‹ La foule criminelleChapitre 10 sur 23 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Qu'est-ce que Topinioa publique? Tous, en la nommant, ont l'illusion de savoir ce qu'elle est : en réalité, personne ne pourrait la définir exactement.

C'est, selon Voltaire, un bruit qui est l'écho de mille autres bruits : c'est, selon Servan, le cri d'un fou sorti d'une caverne ; c'est, selon Jérémie Bentham, une parole suspecte.

Selon nous, l'opinion publique est presque toujours dans notre monde ce qu'est Dieu dans le ciel : un juge invisible, impersonnel, et qu'on craint : elle est, comme la religion, une puissance occulte au nom de laquelle on a accompli les héroïsmes les plus sublimes et les plus lâches iniquités; elle est, comme la loi, invoquée ou interprétée à tort ou à raison, dans chaque moment de la vie; elle est, comme la force, le soutien de la vérité et plus souvent, de l'erreur; elle est, enfin, comme un drapeau qui se déploie du côté où souffle le vent. Et si l'on osait en donner une définition, on ne pourrait lui appliquer que la phrase ironique qu'une dame de qualité appliquait à la femme : « On peut dire sur son compte tout ce qu'on voudra; on trouvera toujours une raison. »

C'est peut-être à cause de son caractère rebelle à toute définition que l'opinion publique a été jusqu'à présent si peu étudiée. Elle est, socialement, un phénomène indéfinissable, elle est psychologiquement — permettez-moi la comparaison •

l'opinion publique 213

comme une anguille, parce que lors même que vous croyez la tenir, elle vous glisse entre les doigts.

Quelles sont les causes qui la produisent? quelles sont les lois qui la gouvernent? et, avant tout, de combien d'individus et de quels individus est-elle composée?

Nous tâcherons de répondre à ces questions.

Le député italien Ruggero Bonghi, dans un discours mémorable tenu à la chambre des députés en 1873, chercha à mettre dans cette étude un principe d'ordre, en écrivant : « Il ne faut pas croire ou faire semblant de croire que chaque manifestation d'âme exprime réellement une opinion publique. L'opinion publique, pour avoir de l'autorité, doit être vraie, certaine, et être fondée sur le consentement le plus général des intelligences les plus élevées d'un pays. »

Voilà des paroles d'or, mais qui sont aussi des paroles vaines.

Est-il toujours possible, en pratique, de distinguer la vraie opinion publique définie par Bonghi, de celle qui manque des caractères qu'il estime nécessaires pour la former? Où trouver celui qui pourra être le juge infaillible de ce problème difficile? Qui aura le droit d'établir tour à tour qu'un courant donné de l'âme collective mérite ou ne mérite pas le nom d'opinion publique? Par quels moyens de statistique pourra-t-on affirmer d'une manière absolue que la majorité pense d'une façon plutôt que d'une autre? Par quel critérium sociologique pourra-t-on distinguer exactement les intelligences supérieures d'un pays des intelligences médiocres ou inférieures? Et tout en admettant (par une hypothèse invraisemblable) que cette opération de mathématique psychologique fût possible, — quel en serait le fruit en pratique ?

Il y a bien des cas où Ton reconnaît notoirement que l'opinion publique qui prévaut n'est pras fondée swr le consentement le plus général des intelligences les plus élevées d'un pays; et peut-on pour cela, ne pas se soucier de cette opinion?

Individus ou collectivités, sujets ou gouvernants^ — nous sommes tous bien souvent à la merci de la soi-disant opinion publique quelle qu'elle soit, et de quelle manière qu'elle se soit formée. Vouloir que Ton cherche si elle représente vraiment hi majorité des personnes cultivées, c'est une ingénuité : on la craint et on la suit, tout en ayant l'assurance qu'elle n'offre pas les garanties dont Ruggero Bonghi voulait la fournir; et les gouvernements doivent s'en préoccuper, qu'elle provienne de l'ignorance de milliers de paysans, ou de l'intelligence de quelques personnalités supérieures.

Prenons deux exemples récents, pour mieux expliquer notre pensée.

Après le désastre de Adua l'on vit se manifester en Italie une opinion publique sur la nouvelle direction que l'on devait donner à notre politique en Afrique; et c'est cette même opinion publique qui porta au Ministère, avec l'appui des radicaux et des socialistes le marquis de Rudini. Était-ce l'opinion vraie et durable du public? Nous n'oserions le dire : mais nous constatons le fait qu'après deux années, elle était complètement changée, puisque le Ministère Rudini dut donner sa démission.

Eh bien : que l'opinion publique de 1896 ou celle de 4898 ait été fausse — et l'une des deux doit l'avoir été certainement — une chose est hors de doute : que dans les deux cas l'on a cédé à l'opinion publique, sans trop se soucier de voir si elle était ou si elle n'était pas formée par la majorité des personnes instruites du pays. C'était l'opinion publique; et cela suffisait, pour que l'om y obédt comme à un despote.

Le deuxième exemple que je veux donner est encore plus

l'opinion publique 215

frappant. Il s'agit — les lecteurs, peut-être, Tont deviné — de l'affaire Dreyfus. Quel est le rôle joué, dans cette fameuse affaire, par ropinioa publique? Unanime, d'abord, pour rejeter la revision du procès, . pr€sque unanime, après, pour la demander à hauts cris. L'opinion publique française de 1898 avait tort; elle n'était ni vraie, ni sûre, comme Bonghi veut qu'elle soit; elle était le résultat pathologique d'une suggestion imposée par la perfidie de quelques-uns et subie par l'ingénuité patriotique de presque tous : — et pourtant, aurail-il été possible de ne pas se soucier de cette opinion? Vous l'avez vu : dans la mémorable séance du 7 juillet 1898 toute la Chambre française céda, comme un troupeau de moutons, devant cette opinion publique, et décréta l'affichage du discours de Cavaignac dans toutes les communes de la République. Ruggero- Bonghi aurait dû admettre que la Chambre des députés représente les intelligences supérieures d'un pays, et que par cela même son plébiscite est un plébiscite consciencieux et sensé. Modestement, je juge d'une manière différente les Parlements; mais ce n'est pas ici que j'en dirai la raison; et du reste, elle n'importe pas à ma thèse actuelle.

La conclusion à laquelle je voulais aboutir et qu'il me semble avoir atteinte est celle-ci :

1° L'opinion publique s'impose, même lorsqu'elle n'est pas formée du consentement le plus général des intelligences supérieures'd'un pays.

2° Il peut arriver que même la pensée des hommes supérieurs naisse d'une impression subite, erronée ou rectifiable (comme dans le cas de la Chambre des députés française) ; de sorte qu'il ne suffit pas — pour reconnaître une certaine autorité à l'opinion publique — de démontrer qu'elle est fondée sur la majorité des personnes instruites et supérieures. Celles-ci, comme les ignorants, peuvent se tromper.

L'avocat G. -A. Pugliese — dans un court, mais intéressant

article * — s'aperçut que la définition de Topinion publique tentée par Bonghi n'était pas complète, et il proposa d'ajouter aux caractères que Bonghi lui attribuait un autre caractère : qu'elle repose sur un étal d'âme constant. Ainsi, — pensait-il — l'on ne pourra pas donner le nom de vraie opinion publique, à celle qui en France refusait, il y a deux ans, la révision du procès Dreyfus, parce qu'elle ne fut pas constante.

Je suis tenté de répéter à ce propos : paroles d'or, mais paroles vaines.

Avant tout, on pourrait demander à M. Pugliese : quand pourra-t-on dire qu'une opinion publique donnée est vraie et certaine? Après dix, après vingt, après trente ans?

En second lieu — tout en admettant que l'on puisse trouver cette limite de temps — ce qui ne me semble pas possible — ne serait-ce pas une satisfaction purement platonique? Par exemple : s'il se manifestait aujourd'hui un courant de l'opinion publique, devrions-nous et pourrions-nous n'en pas tenir compte et attendre pour le définir que dix ou vingt ans soient passés ?

En troisième lieu n'est-il pas évident qu'une telle opinion publique ne serait plus une opinion publique mais quelque chose qui ressemblerait beaucoup à la tradition ? En efl'et qu'estce que la tradition, sinon une opinion publique qui s'est fixée et cristallisée dans le peuple?

Donc, si je ne me trompe, les définitions tentées par M. Bonghi et M. Pugliese ne sont pas complètefe, et, même en l'étant, elles ne pourraient être pratiques.

Pour conclure : les deux auteurs cités se bornent à affirmer que la vraie opinion publique est celle qui a été consacrée par les personnes de jugement, par le temps et par les événements. Voilà une définition qui n'est qu'un truisme et qui, tout en étant

(I) G. -A. Pugliese. La pubblica opinione dans la Rivista di giurisprudenza de Trani, 1898.

l'opinion publique 217

évidente, ne donne lieu à aucune déduction, à aucune conséquence.

Je crois que dans le problème qui nous occupe, comme du reste en tout problème, Ton ne doit pas chercher a priori les définitions qui, comme le disait justement M. Lombroso, sauf les définitions géométriques, sont toutes inexactes; mais l'on doit plutôt essayer d'étudier de quelle manière l'opinion publique se forme, et par quelles étranges et obscures lois psychologiques elle est gouvernée.

La définition n'est que la synthèse, l'abrégé, si je puis dire ainsi, de la description d'un phénomène ; etc'est manifestement une erreur que de vouloir donner la synthèse, avant d'avoir fait l'analyse.

Distinguer l'opinion publique vraie et sûre de celle qui est fausse et incertaine, me parait bien difficile, avant d'avoir bien établi ce que c'est que l'opinion publique. Et pour savoir ce que c'est que l'opinion publique, il faut avant tout établir clairement ce que c'est que le public. Fidèles à ces idées, qui sont celles de la méthode positiviste, nous analyserons donc en premier lieu cet être collectif qui s'appelle public et nous tâcherons de l'isoler des autres collectivités avec lesquelles généralement et facilement il est confondu; en second lieu nous étudierons de quelle manière se forment dans le public, petite petit ou tout d'un coup, physiologiquement ou pathologiquement, les différentes opinions ; nous chercherons enfin à déterminer quels sont les caractères par lesquels on peut reconnaître si telle opinion du public est plus ou moins digne d'être acceptée et suivie.

Voilà, à notre humble avis, l'unique moyen qui nous permettra, non pas d'éclaircir entièrement (ce qui serait une affirmation orgueilleuse) mais du moins de rendre moins nébuleux ce mystère de psychologie collective qui s'appelle Vopinion publique et qui a dans le monde moderne une si grande et si dangereuse influence.

