourraient rompre sans cesser d'être ce qu'ils étaient, l^n agitant sa main, il indiqua qu'il voulait parler ; un demi-silence s'établit :

— Mes amis, clama-t-il, vous avez bien montré

330 LA FQâaE AUX LIONS

({ue VOUS êtes avec moi comme je suis avec vous. Mei'ci, trois fois, merci. Maintenant, allons voir nos bœufs, et jusqu'à la prochaine bataille, au revoir I

Un immense Au /?<fro7/àr lui répondit, appel de clairon enlevé par les raiales au dessus de la ville o[ plus loin. Il mit pied à terre, la foule reflua vers I(^s rues d'alentour. Quand les e:endarmes, au pas accéléré, envahirent la place, elle était vide.

Une heure après, Philippe, entre M. de la Thébaudrie et Léon, reprenait le chemin de Nesmy. Derrière eux, à la croisée de deux routes, s'époumona une corne d*automobile sinistre et affolée ; sur la gauche des trois cavaliers tranquilles le véhicule rouge qu'éclaboussait une boue grésillante fila en tiN^mbe et dls])arut,

— Goupillât et de Gurlall remarqua Philippe, sans s'émouvoir.

— On croirait à une fuite panique, dit on badinant Léon.

— Bon voyage I tormina M. de la Thôbaudrie, avec une pointe d'amertume.

Depuis trois semaines, k \esmy, Tint imité du deuil commun se continuait. Alix et Philippe, dans le silence des souvenirs, approfondissaient leur affliction ; ce sarriflco d'un j)rcmior-né, le plus insondable qui se puisse exiger d'un cœur, illeur

ARISTOCRATl VICTORIA S3l

fallait le réitérer à tous les instants. L'image du petit mort, les résonnances de sa voix ne cessaient de circuler au fond de leur mémoire ; Alix tendait parfois l'oreille vers la porte, s'attendant à ce qu'il l'appelât. Tous deux cédaient à Tillusian de sa présence, ils auraient eu peur de la perdre ; terrestrement, quoi d'autre conservaient-ils de lui ? Et, tout d'un coup, ils se retrouvaient au bord de la fosse, devant le cadavre souillé de vase...

Cependant, la venue espérée d'un second fils reconsolait sourdement Philippe ; il acceptait de faire descendre en ses moelles la prophétique assurance que lui communiquait ce verset de Job, cher à Elisée :

Cum te consumptum piitaveris^ orieris ni lu cifer. Alors que tu te croiras consumé, tu peindras comme Tétoile du matin.

Alix, peu à peu, gagnait sur elle de moins souffrir; elle se devait à sa maternité future. Le dernier soir de mai, elle témoigna le désir de se rendre à l'église du Bourg, au mois de Marie ; son père donna Tordre d'atteler.

Philippe l'accompagnait, ils vinrent, en arrivant, s'agenouiller dans le banc du comte de Bra^ dieu où, depuis leur deuil, on ne les avait pas revus. Alix fut d'abord péniblement afTectée : les Ave Maria dolents du chapelet, bourdonnes sous

la nef basse, lui évoquèrent ceux qu'autour du petit l'hilippe, la veille des funérailles, les gens des Broux avaient récités en sanglotant. Mais les cierges de l'autel s'allumèrent; des jeunes filles, auprès du placide harmonium, cliantaient une antienne ; leurs voix blanches, incorporelles, par les vitraux entrebû.illés, s'en allaient sur les champs bruns et se perdaient plus haut que cette étoile verte, à l'Occident, immergée dans les reflets du crépuscule. Alix et Philippe recevaient un allégement à les entendre et à prier là. Philippe sentait, derrière les ombres transitoires de sa vie s'éclairer l'invisible ai/fems au(]uel il avait fait rholocauste d'une part béatifiée de lui-môme ; il cherchait où elle peut être la perpétuité des joies.

