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CHAPITRE IV

C'est peut-être la caractéristique du fait d'aimer quelqu'un ou quelque chose, que d'en révéler avant tout les défauts plutôt que les vertus, les faiblesses plutôt que les qualités; et je me trouve précisément dans cette condition : j'aime tant, au point de vue intellectuel, l'étude de la psychologie collective, que je me suis plu à l'analyser avant tout, dans ses formes et dans ses manifestations les moins hautes et les moins nobles.

Aujourd'hui je vais corriger mon erreur et compléter mon élude partielle ; aujourd'hui je veux chercher à résumer ma pensée qui — obligée qu'elle fut de se subdiviser dans bien des sujets divers et variés — a pu être mal interprétée parce qu'elle a dû se manifester incomplète.

Jusqu'ici j'ai regardé la foule en me bornant aux constatations du sociologue criminaliste.

A présent je regarderai la foule avec l'œil impartial du sociologue ; et ce seront ses louanges et ses gloires .— non pas ses

(1) Ce chapitre est une partie de la dernière leçon du cours de Psychologie collective professé à l'Institut des Hautes Études de VUniversité Nouvelle de Bruxelles en octobre-novembre 1899. Il a été publié par VHumanilé Nouvelle (mai 1900). Je le réimprime ici sans lui ôter sa forme de leçon.

défauts, ses erreurs et ses horreurs — que je développerai devant vous.

Louanges et gloire pour les œuvres collectives que la foule a créées et auxquelles on chercherait en vain à donner le cachet d'un génie unique. Les tableaux, les statues, les poèmes, certaines découvertes scientifiques peuvent et doivent s'individualiser en un nom : Raphaël ou Van Dyck — Dante ou Shakespeare — Phidias ou Michel-Ange — Kepler ou Newtoa; maiâ certaines créations complexes et néanmoins merveilleuses — comme par exemple la langue et l'écriture — ne peuvent avoir eu un auteur unique. Elles sont une œuvre collective : œuvre collective toujours fluctuante comme l'eau d'un fleuve, mais comme celle-ci, éternelle et formée par des milliers de ruisseaux inconnus qui néanmoins produisent tous ensemble un effet colossal.

La langue — cette rivière idéale qui fertilise le champ aride de la société — est une formation de la collectivité ; elle est née comme une forme mimique, s'est développée comme une forme imitative et est devenue toujours plus complexe. Le développement de la pensée, c'est-à-dire de la civilisation et du progrès, est strictement lié au développement de la langue. Un peuple qui a une langue très riche, très souple, très variée, marche toujours à la tète de la civilisation. La langue perse n'avait que 379 radicaux, la langue égyptienne en avait 658 ; dans la Bible, on peut compter 5.642 mots ; Shakespeare en a employé 15.000, et dans le dictionnaire tout récent de Fluegel on en trouve 94.000 ^

Cette merveilleuse augmentation des moyens d'expression et de communication est parallèle à l'évolution progressive de l'humanité ; elle en est même la cause, dans un certain sens, et c'est la foule qui l'a créée par un travail obscur, colleetiT et

(l) Voy. à ce sujet : P. Rossi, Vanimo délia folla, Cosenza, 18§8.

anonyme, qui n'a pas la gloire qui est due au génie individuel, mais qui n*est pas moins digne de reconnaissance.

Ce que je viens de dire pour la langue, on peut le répéter pour l'écriture. La langue, c'est le lien entre les hommes dans le présent; l'écriture c'est le lien dans l'avenir. C'est le moyen sûr, infaillible, de transmettre aux générations futures — sans peur d'exagération ou de diminution — la pensée des contemporains.

- Et le passage graduel de l'idéographie à l'écriture phonétique et alphabétique, qui nous a permis, si je puis ainsi dire de sculpter et de peindre, avec les nuances les plus subtiles, nos pensées et nos sentiments et de les transmettre à la postérité avec une exactitude photographique, est le résultat d'un travail collectif que personne n'aurait pu accomplir à lui seul, parce qu'il surpassait le génie et la vie d'un seul homme.

Et que dirons-nous, Mesdames et Messieurs,- des légendes artistiques, de ces cycles héroïques que tous les peuples possèdent lorsqu'ils font leur première apparition sur la scène de l'histoire? Les poèmes homériques de la Grèce, les légendes ou les rapsodies de tous les pays, ne sont que des formations intellectuelles créées, transmises et maintenues par la foule. La critique littéraire a désormais exclu d'une manière presque absolue l'hypothèse qui ferait que ces formations artistiques ne sont pas des œuvres collectives.

Il y a plus. Non seulement la langue, l'écriture, les légendes ou les poèmes qui naissent inconsciemment dans Tâme enfantine du peuple comme les sonnets et les madrigaux ingénus naissent dans l'âme du jeune homme, sont un produit de la collectivité; mais Tintelligence de la foule — dispersée en des millions d'individus — a d'autres manifestations et d'autres ressources.