Le public est un mot qui — comme tous les mots qui ne servent pas à indiquer un objet matériel — a une signification bien vague et bien élastique. Nous savons à peu près ce que ce mot veut dire, mais nous serions bien embarrassés de le définir avec précision.

On dit : le public d'un théâtre, d'une assemblée et dans ce cas le mot public désigne seulement les personnes qui étaient au théâtre ou dans l'assemblée et est synonyme de foule.

On dit : tel roman, tel livre a eu un grand succès auprès du public, et dans ce cas le mot public a une signification moins spécifique : il ne se rapporte plus à un nombre donné de personnes réunies ; il n'est donc plus synonyme de foule, mais il comprend une partie de la population non pas assemblée, mais diffuse, et qui s'occupe de littérature, d'art ou de science.

On dit encore : sur une question donnée, une question politique par exemple, le public a telle opinion ; et dans ce cas le moi public a une signification encore plus générale : il ne se rapporte pas seulement à une partie de la population, à l'une ou à l'autre classe, ou caste, ou école, ou parti ; mais il peut comprendre tout un peuple, parfois même plusieurs peuples, tout le monde civilisé.

Eh bien, dans laquelle de ces différentes acceptions doit on prendre le mot : public f

Pour répondre à cette demande, il faut examiner l'évolution accomplie dans le temps par cet organisme complexe et indéterminé qu'on appelle le public.

Si nous jetons un regard sur les échelons les plus bas de l'animalité, nous constatons que le caractère dominant en est l'individualité absolue.

uriiviHsiTV )

« Des êtres d'espèces multiples — écrit Espinas — et dont le aombre est prodigieux, vivent dans les eaux, sur la terre et sur les autres animaux à l'état d'isolement complet. Un grand nombre de foraminifères, dont les carapaces ont formé des continents, sont isolés physiologiqu^ment : de tels êtres sont faibles, non seulement parce qu'ils sont petits, mais encore parce qu'ils sont seuls ' . »

Dans ces stades infimes de l'animalité, il n'y a pas d'association, et il ne peut donc pas y exister même l'embryon du public.

Néanmoins, lorsqu'on s'élève sur l'arbre de la vie, l'association apparaît. C'est, sous sa première forme d'abord, un agrégat matériel, purement physique. L'association consiste en une action de présence ; si les individus s'éloignent, jusqu'à ne plus être à même d'être vus, ou s'ils restent éloignés entre eux pendant un certain temps ils cessent par ce seul fait d'êlrc3 a&sociés. En un mot : l'association est, dans ces cas, synonyme de contact physique ^.

Mais petit à petit, lorsqu'on s'élève aux formes supérieures de l'association entre les animaux, pn trouve que le contact physique n'est plus nécessaire pour constituer la société : même si les organismes individuels sont à quelque distance les uns des autres, l'association subsiste ; le lien qui les rattache n'est plus seulement matériel, mais il se spiritualise et devient moral et intellectuel. Les animaux plus élevés forment de vraies familles, des agrégats qu'on pourrait appeler tribus ou peuples (par exemple les guêpes avec leur reine) et connaissent la division du travail^ les signaux à distance, et la voix qui, sans être un instrument parfait comme la parole humaine, est néanmoins un moyen très puissant de communication.

(1) A. Espinas. Des sociétés animales. Paris, F. Alcam, 2* éd., 1898, p. 227.

(2) Voy. à ce propos, et pour les pages qui suivent, l'étude très intéressante de Tarde, Le public et la foule.

Dans ces sociétés animales nous retrouvons non seulement Tembryon de la foule, c'est-à-dire d'individus physiquement réunis, mais aussi l'embryon du public, c'est-à-dire d'individus physiquement séparés, mais réunis — selon l'heureuse expression de M. Tarde — par une cohésion menlale.

Le phénomène physio-psychologique de la foule peut être observé dans une volée d'oiseaux, parmi lesquels le battement d'ailes d'un seul produit en tous une panique irrésistible, de même qu'un cri d'alarme jeté par un homme produit la peur et la fuite chez tous ceux qui l'entendent.

Le phénomène de psychologie collective qu'on nomme le public peut être observa — mais ici l'analogie est plus lointaine et moins claire — dans la conduite que certains animaux tiennent envers l'un d'eux. L'animal, comme l'homme, peut être aimé ou haï, suivi ou évité, peut, en un mot, éprouver le reflet social — si je puis m'exprimer ainsi — de ses qualités ou de ses défauts innés et ce reflet social n'est que l'embryon du public. On raconte que l'éléphant qui a de mauvais instincts, vit toujours isolé, jamais dans la compagnie des autres; cela vient en partie de son désir spontané, en partie de ce que les autres ne veulent pas de lui. Si je ne me trompe, il y a dans cet exemple un jugement du public.

Lorsqu'on monte des associations animales aux associations humaines, l'évolution du phénomène qui nous occupe nous apparaît identique, quoique agrandie et compliquée.

De même que dans les infimes sociétés animales l'on trouve le lien social constitué par un simple contact physique, de même dans les premiers stades des sociétés humaines on trouve que le soi-disant jow6/ec se réduit à la foule, car il est constitué seulement par des individus physiquement en contact. Et de même que dans les sociétés animales plus perfectionnées on trouve que le lien social n'est pas seulement matériel, mais aussi moral et intellectuel, de même dans les plus modernes sociétés

humaines Ton trouve que le public est un vrai public et non simplement une foule ; car il est formé non d'individus physiquement réunis, mais d'individus éloignés entre eux dans l'espace et néanmoins réunis par une idée, par un sentiment commun, par une invisible cohésion mentale.

Les exemples éclairciront ma pensée.

A Tépoque gréco-romaine (pour ne pas remonter à des temps plus lointains ou aux peuples barbares) pouvons-nous dire qu'il existèii un public f

A cette époque il y avait des foules^ mais il n'y avait pas de public^. Tout ce qui se rattachait à la politique était disculé dans le forum, dans les comices^ c'est-à-dire par la foule : les chefs de l'État, les tribuns, les novateurs, n'avaient aucun moyen de vulgariser leur pensée et de la communiquer aux individus épars et isolés : ils étaient contraints d'agir sur le public réuni et présent, c'est-à-dire sur la foule. Jésus-Christ n'avait que la parole pour répandre sa doctrine : du premier noyau de personnes auxquelles il avait parlé, surgissaient les disciples qui parlaient à leur tour à d'autres noyaux de personnes. Le verbe nouveau s'étendait ainsi, de foule en foule, élargissant toujours davantage le cercle de ceux qui étaient instinctivement appelés à l'entendre, — de même qu'une pierre lancée dans l'eau étend l'effet de sa chute, par les ondes qui vont s'élargissant.

Pour ce qui avait rapport à l'art ou à la science, les savants et les artistes n'avaient pas un public, dans le sens où nous l'entendons aujourd'hui ; ils n'avaient qu'un auditoire^ c'est-àdire une foule. Les poètes en effet, qu'étaient-ils, sinon des orateurs... en vers? Leurs poèmes n'étaient-ils pas dits devant une multitude plus ou moins nombreuse, qui ne pouvait les connaître qu'en allant les entendre en masse? Comment les savants eux-mêmes répandaient-ils leur science, si ce n'est en la révélant de vive voix à quelques disciples réunis ?

222 LA FOULE CUIMIXELLE

Il est vrai que cette règle ne manquait pas d'exceptions ; il est vrai qu'il y avait les rares lecteurs des manuscrits copiés à quelques dizaines d'exemplaires et qui contenaient les poèmes de Virgile ou d'Homère, les Histoires de Tacite ou les Commentaires de César ; mais nous ne pouvons certes pas affirmer (et l'observation est de M. Tarde)* que ces lecteurs eussent alors la conscience de former un agrégat social, comme de nos jours les lecteurs d'un même journal ou d'un roman à la mode. Ils étaient les lointaines avant-gardes du public ; ma.is ils n'avaient pas la conscience de l'être, et ils étaient trop peu nombreux. Par leur petit nombre et par leur inconscience, ils représentaient donc une quantité négligeable ^.

Dans le moyen âge existait-il un public f M. Tarde le nie, soutenant qu'il n'y avait que des foires, des pèlerinages, des multitudes tumultueuses, que troublaient tour à tour des frénésies religieuses ou guerrières, des colères épouvantables et imprévues, des peurs ou des lâchetés insondables. Il suffit de penser aux croisades et aux terreurs qui précédèrent l'an 1000, pour se convaincre qu'alors toute manifestation du mouvement social était déterminé par la foule et par son étrange psychologie.

Mais s'il est certain qu'à cette époque, l'influence de l'individu sur la foule s'exerçait presque uniquement par la parole parlée, s'il est certain, en d'autres termes, que les grands me-

(1) G. Tarde. Le public et la foule dans la Revue de Paris des 15 juillet et 1" août 1898.

(2) Il faut noter pour l'exactitude historique, qu'à l'époque romaine existaient non seulement les exemplaires manuscrits des œuvres des poètes et des savants, mais aussi les journaux. Le journalisme naît avec les Acta diurna qui avaient un nombre sufûsant de lecteurs, et par conséquent un public. Gicéron parle d'un journaliste, Crestus, qui jouissait d'une grande réputation. Selon Tacite, les journaux étaient lus avidement par les militaires. Suétone ne dédaigna pas de recueillir des nouvelles, pour son histoire, dans les analyses de la presse romaine. Voj'. à ce propos les articles publiés dans la Revue des Revues, 2" semestre 1897. Tout C3la, naturellement, n'inûrme pas notre raisonnement.

new*s agissaient surtout sur les personnes présentes, et que, d'autre part, les hommes manifestaient leurs haines et leurs amours collectifs toujours sous la forme compacte et brutale de la foule, — il est aussi hors de doute que cette avant-garde lointaine du public que nous avons rencontrée aux temps d« la Grèce et de Rome, devenait peu à peu plus consciente et plus nombreuse. Peu à peu le nombre des lecteurs isolés de manuscrits augmentait, et sous la pensée intermittente et irréfléchie de la foule se développait la pensée constante et paisible du public ; — pensée moins visible et qui paraissait de peu d*importance, mais qui n*était pas négligeable, et qui attendait en effet une découverte désormais proche, pour devenir visible et très importante.

Cette découverte fut l'invention de l'imprimerie.

La découverte de l'imprimerie a été pour la naissance du public ce qu'est une révolution politique pour la naissance d'un nouvel ordre social : c'est-à-dire le moment historique où un organe entre en activité et change son existence, jusqu'alors potentielle, en existence effective.

