Vampire, esprit malin
tournait en un rouge sombre de pavot ; son nez allongeait à la rencontre de son menton un angle triste et cruel ; des marques terreuses lui plombaient les tempes, ses sourcils se déformaient, et ses yeux semblaient absents, vides parfois de toute flamme, de même que les orbites des statues, pendant qu'elle se tenait des heures, les mains croisées autour des genoux, muette, la tête basse, comme si le plafond d'un caveau la comprim.1t.
D'autres fois, elle s'attifait s^ins raison, entrait à la cuisine, étalant des nœuds de salin sur sa robe, et, à ses oreilles, de gros camées, tels qu'en mettent les filles des Sables. Brusquement, elle riait, chantait des chansons grasses, ou buvait coup sur coup plusieurs verres de vin chaud. A la lin d'une journée, il fallut la coucher ivre-morte.
M. de Bradieu, lui aussi, lorsque vinrent les froids, se remit à boire. Mais, s'il s'égaya d'abord du dérèglement où Diane suivait ses exemples, les eiïets, bientôt, l'en tourmentèrent. Outre que le linge de la maison et d'autres choses pAtissaient de sa négligence, en maigrissant elle se rendait laide, n'était même plus une maîtresse pour lui, car elle rabrouait maintenant ses tyrannies luxurieuses.
11 ne tarda pas à ])éné{i(M- «pielh^ cause secrct(' la minait. Comme il parlait, h^ dimanche
après Noël, d^appeler un médecin, elle soupira :
— C'est d^un prêtre que j'aurais besoin. Etait-ce une lassitude vraie de son misérable
état ? Cet aveu prétendait-il par des semblants de tardifs scrupules dévots, leurrer la jalousie du comte ? Quoi qu'il en fût, elle le blessa dans son despotisme d'inquisiteur ; sans délai, il essaya de lui arracher une confession décisive. Diane haussa les épaules, ne répondit rien; à demiétendue sur sa chaise longue, elle commençait, d'une aiguille machinale, à repriser un torchon. M. de Bradieu s'approcha, il lui prit le menton pour la contraindre à le regarder en face :
— Ma belle, avec moi on ne ^e défile pas. Ta maladie, j'y vois clair ; tu as un galant dans la tête, et, ce galant, je le connais.
— Oui, répliqua-t-elle, en affectant une langueur indifférente, je voudrais bien que vous me le présentiez I
— Il n'est pas loin, contemple-le.
La tirant par le bras, il l'entraîna vers la fenêtre, lui montra, au milieu de la cour, Philippe qui, sous une ondée furieuse, rentrait à cheval. La paume de sa main qu'il serrait tressaillit d'un vague soubresaut; mais sa figure ne changea point, elle trouva l'énergie de se défendre effrontément :
— Monsieur Philippe ! Allez donc lui deman-
der s'il est mon amoureux. Vous savez bien que, jamais, je ne lui adresse une parole.
— Je n'en sais rien du tout, gronda le comte ; et il la lAcha, se feignit rassuré.
Ses soupçons n'en avaient pas moins pris corps dans sa vie lucide ; leur empire s'y étendit à mesure que sa réflexion les investissait d'une évidence logique. Toutefois, il ergotait contre eux : dépendant de Philippe par de grossiers intérêts, il voulait éluder la perspective d'un conflit au bout duquel s'imposerait une rupture.
(Jue Diane se consumât de désir pour son fils, il le croyait sans preuves flagrantes; son humeur morose se faisait une pAture do cette infidélité, et il cherchait une vengeance exemplaire aussi bien qu'affreuse, telle pourtant que la mort de la perfide parût fortuite et qu'elle seule devinAt son justicier.
Mais Philippe était-il complice do sa traîtrise? M. de Bradieu répugna, en principe, à l'admettre ;
— Il n'oserait pas, il me craint trop. Languirait-elle, se fondrait-elle comme un cierge, s'il faisait ce qu'elle veut ?
Cependant, d'autre ])art, on ne connaissait à Phibppe, hors des Broux, aucune liaison féminine :
— Vivre en moine, A son Age, allons donc I II
se cache mieux que moi, le roué... Qui sait? conclat-il un soir, en versant dans son verre le fond d'une bouteille de genièvre qu'il secoua pour n'en point perdre une goutte, peut-être qu'à cette heure ils guettent le moment de se rejoindre. La maladie qu'elle a, parbleu ! c'est de me subir et de ne pas être toute à son damoiseau. Ah I les rosses, quand je les y prendrai!...
Plus sa rancune s'enracina, plus il s'évertuait à la dissimuler, patient, parce qu'il se sentait inexorable. Mais le perpétuel qui-vive de ses alarmes les démasquait: il sortait avec Tintention, disait'il, de se promener jusqu'à la Cortaisière ; et, vingt minutes après, il revenait soudain; de la grande salle, à chaque instant, lorsque Diane s'attardait en haut, il montait à triples enjambées, ayant aux pieds, au lieu de ses galoches, de silencieux chaussons.
Diane ne s'effrayait guère de ses transes ridicules ; même, elle reprenait, depuis quelques jours, un teint plus net ; sa personne respirait ce calme espoir qui succède aux décisions libératrices. Philippe, au contraire, voyait bien que l'inquiétude haineuse où son père s'entretenait, avant peu, le tournerait à des violences ; sans démêler au juste ce que tramait le hobereau, il avait l'intuition que les mailles d'un filet d'acier, ténues et meurtrissantes, se rétrécissaient de jour en
116 Là FOSSE ACX LIOJCS
jour sur Diane et sur lai ; an coup d'épaule, afin de se déeaçer, allait être nécessaire.
Un samedi — c'était la Chandelear,et ce i férrier devait rester dans sa mémoire marqué aa fer roi^, — Honoré, triste encore d'avoir laissé Galeme en dépit de ses soins, rendre l'âme, le prérinl dans raprès-midi qn'Ulysse^le jevne che- Tal gris acheté an baron de la Saint>Brandière, souffrait d'ane grave angine ; il redootait po«r les antres la contagion :
— L Infortane noi^ tient, MoTïstenr Philippe, nous ne sonunes pas an terme .
Vers quatre heures, pendant la coUaUon qa'Eagénie serrait aox joamaliers et aux domestiques, M. de Bradieu arriva, manifestement troublé, et questionna Florence :
— Avez-vous vu Diane? Je l'appelle dans tous les coins. C'est incroyable !
Personne ne l'avait aperçue ; Philippe qui passait, interrogé à son tour, jeta en s'en allant une réponse maussade :
— Que Toulez-votts que j'en sache ? Maisiljugea bizarre l'absence de la chambrière,
un événement se préparait.
Il se dirigea vers le plateau. à l'Bsl des Broux, pour examiner les restes des moulins décoiffés, € les Masures », dont il sondait à entreprendre la reconstruction.
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avalanche do ronces brouillait dans l'eau grise des formes désordonnées ; l'ombre se condensait sous les arbustes grelottants ; il s'empressa de fuir la mortelle mélancolie de ce bocage.
Déjà en pleine clairière, il eut la sensation d'entendre (juolqu'un, du haut de la garenne, des» cendre et froisser des branches ; il se retourna, mais ne distingua plus que la rumeur des pins. Le ricanement d'un merle se répercuta contre l'autre flanc du vallon.
Ce fut de ce côté qu'il gravit, entre des rocs et des tranchées d'argile fauves. Au dessus, d'un taillis de noisetiers, émergeait la première masure ; des chardons et des brandes en clTaçaient le chemin. Philippe considéra la rondeur èchancrée du moulin sans toit où deux brèches, béantes vis-à-vis, découvraient à trente pas plus loin une seconde ruine plus minable encore.
Il s*en approchait quand une surprise farouche l'arrêta: Diane, par les broussailles do la sente, venait droit à sa rencontre. VAie l'avait suivi depuis les Broux,ct,en courant, invisible à la faveur d'un bois de chênes qui, sur la gauche, remontait jusqu'au plateau, elle avait pu le devancer. Sa capeline à grosses franges lui couvrait la tète ; mais elle était sortie avec ses pantoufles et n'ayant pas mémo noué un fichu à ses épaules. Le front haut, les joues ardentes, la démarche résolue,
elle s'avançait comme dans une audace d'illuminée. En ce moment, sa passion jouait une suprême chance de triomphe, vers laquelle toute sa force d'illusion s'exaltait.
Philippe, fronçant les sourcils, la fixa :
— xMonsieur vous cherche. Rentrez vite!
De la pointe ferrée de sa grosse canne il indicpiait le château et s'écarta d'un air de commandement pour qu'elle passât. Mais, parvenue en face de lui, elle croisa les bras :
— Qu'il me cherche si ça l'amuse. J'ai à vous parler, monsieur Philippe, voilà pourquoi je suis
— Obéissez, réitéra 4-il, outré de son insolence, je ne veux rien entendre de vous.
11 lui tourna le dos, s'engagea au travers des noisetiers ; désespérément, elle osa l'y poursuivre.
— Monsieur Philippe, écoutez-moi.
Cette imploration s'accompagna d'un âpre sanglot dont les entrailles de Philippe s'émurent, et il se laissa rejoindre après avoir d'ailleurs songé que la franchise, entre eux, d'un éclaircissement, peut-être, guérirait d'un seul coup sa démence.
A l'endroit où elle l'atteignit, le sol, par une concavité brusque, se déprimait, puis remontait ; le treillis des branchages obscurcissait autour un crépuscule d'alcôve.
— Pourquoi voulez-vous m'échapper, profcrat-cUc hors d'iialcinc, mais croyant le tenir enliu, oui, pourijuoi ? Il est temps que j'apprenne de votre bouche si c'est vrai que vous me détestez. .Je ne puis plus vivre ainsi dans une mauvaise paix avec vous qui êtes mon maître !
Ses pupilles humides s'attachèrent sur lui et son coup d'œil dominateur déjà sii;nitiait : Tu m'appartiens. Philippe, la main gauche insinuée dans la fente de son manteau, la droite appuyée sur sa canne, conservait la môme attitude que s'il eût accueilli les doléances d'un garde-chasse se plaii^^uant d'un braconnier. Subitement, il se tourna vers elle, la ligure Lçrave :
— Non, ma j)auvre fille, jo ne vous déteste point, j'ai autre chose à faire ; mais, aux Broux, vous êtes de trop ;l«'\chez de le comprendre, allezvous en, et tout sera bien.
— Inutile de ruser, monsieur Philippe, s'exclama-t-elle, emportée par sa véhémence amourousc. Si vous m'aviez tant en oubli, est-ce que vous vous enfuiriez de moi? Mais vous savez que je vous aime, vous le savez, et que j'ai tout fait p(UU' vous plaire, tout, sauf do me vendre au diable, - lui, si je le voul lis, il vous livrerait h. moi, — et vous m'évitez, parce (juc vous avez peur d'une tcnt ilion. Dites donc que je ne sais point voir au d<Mlans de vous ! Tant ([u'à m'on aller.
jamais, à moins d'être morte ou folle ! Folie, je le suis déjà, par votre faute ; à des heures, j'ai ïabime dans la tête, je ne me retrouve plus. Eh bienl ça ne peut pas durer; il faut que vous me donniez vos raisons, ou... que vous m'aimiez.
Elle se rapprocha d'un élan câlin, ses lèvres s'offraient au baiser qu'elle frémissait d'attendre. Philippe, en apparence impassible, commençait à regretter d'avoir subi l'entretien ; le transport qui la dévorait, malgré lui, suscitait en ses instincts une réponse bestiale ; mais l'idée seule d'être humilié par une chute l'en préserva. •
— Ce qui ne peut pas durer, rembarra-t-il avec raideur, c'est le scandale d'une servante se posant en maîtresse et apportant l'exemple de ses dévergondages.
Diane recula, éclata d'un rire terrible :
— Ah ! je tiens donc un de vos motifs : vous m'en voulez à cause de Monsieur 1 D'abord, ce n'est pas moi qui l'ai cherché; est-ce ma faute s'il m'a tourmentée de force? Et puis, maintenant, de lui à moi il n'y a plus rien. Le soir où j'ai pris mal dans votre chambre, il était hors des gonds, je n'aurais eu qu'à lâcher un mot, il m'épousait ; mais je pensais en vous, je me suis tue, et, depuis lors, c'est bien fini... Vous n'avez pas l'air de me croire ; pourtant, vous me planteriez des aiguilles au bout des doigts, comme je le fais de ces
houx — elle venait d'en saisir une lige et inséra les piquants sous ses ongles qui devinrent pourpres, — vous me feriez tenir à poing fermé une barre rougie au feu, je vous le jurerais autant que je vous le jure, j'en prêterais serment, même sur le Corps du...
— Silence 1 interrompit-il, ne blasphémez pas. Qu'importe ce qu'il y a entre mon père et vous, puisque vous continuez à vivre côte à côte ? S'il est vrai que cette vie vous lasse, parlez ; devant vous la terre est grande ; plus d'un refuge vous ouvrira ses portes.
— Je me verrais sûre que vous m'aimez, répUqua-t-elle, un instant radoucie, je m'éloignerais un saut de temps, pour vous obéir. Autrement, je ne suis pas de celles qu'on met au rebut comme une guenille ; ce que votre père a fait vous lie envers moi. J'ai mon honneur aussi, quand même vous me jugez d'un moindre sang que vous. Là où je mords, le morceau me reste.
— Je comprends, brusqua Philippe, cette fois en courroux, vous me mettez le marché à la main: il faudrait vous donner votre pain de rente pour salaire de vos hontes ; sinon, vous ne partez pas. Tenez, en voilà assez ; vous n'ôles qu'une gueuse I
Il Taccabla d'un dernier rej;ard qu'armait une irrévocable aversion, et, d'un pas rapide, se ren-
fonça dans la brousse, vers les moulins. Seulement alors, tant sa frénésie l'égarait, Diane sentit sa défaite; au lieu d'être écrasée par l'insulte, elle regimba sous la rage de sa cbair déçue et de son orgueil cravacbé. Pliilippe l'entendit crier de sa voix métallique et barbare :
— Vous vous repentirez! Allez, je connais vos raisons, celles que vous ne dites pas. Une autre a votre cœur; des épousailles se préparent. Vous vous marierez... peut-être; mais rappelez-vous bien qu'il arrivera malheur à votre premier-né.
Il laissa tomber dans le silence des bois cet anathème, et sur l'instant, le méprisa. Un seul point le touchait, l'allusion à son mariage dont nul, aux Broux, n'avait reçu la confidence ; sans doute, s'aidant d'une fausse clef, elle avait fouillé ses tiroirs, lu les lettres de Glaire. Il s'avoua les risques d'une demeure où cette fille, désormais, ne s'ingénierait qu'à tenir sa promesse de représailles. Et cependant, quitter le manoir, parce qu'une servante l'y menaçait, rompre les harmonies traditionnelles de son existence, c'était une abdication impossible :
— Il s'agit d'en finir, prononça-t-il ; si je ne mets la mèche aux poudres, c'est moi qui sauterai...
Malgré toute sa fermeté, la tension des conjonctures l'excédait ; l'heure et le lieu rendaient plus
sévère son isolement. Il suivait, pour s'en retourner, la gite de jeunes chênes derrière laquelle le soleil, comme un tison fumeux, s'était éteint; les files (les maigres troncs, vaporeuses, se rembrunissaient, et la lune déjà haute étendait une blancheur morte le long des mousses gelées.
Sa tristesse s'allégea dès qu'il fut hors des arbres, dans le pli du vallon. Au bas de la cùto, étaient tassées quelques chaumines ; leur façade se signait d'une croix blanche ; par une porte encore ouverte, chez les (iendroau, il aperçut, autour (le l'àtro, des gas tressant des osiers, la mère en train de tailler pour la soupe des lèches de pain, et raïeule faisait aller son rouet.
— Hon appétit ! dit-il au passage, selon ses ordinaires fa(;ons cordiales.
— A la pareille, monsieur Philippe, remercièrent en chœur les Gendreau, sans se déranger, car ils voyaient sa hâte.
Elle était vive de savoir quel accueil Diane, en revenant, avait trouvé auprès du comte. Du sentier par où il remontait, les aboiements exaspér(''S d«î Troussepoil saisinMit son attention; le (loi,'ue,à la chaîne, s'enrouait d'une furie impuissante (Cintre quoI(|u'un qu'il ne pouvait mordre, < un mendiant attardé *, conjectura Philippe.
Et, justement, au fond do la cour, Eugénie et Douron se disputaient avec un p(^tit homme, le dos
chargé d une besace, qui tenait un gourdin aussi long que lui. Ce « voyageur », Philippe l'avait souvent croisé sur les routes ; Nicoleau se souvenait de son père et de ses huit oncles, les Rapiteau, des fariniers de la Jaulinière, tous des géants, mais de fortes têtes et de terribles buveurs ; deux fois le mois, lorsqu'on boulangeait en leur moulin, une barrique de vin blanc s'y vidait ; les neuf frères étaient morts jeunes et ruinés, sans autre descendance que ce nabot. Il quêtait sa vie de ferme en ferme ou, les dimanches, à la ville, tendait la main sous le portail des églises. On le rencontrait, lent et sauvage, les pieds barbotant dans des sabots trop vastes, les mollets battus par les pans d'une houppelande crasseuse, et toujours il regardait la terre avec la mine d'un chien errant qui cherche parmi des immondices.