La collectivité pressent souvent — on pourrait même dire qu'elle annonce — la découverte de l'individu. Que sont les

proverbes, sinon Texpérience savamment accumulée par la foule, par Monsieur Tout le Monde, inconsciemment et synthétiquement exprimée? Que sont les prévisions géniales si communes — quoique si peu considérées — dans la foule ?

Lorsqu'un génie découvre une nouvelle théorie scientifique, on peut dire qu'elle avait déjà été entrevue et préannoncée par la foule. Le vieux dicton latin : Nil sub sole novi (il n'y a rien de nouveau sous le soleil) est très vrai, si on l'applique à la génialité individuelle par rapport à la génialilé collective.

Avant Darwin, le peuple de l'Italie méridionale exprimait dans une phrase pornographique la lutte pour l'existence et pour la femme ; avant les graphologues et la graphologie, on nommait l'écriture le caractère^ en reconnaissant, de la sorte, ses liens avec les facultés morales de l'individu ; avant Lister, on guérissait dans les montagnes de la Galabre les blessures avec la térébenthine qui jaillit de l'écorce des pins ; avant que les physiologues eussent étudié l'effet criminogène du vin et de l'alcool, un fabliau le révélait vulgairement au peuple ; avant que M. Lombroso eût énoncé sa théorie de la symbiose du crime, un autre fabliau en avait eu l'intuition, en racontant l'histoire d'un astrologue qui, ayant lu dans les astres qu'un enfant deviendrait assassin, avait conseillé au père de faire de cet enfant un chirurgien pour apaiser d'une manière utile à lui et aux autres son instinct de cruauté ^

En un mot, et pour nous résumer, le génie est le révélateur des vérités qui sommeillent dans la pensée inconsciente de tous : l'homme de génie est celui qui trouve la formule et qui donne la démonstration de ce que l'âme collective a seulement ébauché ou entrevu dans son travail obscur et anonyme; le génie est le grand miroir où convergent des milliers et des millions de

(1) Voy. la note ci-dessus.

rayoDs, et d'où la lumière se répand avec une intensité mer* Teilleuse.

« Les grands hommes — écrivait Louis Bourdeau — ne font qu'accomplir une fonction sociale. Ils s'agitent, mais c'est la foule qui les conduit. Dans le destin mystérieux qui les élève à la gloire ou qui les fait retomber dans le néant, on ne doit voir que l'ensemble des volontés et des aspirations populaires. Ils croient diriger un peuple : en effet, ils ne font que suivre l'impulsion que le peuple leur donne. La mission des plus célèbres hommes politiques est, au fond, de réaliser les désirs de tous avec le concours de tous. Ce ne fut pas Pierre le Grand qui constitua la Russie : ce fut la Russie en voie de formation qui créa Pierre le Grand. »

Et non seulement on doit reconnaître que la collectivité crée son génie — comme tout sentiment crée son expression, comme toute idée confuse et diffusa se résume dans un symbole ; — mais il faut aussi reconnaître que la collectivité corrige, développe et élève les conquêtes intellectuelles ou sentimentales d'un génie individuel.

J'ai employé une leçon entière, Mesdames et Messieurs, à tâcher de vous démontrer que la somme des idées d'une foule est — dans un moment donné — toujours inférieure aux idées génialement individuelles ; j'ai employé une autre leçon à vous persuader que l'intelligence ne peut se propager dans la foule, comme le sentiment, et par conséquence, ne peut s'augmenter ni s'améliorer par le contact immédiat et actuel d'autres intelligences.

Vous permettrez, je l'espère, que j'emploie aujourd'hui quelques moments pour vous révéler les bienfaits de la collectivité, après vous avoir dévoilé son infériorité mentale à côté de l'individu.

Et vous ne me reprocherez pas une contradiction qui est seulement apparente, parce que, — comme j'ai déjà eu plusieurs

LE PllOBLÈME DE LA PSYCHOLOGIE COLLECTIVE 2C3

fois rhonneur de vous le dire — autre chose est de considérer la vie sociale au point de vue statique — c'est-à-dire faire de la psychologie collective — et autre chose est de considérer la vie sociale au point de vue dynamique — c'est-à-dire faire de la sociologie.

Dans un moment donné, Tintelligence d'un individu est toujours supérieure à celle de la foule — mais dans le temps, c'est-à-dire dans l'histoire, l'inlelligence individuelle est toujours inférieure à l'intelligence collective, dans ce sens que c'est la collectivité qui a produit le cerveau individuel, — talent ou génie, — et que ce sont les milliers de cerveaux de la foule qui corrigeront et rendront plus sûres, plus équilibrées et définitives, les idées toujours exagérées et déséquilibrées du génie individuel.