Cet organe nouveau était la conscience collective qui jusqu'alors avait été contrainte à l'ignorance ou au silence, et qui n'avait eu qu'un seul moyen de se manifester — soit pour apprendre la pensée de celui qui la dirigeait, soit pour approuver ou pour combattre cette pensée — et ce moyen c'étaient les réunions, c'est-à-dire les parlements, les assemblées, les foires ou les foules.

La presse apportait à tous les hommes civilisés la voix des meneurs^ même lointains, et elle offrait par contre le moyen de faire entendre à ces meneurs la volonté ou les désirs du peuple, sans avoir besoin que celui-ci fût réuni et présent, et qu'il criât ses menaces sous les fenêtres d'un palais ou qu'il commît des excès dans les rues et sur la place publique.

Nous autres, nés lorsque la presse était déjà une habitude

de quelques siècles, nous ne pouvons, sans faire un effort de volonté, nous représenter le contre-coup que cette découverte eut dans le monde.

Les livres publiés et répandus, pour la première fois, à des milliers d*exemplaires, donnaient à ceux qui les lisaient la sensation de former une nouvelle classe de personnes ; de personnes qui, tout en ne se connaissant pas entre elles, et tout en étant loin les unes des autres, se sentaient néanmoins liées par l'invisible fil intellectuel de la lecture d'un même volume et par les réflexions que cette lecture faisait naître en chacune d'elles.

Jusqu'à ce moment les hommes, pour sentir leur solidarité et pour la manifester, n'avaient qu'un seul moyen : se réunir en foule, La presse leur faisait sentir cette solidarité et en rendait possibles les manifestations, sans qu'ils eussent besoin de se réunir matériellement : au contact physique elle avait substitué le contact moral : à la foule, en un mot, elle avait substitué le public.

Sans doute, le public, lors de sa naissance n'était pas un organisme aussi compliqué et aussi puissant qu'il l'est devenu aujourd'hui. Comme toute chose vivante, il traversa plusieurs phases, avant d'arriver à la phase actuelle.

Si l'on peut dire qu'il date du xvi® siècle, après le grand développement de la presse, il faut aussi reconnaître qu'il avait alors une étendue et une importance infiniment moindres que celles qu'il prit ensuite. C'était au commencement un public presque exclusivement littéraire scientifique ou religieux, et, au fond, toujours formé par une minorité de personnes instruites et d'intelligence supérieure. — Dans la seconde moitié du xviii® siècle surgit le vrai public politique formé, non d'une minorité d'hommes supérieurs, mais de la grande majorité du peuple, et il absorbe petit à petit tous les autres publics plus ou moins spéciaux et restreints. La Révo-

L OPINION PUBLIQUE 2io

lulioii française donae à ce public une nouvelle étendue, car c'est justement à cette époque que le journalisme prend élan que, l'on peut appeler très grand*, étant donnée l'époque.

Néanmoins la presse, — tout en ayant créé le public et en rayant substitué à la foule, — n'avait pas su lui offrir l'avantage psychologique que la foule possédait : je veux dire V actualité. Je m'explique : ceux qui lisaient les journaux apprenaient tous les événements, mais ils les apprenaient nécessairement en retard. Parmi les nombreuses différences qui existent entre la foule et le public, la plus grave était alors celle-ci : les membres d'une foule étaient tous frappés simultanément par une nouvelle, et se sentaient par là même liés entre eux — non seulement par la présence physique — mais par la pensée que chacun d'eux éprouvait dans un même instant les mêmes émotions ; tandis que les individus épars qui faisaient partie du public étaient non seulement éloignés dans l'espace, mais aussi dans le temps, car ils apprenaient les nouvelles, non pas tous dans un même instant, mais les uns plusieurs heures, d'autres quelques jours, et d'autres enfin une ou même plusieurs semaines plus tard. Les communications n'étaient ni fréquentes, ni rapides, et les provinces lointaines devaient se contenter d'apprendre avec un grand retard ce qui était arrivé dans la capitale.

Ce manque de simultanéité rendait moins forte et moins active l'influence du public, et ôlait à celui-ci le grand avantage, je dirais même le secret de la puissance redoutable de la foule : V unisson.

Mais ce qui n'avait pu être donné par la presse seule, a été donné au public par deux autres découvertes : le chemin de fer et le télégraphe. Le premier a diminué les distances, puisque les journaux peuvent parvenir en un court espace de temps dans

(I) Voir à ce propos Tarde article cité.

SiGHELE. 15

les lieux les plus éloignés : le second a presque aboli les dislances, car une nouvelle quelconque peut parcourir en peu de minutes des milliers de kilomètres.

Le chemin de fer et le télégraphe donnèrent les ailes à la presse, et le public eut par eux ce sentiment de l'actualité que jusqu'alors il ne possédait pas.

M. Tarde a dit, avec beaucoup de justesse, que le transport de la force à distance n'est rien, en comparaison de ce transport de la pensée à distance. Certes, le télégraphe a rendu le public des lecteurs, presque égal à une foule d'auditeurs ; car le temps qu'emploient la parole d'un homme ou la nouvelle d'un fait pour arriver sous les yeux de celui qui lit un journal n'est — au point de vue social — pas beaucoup plus long que celui qu'emploie la voix d'un orateur pour arriver aux oreilles de ses auditeurs. Aujourd'hui, dans tout le monde civilisé on peut savoir, à quelques heures seulement de distance, ce qu'ont dit le Gzar ou Mac Kinley, ce qui est arrivé à Paris ou à Buenos- Ayres. Par ces deux découvertes, le public a conquis cette unité de temps qui lui manquait et qui le rendait, dans un certain sens, inférieur à la foule.

Ajoutez enfin que la foule était un agrégat qui avait nécessairement ses limites : elle ne pouvait être composée que d'un nombre relativement restreint de personnes. En prenant comme exemple le Colysée — le plus vaste amphithéâtre de l'antiquité — qui contenait, dit-on, 100.000 personnes, ou même les innombrables individus qui formaient , en plein air, l'auditoire d'un Pierre l'Ermite, ou peut tout au plus aller par l'imagination jusqu'au chiffre de deux ou trois cent mille personnes *.

Le public — au contraire — et j'entends le public moderne — n'a pas de limites ; un souverain ou un génie, grâce à trois

(1) G. Tawde. Ouvr. cit.

l'opinion publique 227

grandes découvertes : la presse, le chemin de fer, le télégraphe peut parler aujourd'hui simultanément à des millions d'individus, à tous ceux qui savent lire.

J'espère que les quelques observations que j'ai développées jusqu'ici, auront suffi pour faire connaître dans ses grandes lignes, l'évolution du publie, et pour établir ses différences d'avec la foule.

Le public n'est qu'une transformation de la foule, accomplie lentement par la civilisatian , qui peu à peu a découvert des moyens meilleurs pour rapprocher par la pensée les hommes, sans avoir besoin qu'ils soient physiquement réunis.

La foule est un organisme spontané, simple dans sa formation ; et par là, dans un certain sens animal : le public est un agrégat plus complexe, plus lent à se former, et par là plus humain.

La foule n'est queVensemble des contacts psychiques essentiellement produits par des contacts physiques : — le public n'a aucun besoin du contact physique pour former un tissu enchevêtré de communications d'âme à âme.

En un mot, la foule est une collectivité barbare et atavique : — le public est une collectivité évolutive et mode7*ne.

Si la comparaison ne me paraissait un peu hasardée, je dirais volontiers qu'entre la foule et le public il y a la même différence qu'entre la horde sauvage et la société actuelle. Le progrès qui a fait peu à peu de la horde sauvage la société moderne, a su aussi transformer petit à petit la foule en public. Il a, dans les deux cas, substitué à un agrégat humain qui sentait, pensait et opérait impulsivement et tumultueusement un autre agrégat humain qui sent, pense et agit avec plus de réflexion, et sous l'empire de certaines lois.

Les preuves de cette différence entre la foule et le public abondent.

C'est un axiome que plus un organisme est simple, plus il est soumis aux forces de la nature. L*homme civilisé se défend mieux que l'homme barbare contre les intempéries — et le changement périodique des saisons a sur sa vie sociale une influence moins grande que sur l'homme barbare. Par la même raison, l'homme barbare sait et peut opposer au milieu physique une résistance bien plus forte que ne pourrait le faire l'animal supérieur, et celui-ci, à son tour, peut opposer une meilleure défense que l'animal inférieur.

Or les foules sont des organismes simples et primitifs, parce que leur formation et partant leur action, dépend beaucoup de l'état de l'atmosphère et des saisons. Une journée de pluie suffit pour éloigner le danger d'un rassemblement ; et ce n'est pas en vain que tous les préfets de police — à l'exemple de M. Bailly — bénissent le mauvais temps, qui vide les rues et les places, et rend très difficile, sinon impossible, la formalion d'une foule — et par conséquent les démonstrations et les émeutes.

Le public au contraire — organisme plus complexe -7- ne dépend en rien des conditions de l'atmosphère : qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, le public reste identique dans sa composition et dans son action.

De même, la chaleur ou le froid, l'été ou l'hiver qui ont tant d'influence sur les foules, n'en ont aucune sur le public. L'on peut voir à ce propos les observations de M. Fournial * et surtout celles de M. Lombroso* : elles nous apprennent par le langage précis et irréfutable des chiffres comme quoi les foulet sont plus ou moins fréquentes et nombreuses, selon les saisons

(i) Fournial. Les crimes des foules.

(2) LoMBRoso et Laschi. Le crime politique. F. Alcan, 1890.

l'opinion publique 229

et le degré de chaleur. Pour les publics, au contraire, tout cela est indifférent ; et la preuve en est — comme M. Tarde l'a observé — que la crise la plus aiguë d'une surexcitation du public — celle de l'affaire Dreyfus — a éclaté et s'est étendue en hiver. .