Au sortir de Téglise, Alix dit résolument :

— Je vais avec toi au cimetière ; à présent, je suis assez vaillante...

I^e cimetière s'ouvrait en face d'un haut Calvaire, le long d'un chemin creux qu'il surplombait. Entre la file des sarcophages mêlés aux plus humbles sépultures un sentier descendait vers un groupe do cyprès; une femme, à genoux devant une tombe enfantine, songeait si profondément qu'elle ne vit point passer les Bradieu.

! /endroit réservé à leurs défunts s'abritait contre le mur de l'enclos; rien ne le distinguait des autres ; sur une longue pierre noircie se lisait le

ARISTOCRATI VICTORIA 333

nom du comte de Groué ; à sa suite, deux croix provisoires gardaient le chevet de deux fosses voisines depuis peu comblées : quelques pouces de terre seulement séparaient le petit Philippe de son aïeul; comme en signe de pardon ils reposaient côte à côte.

Alix aurait voulu s'attarder près de l'enfant ; Philippe Tentraîna, craignant pour elle un trouble funeste. Ils rejoignirent le sentier au delà des cyprès; plus bas, le cimetière se terminait en une sorte de promontoire abrupt.

— Où le sommeil des morts, se prit à murmurer Alix, serait-il plus calme qu'ici?

— Le sommeil des morts! se répéta Philippe. Il pensait aux vermisseaux grouillants dont le fils de sa chair constituait à cette heure le déjà maigre souper. Ce n'est pas ici que les morts attendent en paix le grand réveil...

Une humble espérance réconfortait sa tristesse ; il se tourna vers la campagne qu'enveloppait le soir limpide. La nuit n'était pas tout à fait close; les chênes, à l'horizon, déliant leurs feuillages sur le ciel d'un rose mourant, semblaient se hausser pour boire encore de la lumière. Des journaliers lourds, taciturnes, rentraient de leur travail ; une charrette sans lanternes roula au détour du chemin ; du côté de la ville des sonneries de cors se brisaient.

Philippe suivait, au milieu d'une terre en pente, deux hommes qui labouraient avec huit bœufs. L'un et l'autre marchaient dans une sorte de hal<> (jui cernait leur forme noire, longue et décharnée. Les échines des bêtes, battues de leurs fouets indolents, remuaient d'un égal efTort, tandis que le laboureur, un pied au creux du sillon, en avançant, pesait sur le manche et que le gémissement (les jougs scandait les cris âpres du bouvier. Sous les ailes du soc la terre filait en sablons poudreux ; les mottes grasses et culbutées, portant la blessure fraîche du contre, réfléchissaient les dernières lueurs de l'espace. Lorsque l'arroi atteignait 1»^ haut du champ, les hommes, avant de tourner, Tarrôtaient ; ils se reposaient en silence, et Philippe entendait le souffle pesant des bœufs.

— Aux Broux, dit-il soudain, les labours doivent être finis.

Jusqu'alors il avait évité de nommer lanéfaslr demeure; ce lui était pourtant un exil de n'y plus vivre, moins actif hors de chez soi. Pensive, Alix ne répondait point ; il reprit, plus alTectucux :

— Ma bien chère, ce soir, je veux te demander une chose. Quand tu désirais fuir les l^roux, j'ai résisté à tes pressentiments ; peut-être, pour que nous fussions éprouvés, le fallait-il ainsi... Maintenant, je suis prêt à fermer les contrevents do ce logis, à planter notre tente dans un autre coin

ARI3T0CRÂT1 VICTORIA 335

du Bocage, OÙ il te plaira. Mais dis-moi si telle est bien ta volonté: tu le sais, j'ai horreur des incertitudes.

Renoncer aux Broux! Alix, un instant, savoura la profondeur du sacrifice; puis elle posa sa main sur la sienne, un sourire plein d'une grâce meurtrie illumina sa bouche :

— Eh bien I décida-t-elle, nous y resterons.

Fin Juillet 1907-IVovembre 1910.

Page 1