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— Monsieur Philippe, j'aurais deux mots à vous dire, tout de suite...
— Quand j^aurai fini, répondit-il d'un air froid. Attendez-moi dans le vestibule.
Il la regarda s'en aller : sa simple façon de tourner son buste imposait entre sa personne et les autres domestiques la distance d'une impératrice à ses porte-queue. Tout d'abord, la veille, il avait voulu reconnaître en elle une de ces créatures que son frère Léon^ imbu de réminiscences bibliques, appelait « des carquois préparés pour toutes les flèches ». A présent, il pénétrait sous quelle impulsion les bonnes gens l'avaient investie d'un prestige de sorcière : c'était leur revanche de l'ascendant oppressif qu'elle tenait d'une mystérieuse et indéniable noblesse.
Or, cette aristocratie de Diane la lui rendait plus déplaisante, en ce qu'elle Télevait d'avance au rang d'une belle-mère éventuelle ; il la rejoignit avec le dessein de percer d'outre en outre ses ambitions par quelque soudaine estocade ; cependant, dès qu'il l'aperçut immobile et triste au fond du glacial vestibule, une pensée miséricordieuse le calma à laquelle s'ajoutait la surprise de ce rendez-vous bizarre.
— Monsieur Philippe, commença-t-elle, la voix troublée d'un frémissement, il faut que vous soyez averti ; Monsieur, voilà plusieurs soirs, a je ne sais
quoi dans la tùle, un dn/in/t, yen ai grand' peur, qui le preud la nuit et le quitte au matin. Tout à l'heure, après qu'il est venu avec vous, je l'ai entendu niarclier le long du corridor; il répétait tout seul: Je le tuerai, je le tuerai!... Il fera, bien sûr, si on ne l'en empêche, plus d'un malheur... Philippe, tandis qu'elle parlait, avait remarqué le pouce de sa main gauche emmailloté d'un chiffon ; elle semblait, en appuyant contre sa joue sa capeline l)lanchc, vouloir masquer une meurtrissure. Apparemment, M. de Oradieu l'avait terrifiée par des violences dont elle taisait Tainertume ; c'est pourquoi, désabusée du père, elle implorait la protection du llls.
— Je savais déjà ce que vous m'apprenez, fitil sans se départir de son calme.
Et, lui enfonc/ant ses yeux dans la noirceur des siens, il ajouta :
— Evidemment, pour vous, ce serait prudent d'éviter son approche; il peut être dangereux.
Les paupières de Diane se baissèrent ; et la rougeur (jui s'étendit sur ses joues mates aviva jusqu'à ses lèvres aussi pourpréesqu'une digitale. Mais elle n'eut pas à contraindre phis longtemps son embarras ; à l'étage d'en haut sonnèrent les dures galoches du comte; avant qu'il nVût atteint l'escalier, elle se coula comme un fantôme par la porte de la grande salle.
Philippe s'étant informé auprès de son père s'il avait dormi, M. de Bradieu se plaignit de crampes, de fourmillements dans les doigts ; quant à son hallucination nocturne, il ne parut même pas y ressonger. Trois heures de sommeil avaient éclairci les fumées de son cerveau.
11 arriva au seuil de la cuisine; à Taspect des bouteilles vides rangées sur la table en respectable quinconce :
— Je vois qu'on fête mon muscadet, proférat-il de sa gorge rogommée.
— Vous voulez dire le mien, répondit Philippe sur un ton exempt d'aigreur, — attendu qu'il s'était fait précéder aux Broux de trois ou quatre barriques qui le mettaient à l'aise dans ses largesses; ce dont son père maugréait comme d'une insulte à son avarice.
Alcide et Honoré étaient déjà sortis; Bouron et Nicoleau avec Eugénie, attardés autour du feu, se levèrent pour déguerpir.
— Bouron! apostropha M. de Bradieu, vous n'êtes pas encore à l'ouvrage ! Quand vous aurez fini de fendre cette corde, y ou^ m'appellerez — il allait voir serrer son bois et compter ses bûches, de même que ses bouteilles en sa cave. — Etvous, Nicoleau, vous lierez Montagnard et La Joie, — les deux plus jeunes bœufs de Tétable — , et vous mènerez chez L'hommeau la charretée de paille qu'il attend .