Un autre axiome sociologique, c'est que la marque de la race devient de plus en plus faible et indiscernable, à mesura que les organismes s'élèvent sur l'échelle sociale. Et cet axiome est si évident, qu'il n'a presque pas besoin d'explication. Plus les influences sociales se multiplient et s'entrelacent, plus il est difficile d'apercevoir l'empreinte héréditaire de la race, cachée, atténuée ou transformée par des causes ultérieures. Dans le règne végétal et dans le règne animal (à l'exception de l'homme), nous pouvons agir avec une assurance relative, en nous fiant à la constanle efficacité de la race et de l'hérédité. Les horticulteurs et les éleveurs le savent bien : par leurs greffes et leurs croisements, ils obtiennent — avec une précision presque mathématique — ce qu'ils veulent : les qualités de l'étamine et du pislil, du père et de la mère, se combinent et se reproduisent dans les enfants, avec une exactitude merveilleuse. Pourrionsnous agir de manière semblable sur les hommes ? Non certes. Pour ces derniers, si la race et l'hérédité agissent beaucoup, le milieu dans lequelils naissent et vivent, c'est-à-dire le milieu social, a aussi sur eux une grande influence. Si par une hypothèse invraisemblable il nous était donné de connaître parfaitement au moral et au physique les parents et les aïeuls, nous ne pourrions pas cependant, grâce à ces données, définir a priori l'aspect physique du fils, encore moins décrire sa physionomie morale et intellectuelle.

En transportant cette observation de l'organisme individuel aux organismes collectifs, on peut se persuader que la race a bien plus d'influence sur les foules que sur les publics. — Qui ne distinguerait facilement une foule italienne d'une foule alle-

mande? Qui pourrait confondre un meeting anglais avec un meeting napolitain? Chacun sait qu'une foule vénitienne ne se portera jamais aux excès de cruauté auxquels peuvent se livrer les foules calabraises ou siciliennes. Il suffît d'avoir assisté une fois à une représentation dans un théâtre allemand et d'avoir confronté le maintien des spectateurs avec celui des spectateurs italiens, pour comprendre que les foules sont toujours sous l'empire de leur race : calmes ou enthousiastes, froides ou bouillantes, selon qu'elles sont allemandes ou latines.

Les publics des diverses nationalités n'offrent certes pas des différences si frappantes. Car, tandis que dans les foules, les individus écornent un peu les angles de leur personnalité pour ne laisser voir que le contour de leur type national, — dans les publics, au contraire, il n'y a pas cette neutralisation de l'individu, toute au profit du caractère de la race; et cela parce que dans les publics — agrégats plus civilisés et modernes — est le facteur social qui prédomine et non pas le facteur atavique.

Un troisième axiome sociologique — qui est aussi bien évident — c'est que la supériorité d'un organisme — qu'il soit individuel ou collectif — se mesure au degré de réflexion selon lequel il agit. Les hommes et les peuples sont plus ou moins civilisés, selon qu'ils savent plus ou moins vaincre, par le pouvoir d'inhibition que l'éducation et la civilisation ont développé en eux, les instincts ataviques et sauvages qui les entraîneraieat à agir impulsivement. Pour prendre un exemple chez nous, nous disons avec raison l'Italie septeatrionale plus civilisée que rilalie méridionale, parce que (sans compter des raisons dont il ne s'agit pas ici) les méridionaux versent le sang plus vite que les septentrionaux pour une provocation quelconque^ montrant par là qu'ils ne savent pas réprimer l'instinct de férocité qui dort — mais qui ne meurt jamais — dans l'homme.

Eh bien, qui pourra nier que les foules ne soient beaucoup plus impulsives et par cela même plus violentes que le^ publics ? Comparons, par exemple, les foules féminines avec les publics féminins. Il y a — psychologiquement — un abîme entre les unes et les autres. Les foules féminines sont la quintessence de la cruauté sauvage : dans leurs excès elles surpassent de beaucoup les foules masculines. Ouvrez un livre d'histoire quelconque d'une époque quelconque, vous y lirez des épisodes effrayants, sur le degré invraisemblable d'animalité auquel les femmes peuvent descendre lorsqu'elles s'assemblent dans les rues. La Révolution française nous offre un grand nombre de faits qui font horreur; et d'ailleurs, sans nous reporter à des époques aussi lointaines, ceux qui ont assisté aux émeutes de la Sicile, dans l'hiver 1893-94, et aux tristes journées de Milan^ en mai 1898, n'ont pas besoin d'apprendre par d'autres faits, que les femmes, en foule, sont pires que des sauvages, et elles deviennent même des cannibales*.

Qu'y a-t-il, au contraire, de plus civilisé, — même au sens ironique du mol, — que les publics féminins? Les lectrices des journaux et des revues féminines, sont, il est vrai, passionnées et parfois même un peu exaltées ; mais leur passion est toujours savamment tenue en bride par une bonne dose de ruse, et leur façon d'agir ressemble à celle du renard plus qu'à celle du tigre. Voilà pourquoi j'ai dit que les publics féminins sont civilisés même au sens ironique du mot : c'est-à-dire qu'ils ont non seulement l'affabilité et la douceur, mais aussi — que les femmes me pardonnent — la duplicité de la civilisation.

Et à présent que nous avons — du moins que nous croyons avoir — démontré l'infériorité de la foule par rapport au

(I) Voy. dans la première partie de cet ouvrage, ch. ii, les exploits des foules féminines.

public, car Tune représente un agrégat barbare et atavique, l'autre un agrégat moderne et civilisé, '— il est nécessaire de nous demander quelle part ont respectivement, dans le mouvement social de nos jours, ces deux organismes différents et indéfinissables qui résument toute la mystérieuse et puissante psychologie collective.

M. Le Bon*, et moi avec lui*, nous avions proclamé, il y a quelque temps, que notre époque était V ère des foules ;}li. Tarde, au contraire, soutient que notre époque est rère des publics.

Nous nous sommes trompés tous, en partie. Notre époque est à la fois Tère des publics et l'ère des foules.

Sans nul doute, la naissance et le développement du public a diminué la fréquence des foules, mais il ne les a pas supprimées. Un nouveau débouché a été ouvert au besoin de manifester les sentiments collectifs; mais l'ancien n'a pas été fermé. Il y a aujourd'hui, outre les foules, les publics; mais il n'y a pas seulement les publics.

Le progrès modifie, et en modifiant améliore; mais il n'efface pas totalement les habitudes ataviques.

Carlyle a dit que la civilisation n'est qu'une écorce, audessous de laquelle peut brûler de son feu infernal la passion sauvage de l'homme. Et la vérité de cette affirmation est confirmée chaque jour par les faits : nous voyons des personnes,, qui se comportent dans la vie normale avec toutes les formes enseignées par la civilisation, et qui commettent tout à coup une action révélant en elles la bête humaine. C'est le crime passionnel. L'écorce de la civilisation — dans ce cas — s'est rompue et a laissé déborder la bariarie.

Ce qui advient pour Tindividu, advient aussi pour la collectivité.

(1) G. Le Bon. Psychologie des foules, 5» éd. Paris, F. Alcan, 1900.

(2) S. SiGHELE. Psychologie des sectes. Paris, Giard et Brière, 1897.

La civilisation a transformé la foule en public, mais le public à son tour peut redevenir foule, lorsque le sentiment qui le domine est tellement fort qu'il a besoin, pour se manifester, de la forme atavique sous laquelle il s'exprimait autrefois.

On peut dire que, — tous les jours — nous assistons à ce phénomène d'un public qui produit une foule.

Lorsque, par exemple, l'idée qui émeut un parti, c'est-à-dire un public politique, a atteint son paroxysme, on voit sortir de ce public, comme par génération spontanée, une foule qui fait des émeutes ou des révolutions.

Lorsque le sentiment religieux diffus dans le public se transforme en superstition — on voit sortir du public des fidèles les foules religieuses qui vont en pèlerinage à un sanctuaire, ou qui délirent aux pieds de quelque Madone ou de quelque saint plus ou moins miraculeux.

Lorsque l'amour et l'estime, ou la haine et le mépris pour une personne dépassent dans le publie certaines limites, — on voit sortir de ce public les foules qui hurlent d'enthousiasme et d'admiration ou de haine et de férocité, et qui élèvent jusqu'au ciel ou tentent de massacrer un général, un souverain, un artiste ou un homme politique.

En somme, le public redevient en certains cas une foule, — de même que l'individu civilisé, redevient barbare, en certains cas. Et en ce sens on peut dire que la foule n'est aujourd'hui qu'une forme aiguë et pathologique du public.

Maintenant, après avoir cherché à expliquer ce que c'est que le public en tâchant de l'isoler d^s autres organismes collectifs avec lesquels il pourrait se confondre, il est nécessaire — et peut-être aussi moins difficile, d'en revenir au sujet de notre

tti LA FOULE CRIMINELLE

étude, et de nous demander de quelle manière se forme Topinion publique.

De ee que j*ai exptosé jusqu'ici, il résulte clairement que Topinion publique est quelquefois non pas Topinion du public proprement dit, mais l'opinion de la foule.

Nous avons vu que la pensée et le sentiment de la collectivité s'expriment aujourd'hui non seulement par la voix normale des journaux qui les répandent parmi les individus épars et lointains — mais aussi par la voix anormale des mulliludes qui savent dire et imposer d'une manière statiquement violente ce que les publics pensent d'une manière dynamiquement pacifique. Les discours, les meetings, les réunions électorales, les démonstrations sur la place publique, sont autant de formes par lesquelles les foules peuvent encore influer — et beaucoup même — sur la formation de l'opinion publique *. Derrière ces foules il y a toujours un parti, c'est-à-dire un public, qui en est la cause, et pour ainsi dire le noyau dont elles sortent; mais cela n'empêche pas que ce sont justement ces foules- là qui gagnent d'emblée — par la suggestion très forte et immédiate qui vient d'elles — le cœur et le cerveau des individus qui, sans elles, auraient employé plus de temps à se convertir.

Pour répondre donc à la question : de quelle manière se détermine une opinion publique? — il faudrait faire non seulement la psychophysiologie du public, mais aussi celle de la foule.

Mais nous avons étudié ailleurs la psychophysiologie de la foule*; il nous reste donc à étudier celle du public, c'est-à-dire

(1) Il est presque mutile d'observer qu'en plusieurs cas l'avis de la collectivité doit forcément s'exprimer par Tinte rméiiiaire de la foule et non par celui du public : par exemple lorsqu'il s'agit de drames et de mélodrames qui doivent être jugés au théâtre, c'est-à-dire par la foule, — avant la lecture et plus que par elle, c'est-à-dire par le public. — Voy. à ce propos le chapitre précédent : Physiologie du succès.

(2) Voy. toute la première partie de cet ouvrage.

l'opinion publique 235

le peuple épars qui lit les journaux, les revues et les livres, et qui, d'après ces lectures, forme son opinion. C'est ce que nous allons essayer de faire.

Une première classification des .publics se présente spontanément lorsque Ton considère d'une part les divers degrés d'instruction, et de l'autre les différents intérêts des hommes. Qui se ressemble s'assemble, dit un proverbe; et cela est vrai, non seulement pour les foules, mais aussi pour les publics. Une même éducation, un même but, réunissent les individus dans un groupe intellectuel, de même qu'un même. sentiment les pousse à s'assembler dans la rue ou sur la place publique.