— Paix ! Troussepoil, enjoignit Philippe au dogue encore grondeur... Qu'est-ce qu'il y a, Rapiteau ?
— Je demande à coucher. Ils me refusent !
Le nain se cambra, il brandit contre Rouron sa barbe roussàtre, tordue en pointe ; toute la grimace de sa figure se ramassait vers un nez cramoisi, cynique et méchant.
— Vous savez qu'on ne couche personne aux Broux — . En effet, depuis qu'un trimardeur avait, une nuit, incendié lagrange, M. de Bradieun'hé-
bergoait aucun passant. — Donnc?-lui du fricot, ajouta Philippe à l^ugénio, et failcs-le asseoir.
— .lo ne viens pas lécher votre broche, maugréa Rapiloau ; une chopine me suffit et une botte (le pnille, dans le fournil, pour ma nuitée.
Philippe ne l'écoiita point davantage, pressé (rentrera l'écurie jiupiès d'Ulysse, plps malade: au bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait, les trois autres et Landivier, survenu, lovèrent ensemble les yeux ; le comte était chez Diane ; elle avait (ITi. afin de pallier son escapade, lui rendre ses bonnes grAces; il se pencha, ébouriiïé, sans cravate^ dans un de ses accès de terrible goguenardise :
— Pas plus de chopine, intima-t-jl au mendiant, fjue de botte... sauf pour ton derrière. Déguerpis, vieux soûlaud !
Rapiteau le dévisagea, et, rafTermissant sa besace sur son épaul'\ frappa de son b-lton la terre dure :
— Monsieur, vous ne sentez pas mon f.iligue ; j'arrive du Poiré, mes jambes n'en veulent plus. Cré(li(Mi ! l'ne bête aurait compassion de moi.
— Mais, moi, je ne suis pas une bête. File, entends-tu ?
Gomme Rapiteau n'avait pas l'air de comprendre, M. de Rradieu clama :
— I.andivier, prends ta fourche et galopo-inoi ce pcnaillou... Non, lAclie plutôt le chien.
Landivier fît semblant d'obéir, Troussepoil, joyeux, secouait sa chaîne, râlait d'impatience. Alors, le nain prit peur, il quitta ses sabots, et, d'une fuite étrangement agile, courut jusqu'au mur d'enceinte. Un figuier appuyait, par-dessus, ses maîtresses branches; il y grimpa, sauta ensuite d'aplomb sur le large épaulement de la muraille, jeta de l'autre côté sa besace, et se retourna, gesticulant :
-^ Espèce de sauvages, brailla-t-il, vous me prenez pour de la viande à c/àxen ! Voyez, je vous mets plus bas que mes sabots. Leur boue que j'essuie — il les raclait aux aspérités du mur—, savez-vous, monsieur le comte, est plus propre que votre renom dans le pays!
Cependant, Bouron, impatienté, s'avança vers l'arbre ;
— Assez causé, mon gas '• ou je te marque sur la goule le sceau de la mairrie.
— Laissez-le tranquille et rentrez, intervint Philippe que le vacarme ramenait dehors.
Le comte, maintenant furieux, montrait son poing au chemineau :
-T- Attends, gredin, je vais prendre mon fusil.
Mais, quand il revint avec son arme chargée, Rapiteau avait disparu.
Ses invectives, s'ajoutant à Fextravagante brutalité du hobereau, ravivèrent l'irritation de Phi-
lippe ; entre son père et lui un éclat ne pouvait plus tarder.
M. de Bradieu descendit, le souper l'attendait ; Diane trahissait dans ses yeux battus une singulière inquiétude; pendant qu'elle servait le potage, ses mains tremblaient :aussitùt après, elle se retira.
Le comte pestait encore de ce que Uapitcau l'avait impunément bravé.
— 11 y a trois cents ans, je l'eusse fait empaler sur le clocher du Bourg; d'une lieue à la ronde on l'aurait vu rire là-haut, et c'eût été d'un rude exemple pour les manants.
— 11 y a trois cents ans comme aujourd'hui, releva Philippe, essayant de se contenir, vous fussiez devenu le Barbe-Bleue du Bocage ; vous en ferez tant que nos vieux métayers eux-mêmes finiront par vous exécrer.
— Qu'ils m'exècrent, tant qu'ils voudront ; s'ils payent leur ferme, ça m'est égal.
En cet instant, Philippe, presque à la dernière cuillerée de son potage, ôta do sa bouche un corps dur et pointu, une fine aiguille soigneusement introduite dans un morceau de potiron; ce fut miracle qu'il ne Peut pas avalée, lui qui, d'ordinaire, cédait à Pinsouciante promptitude de son gros appétit.
— Par exemple I s'écria-t-il; c'est un peu fort I
— Qu^est-ce qui t'arrive? demanda M. de Bradieu.
— Il m'arrive que votre chambrière, Diane, tout à rheure, m'avait promis une vengeance; elle n'a guère pris le temps de la réflexion. Regardez !
— Une vengeance de quoi ?
— Appelez-la ; devant moi vous l'iaterrogerez.
— La bonne farce ! décocha le comte d'un accent sarcastique ; comme si j'ignorais qu'elle et toi vous êtes ensemble aussi bien qu'oa peut être.
— Permettez. Je respecte votre toit et... votre lit.
— Philippe, tu vas te taire. Tiens !
Il empoigna une bouteille pleine et l'envoya au visage de son iîls ; celui-ci, d'un écart brusque en arrière, l'évita, et la bouteille alla se briser contre la boiserie ruisselante. Mais, pour le coup, la colère qu'il comprimait lui creva sur le cœur par un emportement sans nom : il se leva, bousculant la table qui, avec les flambeaux et tout le reste, culbuta dans un fracas affreux. Debout à son tour, M. de Bradieu, effrayé de le voir marcher sur lui, voulut se mettre en défense et tira de sa poche un couteau de chasse ; avant qu'il pût l'ouvrir, Philippe lui serra le poignet si durement que le couteau tomba ; il l'accula contre l'armoire au liuge et le tenait à la gorge, tandis qu'il rugissait :
130 LA TOiSE AUX LIONS
-- Redites-le, rcdilea-le Jonc que Diane et moi...
— Je suis ton père, géiiiit M. de Bradieu, car il 96 crut perdu.
— Eh ! je ne le sais que trop ; à qui la faute si je viens de l'oublier?
Philippe s'était déjà ressaisi ; il ramassa le couteau, et, dans un élan d'excuse chevaleresque, le tondit au comte. Le vieillard, après avoir largcinenl respiré, considéra son i\h d'un air de supériorité SHtanicfuc :
— Mes couiplimeuts, Philippe, un peu plus tu m'étranglais ; au moins, jo reconnus mon sang ; enfin, tu laisses sortir im peu du vu^fL «OMJIK que je t'ai transmis.
Le rire oh il conclut cette parole s'arrêta court ; une voix, derrière eux, (ju'ils n'eussent point reconnue, prolongea un cri d'angoisse inexprimable ; Diane, rentrée au milieu de leur querelle, se s luva dans le vestibule en hurlant :
— • Us s'égorgent! Les hôtes s'égorgent! Par" /ont d'ici.
Klle avait coni[)ris (pic son rrini" éLiit man* ([ué ; h \'îï^[>eci de ses deux maîtres se colletant (ians l'ombre, de la vaisselle en \nèce9 mOlêc aux llamboaux éteints, drs flaques de vin qui s'ensan- -lontaient sous les ttanmies d» foyer, l'cpi>uvantc avait disloqué tout à fait sa raison ; elle s'enfuyait sans savoir où cl réitérait ilun gosier
presque automatique son cri suraigti dégringolant en cascade, semblable aux houpements qui se répondent le soir à travers la campagne vendéenne, mais achevé sur un hoquet d'horreur, le cri d'une femme assassinée.
De la cuisine, au-devant d'elle, on accourut eii tumulte ; Bouron et Landivier tentèrent, bien qu'abasourdis, de lui barrer l'issue ; elle les griffa au visage, bondit hors de la maison :
-^ Suivez-la, commanda Philippe ; il ne faut pas qu'elle nous échappe.
Elle se précipita au portail, ne songeant plus qu'en hiver, dès la nuit. Honoré le verrouillait et fermait à double tour ; ses ongles grincèrent à vouloir ébranler dans la serrure Fénorme pêne ; puis elle repartit d'une course panique, vers l'autre porte du château. Troussepoil, maintenant libre, crut qu'elle jouait, se mit à gambader sur ses talons. Ea chemin, elle fut assaillie par Bouron qui se flattait de la terrasser ; elle s'évada de son étreinte, les cheveux épars, un lé de sa jupe déchiré. Landivier l'attendait plus loin ; d'un coup de dents elle lui troua l'oreille ; mais, quel que fut son paroxysme, le chouan vigoureux la renversa et la maintint soas ses serres, pantelante, à bout de souffle.
— Bouroîi, hueha-i-il, des cordes.
Honoré, de l'écurie, avait assisté à leur lutte ;
avant Bouron il s'élança jusqu'à 1 etable, en rapporta les courroies d'un joug. On les tordit autour des jambes et des poignets de la folle ; si horrible fut l'etTort où elle s'évertuait à les desserrer que la chair de ses mains s'entailla; et toujours elle recommençait, de plus en plus rauque, son ululement. Depuis le vallon, des paysans l'avaient entendue ; leurs sabots galopaient sur la pente, la cloche du portail tinta.
— Qu'on bâillonne cette malheureuse, dit à mi-voix Philippe, spectateur immobile et pâle.
Eugénie prêta son mouchoir ; réduite à l'impuissance, Diane exaspéra sa fureur de possédée : un jet d'écume sifllait entre ses lèvres, des ressauts agitaient sa face discordante, la haine et la peur alternaient en ses prunelles dont l'une semblait s'enfoncer dans l'orbite, tandis que l'autre, se dilatant, ardait d'une rancune implacable. On l'enveloppa dans une grande housse de cheval et Philippe la fil transporter sous la remise. Il ordonna ensuite à Honoré d'atteler en liAte le Inndau avec Brusquart et Morgan :
— Le landau I murmura Honoré ; quel sacré bon Dieu de carnaval 1
Jus(|ue-là, M. de Bradieu, à l'entrée du vestibule, s'était tenu coi, stupéfié par la commotion de cette folie hagarde ; lorsqu'on sortit le landau, il s'approcha pourtant et \int à Philippe,
les deux mains dans ses poches, l'attitude contrainte :
— Que signifie ce branle-bas ? x\lors, c'est toi qui es le maître ?
— Je fais, répondit froidement Philippe, ce que vous seriez bien forcé de faire vous-même, si je n'étais pas là. Elle couchera ce soir, après avis de deux médecins, à la Grimaudière, où sa place est depuis longtemps.
Le hobereau, sans protester, se tourna vers la remise ; à distance — comme s'il avait peur d'une contagion — il examina sa maîtresse gisante : ses traits frénétiques, dans le faux-jour d'une lanterne^ se crispaient en un masque de Méduse ; Eugénie, prise de pitié, se penchait sur elle à genoux, lui rafraîchissant les tempes avec un linge humide ; Troussepoil, curieux, la flairait, et la langue du* chien haletant faisait trembler contre la figure une ombre.
M. de Bradieu baissa la tête, tira de sa poitrine un long soupir; puis il se résigna sagement à rentrer au coin de son feu; mais, en passant près de Philippe, il grinça des dents ;
— Ah ! cochon, tu me joues un tour ; c'est bien, je te le revaudrai.
Il y eut alors, pendant que Honoré, aidé de Bouron, harnachait les chevaux, quelques minutes d'un calme funèbre ; Diane elle-même parut
s*apaiser; Eugénie, sur un signe da Philippo. la délivra du bjiillon.
Philippe alhit et venait par la cour, dans son up.uul manteau, prêt à partir et impatient que celte cruelle corvjc fût fiaie. La chute de son ennemie, loin de le tncttrc en joie, lui faisait pressentir FimMiinence de calamités ;son propre père n'ét.iil-il T)oint exposé ta pareil désastre? L'orgueil (le sa victoire ployait sous la menace des misères certaines, de tout « le vieil honmie* qu'il traînait au fond do son sang.
Pour combattre des pensées accablantes, son regard chercha, derrière les étoiles aiguës ceignant l'horizon comme des pliaros, le Père omniprésent qui voyait si faibh^ssc^, et, d'un coeur luimble, il pria.
La nuit, malgré le vent glacial, douce et litnrgi([U(\ contribuait à le rasséréner. La lune, si diaphane (jue sa moitié d'orbe semblait réverbérer des rayons, modelait, comme sur une eau vive, au ras de la cour, Timige des toits bruns.
In violon et des chants de [noce résonnaient sur uae route lointaine ; leurré par La clarté lun;iiro, un oo [, dans uno grange, héla de son cri l'.p.irore ; de buisson en buisson se répliquaient les niiauloments faibles des cliouettes, et les liulott(^s, de la cinio des pins, enflaient aux échos
du parc leurs appels chevrotants, d'une immensité plaintive.
Mais Philippe, tandis qu'il accueillait ces voix, ne pouvait se distraire d'objets plus immédiats.
Le landau et son aspect difforme l'offusquaient. Il Tavait choisi par une attention compatissante, afin qu'allongée sur d'amples coussins Diane supportât plus tranquillement le trajet. Suspendue entre des roues trop hautes, l'archaïque voiture de gala devait à sa capote bossuée un air plus ridicule encore que lugubre, et c^était d'un pénible augure qu'elle ressuscitât pour mener chez les fous la concubine d'un Bradieu.
Au seuil de l'écurie^ parmi les interjections grondeuses d'Honoré, Morgan et Brusquart s'ébrouaient. Landivier, l'oreille bandée, avait rejoint les deux aatres, et, tout en mettant les chevaux au timon, les trois hommes commentaient en de sourdes paroles la catastrophe de la servante.
— Quand elle s'est mise à braire, énonça Bouron, ça m'a foutu une tape. Sûrement, si nous Tavions lâchée, qu'elle ameutait le pays et faisait devant le monde des choses point agréables.
— Voilà ce qu'elle y gagne, moralisa Honoré. Elle croyait enjominer son prochain, c'est elle qui s'est enjominée.
Et Landivier, après avoir élevé les yeux jusqu'aux astres :
— Y a-t-uu Maître là-haut, tout Je même, contre qui nous no sommes pas de force !
— Vous avez bien dit, Landivier, approuva i*iiilippe. V^ous et Bouron, vous viendrez dans la voiture. Moi, je conduirai.
Il monta sur le siège, désigna la folle d'un sinii)le geste. A l'instant où on la souleva pour la porter nu landau, elle poussa un hurlement dont l'attelage sursauta. Son délire amalgamait aux terreurs présentes un autre épisode de sa vie lamentable, et elle sanglotait, suppliait Landivier que sa barbe austère lui faisait prendre pour un homme de justice.
— Xon, monsieur le juge, ce n'est pas moi (jui l'ai tué ; le petit gas s'est péri tout seul...
La portière se referma sur elle ; Philippe rendit l.i main aux chevaux frémissants ; ils tournèrent sous les chênes, et le landau, avec son allure de corbillard fantasticjue, s'engouffra dans la nuit.
La chevauchée des noces
L^église de Nesmy, son portail déployé à deux battants, était aussi pleine qu^en un matin de Pâques. Vers le bas, les hommes, debout dans leurs blouses neuves, quelques-uns, tête nue au dur soleil, se foulaient entre eux pour mieux voir ; devant, plus haut que les rangées profondes des coiffes et les vestons noirs des métayers, se pressaient la noblesse et des notables du voisinage, faisant honneur aux deux familles de Bradieu et de la Thébaudrie. On admirait curieusement, à côté du comte et de sa mère, le colonel, son frère aîné, dont la prestance, jointe à sa grande tenue de hussard, éblouissait. M. de Bradieu, arrogant, se retournait en lorgnant les dames ; bien qu'il eût auprès de lui son fils Léon, il restait, au milieu de cette foule, un solitaire. Mais tous les yeux béaient jusqu'au chœur, vers Philippe âge-
nouille à la droite d'Alix, fière sous son voile nuptial.
Leur mariaere s'était conclu sans longs obstacles. Dès le lendemain du terrible soir, Pliilippe avait explique ses intentions au hobereau ; celui-ci, avec une condescendance imprévue, parut flatté d'avoir à se rendre chez M. de la Thébaudrie pour lui demander la main d'Alix. L'extérieure franchise de ses manières atténua Topinion sinistre où s'entretenait sur son voisin le chc'Vtelain de Nesmy ; la réponse de ce dernier pourtant fut évasivo ; il n'iii^norait point ce qui s'était p^ssé l;i veille aux Broux ; malgré restimc artlcnte qu'il vouait à Phi|ii)pe, le beau-père l'inquiétait ; mais Alix déclara qu' « elle saurait bien le tenir en bi'idc et lui faire baisser devant elle ses yeux àc réprouvé », Elle aimait Philippe : leur volonté connnunc eut beau jeu des oppositions.