Bouron et Nicoleau à peine dehors, le comte retint Philippe, et, en confidence, avec un petit ricanement :
— L'hommeaii, pour nourrir ses hôtes, est réduit à quérir de la paille. Aussi... je hausse les cours !
l/hommeau, un métayer pauvre, cultivait à mi-fruit ; on ahusant do sa détresse, M. de Bradieu se volait donc lui-môme. Philippe voulut ohserver :
— Hn serez-vousplus riche au hout de l'Iiiver, quand il lui faudra vendre ses vaches deux pistoles ou même cent sous plutôt que de les voir, dans son étahle, crever de faim?
— I^coute, Philippe, s'emporta l'ivrogne, se rebifTant à Pimproviste, j'ai mes principes, tu as les tiens; du jour où je mourrai, tu patrouilleras tout <à ta guise ; en attendant, je commande la smalah.
Philippe, dès les premiers mots, avait tourné les talons, pris sa cravache et son feutre ;il s'éloigna sans répliquer. Onoiqu'il se dégagent, par toute sa ferme sagesse, de l'extravagance paternollo, le spectacle de cet avilissement l'attristait. Il suhit une minute de désolation «'\pre; mais aussitôt, il honnit sa défaillance : à l'imago d'un père dégradé se substitua celle de (Uaire,sa «opur, jeûnant et en oraison, par ce samedi de novem-
bre, à Tournai, sur les dalles de son froid Garmel, où, depuis deux ans, elle « se faisait de la corne aux genoux ». Et, dans sa clôture, elle se plaignait simplement « d'être trop heureuse » ! Auprès d'un tel héroïsme radieux, Philippe se trouvait piètre defléchir,ne fût-ce qu'en pensée, sous ses propres tribulations ; son alacrité d'espoir lui revint.
Gomme il se retournait, du milieu de la cour, pour échanger un coup d'œil de bienvenue avec ce vénérable logis des Broux, toit élu à l'ombre duquel pourrait se constituer une lignée de vigoureux terriens, il vit le soleil montant toucher de ses lances rutilantes le faîte humide, les tuiles brunes imbriquéeSjpareilles aux rugosités des chênes.
La demeure portait sur soi une vétusté de sauvage métairie vendéenne et qui ne la laissait ressembler à aucune autre. Le corps du manoir, long, mais haut d'un seul étage, se perçait de fenêtres à croisillons, rares, inégales, en recul dans l'épaisseur de la muraille. Des mousses roussâtres, invétérées, piquant le gris des pierres, les vêtaient d'une couleur de bure, et se fonçaient aux pluies d'automne, de même que le poil des cerfs noircit en cette saison. Les deux tours de l'Est, penchées Tune vers l'autre, s'accotaient avec bonhomie sous les lierres * enserrant jus-
1. Brou est le nom du lierre, dans la vieille langue du pays.
qu'au comble leur rondeur fruste ; contre la tour de l'Ouest, un gros tronc desséché de lierre entrenouait ses lortis nus que le matin rosait à la façon dune cliair vive. Les entours du bAtinicnt tout entier s'appuyaient aux chênes et aux grands pins du plateau boisé derrière lui ; ainsi les verdures et la maison se continuaient dans une intimité primordiale, et il semblait qu'en ce site grave rien n'avait jamais changé ni ne changerait.
Philippe avait eu besoin d'une accoutumance pour s'attacher aux Hroux ; maintenant, il y sentait implantée une forme inaliénable de sa vie ; il tenait «à sa gentilhommière un peu comme un moine tient ti son abbaye perdue sur la lisière d'une lande ; il s'appropriait aussi, par pressentiment, ce lieu où devaient, plus tard, le triturer de profondes douleurs purificatrices.
Au travers du vent, de nouveau effréné, l'appel des chiens au clienil éclata en fanfare. Un basset, le premier, lança un coup de irueule caverneux et gras ; d'autres voix hurlèrent ; des lamentations se traînaient, rompues par des abois secs, furibonds ; ils s'exaspéraient entre eux autant que s'ils eussent flairé dans les bourrasques une bête qui leur écliappait ; j)uis, tous à la fois, ils se lurent.