Nous avons donc les publics judiciaires^ industriels, agricoles, littéraires, scientifiques , religieux^ politiques, etc.. selon que les individus appartiennent à la magistrature, à riuduslrie, à l'agriculture, à la littérature, à la science, à la religion, à la politique. Ces publics ne diffèrent pas seulement entre eux par le but qu'ils poursuivant, mais aussi par l'extension qu'ils prennent et par la ténacité qu'ils possèdent.

Le public est d'autant plus spécial, qu'ils est plus restreint ; et il est d'autant plus puissant et par suite plus redoutable, que l'intérêt qu'il défend est plus général.

Autrefois, la diversité d'instruction et d'intérêts donnait lieu dans la société à des divisions d'un genre différent, qu'on appelait corporations, métiers, classes, ou castes. C'étaient des divisions mieux définies et plus fermes, avant tout parce qu'elles étaient dues quelquefois à l'hérédité ; en second lieu parce qu'une fois qu'on y était entré on ne pouvait presque plus en sortir, et que ceux qui n'en faisaient pas partie ne pouvaient pas y entrer facilement. Elles étaient, dans un certain sens, des champs clos, dans lesquels on pouvait compter le nombi*e des soldats, et où l'émigration et l'immigration semblaient impossibles.

Les publics modernes — qui se sont substitués à ces divi*

â^O LA FOULE CRIMINELLE

sions — sont beaucoup moins stables et beaucoup moins définis : ils sont, ai je puis m'exprimer ainsi, des organismes mobiles et fluctuants^ car on ne peut jamais préciser la qualité des individus qui les composent, et encore moins leur nombre. Un public est aujourd'hui une espèce de nébuleuse ; s'il est facile de distinguer le point central, il est difficile de déterminer les limites. On y entre et on en sort à son gré; et les raisons héréditaires ou traditionnelles n'ont guère de' force pour contraindre quelque personne à faire partie de l'un ou de l'autre de ces publics. Nous pouvons dire que le public est — pour la vie sociale — ce qu'est pour la vue une chute d'eau, qui nous produit toujours la même impression, quoique les goulles d'eau qui la composent changent continuellement. Les gouttes du public sont les individus.

Et non seulement il y a une variation continuelle dans les gouttes qui forment la cataracte, ou — pour abandonner la métaphore — dans les cellules qui forment cet organisme collectif qui est le public, mais encore ce même organisme pjerd de plus en plus les caractères de stabilité et d'intangibilité qu'il avait autrefois.

Comparez — et non seulement en Italie — les partis politiques d'il y a un demi-siècle avec ceux d'aujourd'hui. Droite et gauche étaient alors deux noms qui, à la Chambre et dans le pays, répondaient à deux courants d'idées suivant chacune son cours indépendant. Toute confusion entre ces deux partis et entre les hommes qui les représentaient aurait paru impossible, ou — si elle fût advenue — aurait été jugée comme une lâcheté ou une trahison. La division était nette, carrée, infranchissable. Les gouttes, c'est-à-dire les hommes, changeaient nécessairement; mais la cataracte, c'est-à-dire l'idée, restait immobile et intacte. Pouvons-nous en dire autant des partis actuels ? Il vaut mieux ne pas répondre à cette question : car tout le monde voit et sait, malheureusement, combien peu de

force de cohésion et combien peu d'imperméabilité (qu'on me pardonne le mot) ont les partis politiques actuels. Ils ne sont qu'une étiquette que l'homme s'applique autant qu'il lui convient et qu'il jette loin de lui, lorsqu'il lui plaît de la faire oublier. Entre les différents partis, il y a aujourd'hui en permanence un phénomène d'osmose et d'endosmose : les idées de l'un pénètrent dans celles de l'autre et vice versa ; et les hommes qui soutenaient des idées opposées ne trouvent pas étrange de s'allier après qu'ils se sont combattus ; ils trouvent au contraire le fait très logique.

Celte mobilité continue des partis ou des publics actuels — qui est très justement selon M. Tarde une de leurs principales caractéristiques — ne mérite d'ailleurs pas un jugement trop sévère, car les causes dont elle dépend, si elles ne la justifient pas, l'excusent pourtant beaucoup.

En premier lieu, il est évident que les hommes ne peuvent pas être aujourd'hui extrêmement fidèles à une idée, comme ils pouvaient l'être dans les temps passés. Autrefois tout homme, en naissant, avait non seulement sa carrière déjà désignée et par conséquent sa place dans le monde, mais il trouvait aussi déjà prêtes les théories auxquelles il devait rester rigidement attaché. Il fallait alors des causes très graves (et c'était toujours un phénomène bien étrange) pour qu'un aristocrate, par exemple, nourrît des sentiments différents de ceux de sa caste. Aujourd'hui tout homme qui naît est en grande partie un X, car on ne peut prévoir ni la carrière qu'il choisira, ni les idées auxquelles il se vouera. Et de plus, tandis que généralement autrefois on vieillissait et on mourait avec des idées à peu près conformes à celles de la jeunesse, aujourd'hui il est plus que probable que les idées d'un homme changeront ou du moins se modifieront avec les lustres, sinon avec les années. Le progrès, qui se déroule avec une rapidité toujours croissante, fait presque un devoir et une nécessité du changement d'opinion, et ce

n'est pas sans raison qu'un philosophe disait que celui qui ne change jamais d*opinion, est un individu qui ne Teut ou ne sait rien apprendre.

Une autre cause de la mobilité des publics — qui se rattache à la première dont elle n'est qu'un nouvel aspect — consiste dans le fait qu'aujourd'hui l'opinion de chacun est mise à une dure épreuve car on lui tend chaque jour des pièges par la diffusion d'opinions diverses ou même tout à fait contraires. Un homme peut se conserver plus facilement honnête, si les occasions qui le tentent sont moindres et moins fréquentes; et il peut maintenir plus facilement son opinion, s'il entend moins souvent développer autour de lui des opinions opposées. Il ne fallait pas une fermeté héroïque pour rester fidèle, dans le passé, au patrimoine d'idées dans lesquelles on était né et on avait grandi ; car il n'arrivait pas souvent que de nouveaux courants d'idées vinssent à heurter et à troubler les courants traditionnels et héréditaires. Et — inversement — ce n'est pas toujours un symptôme de peu de fermeté de caractère, que de changer aujourd'hui d'opinion, parce que de nos jours, les formes de suggestion que notre vie sociale offre à chacun sont si nom breuses, qu'il est presque impossible qu'un individu ne se laisse entraîner par l'une ou par l'autre à penser et à sentir d'une façon plutôt que de l'autre.

Parmi ces forjues de suggestion, la plus importante, celle qui résume et concentre toutes les autres, est, sans contredit, la presse.

Il n'y a ni profession, ni parti, ni école religieuse, scientifique, artitisque, qui ne veuille avoir son journal ou sa revue, comme tout régiment a son drapeau. S'affirmer par un journal, c'est, dans le monde moderne, le premier besoin de chaque idée qui naît et de chaque intérêt qui ne veut pas être étouffé par des intérêts rivaux.

C'est pour cela qu'on pourrait faire une statistique et une

psychologie de notre vie sociale, rien qu'en comptant et en eicaminant les journaux qui se publient.

Sentir la nécessité impérieuse de posséder un journal à soi^ prouve implicitement que chaque parti sait et croit que c'est là le meilleur moyen pour se former une suite de fidèles. G'est-à-dire qu'il sait et croit que les hommes ne suivent pas comme autre fois un courant d'idées pour des raisons héréditaires et traditiounelles, mais uniquement pour des raisons personnelles de persuasion et de suggestion immédiate et quotidienne.

Mais ici se dresse impérieux le problème : est-ee le journal, c'est-à-dire le journaliste, qui forme le public, ou bien le public qui forme le journal ?

Je dis ce problème « impérieux » non qu'il le soit réellemen à mon avis, mais parce qu'il est considéré comme tel par les écrivains.

Nous avons en sociologie plusieurs de ces problèmes que l'on pourrait réduire tous à une question unique : est-ce le milieu qui a une plus grande influence sur l'individu, ou bien celui-ci sur le milieu. Voilà, au fond, des problèmes qui servent seulement à manifester la pénétration psychologique des adversaires, lesquels, pour soutenir leur thèse déploient des comparaisons et des arguments magnifiques, mais exagérés et paradoxaux. Prenons pour exemple, la théorie du gt^and homme^ ridiculisée par Spencer. Selon ce philosophe, c'est une erreur que d'attribuer socialement une grande influence à l'homme de génie; il n*est que le produit nécessaire du milieu dans lequel il naît, et pour ainsi dire le fils de son temps ; un homme non pas actif, mais représentatif, comme l'appelait Emerson; un acteur, non pas un auteur du drame historique. Selon d'autres au contraire — Garlyle le premier — tout ce que nous voyons de bon et de beau dans le monde est dû aux héros, c'est-à-dire aux grands

2i0 LA FOULE CRIMINELLE

hommes ^ ; Tàme de toule l'histoire ce n*est que leur histoire ; ils sont, pour répéter l'expression de Stuart Mill, le sel de la terre, et sans eux la vie humaine deviendrait un marais stagnant.

Qui a tort et qui a raison?

Qu'on me permette, avant de répondre, d'avoir recours à une comparaison, certes banale, mais qui a tout au moins le mérite d'être claire.

Chaque homme est le produit de son père et de sa mère ; il n'existerait pas sans eux et, né de parents différents, il serait autre qu'il n'est. Nous sommes sans doute tous d'accord sur ce point. De même, nous sommes tous d'accord en croyant que chaque génie est le produit de son époque et que différentes époques produisent des génies différents.

Eh bien, tout en admettant ces prémisses, qui me paraissent des axiomes, pourrions-nous nier que chaque fils — dès qu'il a grandi — peut exercer sur ses parents une grande influence ? Ou bien, par cela seulement qu'il est le produit physiologique et psychologique de son père et de sa mère, devrions-nous nier la possibilité de cette influence ? Je ne le crois pas.