Les noces furent lixées aux derniers jours de juin ; M. do la Thébaudrie voulait ordonner largenicnt les cbûSCB ; eu égard <iu deuil di3s Oradicu, on décida qu'il n'y aurait guère plui de deux cent cinquante conviés, Tout fut l'éip-lé dans le plus grand cabne ; Alix montra sa netteté de jugement, niôinc à l'occasion de son trousseau, s'arrètant à du linge exquis, fait de bonne main, et excluant 1ms fanfrehiches. Ni elle, ni son flancé ne se laissèrent étourdir des déliées prochaines ; leur inti-
i^ité 3^approfQndig^ait g^vpo m.esure, çigsurée de ne plus s'interrompre ; ils trouvaient simple de 3'unir, puisque Dieu avait aDÎmé leurs deux vies exprès pour les joindre et, Tune par l'autre, les perpétuer.
Aussi, quand ils se mirent à genoux en face du tabernacle, avant de se lier dans une syllabe irrévocable jusqu'à la résurrection des morts et au delà, éprouvèrent-ils ce recueillement qui s'empreint sur les figures des anciens portraits et semble répondre à un parfait état de grâce. Les lys pencbés entre les candélabres de l'autel pouvaient dilater leur odeur d'une suavité presque suffocante ; pour elle et Philippe, la certitude des joies en pacifiait l'attente amoureuse.
La. cérémonie de ses noces imposait à Philippe un ressouvenir. Glaire, le matin de sa vêture, était venue de même en mariée dans la chapelle des Carmélites ; à son bras, elle était ressortie vers le cloître où Tattendaient les Sœurs voilées ; là, elle lui avait dit adieu, sa robe blanche s'était effacée derrière la porto qu'on repoussait, et il l'avait revue à la grille du chœur, prononçant les paroles de son Mariage mystique, qu'elle avait ensuite consommé, sous le drap mortuaire, les bra$ en croix.
La pensée d'une telle fête amère épurait son allégresse. Sa soeur lui avait promis d'être, en
oraison, présente à ses épousailles ; or, quelque chose des traits de Claire se reflétait sur ceux d'Alix, si noblement pudiques (ju'on l'eût prise volontiers pour une des cinq vierges sages allant, avec leur lampe ornée, à la rencontre de l'I'lpoux.
Cependant, au fond de l'abside, des ailes de surplis s'agitaient ; les enfants de la maîtrise se {];roupaient autour de Torgue ; M. do la Thébaudric les avait, ce jour-là, conliés à l'abbé Marchegay, un jeune prêtre angevin, nonchalant d'allures, que son nez trop pointu douait d'un profil facétieux, mais fervent, comme un moine du x" siècle, à chanter les liturgies selon la pure simplicité grégorienne.
En môme temps s'avanc^i hors de la sacristie l'abbé Lin,rarchiprôtrede La Hoche, entre l'abbé Higoureau, curé do Ncsmy, et le curé du Hourg, l'abbé Cormeron. Tous trois fils de la Vendée rustique, le pli sacerdotal n'avait point oblitéré leurs frustes origines.
I^'abbé (iOrmoron montrait dos mains calleuses façonnées à tenir plutôt la pioche que l'ostensoir ; sa tôte crépue semblait taillée en plein granit des Manges d'où il venait ; la bosse de son menton, ses yeux flambant sous do dures arcades et le rotroussis de ses narin<'S rospiraiont une Apre gaillardise ; puissant ribaud, il aurait cheminé sans peur parmi ces « messieurs prêtres » de la grande
LA CHEVAUCHÉE DES NOCES 14l
guerre qui, en avant des fourches et des espingoles, brandissaient leur crucifix.
Déjà vieux, Fabbé Rigoureau portait sur son crâne jaune et ses joues longues la couleur des parchemins que, depuis trente-cinq ans, il compilait pour ébaucher une colossale histoire du Bas- Poitou. La fatigue de ses veilles inscrivait en ses rides une sévérité lasse ; ses paupières, malgré lui, s'abaissaient à chaque instant. Toutefois, la commissure de ses lèvres, se fronçant comme la coulisse d'un sac de pistoles, maintenait à son visage la rudesse têtue de ses ancêtres.
L'abbé Lin, au contraire, n'avait du paysan qu'une pointe de finauderie émoussée sous une discipline d'onction miséricordieuse ; deux fossettes souffrantes se creusaient aux coins de sa bouche ; son cou s'inclinait un peu de côté, dans l'attitude d'une perpétuelle prière ; de modeste stature, il animait sa démarche d'une réserve humble et néanmoins pleine d'autorité.
Les trois curés s'agenouillèrent sur le bas degré de l'autel, puis ils s'assirent à droite du chœur, tandis que la maîtrise, après le Veni Creator , entonnait une prose carolingienne : Chrishis vincit, chant de jubilation alerte et mâle que les voix agrestes, sous les voûtes rondes de l'abside, faisaient presque barbare. Philippe en exulta ; le naïf accent de ces strophes lui versait dans les
moelles la foi guerrière des anciens Francs.
Knsuite, rarchiprêtre se leva, vint aux fiancés et leur posa les premières questions rituelles ; Philippe y répondit simplement, Alix, avec une fermeté nerveuse.
L'abbé Lin alors les exhorta ; son discours ne s'ouvrit point par une généalogie emphatitpie des deux maisons qui s'nlliaiont. Il parla dos beaux espoirs où se fondait le foyer nouveau, mais, surtout, loua le zèle de charité qu'exerceraient Philippe et Alix pour accroître, sur leurs terres et plus loin, cette union dos maîtres et des serviteurs, « chez nous durable, observa-t-il, parce qu'une force religieuse la consacre ». De là, il commémora le sens du mariage chrétien, tel que saint Paul en définit les sublimités, la tendresse du mari aimant sa femme comme Jésus-Christ a aimé son llglise, jusqu*à se livrer à la mort, atin de la rendre sainte et sans tache.
Ils'énon(,*ait d'un ton pou haut, uniforme, qu'appuyaient des gestes rares ; pourtant lo> vibrations do sa voix possédaient une douceur insinuante dont la persuasion attcigu lit les Ames les plus dures, et M. de Hradieu lui-même se surprit à réfléchir : « Si j'avais (fuelquefois rencontré des prêtres de ce tonnoan-l;\, ma vie de sacripant ne se fùt-olle pas amendée?»
L'abbé Lin se tut ; Philippe (^ta le gant de sa
main droite, les doigts nus d^Alix s'entrelacèrent discrètement aux siens. Ensemble ils concentraient leur volonté sur les actes du rite ; lorsque le célébrant forma le signe de la Croix au-dessus de leurs mains conjointes et les aspergea d^eau lustrale, ils sentirent qu'un invisible Témoin venait d'enregistrer leurs promesses, et la pérennité du lien où ils s'engageaient achevait leur confiance d'être à tout jamais heureux.
Philippe, d'un geste cavalier, mais délicat, passa l'anneau bénit aux phalanges de l'épouse. Bientôt après, revêtu d'une chasuble blanche, l'abbé Cormeron montait à l'autel et la Messe commença. La maîtrise chanta le Graduel ; Uxor tua sicut vitis... ton épouse, dans les flancs de ta maison, sera semblable à une vigne fructueuse ; tes fils, autour de ta table, ressembleront à de tendres plants d'oliviers. Philippe lisait en ces images l'avenir de sa propre race. Alix écouta d'une oreille extasiée l' Alléluia du chœur enfantin, mélopée limpide, scintillante, dont Tivresse flottait comme sur des ailes séraphiques, aux approches d'un miraculeux Paradis.
Ce ravissement dut s'interrompre ; au milieu de l'église, une papote que portait sa mère se mit à crier ; pendant qu'on l'emmenait à travers les rangs compacts, des claquements de sabots se prolongèrent. Alix regardait officier l'abbé Cor-
meron ; elle trouva qu'à rOfTertoire, en élevant le Calice entre ses doigts brusques, il manquait de solennité.
Néanmoins, avant ÏAgnus Dei, il articula d'une intonation large et émue la Bénédiction des époux, cette auguste oraison qui agrafe un manteau de gloire au cou de la plus intime mariée. Alix, suivant sur son livre d'Heures, prenait pour elle sans embarras les magnificences augurées par le prêtre : « Qu'elle soit aimable comme Hachel, sage comme Rébecca...Que l'auteur du péché ne trouve rien en elle qui soit de lui, et qu'elle parvienne au repos des Saints. >
Philippe retint surtout les derniers mots : € Faites, Seigneur, (ju ils voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu'à la troisième et à la quatrième génération, et cpi'ils arrivent à une heureuse vieillesse. » (Juelle que fût son expérience de la douleur, ce jour-là il concevait aisément la vie ])résente comme une avenue de triomphe se terminant à la porte d'or des Béatitudes.
L'orgue, après le lîenrilirmnus Domino, {\i mugir lo premier verset du Te Dcum^ et le peuple avec la maîtrise clama l'hymne formidable, en même temps qu'au dessus la grosse cloche grondait. Phili[)pe (»t Alix chantai(Mit eux-mêmes à pleine voix ; leurs deux cœurs se mêlaient dans
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la liesse unanime ; ils crurent, en ces minutes, ne s'être pas encore aimés.
L'office ayant pris fin, les époux entrèrent à la sacristie, et la noce s'ébranla pour venir les complimenter.
En tête, marchait, conduite par son fils, leste et menue malgré ses soixante-quinze ans, Ja douairière de la Thébaudrie. Ses tempes, sous le liséré blanc d'une capote de veuve, s'ombraient de tire-bouchons à la vieille mode. L'âge n'avait que plus noblement aminci le contour de son menton et la courbure de son nez ; un feu rose égayait ses joues d'une pâleur transparente ; son regard net, radieux, et son sourire indulgent s'avivaient l'un Tautre par une grâce qui la rajeunissait. Elle embrassa Alix, puis Philippe, et, avec une tendresse mesurée, elle se plut à dire :
— Mon fils, — elle prononçait fi à la manière de Fancien temps — , ma joie est si grande de vous avoir donné votre femme que je pourrais aujourd'hui exhaler sans amertume mon : Niinc dimittis... N*ai-je point raison, monsieur l'archiprêtre?
L'abbé Lin avait ôté sifn étole qu'il baisa; la main droite haussée de biais, selon son habitude, en homme toujours prêt à bénir, il se rapprocha et sourit.
— Vous êtes un peu pressée, chère madame...
Si le bon Dieu tient à faire de vous une trisaïeule, il faudra bien vous résigner.
— Ma mère est aussi fraîclie qu'une épousée... se récria M. de la Tbébaudrie.
— Et elle songe au boute-selle 1 continua son frère qui les suivait, menant sa cousine, la rebondie M"' de la Jaulinière.
— Le boute-selle, c'est pour nous, reprit joyeusement Philippe.
Alix et lui, au déclin du jour, se proposaient de partir, comme étaient partis, le soir de leurs noces, M. de la Thébaudrie et sa femme, et, avant eux, les père et mère du comte, pour un primitif manoir, le Veillons, isolé sur une dune de l'Océan, à quelque huit lieues de Nesniy, et, ce voyage, ils voulaient le faire à cheval.
}>["" de la Thébaudrie s'éloignait vers la petite porte qui donnait sur le j irtliu du presbytère ; elle s'arrêta on voyant arriver, avec la marquise de Largillay, M. de Bradicu. Le hobereau, dès qu'il eut applitpié ses lèvres sur les joues do sa bru, jugea bon d'émettre :
— Ma chère, peut-oa vous lo dire? Vous êtes, ce matin, trop belle!
Il accompagna cotte galanterie douteuse d'un coup d'oeil égrillard à l'adrosse de Philippe; celui-ci considéra son père sévèrement ; Alix, mécont«Mit«%(létourna la tète;la iigure de raïeule se
rembrunit, et elle s'en fut, par une allée de thuyas, d'un pas lent, sous son ombrelle, entre l'abbé Lin et Tabbé Rigoureau.
L'affluence grossissait autour des mariés; midi approchant, il faisait si chaud que la tonsure de l'abbé Gormeron fumait. M. de Bradieu le croisa et prit pour le saluer un air des plus secs; le curé du Bourg s'était dispensé de paraître aux Broux tant que Diane y régna, et même ensuite depuis que le châtelain avait cru devoir le tancer de ses opinions quelque peu démocratiques.
— Si jamais, l'avait-il averti^ nous sommes tout à fait les maîtres, c^est vous, messieurs, qui marcherez.
Pour rinstant, M. de Bradieu se pavanait au défilé des hommages ; il les accueillait de haut et coupait court aux louanges, quand Philippe en était avantagé. Son orgueil s'enflait à compter tous les fronts titrés qui, par bienséance, s'inclinaient vers lui; mais peu de ses pairs, isolément, trouvaient grâce devant son dédain : ce vieux comte de Gourssac, avec sa mine d'écureuil au nez busqué et son bégaiement, quel roquentin I Le beau dadais que son fils, imberbe et pâle, long de ganache, dégingandé I Et sa femme, une poupée raide, maigre comme la Mort, dont le teint verdâtre paraissait plus atroce dans une robe de satin blanc I
Tandis que M. de Bourgneuf, «rrand jeune homme rubicond et lourd, lui tendait la main, M. de Bradieu pensait:
— En voilà une encolure de maquignon !
Et, du marquis de la Jaulinière. patriarcal, rustique à la mode du comte de la Thébaudrie :
— Toi, mon bon seicrneur, — ainsi le surnommait-on dans son entourage, — quand ta femme voudra...
En revanche, il fit fôte à M. de la Saint-Brandière ; le baron méritait son amitié, s'étant,plus d'une fois, laissé par lui tondre au jeu.
Mais un invité s'approcha que, sans doute, il ne prévoyait point ; ce personnage, au milieu dos gentilshommes, apportait l'extérieur d'une autre caste ; il ne présentait ni la membrure paysanne d'un Bourgneuf, ni cet air de commandement immémorial marqué même dans le port du débile Othon de Courssac, ni encore moins la froide distinction du vicomte d'Apremont qui, impertinemmeiit, l'examinait; d'aspect moyen, chauve, simple et placide en sa contenance, on le devinait homme d'étude et de volonté ; son front miroitait, un lorgnon doublait l'acuité investigatrice de son regard conduit tout entier sur les faits tangibles, et peu au delà : c'était le médecin do la (irimaudière, le D' Maistre.
— Comment vous portez-vous, monsieur de Bradieu ?
Le hobereau, ainsi qu'un ombrageux destrier, se redressa :
— Mieux que jamais! docteur; je me sens tel qu'à vingt-cinq ans.
Le docteur fixa le comte une demi-seconde, un sourire narquois glissa dans sa barbe triangulaire, et il sortit.
Pendant ce temps, Alix et Philippe, avec une grâce infatigable, se prêtaient aux vœux et aux accolades. Devant eux, Elisée, M"^ de la Jaulinière, Léon de Bradieu, la marquise de Largillay et sa fille Bernadette formaient un cercle étincelant de jeunesse, une corbeille de joie. La marquise et sa fille, selon la stabilité des belles races, se ressemblaient prodigieusement : Bernadette offrait, plus menu, le même visage ovale, effilé vers un menton fia, un nez rectiligne, des lèvres déliées comme deux traits de pinceau, et la candeur de ses yeux se retrouvait en ceux de sa mère presque aussi diaphanes; leurs toilettes contribuaient à les identifier, l'une et l'autre drapant une bande noire verticale sur un corsage d'hermine échancré. Léon de Bradieu, vis-à-vis d'elles, remémorait ces visages de miniatures, tranquilles et que nulle souffrance n'a gravés de son stigmate ;mais, sous sa petite moustache d'un blond radieux, sa
bouche paraissait modelée par des habitudes de ferveur compatissante : il racontait, pour les oreilles pieuses de son groupe, ses visites dans Jérusalem, au Saint-Sépulcre, une messe qu'il avait servie à un vieux dominicain, sur la pierre même d'où se leva, la nuit du Sabbat, le Premier-Né d'entre les morts.
— Nous y retournerons ensemble, dit soudain Elisée, et nous irons, de la porte de la ville au Golgotha, sur nos genoux.
Ce propos, au milieu de refTervescence nuptiale, rendit un son étrange.
Les hauts bancs do l'église s'étaient désemplis; maintenant pénétraient auprès des époux les familles des métayers et les domestiques des deux châteaux. Philippe sentit dans leurs poignées de main tant d'alTection naïve qu'il oublia l'ennui des compliments dont on l'avait, une heure, gorgé. A peine remarquait-il la laideur malingre accusant chez beaucoup de ces ruraux l'usure de souches trop vieilles, victimes des consanguinités séculaires. Il se plut à voir là Maître Pierre Joussaume.sa face ébaudie et vermeille de probe marguillrr ; les Droiineau de la Lardière et trois de leurs gas, tous épais, solides comme du gros pain ; les Guignard des Lues, avec leur fille aînée, belle gouge aux fortes hanches qui crevaient de plis sa robe de soie vert-pomme ; puis, la veuve
Thouinazeau du Plessy, haute et serrée dans son châle, d'une pâleur de nonne austère, portant au fond de ses prunelles sèches d'innombrables deuils ; et, après les autres, un ancien du Bourg, Maître Ydier, incurvé sur son bâtoUjla voix cassée et terreuse, tel qu'un revenant de toute une Vendée défunte.