î)'habilndo,dès son retour, au débotté, il allait
voir ses chiens ; cette fois, le sérieux des circonstances les lui avait fait négliger. Pendant qu'Honoré sellait Astrale, il poussa jusqu'à eux. Alcide venait de leur ouvrir ; le long du chenil orienté au soleil levant, frileux, ils s'étiraient, la queue autour des reins, les narines fumantes. A peine eut-il paru devant leur enclos qu'ils sautèrent contre la grille, éperdus de gaîté, et ils pirouettaient en l'air sur eux-mêmes, jappaient, se culbutaient. Entré, il se divertit un instant de ces mufles avides collés à ses mains, de ces queues frétillant autour de ces jambes; leurs yeux mouillés l'imploraient, ils épiaient le geste qui les lâcherait en chasse, bondissaient à la porte et revenaient. Une chienne d'arrêt, plus « chérissante » que les autres, se dressa vers sa poitrine ; il écarta de sa cravache les bassets occupés à mordiller ses bottes, mais caressa longuement Rut, un haut chien de meute, vieil étalon, fourbu depuis qu'un sanglier lui avait froissé le nerf de la patte gauche, et Pillant, un petit coker anglais, à museau fm et à longues oreilles, chien hleiiy moucheté de noir sur une peau gris de fer, merveilleux pour « brousser droit dans le buisson ». Bien qu'il n'eût guère en tête de débusquer des lièvres, la liesse de ses chiens remit tout à fait sa bonne humeur d'aplomb ; partout où il exerçait sa naturelle royauté, quelque joie lui faisait escorte.
Astrale, impatiente, l'attendait ; Honore, en train « d'astiquer > Brusquart et Morgan, ses trotteurs, la calmait avec des mots rudes. Il la prit en main. A lapproche de Philippe, elle gratta du sabot, cria, essaya de se dérober ; lui, sans même s'aider de l'étrier, s'enleva d'un seul élan ; il lui pressa les côtes entre ses genoux impérieux, et elle partit à toute bride. Derrière la croisée de sa chambre, Diane, mélancolique, le suivait.
11 filait par l'alléo des chênes, le corps en fête, sinon la pensée au repos, retrouvant, un matin déplus, Tallégresse, jamais épuisée, d'avoir « les fesses sur la selle »,de fendre le vent et le soleil, et de fouler du pays en maître. Le ciel, au dessus dos arbres, net et cru ainsi (|u'un ciel d'Espagne, s'embrasait ; l'ouragan semblait faire flamber plus fort cette ocre ardente qui pétillait contre les feuillai::es drus encore et mordorés. Au trot du cavalier, des geais criards s'envolèrent ; parmi les genêts sombres une grive pépia.
En longeant le parc, avant d'atteindre la grande route, Philippe ralentit bientôt la fringance d Astrale ; il porta ses yeux à gauche, au delà des Broux, sur des pacages en pente, d'un vert blondissant,que les pluies avaient reluslrés. Plus haut que les haies obli([ues se levait le cône gris d un moulin ; d'ordinaire, quand les vents d'Ouest soufflaient, ses ailes viraient de ce côté-là, et, tour à
tour, infatigables, fauchaient l'espace ou plongeaient entre les chênes. Aujourd'hui, sans voilure, elles se croisaient en silence, de même que les bras d'un calvaire.
Pourquoi le moulin Guériteau chômait-il ? Jadis, alentour des Broux, sept moulins ronflaient ; on rencontrait, dans les giiérets *, les fariniers, sur leur mule, les jambes ballantes par dessus les pochées de froment ou portant au château, pour le jour des Rois, le gâteau de redevance. Mais, depuis quelque soixante ans, ce moulin seul subsistait ; les décombres des autres logeaient des nids de chouettes ; car, de plus en plus, les métayers envoyaient moudre aux minoteries.
— J'en ferai revivre deux au moins, décida simplement Philippe.
11 laissa derrière lui la grande route pour s'enfoncer dans le chemin du Bourg. Le long du talus, des têtards, ces moignons de chênes ébranchés, brandillaient avec des saccades furieuses les ramilles dont ils se hérissaient, auxquelles les buissons emmêlaient des houx scintillants, des fougères rougies, telles que des torches ondoyantes.
Philippe^, entre les verdures tumultueuses, atteignait l'orbe étroit de l'horizon, à la marge des