Si je ne me trompe, on doit en dire autant du génie. Napoléon et Garibaldi, Dante ou Shakespeare naquirent quand ils virent le jour, parce qu'ils devaient fatalement naître — et dans ce sens, Ton peut dire d'eux qu'ils sont les fils de leur temps, un abrégé inconscient dans lequel l'on voit, pour ainsi dire, symbolisée l'humanité d'une époque ; mais l'on ne peut contester que tout en étant des produits nécessaires de l'histoire, donnèrent eux-mêmes dans la suite une nouvelle orientation à

(1) Voy. rossai de De Roberty : L'élite et la foule {Humanité Nouvelle, 1898) où la théorie de Spencer est critiquée. — Selon M. Sorel les peuples ne suivent pas les hommes supérieurs mais les médiocres {Une faute du crime politique^ Arch. di psich., 1893) : ce qui est vrai parfois en politique.

rhistoire, en exerçant dans le monde un grand empire matériel moral.

Descendons maintenant de ces hauteurs où Ton parle de génies et d'époques historiques, et, revenant à notre sujet, parlons de journalistes et de publics.

Les noms seront différents, mais le raisonnement ne changera pas.

Sans doute chaque public produit les journalistes qui ont ses instincts, ses tendances, ses qualités et ses défauts, qui sont, en un mot, ses créatures ; mais une fois que le public a, pour ainsi dire, accouché de son journal, c'est celui-ci qui, comme un fils envers ses parents, peut commencer à avoir de l'influence sur le public, dont il dirige et modifie les opinions.

Dans ce cas, l'on peut dire que la psychologie du public ressemble à celle de la foule. Les meneurs des foules ne sont-ils pas, en effet, des produits inconscients et instantanés de ces mêmes foules? Dans une multitude rassemblée et frémissante, vous entendez tout à coup une voix ou un cri qui sont aussitôt suivis par toute la tourbe qui, avec une crédulité aveugle et uniforme, donne satisfaction à ses sentiments de haine ou d'amour. L'homme qui a jeté ce cri n'est pas le vrai responsable : c'est l'âme mystérieuse de la foule qui l'a contraint à pousser ce cri. Le meneur est donc créé par la collectivité. Mais, dès qu'il est créé, il acquiert un tel pouvoir despotique sur ceux qui l'entourent, qu'il peut les conduire où il veut, même à des crimes et à des excès que la foule non seulement n'aurait pas voulu commettre, mais auxquels elle n'aurait pas osé penser.

Eh bien : le journaliste n'est qu'un meneur de son public : créé par celui-ci, il peut l'entraîner bien au delà du point où lui même voulait aller.

SiGHELE. 16

242 LA FOULE GRIUINELLE

Si la logique sert à quelque chose, je crois donc qu'elle nous donne le droit d'affirmer que Topinion publique est sinon tout à fait créée, du moins à coup sûr formée, modifiée et dirigée par les journalistes.

En quelle mesure ?

Voilà le problème. Problème très difficile à résoudre, car, quoique les phénomènes de psychologie collective ressemblent beaucoup, par leurs changements imprévus, aux phénomènes chimiques, ce qui est possible en chimie est pourtant impossible en psychologie collective : c'est-à-dire savoir quelle dose des différentes substances est nécessaire pour obtenir la substance nouvelle.

Laissons de côté la métaphore : comment peut-on déterminer quelle part a eue dans la création d'une opinion publique Tœuvre personnelle de tel ou tel journaliste, et quelle part a eueTœuvre anonyme, collective et instinctive du peuple ?

On dit — par exemple * — qu'il y a des journaux qui consultent la statistique des abonnements, comme un excellent baromètre pour savoir la ligne de conduite à suivre. Dans ce cas, c'est le public qui impose — par la sanction économique — son opinion aux journalistes, et non pas ceux-ci qui l'imposent au public. L'on a eu à Paris l'exemple récent et fameux du Figaro qui, après avoir publié les premiers articles d'Emile Zola en faveur de Dreyfus et de ceux qui le défendaient, changea de drapeau, en confessant franchement que son conseil d'administration ne lui avait pas permis de défendre un homme que tout le monde, alors, croyait ou voulait coupable.

Du reste, sans recourir à un fait aussi notoire et il faut le

(1) Tarde. Art. cité.

L OPINION PUBLIQUE 2i3

reconnaître, accompli avec une franchise qui pourrait être une excuse, chacun de nous, pour peu qu'il connaisse le monde des journalistes, peut citer des faits analogues : c'est-à-dire qu'il peut citer des journaux et — ce qui est pire — des journalistes qui ont changé ou modifié leurs opinions, parce que les penchants du public — et par conséquent le chiffre des recettes — leur conseillaient utilement de les modifier.

Malgré ces faits, je crois pourtant que l'influence du journaliste sur le public est plus fréquente et plus intense, que celle du public sur le journaliste. Et cette influence est non seulement, selon moi, plus intense et plus fréquente, mais elle peut être aussi moralement plus dangereuse. Et voici pourquoi.

Le public peut faire changer de programme à un journal ; nous avouons que c'est une chose bien triste pour le caractère et l'indépendance du journal, car, au fond, c'est une forme de la corruption. Mais c'est une corruption qui ne fait qu'une seule espèce de victimes : les consciences faciles des convertis. H s'agit donc simplement d'une question de morale individuelle. Si, pour nous en tenir à l'exemple cité, les lecteurs du Figaro voulaient que leur journal défendît l'état-major français et rivât les chaînes du détenu de l'île du Diable, et si le Conseil d'Administration du grand journal parisien a cru de son intérêt de les contenter, tant pis pour ces lecteurs et tant pis, je le répète, pour les consciences des journalistes et pour l'indépendance du journal, qui se sont adaptés à ce changement. Il n'y a rien d'autre à déplorera

Au contraire, l'influence du journaliste sur le public peut être moralement et matériellement beaucoup plus dangereuse, car le journaliste peut mentir, peut faire croire à son public des choses mensongères, et par là lui fausser le jugement, il

(1) Il faut ajouter, pour l'honneur du Figaro, que ce journal est devenu dans la suite, lors de la revision du procès Dreyfus, le plus vaillant défenseur de la justice et de la vérité.

peut enfin coinmettre envers lui plusieurs crimes, profitant de sa crédulité et de sa bonne foi. Est-il besoin d'exemples pour prouver combien d'entreprises louches — financières et politiques — furent présentées au public comme de bonnes et honnêtes entreprises, par la ruse savante des journalistes? Les Panamas français et italien en sont la preuve. De l'argent, beaucoup d'argent, toujours de l'argent : et l'on crée l'opinion publique que l'on veut.

Dans les périodes électorales on lutte non seulement au moyen de l'argent, mais en excitant mille passions, qui ne sont certes ni nobles, ni pures. De même que les candidats ou leurs grands électeurs mentent à la foule qui écoute leurs discours, et promettent des choses qu'ils savent ne pas pouvoir tenir, et diffament leurs adversaires, — de même les journalistes de l'un et de l'autre parti cachent la vérité à \t\xT public pour l'entraîner à donner son vote à celui-ci plutôt qu'à celui-là.

Tout en reconnaissant ces faits regrettables, nous constatons que les journaux ainsi que les orateurs, se servent l'un l'autre d'antidote et se neutralisent. Mais il n'en est pas moins vrai que le public est, en beaucoup de cas, comme le plâtre mouillé sur lequel la main du journaliste met son empreinte.

Gabriel Tarde — avec sa finesse d'analyse accoutumée — observait que comme une sorte &t pendant à ces crimes qu'on commet envers le public, il y a aussi les crimes commis par le public.

Et c'est une remarque très juste. Ce phénomène de péjoration morale collective que j'ai rencontré dans la foule, se produit fatalement même dans le public qui n'est qu'une foule éparse.

Les individus qui composent une foule ou un public — pris séparément — sont presque toujours de personnes bonnes et honnêtes : réunies, Ton dirait qu'elles cachent leurs meilleures qualités, pour ne montrer que les pires défauts.

C'est-à-dire que dans les collectivités — qu'elles soient sta-

l'opinion publique 245

tiques comme une foule, ou dynamiques comme un public, — les instincts les plus bas se réveillent, et parmi les stratifications du caractère, ce sont les premières, les plus sauvages et les plus animales qui apparaissent à la surface. Les foules sont plus féroces et brutales dans la manifestation de ces instincts, par ce fait même qu'elles sont des organismes ataviques; les publics sont moins brutaux et moins féroces, parce qu'ils sont des organismes modernes et civilisés. Les unes, dans leurs paroxysmes de haine courent à l'assassinat ; les autres se bornent à l'injure et à la diffamation ; les unes tuent matériellement, les autres se bornent à tuer moralement.

Devons-nous dire pour cela que les foules, ainsi que les publics, sont incapables d'élans nobles, généreux et héroïques? non certes. Mais ces élans sont rares, et la règle c'est que, dans les collectivités, les bons instincts sommeillent.

Prenez, comme exemple, les formes plus restreintes et plus simples du public , les salons, les clubs, etc. : si dans une conversation vous faites l'éloge d'une personne, quelqu'un peutêtre s'unira à vous, mais les autres, s'ils ne contredisent pas, se tairont, et la conversation mourra bientôt: si au contraire, vous médisez de quelqu'un, tous auront quelque chose à ajouter à votre médisance, et la conversation, soyez-en sûrs, ne tombera pas de longtemps.

Passons des publics restreints aux publics vastes : des salons' au journalisme.

Dans la presse — si l'on veut vraiment éveiller l'intérêt du public, il faut lui créer non pas un objet d'amour, mais un objet de haine. Il est vrai que les idoles plaisent aussi, et l'on y brûle l'encens avec prodigalité ; mais elles finissent par fatiguer, et d'ailleurs, ce n'est pas la malignité pure que de supposer que le public crée des idoles pour se donner ensuite l'amusement de les abattre.

Une observation que je n'ai entendu faire par personne et

246 LA FOULE CRrMIÎTELLE

qui me paraît pourtant bien simple, c'est que l'affaire Dreyfus prit un nouvel élan et passionna davantage le public des deux mondes, lorsque le frère du capitaine accusa Esterhazy d'être Tauteur du bordereau. Il avait trouvé Vohjet de haine, à offrir au public. Jusqu'alors on combattait pour l'innocence d'un homme, mais l'on ne connaissait pas le nom du vrai coupable ; c'était une campagne négative dont la noblesse ne pouvait être ressentie partons, mais seulement par ceux qui se passionnent idéalement pour la vérité et pour la justice. Le gros du public, ainsi quelles foules de théâtre, veut que les drames finissent non seulement par le triomphe de l'innocenl, mais aussi par le châtiment du coupable. Et la sympathie pour Dreyfus avait besoin — pour croître — de se réchauffer au feu de la haine suscitée contre Esterhazy.