Les domestiques, à leur tour, s'approchaient ; Philippe embrassa de grand cœur Honoré, Nicoleau et Bouron.
— Est vrai qu'on vous aime bé par ici, monsieur Philippe, énonça Nicoleau.
Et Bouron d'ajouter :
— Qui qui ne laimerait pas, si bon gas qu'il est ? Une fille brune, émaciée, s'avançait la dernière;
malgré Teffacement de sa mise sombre, elle tranchait par un air singulier de Voyante aussi bien sur les maîtres que sur les serviteurs.
— Avez-vous bien prié pour nous, Germaine ? lui demanda d'un ton d'intimité x\lix qui, depuis deux ans, se l'était attachée comme femme de chambre.
— Oh I oui, répondit-elle, j'ai prié amèrement. Elle toucha de ses doigts légers un pli du voile
et reprit plus bas, mais avec une joie enfantine :
— Rien n'a bougé dans vos atours. Vous êtes restée belle... qu'on dirait une chapelle, n'est-ce pas, monsieur ?
Son mot émut Philippe au delà de ce qu'elle croyait exprimer : Alix et lui, le matiu, avaient conmiunié ensemble, et l'onction d'un divin attouchement sanctitîait encore ainsi qu'un oratoire la personne de sa chère femme.
L'Angelus de midi tinta ; puis les cordes de toutes les cloches gémirent, l'ouragan de leur Hosanna partit dans le ciel en feu ; l'orgue enfla les rythmes d'un jovial et rude canti(jue. A la tète du cortèiTO, Philippe et Alix retraversèrent l'église entre les piliers trapus des nefs et la haie compacte des paysans.
Sur le parvis, une « grouée > de pauvres les entoura. Quelques-uns arrivaient de paroisses lointaines, noirs et suants sous leurs guenilles; Rapitoau n'y figurait point. La plupart, (juèteurs familiers, soit de Nesmy,soit des Hroux, ils représentaient dignement cette gent mendiante du Bocage qui, < pour l'amour de Dieu », va chercher à des portes héréditaires son pain toujours cuit. En plein soleil, humbles, patients, ils baissaient leurs paupières, et, ouvrant leur main, marmottaient des bénédictions. Alix reconnut des vieilles aux joues tremblotantes, de petits gascju'clle avait parfois elle-même embecqués. l'allé ôta son gant pour puiser dans sa bourse une montjoie de piécettes ; alors, des « dnMes » se bousculèrent; une boiteuse s'élança, sautillant sur une béquille ; un
manchot criait et tendait le moignon de son bras aride. Philippe les contint sans rigueur ; mais il s'arrêta près de Bâtonneau, un journalier que la foudre avait rendu aveugle, homme silencieux et grave, imposant comme un saint de cathédrale avec sa barbe ondoyante dont les fils argentés, lorsque le vent soufflait, lui passaient derrière Tépaule :
— Venez me trouver, dit-il, avant ce soir; j'aurai un instant pour vous.
De Téglise à la poterne du parc, la noce s'en revint, ainsi qu'une vraie noce de campagne, à pied.
Un émoi d^allégresse prit Alix et Philippe quand ils entrèrent, devançant leur suite, tous deux, sous les châtaigniers. La certitude d'être Tun à Tautre dilata librement leurs veines, accrue par cette heure d'été farouche. Sans y songer, ils marchaient plus vite et s'exaltaient dans la stridente fournaise qui accablait les frondaisons. Toutes sortes de consonances voluptueuses, sur leur chemin, les accueillaient : dans les ombres moussues reposaient des nids de lumière ambrée ; le bourdonnement des insectes prolongeait une rumeur de cloches; à Tenceus mâle des foins étalés s'incorporait Tarome d'une vigne en fleur. Vers la droite du château, un rosier, au coin d'une pelouse, semblable à un buste de femme, s'érigeait ; du
milieu (riin massif éclataient des groseilles mûres ; autour d'unclicne, dans la prairie, des pa(3ns blancs imniobiles avaient l'air d'une lessive étendue ;et, plus loin, les haies des pacages s'assombrissaient jusqu'à un coteau d'un rose brûlant, derrière le(}uelil semblait que dût pal[)iter la mer.
— Philippe, disait Alix, contenant son extase, c'est pour nous, ne pensez-vous pas, que Dieu l'a fait, ce jeudi splendidel
— Ma bien chère, repartit Philippe, demain sera plus beau encore, et après-demain, et toujours...
Il Tenlaça d'un ree-ard de possession triomphante; confusément elle rougit, puis se hilta do poursuivre :
— Ma mère m'a raconté plus d'une fois qu'un oratre alTreux, lorsqu'ils partirent après leurs noces, attrista leur chevauchée ; elle arriva toute morfondue au Veillons; mais nous, quelle aventure pourrons-nous bien avoir?
Comme elle parlait ainsi, la voix quinteuse du comte de Bradieu qui s'approchait proféra ces phrases distinctes :
— Lui ! Son point faible crève tous les yeux : il est trop conhant. Je voudrais être sa femme pour le tromper à sa barbe, (/rs le lendemain^ et le voir d'autant j)lus erai.
Qui daubait-il en se pourléchant de sa langue
insultante et corrosive ? Philippe eut la force de ne point paraître avoir compris ; Alix se pinça les lèvres, plus indignée que si le sarcasme de son beau-père la visait elle-même ; mais ils ne s'en firent Tun à Tautre aucune réflexion.
Déjà leurs hôtes les rejoignaient. On avait dressé dehors, sous les ormes, une vaste tente pour le festin des serviteurs. Aux convives de qualité était réservée, dans Je manoir, la salle des portraits ; les tables, qui, sur trois côtés, suivaient la longueur des boiseries, formaient un rectangle inachevé ; les mariés prirent place au haut bout, devant la cheminée brune où deux chouettes sculptées une patte en l'air soutenaient l'écusson des la Thébaudrie, une charrue allongeant au lieu de contre une croix aiguisée en glaive, avec la devise : Penetrabit,
A l'entrée du repas, un sérieux d'étiquette brida tout d^'abord les conversations. Parmi les cent invités beaucoup se connaissaient fort peu; dans l'égoïste isolement des châteaux, cette noblesse avait perdu ses anciennes accointances de caste et jusqu'à son goût des fêtes ; à peine se recevaientils entre eux aux occasions inévitables ; les trois quarts ne se rejoignaient que par deux privilèges communs : tous, ils étaient des maîtres, et, plus encore, tous riches ou prétendant passer pour tels.
Certains, à l'exemple du vicomte d'Apremont et de sa femme, guindés sous le harnois d'uno morgue presque britannique, infligeaient à la compagnie leurs grandes manières, une rigueur de mannequins. M"' de Gourssac faisait chatoyer tristement, comme ses bagues le long de ses doigts décharnés, sa stérile mémoire de rarniorial et des généalogies. Bourgnouf expli(|uait à M""* de la Jaulinière sa méthode pour engraisser d'un kilo par jour des taureaux. D'autres, plus incultes, d'une balourdise campagnarde, ne savaient parler que de chasse et de fermages ; quelques-uns même, comme le vieux marquis de Vertou, habitué à s'énoncer avec ses gens par monosyllabes, s'arrachaient péniblement de leur taciturnité.
Mais, bientôt, Philippe, le comte de laThébaudrie et le colonel, puis M. do Largillay, survenu au premier service, — une séance du conseil général l'avait retenu à la ville, — et, de proche en proche, ce qu'il y avait là d'exubérante jeunesse, les plus accortes des femmes s'aimantèrent de leur entrain. L'animation des propos laissait néanmoins percer des paroles dominatrices, celle entre toutes du colonel de la Thébaudrie.
Le colonel conservait,.! cin([uante-cinq ans, la fringance d'un homme <le parade qui se sentait irrésistible. Sa moustache fendante et son œil acéré l'avantageaient d'un air de conquistador; ses joues
nerveuses, d'une ferme coloration, attestaient sa vigueur intacte ; sur Tazur de son dolman, cet azur où, disait Léon, « un filet de san^* devait être si beau », le ruban de sa croix saignait comme une fière estafilade. Superbe pour charger au iront de son régiment, on le savait d'ailleurs officier frivole, joueur obéré, déplorable mari. Ni sa femme ni ses trois fils ne l'avaient accompagné. En l'écoutant, qui eût songé à ses désordres ? 11 déroulait avec des inflexions charmeresses un souvenir de manœuvres, du temps qu'il était simple sous-lieutenant.
— A Thouars, devisait-il, une après-midi, nous nous reposions et il faisait grand chaud. Mon hôte, un aubergiste, avait deux filles, assez jolies, ma foi!... Pour aller dans leur chambre, il fallait passer par la mienne. Je m'étais étendu sur mon lit ; malgré des essaims tracassiers de mouches, je commençais à m'assoupir. Une porte qui s'entr'ouvrait, des chuchotements me mirent en alerte; mais je tins mes paupières à moitié closes, et je vis, au seuil, les deux sœurs qui me regardaient dormir. L'aînée fit signe à l'autre de rester tranquille, elle s^ avança jusqu'à moi, agita la main, pour chasser les mouches, délicatement, autour de mon visage, y déplia un mouchoir, et s'en retourna sur la pointe des pieds, ainsi qu'elle était venue.
— Voilà, dit en riant la marquise de Largillay, de jeunes personnes comme il devait s'en rencontrer dans les auberges de jadis un peu plus souvent qu'aujourd'hui 1
— Ah I jadis^ soupira la douairière de la Thébaudrie, pourquoi faut-il que ce soit toujours le meilleur temps ?
Le timbre de sa voix, fluet, mais limpide, faisait songer à celui d'une fine pendule d'autrefois; un silence, alentour d'elle, s'établit pour l'écouter; elle continua :
— Vous ne pouvez plus imaginer, vous autres, quelle vie charmante, jusqu'à la Grande Guerre, on menait dans nos pays: des fêtes à tout venant, un carillonnement de joie, et une douceur, une confiance, à croire que, jamais, on ne s'était tant aimé I Mon père en causait peu, se consolant mal de ce qu'une telle ère fût bien finie. Petitement, à travers lui, je m'en souviens ; je vois, sur leurs bidets aux clarins sonores, s'en venir, par les bruyères, les marchands lotis de sardines et de nouvelles fraîches. Avec quelques bassets, un cheval et une servante, un gentilhomme se trouvait heureux; sur les portes des manoirs les pattes de loups et de renards perpétuaient les trophées des chasses. Quand les demoiselles revenaient d'aller voir le passage du cerf, elles dansaient aux veillées, aux préveils, dos gavottes
plus ingénues qu'elles qui Tétaient pourtant beaucoup. Les métayers donnaient en garde leur bas de laine aux châtelains ; avant la moisson, pour ceux qui n'avaient plus de blé, les greniers s^ouvraient. Le soir de Noël, chacun avait son charbon de la bûche bénite allumée par le maître ; cette nuit-là, dans les étables, les bêtes se mettaient à genoux et priaient...
— Oui, madame, répliqua le marquis de Largillay, pourquoi ce qui a été ne peut-il plus être ? Pour ma part, j'aime encore mieux tenir le volant d'une bourgeoise auto que de m'attarder dans Tornière avec notre carrosse d'antan.
Le marquis, au désespoir de sa femme, se posait en démocrate ; sa popularité, croyait-il, exigeait cette «évolution »;sa barbe lustrée d'un blond roux, la minceur d'un nez spirituel, son parler sonore, détachant les mots avec afféterie, composaient un personnage de bon ton et fade.
M. de la Thébaudrie, sans aigreur, releva son lieu-commun :
— Vous vous moquez, cher ami 1 Les seuls hommes de progrès, où sont-ils? Parmi nous, les rétrogrades.
Alix vint à la rescousse :
— Des femmes de nos bourgs, quand elles filent leur quenouille, ou des pauvres tisseuses qui partent, comme un bétail, aux fabriques, lesquel-
les, pensez-vous, s'attardent le plus dans Tornière ?
— Parbleu! argumenta Philippe, puisque nous tenons en nos mains un morceau résistant de bonne France, ce n'est point à nous de l'exterminer...
— Mais plutôt de l'accroître et de le maintenir jusqu'à la mort, appuya M"" de Largillay.
— Nous sommes nés pour ce faire, exprima Léon paisiblement.
Ici, M. de Bradieu jeta dans le débat son opinion féroce :
— Il faudrait commencer par étrangler les journalistes et les instituteurs; ensuite, on verrait...
Vn rire de surprise avait répondu ta sa boutade; sourdement incjuiet, Philippe constata que des cinq verres alignés devant Tassiette du comte, quatre étaient vides.
— Et encore, poursuivit le terrible augure, il est trop tard. Les deux Frances, tant (ju'elles vivront, se cogneront et se mordront. Avez-vous vu, colonel, dans une galerie de Fontainebleau — non, elles n'y sont plus, je m'en doute — deux iétes de cerfs entrelacées? Ces têtes, on les avait trouvées ensemble <à un carrefour de la forôt ; mon oncle de (iroué connaissait Inip histoire. Les deux cerfs, au fort de leur rut, se rencontrant, s'étaient cho-
qués d'une telle fureur que jamais leurs bois n'avaient pu se démêler. La nuit vint, les loups derrière ; la curée fut vive, et voilà ce qui nous attend.
Au moment où il achevait, en phrases saccadées, son apologue, on servit des quartiers d'élan et des gelinottes, envoyés de Gourlande par un ami du colonel, le prince Miropolsky. La saveur de ces venaisons, coïncidant avec des rasades de vieux Mareuil et renforcée par la chaleur du lieu haussa la véhémeuce des voix. Philippe, si occupé qu'il fût d'Alix, sentait quelles discordances se déchaînaient entre les conviés, dont le plus grand nombre et la Saint-Brandière à l'avantgarde se piquaient d'être « de leur temps », estimaient que, leurs fermiers payant bien, tout, sur leurs terres, allait au mieux^ tandis que les autres s'entêtaient à défendre leur fief contre les intrusions démagogiques et demeuraient des chefs de clan.
Avec les toasts revint un semblant d'harmonie ; mais Philippe fut aise, en quittant la salle, de conduire Alix sous la tente où les paysans banquetaient. Depuis trois heures ils mangeaient, et ils continuaient sans lassitude, jusqu'à ce que le ventre leur tirât. On avait mis pour eux à la broche des foisons de volailles, fait rôtir des bœufs et des porcs : « Ah 1 la la 1 bonnes gens I disait, la
veille, MariTuerite, la sommolière, ils s'en mettront dans la peau, et il en passera dau chopiiiespar leur goule ! » De fait, le vin de deux futailles ne suffisait déjà plus, et tout le soir et le lendemain, 4C ça » bafFrerait, « ea » danserait !
Les métayers avec leurs femmes et leur parenté occupaient le haut de la table en fer îx cheval ; au bas avait pris place le menu peuple des journaliers, des villaereois. Dès (|ue les mariés parurent, ce fut un roulement d'acclamations, mesurées toutefois, car Alix et sa toilette en imposaient. Puis Maître Pierre Joussaume se leva, son verre à la main, demanda le silence ; il but à la prospérité des époux et de « toute la compag-nie. » Philippe et Alix en firent autant; le cli([uetis de cent cinrpiante verres se ])roj)af]:ea. Philippe demandait au vieux Joussaume si, dans les métairies, les noces, maintenant, se fêtaient comme au temps de sa jeunesse.
— Dame non ! répondit-il, c'est bien tombé. Pour mon mariage, — le monde, alors, pouvait se réunir sans dispute — , nous étions trois cents chez mon père, deux cents chez ma (/(^/inr femme; il y eut deux noces qui durèrent cinrj jours, et on v but dix barriques.
Ses bajoues s'écarquillèrent d'un petit rire bénin ; dans ses pupilles hleuAlres une flinibée de jeunesse remonta.
Philippe s'avança le long de la table ; Alix, un peu à distance, soulevait d'une main sa traîne de soie qui s'accrochait aux pointes sèches du gazon, et, de Pautre, s'éventait par instants ; la buée où nageaient les tètes surchauffées des rustres offusquait ses narines ; mais elle n'en passait pas moins rayonnante, les lèvres pleines de mots «gracieux. Quand ils arrivèrent à Bouron, celui-ci découvrit son crâne d'un majestueux coup de chapeau, et, avec un sourire fin comme baume, lissant sa moustache de droite à gauche, puis de gauche à droite :
— Monsieur Philippe, je viens de faire une chose que le bon Dieu ne fera jamais.
— Quoi donc, Bouron ?
— Dame ! Je viens de saluer mes maîtres, et Lui, qui peut tout, ne le pourrait point.
Bouron, dans sa blouse aux gaufrures violettes, à l'agrafe de cuivre, une blouse « qui avait son pucelage », paraissait, ce jour-là, aussi jubilant que s'il eût été lui-même le marié. Philippe se serait prélassé à l'entendre ; mais Alix, entre haut et bas, l'avertit :
— Nous nous oublions ; grand'mère nous attend.