Le génie est le présent — c'est-à-dire le fils du passé, du travail obscur et collectif de toute l'humanité ; — le génie est individuel, c'est-à-dire, comme l'individu, le produit inconscient et symbolique de la foule, du milieu qui l'entoure ; le génie est le présent, c'est-à-dire non seulement le fils du passé, mais aussi le père de l'avenir; mais, comme tous les pères, il doit se soumettre à la fatalité évolutionniste qui fera transformer et modifier ses idées et ses conquêtes par la foule de ses descendants.

Dans le génie, en eflfet, il y a toujours un peu d'exagération, un côté paradoxal, aussi bien dans les idées trop catégoriquement affirmées que dans les conclusions trop rapidement et illogiquement tirées. La collectivité se charge d'atténuer ces exagérations et de réduire ces paradoxes à la vérité et à la réalité. Dans la science, l'école des disciples, comme le disait M. Ënrico Ferri, vaut toujours plus que celle du maître initiateur, et l'une et l'autre ont deux fonctions diverses mais également utiles. Sans l'individu génial et créateur, l'école ne pourrait pas naître, et la moyenne intellectuelle ne pourrait

pas gravir un degré de l'échelle du progrès ; sans une collectivité solidaire, l'intuition du génie tomberait dans l'oubli, tuée par les mêmes exagérations et par les mêmes paradoxes — non corrigés — de l'individu.

Et voilà que de ces simples observations, il me semble voir découler clairement la conclusion finale, je dirais presque l'enseignement moral de mon cours : — la collectivité, qui est inférieure à l'individu dans le moment statique où celui-ci développe ses idées ou ses énergies volitives —r est au contraire, nécessaire et utile au même individu, non seulement dans le passé pour le former, mais aussi dans l'avenir pour corriger et améliorer ses pensées et ses actions.

Je dirais volontiers, et vous me permettrez cette comparaison que la collectivité a dans l'histoire la fonction de la semence dans la vie végétative ; elle produit des fruits merveilleux : les génies. Lorsque ces fruits embaument l'air, vous devez reconnaître que rien ne les égale, ni en saveur, ni en odeur, ni en beauté : la semence est, danâ ce moment, indéniablement inférieure à ses produits ; mais dans le cycle de la vie, vous devez reconnaître que ces fruits sont bien inférieurs à la semence, parce qu'ils ne seraient pas sans celle-ci, et parce que si la terre ne fécondait pas les germes qu'ils portent en eux-mêmes, leur magnificence serait inutile, comme serait inutile l'œuvre du génie, si la foule n'en fécondait pas les idées.

En ce sens donc, Mesdames et Messieurs, on peut vraiment réhabiliter la foule vis-à-vis de l'individu : en ce sens, on peut dire que, même dans le monde intellectuel, l'union fait la force, et que la collectivité rend plus intense et par cela meilleure, au point de vue historique, chaque manifestation psychique ^

(1) Sur les rapports entre le génie el la collectivité Pio Viazzi a écrit un article très intéressant dans VIdea libérale, 1895.

Cette influence bienfaisante de la foule dans le monde a été jusqu'ici très peu appréciée, parce que, la psychologie et la philosophie ont toujours été ^très simplistes, et ont généralement aimé à expliquer l'évolution sociale à l'aide de l'apparition de quelques grands hommes, ce qui était très facile, plutôt que d'en rechercher les causes dans le développement de l'âme •collective, ce qui était non seulement plus difficile, mais aussi politiquement plus dangereux.

Aujourd'hui la science et la politique ont brisé les barrières qui faisaient d'elles les esclaves intellectuelles ou morales de l'individu, et des ennemies plus ou moins déclarées de la foule.

Aujourd'hui, les institutions démocratiques d'une part, et l'étude de la psychologie collective de l'autre, ont rehaussé l'importance sociale et scientifique de la foule et ont contraint tous ceux qui pensent et qui sentent, tous les hommes de cœur et de tète à s'en préoccuper.

On parle des problèmes graves et encore inexpliqués que cette tragique fin de siècle va laisser au siècle à venir. Si je ne me trompe, le legs le plus dangereux de cette hérédité est précisément celui qui se résume dans le rôle que jouera la foule dans l'avenir.

Est-elle vraiment digne, la foule, de ce sceptre qu'on va lui donner? Ce nouveau Briarée mérite-t-il de recevoir dans ses mille bras le bâton du commandement qui va tomber des mains des despotes? Est-il juste que, comme autrefois on était souverain par la naissance, on le soit aujourd'hui par le nombre, et que l'arithmétique détrône l'hérédité ?