M. Tarde l'a dit très bien : « Découvrir ou inventer un nouvel et grand objet de haine à l'usage du public, est encore un des moyens les plus sûrs pour passer roi dans la monarchiiî des journalistes. Dans aucun pays, à aucune époque, l'apologétique n'a eu autant de succès que la diffamation. »

Et c'est dans cette profonde vérité psychologique que réside la raison du succès de la presse diffamatoire, de tous les tigres littéraires de la France comme des autres pays.

Le public le plus doux est par lui-même un peu criminel, car il a indéniablement des passions et des instincts bas, méchants et impurs.

Dans les périodes historiques où le progrès accélère sa marche et se manifeste en formes révolutionnaires, le public peut devenir vraiment criminel. Il arrive alors que de l.i médisance et de la cruauté verbale il passe à la cruauté matérielle, et qu'il ne frappe pas seulement avec des mots les ohjeU de sa haine. Il arrive qu'il applaudit à ceux qui proposent — et il les pousse même à proposer — les lois de proscription, les condamnations, les massacres, les persécutions de tout genre.

l'opinion publique 247

Sans les provocations d'ua certain public, les horreurs de la Révolution française — comme du reste celles de toute révolution — n'auraient pas été possibles.

Dans les périodes historiques normales, le caractère criminel de certains publics est différent, on le voit moins, mais il n'en est pas pour cela moins effectif. Le public est alors — plus que l'auteur — le complice des crimes : il ne les commet pas, mais il supporte que ses chefs les commettent, et il cherche à les cacher ou à les atténuer, avec une moralité à lui, qui n'est autre qu'un intérêt de parti.

De là les conspirations du silence au sujet des actions mauvaises, accomplies par des personnalités politiques très en vue, de là les tentatives de sauvetages, lorsque l'heure redoutable des enquêtes va sonner. Mais nous sommes entrés dans un sujet scabreux, et il n'est pas facile, [ni même intéressant d'insister.

Outre les publics criminels, il y a aussi les publics fous, ou du moins inconscients : les publics qui sont quelquefois ravagés par un vent de folie, comme un champ de blé est ravagé par une tempête. Le public grec qui, il y a quatre ans a imposé à son gouvernement la guerre avec la Turquie, était dans un de ces accès ; et peut-être le peuple italien traversa-t-il lui aussi une phase d'inconscience, après le désastre d'Adua, en jugeant les responsabilités de la guerre, et en décidant de la conduite que ses ministres devaient tenir. C'était une folie collective qui planait sur le peuple.

Ces engoûments sont aussi la caractéristique des publics, non seulement politiques, mais artistiques et littéraires, quoique au point de vue social ils soient beaucoup moins importants. Il arrive parfois qu'un homme de «lettres devient tout à coup à la mode^ et pendant quelque temps on ne parle que de lui, on n'écrit que sur lui : il est le roi du jour. Peutêtre n'a-t-il produit rien de nouveau, peut-être son dernier livre

esl-il inférieur aux précédents : néanmoins, il semble que le public ne s'aperçoive qu'alors de son mérite.

Dans tous ces cas, la psychologie des publics ressemble encore et toujours à la psychologie des foules, où Ton ne sait pas comment naissent certaines impulsions comment éclatent certains actes violents, criminels ou insensés, que nulle force humaine ne peut modérer.

Et c'est précisément dans ces cas que devient plus impérieux le problème : n'y a-t-il pas toujours derrière chaque public des journalistes qui le suggestionnent et le provoquent, de même que sous chaque foule il y existe toujours une secte qui en est presque le levain ?

Quelle que soit la réponse qu'on veuille donner à cette demande, — et une réponse tranchée, catégorique, serait impossible à mon avis — elle serait d'une importance relative pour le but de notre étude.

Il nous suffit d'avoir constaté que certaines fois — je dirais même souvent — c'est le journal qui forme l'opinion publique. Seulement dans ces cas, l'on peut essayer de suggérer quelques conseils qui serviraient à rendre plus honnête et plus utile l'influence du journal, et par là plus consciente et plus vraie l'opinion publique.

Pour les cas dans lesquels ce n'est pas le journal qui exerce son pouvoir sur le public, mais celui-ci sur le journal, je ne vois aucune possibilité de remèdes ou de conseils, si ce n'est peut-être un vaste et long travail d'éducation et d'instruction populaire qui dépasserait les limites de cet essai.

En effet, si vous croyez qu'une opinion quelconque se manifeste dans le public sans que la voix d'aucun journaliste ait eu sur elle son influence, seulement par un phénomène incompréhensible de génération spontanée, vous pourrez tout au plus étudier la manière et les formes par lesquelles celle opinion s'est manifestée, mais vous ne pourrez conseiller aucun

l'opinion publique 249

moyen pour tâcher de modifier cette opinion. Ce serait une fatalité contre laquelle on lutterait en vain.

Mais, je le répète, si Ton peut discuter sur le degré plus ou moins grand d'influence de la presse, Ton ne peut certes pas nier la réalité effective de cette influence; nous allons essayer de découvrir s'il y a un moyen de la discipliner afin qu'elle puisse accomplir avec plus de moralité et plus de conscience sa tâche difficile; créer l'opinion publique.

C'est un phénomène apparemment quelque peu étrange que tandis que tous les gouvernements exigent des garanties intellectuelles et morales pour permettre de s'adonner aux professions de médecin, d'avocat, d'ingénieur, d'employé, ils n'en demandent aucune pour exercer celle de journaliste.

L'on dirait — et je tiens à m'excuser du paradoxe — que l'État laisse à la merci des incompétents les fonctions les plus hautes etles plus difficiles : il laisse en effet les jurés (qui ne sont pas obligés d'être des juristes ou des psychologues) juger de la vie et de l'honneur des citoyens ; il permet que les députés (qui ne sont pas contraints d'avoir fait des études de sociologie) jugent des intérêts collectifs de la nation ; il laisse enfin aux journalistes (qui ne doivent subir aucun examen, ni établir qu'ils n'ont jamais subi de condamnation) le terrible pouvoir de former l'opinion publique.

Je ne veux pas dire par là — et j'ai hâte de le déclarer — que je voudrais des lois pour restreindre le droit de devenir juré, député ou journaliste. Je ne crois pas, ou du moins je crois très peu, à l'évaluation officielle des aptitudes et des talents individuels : je crois au contraire que surtout dans le champ intellectuel règne la loi de sélection et de survivance des plus

aptes. L'État peut distribuer diplômes et doctorats : celui, tout en les ayaut obtenus, n*en est pas digne, meurt également de faim, ou traîne une existence obscure et dure. Tout ce qui a le cachet officiel du gouvernement — doctorat, examen, concours — n'est au fond qu'un moyen employé pour la diffusion de cette crise de médiocrité qui va de nos jours en augmentant parmi les notables de la bourgeoisie.

Il me semble pourtant que s'il est tout à fait utile — et ce serait en outre ridicule — d'exiger un diplôme pour le journalisle, il ne serait pas du tout inutile d'exiger de ce même journaliste une garantie de sa moralité et de son intelligence. Le diplôme est une responsabilité indirecte que l'État prend sur lui, et qui, en pratique, n'existe pas : l'obligation de signer les articles, serait — si je ne me fais illusion — une responsabilité personnelle et directe qui aurait dans la pratique une grande et bienfaisante efficacité.

Nous savons tous le fétichisme que le peuple a pour ce qui est imprimé ; la plupart de ceux qui lisent un journal croient à ce qu'ils lisent, et s'ils n'y croient pas avec une foi aveugle ils l'estiment possible et probable, ils le répètent, l'amplifient, le transforment. De chaque nouvelle imprimée l'on peut dire ce que Tondit de la calomnie : même s'il n'y a rien de vrai, il en reste toujours quelque chose.

Eh bien, il me semble qu'il ne faudrait pas trop profiter de cette crédulité inconsciente du public ; et que le sentiment de loyauté le plus élémentaire devrait conseiller de mettre. un nom — c'est-à-dire une personne qui en réponde — à la fin de chaque article. De telle sorte, le lecteur aurait avec ce nom une garantie ou tout au moins un indice pour croire plus ou moins à ce qu'il lit.

Lorsque je vois dans les journaux certaines attaques violentes contre quelque personne, contre une société, contre une institution, et que je ne trouve pas de signature à la fin

l'opinion publique 251

de Tarticle, il m*arrive de penser — par association d'idées — à une lettre anonyme.

On peut objecter, je le sais bien, qu'il y a le gérant dU journal, qui répond de ce qui est imprimé dans ses colonnes. Mais à quoi se réduit cette responsabilité ?

Dans le plus grand nombre des cas l'on ne veut ou l'on ne peut pas faire de procès, parce que le délit n'est pas assez caractérisé dans l'article ; mais est-il juste, alors, que l'on jette la diffamation ou la louange, sans que l'on sache quel est celui qui loue ou qui diffame?

Dans les cas où le procès se fait, il y a la consolation mesquine et la sanction inutile de voir condamné le gérant qui n'est jamais coupable, ou le directeur qui peut ne pas l'être — et il est bien rare de voir condamné l'auteur de l'article anonyme, si, par hypothèse, il a senti la nécessité de se révéler à la dernière heure, tandis qu'il aurait dû, par loyauté, se montrer plus tôt.

Mais, dit-on, il resterait tout de même la responsabilité financière de l'administration du journal. Sans discuter jusqu'à quel point cette responsabilité est efTective, je pose une question : est-il juste et raisonnable d'e réduire à une responsabilité collective, anonyme et seulement financière les crimes qui peuvent se commettre par le moyen de la presse ? Ne serait-ce pas ressusciter l'époque du moyen âge, dans laquelle les meurtres mêmes étaient punis par la seule amende, ou pis encore, l'époque barbare, à laquelle ce n'était pas seulement celui qui avait commis un crime qui en répondait, mais toute sa famille, tout son clan f

Entendons-nous bien : je crois juste que l'administration de chaque journal réponde devant la loi civile de tout ce qui est publié dans le journal : mais je ne crois pas que cette responsabilité soit suffisante, et je ne trouve pas juste que le voile d'une collectivité anonyme couvre la triste figure de l'homme

qui a écrit des choses dignes d*être condamnées ou seulement blâmées.

Entre les peines anciennes, le pilori est, celle qui, transformée humainement, me paraît encore la plus juste. Que l'on sache publiquement le nom de celui qui par vengeance, par envie, ou pour des motifs encore plus bas, a décrié une personne, ou a trompé et dérouté ses lecteurs.

Voilà, selon ma conscience, dans quel sens on doit entendre la responsabilité.