11 devina chez elle une obscure jalousie de le suivre insouciamment attardé à des plaisirs où elle n'était point tout. Loin de s'en froisser, il
tressaillit d'une soudaine tendresse, et, une fois hors de la tente, lui prenant le bras:
— C'est bientôt l'heure de partir. En étes-vous joyeuse autant que moi ?
Alix ne put répondre ; son beau-père, — il sortait du jeu, — rouge à tomber en apoplexie, déboucha d'une allée et vint droit vers Philippe qu'il prit ià part, sans môme s'excuser auprès de sa bru :
— Le satané colonel m'a gagné... J'ai besoin, pour ma revanche, de trois cents francs ; les as-tu sur toi?
Philippe, en i;aLint homme, les tira de sou portefeuille ; mais son coup d'œil autoritaire ajouta : N'y revenez pas. Alix, lorsqu'il l'eut rejointe, tint à fiire comprendre qu'elle avait entendu :
— Votre père, observa-t-elle malicieusement, est bien pressé de tout reperdre ! Mon oncle, l'argent a des ailes pour trouver ses poches, plus encore que pour s'enfuir...
Vn moment après, elle en amazone, lui botté, sa houssine à la main, entraient chez M™* de la Thébaudrie. La vieille dame avait abrégé la fatigue des réceptions ; elle se tenait dans sa chambre, assise sur un fauteuil bas, près d'un grand t^ut'ridoii où un livre ét.iit ouvert : /es Utirnwnir.'i de Lamirtiuo ; le demi-jour insinué par les volets
entreclos dorait ses joues de vélin ; la clarté de ses prunelles, juvénile et tendresse pointa sur le beau couple.
— Je me revois (était-ce beaucoup plus vieux qu'hier ?) au soir où vous êtes, mes chers enfants ; avant de monter à cheval je vins chez ma mère, comme vous venez chez moi... Cette chevauchée, je Tai refaite depuis ; avec vous, je repartirai tout à l'heure. Le Veillons n^est guère loin ; mais pourtant, je voudrais que vous soyiez déjà de retour à Nesmy et ne le quittiez plus.
Philippe, malgré sa surprise, ne releva point ces derniers mots ; Alix s'était agenouillée devant sa grand-mère, il fléchit aussi le genou. L'aïeule imposa ses mains au-dessus de leurs fronts et les bénit :
— Qu'un ange de paix, dit-elle ensuite, marche et revienne avec vous. Oh ! soyez longtemps heureux !
Us descendirent au salon ; les compliments et les embrassades recommencèrent. M. de la Thébaudrie, mélancolique, fit pourtant bon visage; le comte de Bradieu plaisantait, d'une gaieté sans frein : cette fois, il avait batlu le colonel.
Un valet vint prévenir que les chevaux étaient amenés. Alix prit les rênes en main et s'enleva sur son normand César d'un si leste jarret que son pied svelte parut trop peu lourd à Philippe
qui le soutenait ; il arrangea les plis de sa robe bleue, et lui-même alors se campa sur Astrale. La famille et les gens de qualité se massèrent devant le cliAteau, les paysans et les domestiques, plus loin, au bord des pelouses. Dans le silence, un instant profond, tomba de l'église, en tintements légers, le coup de sept heures. Les cavaliers saluèrent, la mine riante ; M"^* de la Thébaudrie, à sa fenêtre, agita son mouchoir ; derrière les ormes, des cors de chasse poussèrent une sonnerie gaillarde, et on entendit une voix martiale, celle de Bouron, clamer près de la grille :
— Vive monsieur Philippe ! Vive madame Alix! Los durs gosiers des paysans amplifièrent ce
vivat.
Au même instant, sur la terrasse, Henri de la Jaulinière, adolescent impétueux, lançait à pleins poumons :
— Vive Alix I Vive Philippe !
Ce que répéta toute la noble assistance, malgré elle entraînée par un naïf enthousiasme ; la Vendée fr.ïternelle de «jadis» crut se retrouver là, éperdue d'un seul élan d'amour et de fierté. Los deux voyageurs qui s'éloignaient portaient en h'iir royale prestance, avec le passé d'un pays, la ])r(>mosse de forces nouvos, et l'air scintillant ceignait d'une splendeur tran(juille leurs tètes doucement balancées.
— A bientôt, mes amis I prononça Philippe, qui se retourna vers les hommes rangés sur le chemin.
Bâtonneau les y attendait, car il n'avait pas osé « avancer » jusqu'au manoir:
— Au sabot de vos bêtes, fit Taveugle, j'ai reconnu que c'était vous ; leurs sabots chantent, ils sont contents I
Philippe se pencha et lui mit dans les doigts deux écus.
Ils montèrent par le bourg, à droite, où les femmes, de maint seuil, leur souhaitaient familièrement bon voyage et secouaient, en signe de salut, la petite main des drôles qu'elles soulevaient entre leurs bras.
— Vous doutiez-vous, dit Alix à Philippe, quand ils furent en rase campagne, d'être ici tant aimé?
Une demi-lieue ils laissèrent aller leurs chevaux au grand trot. Philippe, dans la plénitude de sa joie, en restait maître. Il ne se troublait point de voir à ses côtés la vierge désirable qui, désormais, serait sienne, âme et chair, comme l'était en ses robustes membres le flot large de son sang. Mais sa vie lui semblait battre hors des
minutes changeantes. Au front poudreux des chênes, sur le cercle des champs bombés en dos de houle s'appuyait la convexité de l'azur inaltéral)le. 11 aurait voulu que cette chevauchée dur.\t indéliniment, que, toujours, ils eussent devant eux, au bout d'un horizon plus clair que les pailles mûres, l'inconnu des félicités certaines.
Tour à tour il rcirardait Alix radieuse, et, dans les terres, les blés aux tiges blondes sous les épis serrés confondus en un nuage inelTablement tendre, d'un vert laiteux.
Des faneuses, le long d'un pré, se courbaient sur les foins secs que retournaient leurs fourches luUives ; animées à leur tâche, elles ne se parlaient ])as ; les muscles de leurs bras rouges se gonllaient et des raies de sueur marquaient leurs cous brûlés. Alix s'étonaa que le jour de ses noces ne fût point, pour elles aussi, une journée dominicale ; Philippe, à l'encontre, trouvait beau ce labeur ardent.
La route descendait et se relevait par des inflexions brèves. Au versant d'une côte, ils reconnurent, dans un creux, la décrépite église d'Aubigny commandant, ainsi qu'un donjon féodal, (pielques maisons grisâtres. Le clocher, avec son chapeau d'ardoises gondolé, s'étayait d'une guérit»^ m poivrière que jaunissaient des mousses bourrues.
Un faucheur passa, son dail sur l'épaule ; ils lui confièrent les chevaux et entrèrent dans cette église. Presque millénaire, elle conservait la mysticité pénitente des premiers sanctuaires romans ; la nef, peu longue, s'évidait au transept sous une coupole pleine qui chargeait de ses ténèbres le maître-autel surmonté d'un fruste Christ en bois, et Tabside, au delà, dilatait ses alvéoles lumineux, de même qu'une ruche paradisiaque derrière le Golgotha.
Ils pensaient n'y rencontrer personne : dissimulées par un angle du chœur, des petites filles silencieuses, mais dont remuaient sourdement les sabots, écoutaient le curé faisant le catéchisme pour la confirmation ; le prêtre remémorait ces humbles siècles où les chrétiens se cachaient dans les catacombes :
— Nous aussi, concluait-il, peut-être un jour serons-nous réduits à nous cacher.
Sa voix de vieillard, sous la fraîcheur des voûtes, vibrait d'une mélancolie tremblante. Alix, s'oubliant elle-même, priait pour que revinssent en effet de semblables temps d'exaltation dans le martyre.
— Se cacher ! réfléchissait Philippe ; quelle couardise en cette prévision 1
Après s'être agenouillé un instant avec sa femme, il s'avança jusqu'à Pautel, et, en levant les
yeux vers la coupole, l'aperçut fendillée de lézardes sinueuses, indices d'une ruine imminente.
— Un de ces matins, fit-il aussitôt dehors, tout va crouler.
— Us le savent, répondit Alix douloureusement, et ni le curé, ni le maire, ni rarcliitectc ne font rien ; ils disent qu'il n'y a plus rien à faire, et ils attendent !
Pliilippe se promit, dès leur retour, s'il n'était pas trop tard, « de faire ({uol([iic chose > ; ce soir-là, il lui déplaisait de sonuer que mémo les églises ont une lin.
Avant la chute du jour, ils gagnèrent la grand' route des Sables. De loin en loin, le dôme penchant d'un pin parasol, la hl.mrheur calcinée d'un moulin aux ailes piiresseuses déployées vers le vent des plages rompaient l'uniforme étendue ; mais, déjà, la plaine s'abaissait du côté de la mer encore distante, et le soleil aussi s'inclin/iit dans dos vapeurs marines, tel qu'un fer bouillant sur l'enclume, puis cerné d'un limbe pres(jue n(Mr, et pareil à un long miroir pendant au dessus des ombres.
La route était déserte ; l'haleine des herbes humides traversa la poussière que soulevaient les ('h(n;uix. Philippe s'arrêta; il contemplait le visage d'Alix, ce visage dont jusqu'alors ses regards se défendaient do trop envahir la beauté ;
tout le jour, les diversions multiples avaient dissipé sa fringance amoureuse ; maintenant, une pensée plus insistante le pressait de son éperon. Alix semblait ignorer le désir qu^il refrénait ; ses yeux qui se fonçaient, comme ceux d'Elisée, du bleu céruléen des anciens vitraux, allaient à lui, confiants et calmes ; si parfois un tressaillement d'orgueil ou de tendresse les avivait, rien de sensuel n'en aiguisait l'éclat. Mais, dans cette minute^ le couchant illuminait la rose froideur dé son teint, ses joues se fondaient en clarté, la fossette dont se fendait son menton semblait de nacre ; le soleil tremblait autour de ses narines, à la pointe de ses cils blonds, et ses lèvres un peu charnues, s'entr'ouvrant, laissaient luire ses dents virginales.
Vers ses lèvres une convoitise despotique attirait Philippe, et un respect le retenait : Alix se mettait si peu en peine de s'offrir, moins encore de se dérober ! Il s'empara de sa main droite, et, rayant dégantée à demi, il y imprima sa bouche lentement, profondément. Le goût de ce baiser devait lui rester plus vif même que le ressouvenir d'une étreinte. Elle s'y prêta, sans quitter son port de tête aider, quoique charmant ; nulle émotion d'amour n'altérait son ferme sourire.
A rapproche d'une voiture, ils reprirent leur marche ; une roulotte s'avançait, traînée par une
haute haridelle quo flanquait, trottant hors des brancards, un une étique. Une vieille bohémienne montra, dans la fenêtre, sa figure de harpie hûve et méchante ; un homme cheminait à côté, excitant les bêtes ; derrière, suivait, parmi des enfants en guenilles, une femme olivjllre de peau, ses cheveux noirs plaqués sur des tempes creuses, le ventre difTormo, visiblement enceinte, et qui poussait un orgue de Barbarie. Ces gens hAtaient le pas, comme des voyageurs harassés, impatients d'atteindre Tétape. Alix tendit à la jeune femme une aumône et ro(;ut d'elle un : Merci guttural. Elle dit à Philippe :
— Elisée et moi, vers iiuit ans, nous rêvions d'être des paladins vagabonds ou des bohémiens. Même aujourd'hui, avec vous, cette vie-là me séduirait.
— Eh bieni répliqua-t-il doucement, vous en seriez vite lasse. 11 est si bon de manger le pain de ses pères et de dormir sous leur toit ! Un roi m'oiïrirait son royaume que je lui répondrais : J'aime mieux les Broux, ô gué I j'aime mieux les Broux.
Alix, au nom des Broux, toucha César de sa cravache, le mit au galop ; en quelques foulées, il l'eut rejointe. Mais il comprit à ce signe de secrète impatience, quelle prévention, chez elle, avaient décidée les incartades de son père, et sa
peine en eût été grande, s'il n'avait cru aisé de la réconcilier avec leur commune demeure, dès qu'elle se l'approprierait.
Silencieux, ils chevauchaient, longeant, à leur droite, le magique et interminable crépuscule. Les fournaises encloses au flanc du soleil couché se réverbéraient sur la plaine, l'approfondissaient ; des gerbes purpurines, d'où pleuvait un. pollen de roses, divergeaient à travers Tivoire ombré du ciel ; la route, devant eux, pétillait de lueurs, les gourmettes des chevaux fulguraient. Peu à peu, cette clarté s'épaissit en un seul jet, d'un rouge d'hyacinthe, qui, plus opaque, refluait vers l'Occident, porte des songes, et ce fut la nuit. Alors, comme délivrées, toutes sortes de voix s'épandirent par la campagne: de clocher en clocher, nonchalant et clair, l'Angélus commémorait la paix des morts ; le long d'un chemin creux un paysan houpa à tue -tête, et son cri se précipitait par saccades, déchirant l'espace, tel que le rire d'un fou. Contre la barrière d'un pacage des vaches oubliées meuglaient ; des grenouilles, sous des ajoncs, autour d'une mare à moitié sèche, gargouillaient leur hymne rauque ; un rossignol, dans un chêne, balbutiait en sons de flûte une plainte exténuée; mais surtout, de chaque touffe d'herbe, s'élançait la strideur haletante et rythmique des grillons innombrables comme les étoiles,
Ils traversèrent un villnge où Ton dansait devant une auberge; au delà des dernières maisons, s'en venaient, se donnant le bras, un gas et trois filles ; le gas chantait les couplets d'une ctianson amoureuse, histoire d'une demoiselle endormie et sur[>rise, coite retroussée, dans un bosquet ; les elles, avec indolence, de leurs gorires aigrelettes, recordaient le refrain :
Heureux qui jouira d'elle Dedans un j^raiid lit blanc I
Non loin, à l'intérieur d'une métairie déjà close, ils entendirent sonner la demie de neuf heures ; une femme récitait le chapelet et des voix d'hommes achevaient d'un ton grave les Ave Marin.
Puis, sur la route et à la ronde, tout entra dans le sommeil. Entre les chocs alternés des sabots et les craquements des sangles sous les selles les deux civ.iliers distinguaient le vol d'une chouette ou, parfois, le galop d'un rat s'enfuyant derrière un buisson. De rares paroles échangées rendaient plus intime le silence.
Ils firent halte en face d'une lande ; Philippe lia César et Astrale à l'érhalier d'un champ d'.ivoincs, et vint s'asseoir près d'Alix, sur un ta!us fourré de bruyères, de menthes sauvages. L endroit rappelait ces carrefours où les Chouans s'em-
busquaient ; des têtards ébranchés, gibbeux, d'une noirceur songeuse, affectaient, les uns, la figure d'un âne, d'autres, d'un pion d'échecs, d'un ours grimpant. Les barbes des avoines tressaillaient à des souffles vagues, la terre était chaude ; sur la lande taciturne vacillait le toit des constellations.
Philippe, à mi-voix, parlait de son bonheur avec une volubilité qu'Alix lui connaissait peu ; le bras de Fépoux pressait la robe tiède et les seins de l'épouse, leurs genoux se touchaient. A l'improviste, au-dessus d'eux, un appel chuintant se prolongea, un cri d'oiseau analogue au grattement aigu que traîneraient les griffes d'un chat ou d'un vampire glissant du haut en bas d'un rideau de soie.
— Une fresaie ! fit Alix qui se leva, troublée par le fâcheux présage.
Philippe la plaisanta sur son alerte : lui, homme de l'Est, il ne pouvait subir ces superstitions immémoriales d'une âme celtique.
— Repartons, dit-elle ; si nous arrivons trop tard, on ne nous attendra plus ; le Veillons sera le palais de la Belle au bois dormant.
11 s'était remis en selle après Ty avoir assise ; l'idée soudaine l'ei'ileura que la fres de avait offert à la jeune fille une coïncidence afin d'éluder ses embrassements ; il se piqua au jeu ; comme elle
allait regagner la route, il l'attira tout d'un coup à plein corps, approcha ses lèvres des siennes et ne les quitta point jusqu'à ce qu'elle lui eût rendu passionnément son baiser.
— Nous n'aurions qu'un cheval, pronon(;a-t-il alors, je vous emporterais contre moi, ainsi, jusqu'au Veillons.
— El vous croyez que je me laisserais faire ? répliqua-t-elle toute frémissant.?, rajustant le bas de son chignon où elle sentit quohjue désordre. Elle s'écarta et, en manière de badine menace, leva sa cravache :
— Essayez donc, beau ravisseur !
Ils riaient, Astrale hennit, ils repartirent d'un trot sévère.
L'horizon nocturne agrandi découvrait un pays sans arbres; entre des chaussées herbues de l'eau dormait ; des cônes de sel, au pied de maigres dunes, reposaient confusément, et, là-bas, le rayon mouvant d'un phare, ainsi qu'un bras lumineux, fauchait Tespace étoile. Ils aperçurent la ville des Sables, le dôme d'une église, de basses maisons tassées dans une brume flamboyante, et, enhlantà gauche la route d»î Talmont,ils tournèrent, une lieue plus loin, du côté de TOcéan.
Vis-à-vis d'un Calvaire s'enfonçait un chemin do traverse, tollement caillouteux et bosselé qu'ils durent le descendre au pas ; le sol, en plus d'un
endroit, se distinguait à peine, obscurci par des pins touffus ; mais, dès qu'ils remontèrent le long de la dune, une lumière, à mi-côte, leur indiqua la fenêtre d'un logis. Alix dit avec calme ;
— C'est là.
Us gravirent entre des bâtiments de ferme ; à l'orée d'un bois un chêne-vert immense étalait ses tortueuses ramures. Des chiens grondèrent, une lanterne s'approcha ; le grand vieillard qui la haussait ôta respectueusement son chapeau et vint à César dont il prit la bride.
— Bonsoir, Chambreteau, fit Alix d'un ton familier. Où donc est Germaine ?
Chargée de tout disposer pour leur séjour, Germaine les avait précédés de quelques heures au Veillons :
— Me voici, répondit-elle, accourant hors de la pénombre. Mademoiselle, je veux dire madame, n'est point lasse ?
Philippe avait déjà vidé les étriers ; Alix, avant de mettre pied à terre, posa légèrement la main sur son épaule, en même temps qu'il Fenlaçait. Un domestique emmena les chevaux ; Chambreteau conduisit les maîtres, par une terrasse, devant le manoir plus semblable encore que les Broux à une métairie d'autrefois. Les caves s'ouvraient de plain-pied sur le jardin ; la façade grise était percée d'étroites fenêtres à meneaux ;
(les marches ébréchées, encloses d'une double rampe de granit noircie sous des lierres, accédaient vers la salle commune, et, en face de la porte, rcscalier roide, où une grosse corde tenait l'oftice de main-coulante, grimpait à Tunique et vaste chambre qui allait être celle des époux. La vieille Ghambreteau leur tenait prêt un souper ; Alix n'accepta qu'une tranche de pain bis trempée dans du lait ; puis, sans tarder, suivie de Germaine, elle monta. Philippe, après s'être assuré qu*àl écurie leurs chevaux ne manquaient de rien, revint s'attabler, et mangea en singulière abondance de menus coquillages, des y a/^îôes, qu'il arrosa de vin blanc frais.
La maison le charmait p ir sa fruste bonhomie ; l'attente nuptiale y colorait pour ses yeux d'une naïveté mystérieuse les plus simples objets. Il aima la colonne équarrie d'aubier, au centre de la salle, étayant la « pièce », la maîtresse-poutre du plafond, laquelle fléchissait, tant elle avait d'âge. Gontre les parois se succédaient les courtines de cinq lits, chargés de leur coite énorme et si hauts qu'il fallait, pour y atteindre, s'aider d'une escabelle ; sous ces lits s'entrevoyaient des tas d'oignons, des pommes déterre. A droite et à gauche de la cheminée profonde restaient creusés les trous où les anciens logeaient leurs chandelles de résine ; des couverts d'élain, au dessus
de la table, s'alignaient suspendus en brochette. Depuis les courtes carabines au canon poudreux jusqu'au balancier de la brune horloge et aux images dévotes tapissant les murailles, tout respirait la sécurité de générations identiques. 11 voyait, autour des solives noires, alterner les retours sans nombre des moissons et des vendanges, les ripailles des noces, les morts placides des aïeux.
Et les deux métayers et la petite servante faisaient si bien corps avec cette demeure 1
La servante, une maraîchine, sous son étroit bonnet à oreilles, devait aux bandeaux sombres serrant son front, à son teint d'une rubescence étrange, à la rectitude liturgique de son nez, une de ces figures d'idole peinte que, seules, la prière ou Tardeur voluptueuse semblaient pouvoir animer. Mais elle riait d'une moue un peu sotte aux propos gais de Philippe, cependant qu'elle coupait, en une marmite de fonte, des « patates » pour la goraille.
La Chambreteau, attentive à servir son hôte, se tenait droite, les mains jointes sur son ventre, et sa face ramassée, dure et polie comme du grès, énonçait le contentement d^héberger un si beau gas qui venait trouver sous leur toit, ainsi qu'on le faisait < d'antiquité > chez les maîtres, sa première nuit de marié. Elle parlait peu, laissant
cet honneur à son homme assis en face de la table.
Ghambreteau, édenté,les joues rases, le visage long, osseux et blanc, malgré les mèches neigeuses qui boufTaient hors de son feutre paraissait, aux bougies, moins vieux qu'il ne l'était ; il avait, dans sa joie, « son air des grandes fêtes » ; l'arrivée d'Alix et de Piiilippe renouvelait pour lui cet autre soir où M. de la Thébaudrie, avec sa femme, était venu pareillement.
Philippe le faisait causer sur ses quatre filles, toutes établies aux environs et sur ses ancôtros, dont l'un, « le toutou Jules », fut l'un des trois cents cavaliers choisis pour escorter, lorsqu'il outra en vainqueur à Nantes, Gharette et son panache blanc.
— Vous voyez là son escopette, montra Ghambreteau, non sans orgueil; aux moments qu'on ne se battait ])as,il la tenait cachée sous des fagots ; elle a démoli plus d'un Bleu, comme de juste, rapport aux atouts qu'il avait reçus. Souventefois, avour qu'il me faisait danser sur son genou : Petit, qu'il me disait, mets le doiirt ici derrière ma tôte ; je l'y mettais, et je rencontrais le trou dune balle.
— Votre <mcle, demanda Philippe, de])lusen plus captivé, a du vous conter bien des choses do la Grande Guerre et de Gharette ?
— Est vrai qu'il m^en contait, et j'en conserve encore des brins dans ma souvenance. M. Gliarette, pour sûr que c'était un rude homme I II vous aurait cassé la goule avec son pistolet, si vous ne lui aviez pas obéi, plus vite qu'on ne buffe une chandelle. Mais, dame I dur à la peine comme pas un. Du temps qu'il battait le buisson, saviez-vous ça, il lui arrivait de garder, au respect que je vous dois, les mêmes bottes six mois de rang. Dame ! en les quittant, le cuir de ses talons suivait le cuir des semelles. De plus dégourdis que lui, on n'en a guère vu. Un matin qu'il mangeait une bouchée dans une ferme où il avait dormi, une compagnie de Bleus se présente au bout du sentier ; pensez-vous qu'il allait se laisser prendre ? 11 se fait amener sous la fenêtre son chevau, il saute à deux pieds juste dessus en bon voltigeur qu'il était ; voilà les Patauds à courir, mais mon gaillard était déjà loin.
Pendant que le vieux métayer évoquait ainsi le héros dont, sans doute, à cette heure, nulle autre bouche que la sienne ne proférait le nom, Philippe entendait sur sa tête un va-et-vient discret, celui d'Alix se déshabillant. Après un assez long temps, il n'entendit plus rien ; Germaine était redescendue ; il monta lui-même.
Arrivé devant la porte, il frappa, ne reçut aucune réponse. Alors il souleva le loquet et, avec
ses éperons sonores, pénétra d'un pas résolu. Bien que la chambre fût sans lumière, une demiaube diffuse, la blancheur des astres poudroyait contre la croisée ; vers le fond, exhaussé par une estrade, le lit se perdait sous des rideaux pesants. Il s'avança en retenant son souffle et, à voix basse :
— Alix, ma chère àme, dormez-vous ?
Longue et noyée de voiles fluides, elle so dressa ;
l'émoi ineffable de l'épouse trembla dans sa gorge, tandis qu'elle répondait :
— Non, Philippe, je ne dormais pas, je vous attends pour notre prière du soir.
L'Épi gorgé
Le lendemain, dès sept heures^ Philippe fut sur pied ; Alix s'attarda peu à sa toilette, et ils sortirent.
La vieille Ghambreteau s^extasia de les voir si « matineux ». Faite aux noces paysannes où la mariée, après une nuit brutale, subit à son lever les gaudrioles d'invités encore ivres et boit, selon Fusage, deux chopines de vin pendant qu'autour d'elle, en braillant des couplets, on danse une ronde, la bonne femme admirait « Tair d'habitude », tout simple, des nouveaux époux. Entre eux rien de particulier ne semblait s'être accompli. D'autres, plus fins, s'y seraient trompés ; Alix tenait de son éducation le pli de maîtriser ses mouvements intimes, et la vivacité de son bonheur étincelait à peine en de rapides nuances.
Ce bonheur, elle le sentait pourtant absolu : ne
possédait-elle pas dans la personne de Philippe la plénitude d'un loyal amour, les puissances les plus désirables? Même la santé dont il débordait dilatait en elle sa propre vigueur; au sortir d'uno journée lassante elle s'était réveillée légère et forte, comme si Téther du ciel brillant eût arrosé ses veines plus souples.
Philippe se montrait comblé d'une allégresse j)lus tranquille encore ; il se croyait sûr de sa vie autant ({ue Test un cavalier d'un cheval bien dressé et sage. S'il éprouvait devant Alix la fierté de Thomme qui n'a aucune défaite à craindre, ses sens, heureux, près d'elle ne l'inquiétaient point; la simple robe blanche de sa femme. In gaze bleue nouée à son chapeau de paille auraient orné le maintien d'une vierge, et ses lèvres ne paraissaient guère se souvenir d'amoureuses empreintes. Il Taimait d'ailleurs avec une confiance totale ; pas plus (ju'elle ne laissait voir de pensées dominatrices, il ne songeait à se défendre.
Descendus sur la terrasse, tous deux revirent en plein soleil la nùne de leur logis, ses murs d'un gris desséché, graves comme ceux d'un couvent, et, au dessus des marches, le cintre de sa porte barrée obliquement d'une bande de fer brunie. Se retournant, ils s'approprièrent du regard la courbe d'une perspective moins luxuriante qu'aride.
l'épi gorgé 185
En bas du manoir, de l'autre côté d'un canal saumàtre,une ruine romaine meublait un champ ; une vigne, plus haut, développait ses pampres ; derrière, des landes sablonneuses, des morceaux de culture, des blés poudroyants se disputaient ce pays perdu, et, au loin, la tour de Talmont défiait d'un front arrogant les souffles de la mer dont les embruns, jadis, flagellaient ses blocs moroses.
^ Quel est ce bourg là-bas? demanda Philippe, désignant un clocher entre les renflements des dunes.
— C'est Jard ; tout près, dit-on, fut Bel-Esbat. Le nom de Jard tinta, tel qu'un glas, dans la
mémoire de Philippe ; Diane, devant lui, se crispa; aussitôt retentit en son oreille Timprécation :
— 11 arrivera malheur à votre premier-né !
Diane avait cruellement payé ses vaines menaces ; mais pourquoi l'image de cette aboyeuse revenait-elle l'importuner, juste au temps où allait être exaucé, il n'en doutait point, son désir d'aune race ?
Germaine qui s'avançait rompit à propos ces remembrances pénibles. Elle portait en son tablier une brassée de fleurs ; au velours amarante de clématites épanouies en croix étaient mêlés des bleuets, des bruyères d'un violet plus ardent que celui d'une cappa d'évêque; dessus, elle avait
jeté de fraîches fougères et qiiolques-iins de ces chardons jaunes à corolle languide qu'on voit trembler le long des sables, parmi les grèves. Dans le chemin creux, à gauche de la vigne, une grande Vierge déployait sur les champs ses mains pleines de gr.lces ; Germaine voulait descendre Là construire un Paradis.
— C'est pour vous que je l'oiïrirai, dit-oUe à sa maîtresse, d'un ton folâtre, réservé cependant. Monsieur viendra voir comme ce sera mignon !
Alix examina presque sévèrement ses joues étirées, où le saniT se figeait aux pommettes un peu dures, et, au milieu de son front, les deux voines bleuAtres qui, s'écartant, dessinaient un V, la pointe d*un clou renversé :
— Vous m'avez encore désobéi, Germaine; vos yeux ne se sont pas fermés de la nuit.
— Pardon 1 madame, répondit-elle avec un sourire de l)éatitud(% j'ai dormi quatre heures, et Notre-Seigneur m'a envoyé de bien beaux rêves, allez I
Elle s'éloigna en liAte, comme attendue à un rendez-vous. Quoiqu'elle eut trente ans passés, vue de dos, fluette et coifTée d'un petit canotier noir, elle gardait nn<' tournure d'adolescente. Son charm'^ ternit h des facultés étr mges ; une sorte de resplendisseuient marchait avec elle ; selon le mot d'Elisée, Germaine était « diaphane ».
L'éPI GORGÉ 187
Soit qu'elle laissât partir de ses prunelles deux flammes de cierge transverbérantes, soit qu'inclinant ses paupières elle tombât tout d'un coup dans une méditation, son perpétuel essor vers rinvisible répandait autour de sa figure des effluves radieux ; les résonances mêmes de sa voix propageaient de la lumière. A cause de sa chétive santé nul couvent ne l'avait prise ; mais sa vie se consumait en une oraison ininterrompue. Toutes les nuits, de deux à cinq heures du matin, elle veillait sur son lit agenouillée ou assise, et priait sans livre, sans même articuler de paroles, un Christ entre les doigts pour tenir compagnie à l'abandon du Maître, durant le sommeil des disciples. Au Veillons, on lui avait dressé un lit de camp dans le grenier, et, plus longtemps que d'habitude, elle avait dû soutenir sa veille.
— Elle se mortifiait pour nous, émit Philippe sans s'étonner, car il ne trouvait pas anormal que des victimes volontaires se crucifiassent à son intention.
— Oui, mais elle s'exténue malgré mes défenses, et je veux lui imposer une règle, s'il m'est encore permis d'être son Abbesse...
Alix prit gaiement le bras de son mari :
— Allons A l;i plage, dit Philippe. Ah I ma bien chère, que nous sommes heureux !
Ils pénétrèrent sous le bois d'yeuses qui descendait vers rOcéan. Les menus feuillages de cendre, où le soleil en pluie d'argent frémissait, seml)Iaicnt d'une flore supra-terrestre ; im austère enchantement peuplait cette solitude, et IMiilippe, après un silence, pensa tout haut :
— Dieu habite là chez lui.
— C'est vrai, repartit Alix ; j'imagine qu'Eve et Adam se promenaieut, les matins d'été, entre des arbres comme ceux-ci.
Des pins héroKjues, bordant une avenue dont ils apercevaient à peine le terme, se penchaient au devant d'eux d'un air de fraternel accueil.
— Aux Broux, remarqua Philippe, voilà comment on aurait dû les planter.
— Voyez la mer là- bas 1 venait de s'écrier Alix, inattentive peut-être à dessein, parce qu'il avait nonuné les Broux.
L'allée déclinait jusqu'à deux gros chênes-verts se faisant vis-à-vis et confondant au ras du sable leurs basses frondaisons ; sous le tortis des branches les eaux scintilliient, blanc mirage, empire des splendeurs illimitées.
Philippe, d'ordinaire, eût donné tous les horizons maritimes pour une pièce do blé dru avant la moisson, quand les épis brunissent et se courbent, bourrés de crains, « gorgés », comme disent les paysans. Mais, aujourd'hui, la joie am-
l'épi gorgé 189
plifiait le champ positif de ses désirs ; de vastes voluptés vibraient pour lui sur la mer.
Enveloppée d'azur et de rayons, dans ce matin brûlant et vaporeux, elle s'offrait ainsi qu'une épousée sous son voile. L'anse où elle entrait avant de s'insinuer au creux des terres élançait vers le large deux promontoires à pans rudes, laminés par les tempêtes. La plage s'incurvait en un arc ovale aux pointes amincies ; des ajoncs mariaient leurs tiges claires à Téclat blond d\m sable fin comme des cheveux, souple, humide encore du reflux ; et de jeunes pins que les vents d'ouest avaient couchés en arrière effilaient leurs ombres vers le sol tapissé d'aiguilles.
Tous deux vinrent s'étendre auprès, le visage dans la fraîcheur saline. La beauté d'Alix s'aviva; Philippe lisait sur l'incarnat de ses joues, dans le cristal profond de ses yeux, le ravissement de la jeune fille écloseen: femme.
— Je voudrais, dit-il, vous posséder à jamais telle que vous êtes là, devant moi...
Elle fit, en souriant, une moue cavalière et répliqua :
— Dans le paradis, si nous le méritons, je serai pourtant plus belle.
Il ne répondit point païennement : « Nous y sommes » ; mais la pente de ses instincts résistait à l'idée d'une gloire des corps toute
mystique, et il se contenta de secouer la tète ;
— iSous avons le temps d'y songer.
Un moment ils se turent, les paupières à demi fermées; la douceur assouvie des flots les gagnait. Sur le murmure de la plage indistinct et calme se d(''gorgeaient des ruissellements légers; de sourdes vagues, autour des récifs, s'ébrouaient avec une retombée d'écume. Des fonds glauques oscillaient, de houle eu houle dansaient des aigrettes de feu ; un éclair coupait le sable, chaque fois qu'une lame s'y étalait, et ni la mer ne se fatiguait de ce jeu divin, toujours le même, ni eux ne s'ennuyaient à le suivre.