Mais les partisans de l'article anonyme ont d'autres arguments en faveur de leur thèse. L'article anonyme, disent-ils, a plus d'action sur le public, car il reflète non pas l'opinion individuelle d'un écrivain, mais celle d'un parti, et il permet au journal de maintenir l'unité de son programme.

A-t-il une plus grande action sur le public? Peut-être, mais quel genre d'efficacité ?

Je pense que l'article signé peut être comparé h la voix d'un orateur, et l'article anonyme à un de ces cris ignorés qui sortent souvent de la foule. Je reconnais que ce cri peut suggestionner la multitude, plus que la parole d'un orateur ne peut persuader son auditoire; mais laquelle de ces deux suggestions est la plus consciente et la plus honnête?

L'on peut affirmer, mais ce n'est qu'une phrase, que l'article anonyme reflète non pas l'opinion d'une personne, mais celle d'un parti : en réalité, l'article est toujours écrit par une seule personne, ou du moins sur le canevas des idées suggérées par une seule personne ; et par conséquent vouloir donner à croire que c'est une œuvre collective... semblable aux poèmes d'Homère, c'est un artifice. Personne ne reconnaît mieux que moi, et je l'ai déjà dit ailleurs, que le vrai journaliste est, comme dans un autre genre le véritable artiste, un homme qui entend, résume en soi et exprime les besoins, les pensées et les désirs qui sommeillent confondus et répandus dans l'âme collec-

tive ; mais s'il a ce don heureux de se rendre Tinterprète des sentiments de plusieurs, pourquoi cache-t-il son nom? Avant tout, il pourrait se tromper — et dans ce cas il est juste de savoir que l'opinion ou le jugement exprimés sont l'opinion ou le jugement d'un seul et non pas de plusieurs ; en deuxième lieu, s'il dit vraiment ce que plusieurs pensent, en quoi sa signature pourrait-elle nuire? Les journaux peuvent beaucoup, mais les livres peuvent aussi beaucoup dans la formation et dans la transformation des idées et des sentiments. Et les livres, surtout les livres qui ont beaucoup d'influence sur la vie sociale, ne sont pas anonymes.

Pour ce qui regarde l'unité de programme qu'il permet au journal de maintenir, je reconnais que le système d'écrire sans signature est seul le système idéal.

Puisque personne ne sait quel est l'auteur de l'article, personne ne peut reprocher à l'un ou à l'autre d'écrire aujourd'hui dans un journal le contraire de ce qu'il écrivait hier dans un autre. Je désire que les articles soient signés, précisément pour éviter que l'anonymat protège les acrobates et les équilibrisles de la presse. D'autre part, tout en reconnaissant que l'on peut honnêtement changer d'opinion, je voudrais que ces modifications naturelles de la pensée politique des journalistes fussent accomplies ouvertement, au grand jour, et avec la franchise loyale de celui qui n'a pas honte d'avoir changé d'avis. Signer toujours ses articles voudrait donc dire en être socialement responsable, et donner au public une garantie, un moyen pour juger de notre intelligence, de notre moralité et de notre caractère.

L'article anonyme est une spécialité du journal politique quotidien : les revues scientifiques ou littéraires, sauf des cas bien rares, n'ont que des articles signés.

De là vient que l'opinion publique formée par les revues — sur une question technique, scientifique ou littéraire quel-

conque — est beaucoup plus équitable, plus mesurée, plus coDsciente que Topiaioa publique politique formée par les journaux quotidiens*

Pourquoi cela?

Les raisons en sont évidentes. Avant tout, parce que les écrivains des revues sont considérés comme plus honnêtes que les écrivains anonymes des journaux; Ton sait qu'ils sour tiennent toujours leur opinion sincère, non pas celle qui pourrait plaire au public dans un moment donné, et bien moins encore celle qui pourrait leur être imposée — et même payée * — par quelqu'un qui aurait intérêt à voir triompher cette opinion. En second lieu parce que les écrivains des revues sont intellectuellement meilleurs, c'est-à-dire plus compétents en la matière qu'ils traitent, et ils ne font pas d'article (comme les journalistes) sur un sujet quelconque, qu'ils ignoraient souvent une heure auparavant.

Eh bien : cette supériorité morale et intellectuelle que les revues ont incontestablement sur les journaux quotidiens, est due, nous devons le reconnaître, au fait que dans les revues les articles sont signés.

Exigez de même la signature dans, les articles des journaux quotidiens, et ces articles seront moralement et intellectuellement meilleurs.

Un seul exemple — entre mille qu'on pourrait citer — suffira, je l'espère, à faire comprendre la vérité de ma proposition.

Avez-vous jamais suivi dans un journal quelconque la chronique judiciaire? Elle est généralement anonyme, et bien souvent tel procès est présenté aux lecteurs d'une manière sympathique ou antipathique, mettant en lumière tout ce qui peut servir à la défense ou tout ce qui peut servir à l'accusation. La chronique — faite de la sorte — a naturellement son influence sur Topinion publique. Eh bien, par qui cette chronique est-

î. OPINION PUBLIQUE 255

elle faite? Presque toujours par ua avocat. quit exerce — et qui a naturellement tout intérêt àsoubenir ou à attaquer tel ou tel

— et qui parfois est même une des parties en. cause dans le procès dont il fait le compte rendu aux lecteurs. Tout cela estil logique et honnête? Je ne le crois pas ; et je suis convaincu que si ce chroniqueur devait signer ses chroniques, il n'aurait pas le courage de les faire aussi partiales qu'il les fait. L'article anonyme est au contraire le moyen — d'autant plus aisé qu'il est moins moral — qui lui permet de satisfaire ses petites envies et ses grandes vanités *.

Par cet exemple — qui. n'a qu'une importance relative — nous pouvons, sans faire grand effort d'imagination, nous donner une idée de tous les autres cas, plus graves, dans lesquels la suggestion d'un article anonyme sur le public est malhonnête et funeste. C'est-à-dire que nous pouvons entrevoir tous les moyens par lesquels l'égoïsme et la lâcheté humaine trompent le peuple ingénu à l'aide de la presse- et sous la sauvegarde d'un écrit anonyme, qui a le pouvoir immérité de former l'opinion publique.

Ici l'on pourrait m'objecter que si la presse a une grande importance dans la formation de l'opinion publique, elle n'en est pourtant pas la cause unique ; et que se borner à exiger la signature des articles est un remède bien mesquin, si même c'en est un, pour tenir tête au mal que le journalisme peut faire.

J'acceptCj en partie, cette première objection, tout en y répondant par les paroles suivantes de Max Nordau : « L'homme d'État quL — il y a soixante ans — disait que « la presse est le

(1) L'exemple que j'ai donné est surtout applicable aux. journaux italiens.

— En France, on signe généralement les articles beaucoup plus qu'en Italie et en Angleterre.

2o6 LA FOULE CRIMINELLE

« quatrième pouvoir » croyait énoncer un paradoxe. Incoasciemnientil émettait une prophétie. La presse, sans le vouloir, presque sans le savoir, entre en concurrence vitale avec les pouvoirs constitués. Elle tend à se rendre maîtresse des droits du Gouvernement, du Parlement et des Académies. Naturellement ces organismes tâchent de se défendre. Ils haïssent la presse, parce qu'ils sentent en elle leur héritière un peu impatiente. Mais leur haine sera impuissante. La presse sera la plus forte, car elle est fille des conditions nouvelles de la vie civile, tandis que les autres pouvoirs ont été créés par une civilisation qui ne connaissait encore ni les chemins de fer, ni le télégraphe, ni le téléphone, ni l'instruction obligatoire et universelle. L'opinion publique est la base sociologique de toutes les institutions d'une démocratie, c'est-à-dire qu'elle est le sentiment et la volonté de la majorité du peuple. Tout le mécanisme du parlementarisme : agitation électorale, élections. Chambrés, règlement des séances, discussions, votes, tout cela n'est que la mise en scène de l'opinion publique. Mais comme cette machine est lourde et démodée! Au contraire, comme celle de la presse est élégante, mobile, efficace ! En tant qu'incarnation du suffrage universel, elle est infiniment mieux adaptée pour les découvertes modernes que le parlementarisme ! »

Nous sommes donc excusables si, en voulant parler de l'opinion publique, nous nous sommes arrêtés à considérer l'influence de la presse qui est en même temps la cause de l'opinion publique et son expression la plus profonde et la plus vraie.

A la deuxième objection je réponds que s'il faut sans doute plusieurs réformes radicales pour corriger les défauts, et par là même l'influence pernicieuse de la presse périodique, ces réformes porteront sur les lois qui gouvernent la presse, et non sur les hommes qui la représentent ; et je pense qu'il est plus utile aujourd'hui de changer plutôt les hommes que de changer les lois.

l'opinion publique 257

Les lois — fussent-elles bonnes — sont inutiles, sinon dangereuses, lorsque les hommes qui les appliquent sont médiocres ou méchants. Et même si Ton pouvait — sans toucher aux principes de liberté — imaginer une excellente loi sur la presse, elle resterait en inefficace, aussi longtemps que les publicistes n'auraient pas une conscience plus forte et ne sentiraient pas plus vivement les grandes responsabilités de leur mission.

Pour développer cette conscience et pour faire sentir cette responsabilité, je ne connais pas d'impulsion plus forte que celle qui viendrait au publiciste de l'obligation de signer toujours ses articles.

Peu à peu — par Télimination des indignes et des médiocres — le niveau moral et intellectuel de la presse périodique s'élèverait; et Ton donnerait l'influence qu'elle mérite sur le public à cette élite de l'intelligence qui est encore la seule forme d'aristocratie qui puisse avoir des droits sur le peuple. Car, s'il est vrai que pour juger de la bonté d'une idée, il suffit de compter les suffrages de la postérité, il est vrai aussi qu'il faut peser ceux des contemporains.

Et tout en voulant abaisser et diminuer l'influence des individus sur le milieu qui les entoure, et attribuer tout l'honneur du progrès humain à la collectivité, il faut reconnaître que l'homme possède encore une forte suggestion personnelle, et qu'il serait très dangereux de vouloir la lui ôter, en exigeant qu'il se cache sous l'anonyme.

Pour comprendre ce que peut, plus que l'idée, le nom de celui qui la soutient, il suffit de penser à la lettre J'accuse d'Emile Zola. La force extraordinaire de suggestion de cet acte superbe, n'était pas dans la pensée, mais bien plutôt dans l'individu qui la manifestait; et l'avantage que cette lettre a donné à la cause de la justice et de l'humanité, en renversant une opinion publique injuste, ne dépendait pas de ce que contenait la lettre mais de sa signature.

SiGlîELE. 17

Page 1