Mais Philippe n'était pas homme, môme au lendemain de ses no(?es, à s'oublier des heures en face d'un paysage ; il avait trop dans le sang cette maxime de rEcclésiaste: Celui qui observe le vent ne sème pas.
— Le courrier doit être venu ; voulez-vous que nous rentrions ? proposa-t-il, déjà debout et offrant la main à sa fenime. I^llle objecta:
— Qui vous presse ? Si je jetais au fond «le la mer une de mes bagues, n\auriez-vous pas le loisir de plonger pour la chercher ?
— Jetez-la, je suis prêt, répondit-il galamment ; rt, plus sérieux:
— .!<' l'aurais trouvée plus vite que vous ne trouveriez le fond de mon amour.
l'épi gorgé 191
Alix fut saisie par cet élan ; elle s'était relevée et lui ouvrit ses bras ; avec un redoublement d^'affection ils s'étreignirent.
Au manoir^ un paquet de lettres les attendait. Philippe décacheta d'abord un mot de Léon, daté tard de Nesmy avant qu'il regagnât les Broux ; il emmenait, disait-il, son père en état de scandaleuse ivresse, incohérent et sombre. Le hobereau, courtisant M""' de la Jaulinière, s'était permis des insolences qu'elle avait rabrouées d'un soufflet. Ces nouvelles, Philippe jugea superflu de les mettre sous les yeux d'Alix, quelle que fût sa répugnance à lui rien cacher. Par contre, ils lurent ensemble une lettre fervente de Glaire ; la Carmélite, grâce à son sens du parfait dans toutes les voies, pénétrait leur félicité, mais, de sa cellule, la voyait sainte, épurée autant que la sienne propre. Or, Philippe devait bientôt infliger à sa sœur un démenti, et la paix de son intérieur en reçut une passagère atteinte.
En principe, il ne voulait point faire de son mariage une « luxure sacramentelle » ; Alix, dans Fintimité, se montrait d'une réserve qui, d'abord, le charma ; elle n'aurait pas même consenti à rester nue devant ses yeux. Mais la défense qu'elle maintenait du mystère de sa personne sollicitait à des ardeurs plus âpres ses appétits, et, de jour en jour, leurs exigences s'accroissaient.
Alix se donnait libéralement, sans toutefois correspondre à sa fougue. Il ne put s'accommoder longtemps de ces froides apparences, surtout lorsqu'il y discerna un parti pris d'orguoil, l'intention de le donuner.
Depuis une semaine, ils vivaient seul à seule au Veillons ; Elisée avait annoncé, pour le lendemain, sa visite, et leur proposait une course on mer à l'île d'Yeu. L'après-midi fut si torride qu'ils demeurèrent dans leur oliambre jusqu'à l'heure du bain. Le soir, ayant soupe à la table des Cliambreteau, ils ressortirent un peu avant la nuit. Au travers des yeuses, de grands éclairs, partis de nu.iges qu'on ne voyait pas, entre-bi\illaient sous les clairières des couloirs de forges subitement éteintes et renam])antes. Us descendirent le long du canal où, comme électrisés, des poissons, hors de l'eau plombée et lisse, bondissaient ; ensuite ils remontèrent du cùté de TalmonL
Philippe, au bout d'une jouruéo presque claustrale, exultait de marcher à l'aventure par la campagne ; en dépit du tcMiips orageux, jamais il n'avait senti ses membres plus allègres. Alix se retournait souvent, attirée par ces fulgurations ininterrompues, silencieuses qui se croisaient avec les lueurs des phares au dessus de l'Oeéan.
Un sentier d'iK^rbo glissante, tournant entre des buissons de troènes, les conduisit vers un champ
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de blé. Les sillons couvraient tout le flanc d'une butte ; vues d'en bas, au crépuscule, les tiges plus hautes qu'un homme, se pressaient en lignes profondes, à Tinfîni ; les épis, déjà pleins, ployaient les uns sur les autres, dans la confusion magnifique de leur opulence, appesantis par le soir étouffant. Immobiles, ils semblaient attendre, et, du foud de leur sommeil, écouter si, bientôt, le^ moissonneur venait. Philippe se représenta lesbelles « pochées » de grain qu'après le battage^ rendraient en tas les gerbes. Le spectacle de cette fertilité, Todeur du froment qui mûrissait l'émurent d'une vague ivresse.
x\u haut des sillons, derrière l'échalier, Alix et lui rencontrèrent une lande non moins déserte que celle où ils avaient fait halte le jeudi d'avant, la nuit de leur chevauchée. Le sable moucheté de touffes noires s'enflait et se creusait par longues vagues ; des arbustes incendiés, çà et là, se hérissaient comme des bouquets de braise.
— Reposons-nous, dit Alix, en s'asseyant sur la déclivité d'une pente.
Philippe, s'étant allongé, s'accouda, et il soutenait de ses prunelles l'éblouissement des éclairs dont les saccades fauves ou bleues simulaient au front des nuées opaques une bataille fabuleuse, des heurts de lances incandescentes, des conflagrations de masses irritées se culbutant dans la
mer. Ces feux tantôt frisaient la lande, tantôt sabraient les étoiles ; car le ciel, sauf à l'ouest, se comblait d'astres placides. Aucun tonnerre ne grondait; les abois faibles de chiens en courroux révélaient, très loin, des métairies éparses.
Philippe se redressa pour s'approcher d'Alix ; il baisa ses doigts l'un après l'autre, ses paupières fraîches et sa bouche, avidement, comme s'il ne les eût pas encore touchés ; puis, son désir se fit plus pressant. Mais, alors, elle scruta l'ombre autour d'eux avec inquiétude, et, soudain, se débattit.
— Laissez-moi, je no veux pas.
— Tu ne veux pas ! Tu ne veux pas !
Ce tu équivalait dans sa voix au cri de l'étalon qu'une impatience amoureuse va cabrer. 11 la retint entre ses bras, rop[)rima de sa force ; elle s'y abandonna et, même, pour la première fois, répondit tout entière à son éperdûment. Il put croire qu'en elle se consommait le mystère d'un aiaour fécond.
Cependant, lorsqu'ils revinrent, elle accepta son bras sans parler, comme si, au sortir d'un transport excessif, elle fût prise d'une langueur. Philippe la railla tendrement sur son air absorbé :
— On dirait que vous avez peur d'être trop heureuse.
Kilo releva la tète, et, avec une intonation détendue :
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— Heureuse, je le suis. Mais il dépend de vous que je le sois plus encore...
— Eh bien ! que souhaitez-vous ? Vos volontés sont les miennes.
Alors elle lui rappela le vœu de sa grand'înère, au moment de leur donner sa bénédiction ; pourquoi ne vivraient-ils pas à Nesmy, d'où, si aisément, il aurait l'œil sur les Broux ? Philippe l'arrêta court : les Broux étaient la demeure des Bradieu ; il n'en admettait point d'autre pour lui, pour elle et leur lignée. Que signifiait, d'ailleurs, cette aversion dont, pas une seule fois, avant son mariage, elle ne lui avait rien fait soupçonner ? Alix avoua qu'elle exécrait le comte, depuis le mot sur son fils, jeté, dans le parc, à leurs oreilles : le personnage avait trop démasqué son «vilain» fond:
— Dorénavant, je ne pourrai plus lui dire : Mon père, ni me voir embrassée par lui, sans que la main me démange de le souffleter. Et encore, si je n'avais que cette raison contre les Broux I Philippe, vous ne croyez pas aux pressentiments ; moi, j'y crois, et je vous jure que les Broux nous seraient néfastes.
— Qu'importe ! releva-t-il, moins rude ; quand même vous sauriez l'avenir, devons-nous avoir peur de la souffrance ? Non, demandez-moi tout, mais ne pensez plus à cette chose qui ne se peut pas, qui ne se doit pas.
— C'est bien, conclut-elle avec une dédaigneuse âpreté ; vous m'avez pourtant promis ; il me semblait qu'un gentilhomme n'avait qu'une parole.
Klle quitta son bras, et ils rentrèrent dans un froid silence, également résolus à ne pas céder.
Tandis que, la fenêtre ouverte, Germaine coiffait Alix pour la nuit devant une glace où se brisaient tle blancs éclairs, plus proches, Philippe considérait l'inflexion calnn^ de sa nuque, sa chevelure secouée connue une pluie de rayons sur son dos impérieux. Il subissait moins le prestige de sa beauté ; désormais, ni exubérances charnelles, ni effusions d'arnour étourdies; tant qu'elle s'obstinerait cà prétendre l'assujettir, il resterait avec elle sur un pied de défense alTertueuse et opiniâtre. Quand ils curent dit ens(Mnble leur prière, il effleura ses doigts d'un baiser chaste, et n'y ajouta pas une syllabe.
Un autre eut pris cette brouille au tragique. Philippe ne doutait point d'Alix, pas plus qu'elle ne doutait de lui ; seulement, leurs caractères s'éprouvaient. 11 se persuadait qu'elle ploierait, parce qu'elle devait ployer : n'était-ce pas à elle de le suivre et de s'unir à ses décisions justes ? Oui, mais irait-il, sachant son dégoût ])onr M. de Ibadieu. lui imposer l'aigreur d'un tel contact? Ses anxiétés superstitieuses le frappaient aussi,
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et les redoutables prévisions où elle se rencontrait avec Diane.
Néanmoins, ferme sur ses étriers, il reprenait ses motifs d'entêtement et se répétait qu'Alix, triomphante, paierait sa faiblesse d'une tyrannie certaine ; à tout propos, recommenceraient des discordes sans issue. S'il tenait bon, par respect du plus fort et obéissance chrétienne, elle se mettrait à son pas.
Malgré Forage qui enfin éclata, il s'endormit avant elle. Le lendemain, en se réveillant, elle se dispensa d'une attitude boudeuse ; toutefois, sa tristesse exhalait un dépit tenace, lis s'étaient levés plus tard que de coutume ; Germaine, vers neuf heures, vint heurter à leur porte. Elisée arrivait, croyant bien les trouver au pinacle des joies. Du dehors il leur envoya un bonjour jubilant ; pour attendre que tous deux fussent habillés, il voulut monter Astrale ; Philippe l'avertit de s'en méfier, d'autant plus qu'au Veillons la jument ne sortait guère.
Dans la cour pleine de soleil le domestique l'amena inquiète sous les mouches, la queue en furie, Téchine frissonnante. Ses naseaux buvaient le vent, et elle arrachait de ses sabots le sol humide. Aussitôt que son cavalier l'approcha, mutinée d'avance elle dressa les oreilles, tourna sur elle même, hennit aux quatre aires de l'espace.
Elisée Tenfourcha un peu brusquement, après avoir saisi les rênes d'une trop nerveuse secousse.
— Ménage-la, gourniandait de la fenêtre Philippe, le torse nu, un linge de toilette à la main.
Astrale caracolait à quinze pas de Técurie ; tout d'un coup, au lieu de se porter en avant, elle se mit à reculer. Kn vain Elisée lui donna de Téperon, lui cravacha le liane droit, elle recula jusqu'au mur, et, butant contre, pour Ty écraser se leva toute droite. Mais il avait prévu sa malice ; il eut la souplesse de se dégager à temps et se laissa couler à terre.
— Arrètcz-la donc! venait de crier Alix au domesti({uo abasourdi qui se précipita trop tard.
Philippe, demi-nu comme il était, enjamba l'appui de la croisée, se suspendit au dessous à un tronc de vigne, sauta en bas, courut auprès d'Klisée ; pAle et moite, mais intrépide, celui-ci se préparait à remonter en selh^. Philippe l'embrassa et l'applaudit de s'être si dextrement tiré d'afTaire. Puis il desserra les sans:les d'Astrale, l'apaisa par des caresses et l'emmena hors de la cour, sous les yeuses, afin de « lui ch.anger les idées >. Il marchait auprès d'elle, le buste flexible, à larges pas ; la rondeur do ses muscles brillait sur ses épaules ; si tète éhourilTée, avec une gr;\ce iasouciaiito, se retourn i du côté d'Alix. D'en haut elle l'admirait.
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Dès que la jument parut assagie :
— Maintenant, dit-il, remonte et fatigue-la; il ne faut pas que vous vous gardiez rancune.
Elisée s^élança, par Tallée des pins, vers la plage ; Alix, quand Philippe rentra, priait devant une image, qu^avait apportée Germaine, du saint Suaire de Turin : elle voyait une inspiration supérieure dans la présence d'esprit qui avait sauvé son frère. Philippe loua fort le sang- froid du jeune homme et sa belle audace virile. Ils causèrent de cette prouesse, comme si leur querelle fût éteinte.
Alix, pourtant, retomba dans sa mélancolie ; Elisée lui-même, à son retour, s'en aperçut, et, seul un instant avec sa sœur, l'interrogea :
— Philippe te rend-il bien heureuse ?
— Très heureuse, répondit-elle en baissant les yeux ; car elle ne voulait pas le rendre juge de sa contrariété .
Ce même jour, le vieux Ghambreteau les conduisit, dans son break, aux Sables; de là ils feraient voile pour File d'Yen à bord d'un chalutier dont Elisée estimait le patron. Elisée, pendant le trajet, étonna Philippe par un sérieux d'humeur insolite ; il comprimait au fond de ses propos une préoccupation qu'avant peu il révélerait.
Le mouvement des Sables, cette ville bruissante et chantante, les divertit. Us suivirent de fraî-
ches venelles, où des femmes, sur le pas de losris aux volets d'un vert éclatant, savonnaient leur lessive et jacassaient. Le long du port, les buvettes regorgeaient de marins attendant le gros d'eau, riieure de se rembarquer. Leurs voix truculentes se bousculaient avec une liesse brutale: depuis le matin, < les vents d'Espagne animaient la sardine ; on tenait les beaux temps > I Noirs de poil, l'œil pétulant, les sourcils durs, la mâchoire vorace, ils ressemblaient à des pirates en fortune, partis de Saint-Jean-de-Luz, de Bilbao, et qu'une escale ralliait dans ce havre ensoleillé.
De jeunes Sablaises, au court jupon écarlate, les ailes de leur coiffe envolées en arrière, se promenaient par bandes, faisant sonner leurs sabots vernis et leurs rires insolents. De vieilles moricaudes, assises sur les dalles du cpiai, remaillaient des filets bleuAtres ; d'autres trottaient, chargées de paniers où s'étiraient des crabes; des pécheurs, un thon sous chacjue bras, entraient à la poissonnerie. Tout sentait la marée, le goudron, les varechs fumants, les ivresses de l'été et l'abondance du gain.
Philippe, si terrien (ju'il fût, aimait ces gens de mer, dont la vie devenait une fôte, dès qu'elle n'était plus un péril de mort. Alix leur trouvait un canailleric triviale ; du reste, tout ce (jui avait les allures du Midi lui déplaisait. Mais elle et son
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frère songeaient à la traversée prochaine. En face d'eux, derrière les masures de la Chaume et la tour d'Arundel, le soleil s'en allait sous des hrumes, un soleil violacé, qui semblait, comme eût dit Léon, « aperçu dans la fumée de cinq cents encensoirs ». Alix jetait aux gouffres du couchant sa pensée anxieuse ; l'eau, Fombre et le vent agrandissaient de tout leur mystère ses tristesses. Pour Elisée, quelques mois plus tôt, voguer vers les îles par un voluptueux crépuscule eût été une pleine extase. A présent ce court voyage prenait la solennité d'un exode et d'un adieu ; il était, depuis une semaine, résolu à se faire moine et missionnaire ; sa sœur et Philippe n'en savaient rien; il voulait, avant de les quitter, leur annoncer son départ prochaia ; mais accepteraient-ils sans révolte sa vocation ?
Un canot les porta au chalutier, le Credo ; le patron, Joseph Fradet, les reçut avec une gravité courtoise ; d'âge mûr, la moustache bourrue, déjà grise, le nez recuit à Fair salin, les paupières un peu lourdes, il s'énonçait en termes brefs, étant habitué à de longs silences. Les hommes de Téquipage, six gas carrés d'épaules, délurés, mais doux comme de bons enfants, se rangèrent au devant des passagers. Elisée, qui avait navigué avec eux jusqu'au golfe de Biscaye, les retrouva en camarades et les aida pour Pappareil-
lage. Philippe se plaisait à le voir, leste et fort, hissant une voile rigide, bordant une écoute. Fradet fit à ses hôtes les honneurs du poste ; Alix et Philippe descendirent par l'échelle roide ; un couloir, entre les couchettes, se terminait k une chapelle : une veilleuse allumée devant une Vierge aux sept glaives et un crucifix.
Le patron leur parlait simplement de TApre vie qu'ils menaient à bord, en hiver surtout, lorsqu'on avait les mains gourdes de froid, que du verglas se collait aux vergues, ou qu'il fallait s'attacher sur le pont pour ne pas être balayé. Et, dès qu'on avait fini une campagne, on recommei>çait :
— C'est comme le paysan ; quand il a fait un sillon le soir, il en reprend un autre le lendemain.
Mais la mort les tourmentait peu ; une fois, deux cents barques, en une seule nuit, s'étaient brisées à la côte ; on ramassait les cadavres « comme du goémon > ; le matin, plusieurs des bateaux réfugiés au port ressortent quand même ; d'autres suiveut ; vers dix heures il n'y avait plus personne.
Sa voix sourde chargeait les mots d'une sorte de pénombre: il remuait la tète à petits coups; ses pupilles, comme deux pointes de phosphore, tour à tour lançaient un pétillement ou, voilées, s'ctei-
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gnaient. Alix, en l'écoutant, comparait malgré elle à ses chagrins vagues les misères et la vaillance de ces hommes. Elle remonta presque allégée.
Contre Jes blocs des môles, jusqu'au fond du sinueux goulet, le flux battait son plein ; les barques, à la file, dérivaient et la figure brune des voiles s'orientant vers la brise oscillait sous la mer encore trempée de réflexions vermeilles. Les pilotes tranquilles s'asseyaient au gouvernail ; des matelots, gesticulant, couraient sur le tillac, entre les filets; quelques-uns s'accoudaient le long du bordage et entonnaient des chansons rauques.
Philippe regardait s'élargir, derrière eux, 1 arc immense du Remblai dont la plage mirait les lampadaires. Alix, debout à la proue, une écharpe blanche agitée autour de sa robe, avait Tair d'une forme entrevue en songe. Les froissements doux de l'écume, les hautes palpitations du vent Tenveloppaient. Ses yeux s'enfonçaient au cœur des solitudes mouvantes ; sur Torbe nu de l'Océan la lune nouvelle errait à pas légers, Tétincelle d'un phare sursautait.
Tout à coup, elle se retourna, entendant, près d'elle, Fradet montrer à Philippe;
— Droit devant vous, vous avez l'Espagne ; et, par là, au sud Suroit, c'est de l'infini qui nous vient.
Cette parole, quoique proférée d'un ton bas, rebondit dans le c;ilnio avec une limpidité prodigieuse. Un instant après, comme le marin les avait quittés, Elisée prit sous le bras Philippe, et, riialeine frémissante, à demi tourné vers Alix (jui s'étonnait de sa ligure un peu solenncdle, il répéta :
— C'est de l'infini qui nous vient! Pidlippe, lu ne soupc^onnes pas ce qu'il y a pour moi dans ces mots. Au l<Mnps de mes années puériles, je me forgeais un avenir d'aventurier : je voulais m'embanjuer, comme Viliebois-.Mareuil, et, guerroyant sur des terres inconnues, pour une i:rande cause en détresse, mourir conmie lui. Maintenant, mes espoirs se sont fixés...
Philippe, à ce début de confidences, ne s'était pas outre mesure ému ; il connaissait les hyperboles d'i'llisée, ses brus([ueries (renthousiasmes et son aisance à vivre en idée selon d('s héros successifs; aussi re(;ut-il une secousse quand celui-ci, d'une voix ferme, s*expli([ua:
— .le vais vous causer une peine ; mais il vaut mieux que vous le sachiez tout de suite; en riMitr.iiit à Xesiny, vous ne m'y trouverez plus.
— Et où seras-tu dnnp? s'exclama sa soeur, prompte à s'alarmer.
— .le pars au noviciat des Pères blancs à Lille; ])liis tard, s'il plait k Dion, on m'enverra aux missions <rAfri(pie.
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Alix l'embrassa, déchirée de le perdre et, néanmoins, transportée d'admiration. Philippe, oppressé d'une stupeur triste, le dévisageait sans parler ; enfin il demanda ;
— M. de la Thébaudrie t'approuve?
— Crois-tu que je m'en irais contre son gré ? 11 me comprend, lui dont l'existence est d'un moine ; toi aussi, tu dois me comprendre.
— Et grand'mère^ que dit-elle? s'enquit à son tour Alix.
— Elle m'a d'abord fait toutes les objections ; j'y ai répondu, elle a conclu : « Si personne ne se croisait plus pour le Christ, le dernier, ce serait toi. Et j'en suis fière... » Ensuite^ j'ai bien vu qu'elle avait pleuré. C'est elle qui souffrira longtemps de mon absence. Mais mon père et vous deux lui restez ; elle t'aura, Philippe !
Alix, incidemment, réfléchit:
— Philippe, aprè3 ces choses, va-t-il s'obstiner pour les Broux?
Elle le sonda d'un coup d'œil sévère, et, au coin de sa lèvre, une amertume se marqua. 11 ne répondit rien, trop étonné du coup qui l'atteignait au vif de ses espérances ; car il affectionnait Elisée plus qu'un frère, et comptait le marier, ainsi que Léon, dans le Bocage ; de la sorte, leur famille pourrait étendre sur le pays un patriarcat vivace. Déçu par ses visées sacerdotales, il inclinait à
l'on bl;\mcr comme d'une défection ; elles troublaient Tordre préconçu de ses desseins, et leurs motifs, pour lui, manquaient de clarté.
Le laissant avec Alix, il gagna Tarrière, s'y promena seul un moment. On avait encore trois heures de mer jusqu'.à l'île d*^ eu ; le patron et deux de ses hommes étaient descendus dormir. Devant la côte invisible, le feu des Barges, tel qu'une roue ardente, tournait contre la nuit ; à l'ouest, la lune effilait au ras des flots les pointes de son croissant. Philippe se sentait sollicité par des nostalgies immenses ; qu'était sa propre vie, sinon une ti-aversée nocturne d'un rivage à un autre vers des régions qu'il ignorait? Pourtant il repoussait, à l'égal d'une défaillance, Pimpression d'être éphémère, et ne voulait apercevoir au dessus des houles que les étoiles stables et lucides où les pilotes ûxent leurs yeux.
— Mais enfin, exprima-t-il.(juand il eut rejoint Elisée, comment t'est venue cette vocation ? Es-tu certain qu'elle soit sérieuse? As-tu é])r()iivé ton renoncement ?
— Tu conçois, repartit Elisée, fort calme, que si la Pirllce ne me poussait pas en avant, jamais, de raoi-môme, je n'aurais eu la volonté. Pourquoi je vais quitter le monde, je le sais trop bien. D'abord, l'expérience de plus d'une faute... N'attendez pas une confession ; il y a des sottises
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dont il vaut mieux ne point parler. Je me souviens qu'un soir, à Nantes, au coin d^une petite rue, attendant un rendez-vous, je me surpris à murmurer : « Au moins, que je ne meure pas, jusqu'à ce que cette heure sonne I » Etais-je misérable, et comme je le suis encore 1 Le démon peut me dire: « Ma part a été belle dans tes actes, tu m'as appartenu plus d'un jour. » Or, une seule chose importe : ne plus pécher. Il faut que je mette entre les tentations et moi des murs inflexibles, une discipline, des vœux, le désert...
— Tu te marierais, interrompit Philippe, tu vivrais sur ton domaine en bon gentilhomme, va, cette effervescence serait vite calmée. Songes-tu qu'en te faisant moine tu éteins une branche des la Thébaudrie ?
— Elle ne s'éteindra pas, répliqua Elisée, attendu qu'Alix et toi...
— Et le nom ? riposta Philippe ; en tout cas, au lieu d'évangéliser les nègres, il serait plus pressant de rester parmi nous à sauver, selon tes moyens, une province d'où la foi s'en va.
— Je le sais ; mais, justement, écoute mon second motif... J'ai besoin, pour agir, de me transplanter en pays neuf. Depuis trop de siècles mes pères n'ont pas bougé ; la vieillesse de nos guérets me pèse. Je suis fait pour marcher dans la brousse, une croix au poing, et, s'il se peut, tail-
1er à l'Eglise un morceau d'un nouvel empire. Il me semble déjà que cette terre d'Afrique sonne sous mes pas comme un bouclier.
Elisée s'animait, secouait et ramenait contre sa poitrine ses longues mains nerveuses aux phalanges dures ; une flamme semblait monter autour de ses tempes, jusqu'aux boucles de ses cheveux. Philippe n'essaya plus de contrecarrer ses enthousiasmes.
— Mon cher, observa-t-il seulement, bon lévrier se juge à l'attaque. Ce que j'en ai dit n'est (juo pour t'éviter peut-être un faux-départ, toujours fâcheux. Puisque tu me laisses l'honneur de défendre à peu près seul le coin do France dont j'ai fait mon champ de combat, Alix m'aidant, je n'y faillirai point. Moi, je voudrais que tout, dans mon existence, fût inamovible comme dans une demeure bâtie à jamais. Ktais-tu là quand Léon nous a raconté sa \isite à Sainte Catherine de Bologne ? Cette sainte est morte, il y a quatre cents ans et plus ; on la conserve, intacte dans la cellule qu'elle habita, assise en son fauteuil, et Léon a baisé sa main encore souple, presque vivante. Elle préside ainsi à tout ce cpii se passe dans son monastère, elle y ])résidera sans doute jusqu'au réveil du Jugement. S'il n'était pas blasphématoire d'envier aux saints leurs privilèges, je souhaiterais de tenir ma place, mémr mort, au
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coin de mon foyer, aïeul et maître à perpétuité présent.
La brise avait fraîchi; sur les eaux fortement ridées la pulsation fulgurante d'un phare signalait les parages de l'île. Fradet étant remonté, Philippe tira d'un panier quelques bouteilles de Champagne, on but avec tous les hommes « le coup de rétrier », comme dit Elisée par une allusion gaie aux derniers jours qu'il allait vivre dans le monde.
Puis le canot les débarqua sur le môie du Port- Join ville. A une fenêtre du quai, des contrevents s'ouvrirent, ceux d'une auberge où on les attendait. La nuit qu'ils y achevèrent eut quelque chose d'une nuit en plein Océan : le vent tonnait aux angles du toit, sous les murs déferlait un bruit de vagues. Alix paraissait avoir oublié sa fâcherie ; le charme de se voir, à pareille heure, dépaysée dans une île de sauvage abord ne fut pas étranger à ce changement ; mais surtout les projets de son frère l'entraînaient plus haut qu'ellemême,vers des générosités ardues ; et les réflexions de Philippe, une fois de plus, venaient d'attester en lui cette grandeur paradoxale de caractère qui domptait son âme romanesque. Cependant elle ne consomma que le lendemain son sacrifice, et non sans se faire singulièrement violence.
Ils avaient traversé, tous trois, dès le matin,
l'intérieur de l'Ile, voulant suivre les falaises de la côte Ouest jusqu'à un chAteau délabré, ancien nid de corsaires anglais, dont Ja rugueuse carcasse, de loin, semblait une aspérité grise des rocs lavés d'écume sur lesquels il s'emniortaisa. L'ascétisme de leurs pensées se complaisait aux rudesses des sites. Dans un champ enclos de pierres pointues, une grande femme, de mine barbare, la tétô couverte d'un mouchoir, piochait, tandis qu'une autre, à quelque distance, ramassait, pour allumer son feu, des bouses sèches. Des moutons trapus, à tête noire, pâturaient le long du chemin entre des genévriers et des tamaris noueux. Au milieu d'espaces incultes, un vieil «ine, le poil rebroussé par le vent, se tenait inerte, comme s'il dormait; alentour, jonchaient l'iierbe des morceaux de granit, ronds ainsi que des pains ou pareils à des oiseaux étranges, à des tètes d'hommes décapités.
Tout en foulant ce sol druidique, Elisée contestait à Philippe qu'il fût possible de s'éterniser impunément au foyer d*un ancêtre, sur les mêmes sillons :
— Toi, tout le premier, n'es-tii pas, chez nous, un nouveau venu? Tu <^s robuste parce que tu arrives d'ailleurs ; une terre use ceux qu'elle a trop longtemps nourris. Il faut bien l'avouer, nos gens du Bocage font une race presque décrépite
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à force de subir des horizons invariables, d'allier des sangs identiques, de répéter sans effort des gestes acquis. La Vendée, que veux-tu? C'est le pays où l'on accouple de très jeunes taureaux avec de vieilles vaches, sous prétexte que, d'antiquité^ on l'a toujours fait.
— Allons donc ! répondit Philippe, froissé de ce jugement; si tu avais, comme moi, fréquenté des paysans d'autres régions ! Les nôtres, auprès, demeurent admirables; ce qu'ils ont de suranné, avec le temps, s'amendera. Leur grand besoin, c'est de comprendre oii est leur force, dans leur ténacité de conservation. Il s'agit pour eux de rester les fils de leurs pères, non plus par simple routine, mais par amour. Et songe qu'ils vont être les derniers ; la Bretagne se dissout, l'Anjou fléchit ; bientôt les Vendéens seront seuls à perpétuer la vraie France rustique qui pourtant ne peut pas mourir.
— Tant que nous serons là, elle ne mourra point, ajouta vivement Alix, sentant cette fois à l'unisson de Philippe, attachée à son Bocage par une tendresse indicible.
Ils s'élevèrent au flanc d'une falaise, à gauche du port de la Meule, rade étroite et solitaire. En avant de la passe, des roches qu'entaillaient et déchiquetaient les mâchoires des vagues hérissaient leurs tètes revêches. Le vent, sur le pla-
teau pierreux qu'ils atteignaient, vibrait aussi farouche que sur les landes de la mer.
Elle se montrait ardoisée, brumeuse vers l'Ouest indéfini ; cependant, aux bords d'un nuage éployé comme un grand aigle, le soleil pleuvait en rais troubles ; il faisait saillir la cavalcade des houles lointaines et cette marge sombre où le cercle montant des eaux rejoignait les nuées ]>leurantes.
IMiilippe s'attartla une minute en arrière, hs yeux tendus, cherchant une voile ; il s'évertuait à rembarrer la mélancolie qui l'assaillait : le mépris d'Klisée pour les ruraux de son lignage l'affligeait plus que son départ même. Mais Alix, revenue sur ses pas, lui toucha l'épaule :
— Voulez-vous que ut)us allions là ?
Du côté qu'elle indiqua, une chapelle arcboutait contre l'échiné d'un monticule ses murs humbles, crépis de chaux. Ils en poussèrent la porte; une bourrascjue, s'engoulTrant, balança les petites barques votives suspendues sous la voûte. Des plaques d'actions de grAces et des tableaux commémoratifs de naufrages couvraient la nudité des parois ; une paix obiluaire habitait ce lieu saint, l^hilippe, dès qu'il eut brièvement prié, recouvra l'équilibre de son humour, et il disait :
— L'Esprit souffle uù il veut ; qu'Elisée parte,
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Seigneur, si c'est vous qui l'appelez ; mais faites que, là où je dois être, mes œuvres soient droites, qu'elles soient fécondes. Donnez-nous des fils nombreux et forts, meilleurs que nous. Bénissez nos terres ; que, partout, votre nom y soit loué, votre loi accomplie 1
A son insu, dans le silence où ils s'isolaient, Elisée et Alix aidaient sa prière par l'oblation d'eux-mêmes. Elisée fixait le Christ saignant au dessus du pauvre tabernacle ; il le savait, l'holocauste de sa jeunesse se tournerait mystiquement en pluie d'abondance sur Philippe et sur les siens, sur la Vendée dont, malgré tout, il n'était point dépris, sur la chrétienté douloureuse et les frères inconnus que, plus tard, il baptiserait.
Alix, bien que son orgueil se raidît encore, ne pouvait se défendre de prêter l'oreille à une voix claire résolvant ses luttes :
— Tu dois céder, tu iras aux Broux ; s'il t'appartient d'y souffrir, réjouis toi ; sois soumise, je serai ta force.
Lorsqu'ils ressortirent, elle était comme exorcisée du tourment qu'elle avait subi. Philippe lui offrait son bras, elle le prit avec un gracieux abandon ; il devina qu'elle se réconciliait, et redevint avec mesure expansif, sinon jovial.
Le vent, à l'improviste, ayant changé, les vapeurs qui offusquaient le ciel, chassées au large,
2l4 LA FOSSE AUX LIONS
laissaient autour de 1 île une couronne d'azur humide et velouté. Les routes de TOcéan, brasillantes, s'allongeaient sous le pur soleil, et tous les flots en marche semblaient battre des mains. Alix et Philippe, derrière Elisée, les poumons imbibés d'amère salure, le cœur enllé d'énergies invincibles, s'avançaient vers rextrèmebord d'une falaise. La marée, en bas, ronflait dans un courseau creusé à la manière d'un liord ; des remous verts coupaient récume giclant à Tassant des rocs. De la crête, sans vertige, ils fixèrent le fond du gouiïre. L'^jour d'ensuite, revenus aux Sables, il fallut qu'Elisée se séparât d'eux. Cet adieu, devant la portière d'un wagon, même pour Philippe, égala en tristesse celui qu'on échange avec un mourant; il reverrait son beau frère, enjuponné d'un froc, la tête rase ; des années d'éloignement et le pli monastique allaient faire de lui un autre homme. Elisée, pourtant, sut leur dire à chacun des mots si fraternels qu'Alix réprima ses larmes. Tandis que le train s'ébranlait, Philippe eut le courage de répondre par un bon sourire à son Au revoir.
lis s'en retournèrent au Veillons, y passèrent une semaine encore. Leur intimité reprit plus pai-