Certainement la foule, c'est-à-dire le peuple, mérite d'être le maître, par un droit humain bien plus fort, plus juste et

plus sacré que le droit divin selon lequel on croyait légitimer le pouvoir des rois, des papes et des empereurs. Et il est tout à fait inutile d'en développer ici les raisons, non seulement parce que vous en êtes convaincus d'avance, tant cette opinion a Tévidence d'un axiome, mais aussi parce que ma tâche n'est pas de faire du droit constitutionnel ou de la sociologie à l'usage de la politique.

Mais il faut reconnaître, et c'est ici le point grave du problème, que tout despote individuel ou collectif, a en soi-même un grand danger : le danger de n'être pas toujours à la hauteur de ses droits et de ses fonctions, parce que la toute-puissance est un vin chaleureux, un alcool moral qui peut enivrer et conduire à la dégénéiescence. Nous avons vu. Mesdames et Messieurs, combien souvent ce danger s'est réalisé et a donné lieu à des catastrophes. Nous devons nous demander, à présent, par quels moyens on pourrait chercher à éviter à la collectivité omnipotente, l'ivresse, la folie et les crimes qui ont été jusqu'ici dans l'histoire les fatals points d'arrivée du despotisme de l'individu et de la foule.

Ce moyen est l'éducation du peuple : moyen facile à suggérer, mais bien difficile à mettre en pratique : moyen qui semble d'une simplicité idéale parce qu'on peut le ré&umer dans un seul mot, mais qui est au contraire la synthèse d^ toute politique et de toute philosophie.

Victor Hugo disait : « Le'peuple est dans la société ce qu'est l'enfant dans la famille ; tant qu'il reste dans cet état d'ignorance première, de minorité morale et intellectuelle, on peut dire de lui comme de l'enfant : cet âge est sans pitié, » Et j'ajouterais volontiers : cet âge est aussi quelquefois sans cerveau. Mais non pas parce qu'il en manque effectivement ; mais seulement parce qu'on ne le lui développe pas.

Le peuple est comme toutes les grandes forces de la nature : un danger perpétuel, si on l'abandonne à lui-même — une

immense utilité, un trésor matériel et moral, si on sait le diriger. Il est comme ces fleuves qui descendent des glaciers éternels, et qui portent la désolation dans les campagnes et dans les villes, lorsqu'on laisse libre la marche de leur cours et qu'on ne s'occupe pas de les canaliser ; au contraire ils peuvent fertiliser toute une contrée, donner naissance aux industries les plus fécondes, faire la richesse d'un pays, si on sait et si on veut les utiliser.

Jusqu'à présent on n'avait pas su utiliser la force bienfaisante de la foule ; c'est-à-dire que cette force avait agi obscurément, anonymement dans le temps — précisément comme les fleuves, ces inconscients courriers de toute civilisation. Il appartient à notre siècle ou, pour être plus exact, à la fin du siècle dernier, d'avoir reconnu les droits et les énergies latentes de la foule, comme il appartient à ces dernières années d'avoir reconnu la force des chutes d'eau, et de l'avoir transformée par exemple en cette merveille qu'est la lumière élec- ' trique.

Reconnaître une force, pourtant, ne veut pas dire savoir l'utiliser. Donner des droits à un individu ou aune collectivité, ne veut pas toujours dire que cet individu ou cette collectivité en sont dignes.

Malheureusement, dans quelques pays, dans les pays latins surtout, les ennemis de la foule, les amis de toute arislocralie et de tout despotisme, semblent avoir beau jeu, en nous faisant voir que le peuple n'est pas encore à la hauteur de ses droits et qu'il est incapable d'en profiter.

Nous reconnaissons volontiers qu'il y a une grande différence entre l'âme des peuples du Sud et celle des peuples du Nord ; nous reconnaissons volontiers — quoique avec un douloureux sentiment patriotique — cette supériorité des foules septentrionales sur les foules latines, supériorité qui dans les dernières années a donné lieu à tant de travaux intéressants.

Il y a là — sans nul doute — une cause économique, que, si j'en avais le temps, si je ne craignais de faire de la politique, j'aimerais à vous développer : mais il y a là aussi une cause héréditaire de race, et c'est sur celle-ci que je veux m'arrêter.

La race possède encore sa suprême influence dans la vie des sociétés ; et la race latine, avec son impétuosité, son manque de réflexion, son amour pour tout ce qui est apparence et parade, n'est certainement pas la plus apte à nous offrir des foules qui, à Félan magnifique de l'enthousiasme, sachent opposer le travail plus obscur, mais plus utile, du cerveau.

Néanmoins, je crois qu'on pourrait par l'instruction et l'éducation combattre ou modifier cette influence de la race. Je crois que, si on savait diriger et développer l'àme latine, on en pourrait cueillir des fruits presque égaux, sinon supérieurs, à ceux que produit l'âme anglo-saxonne.

L'éducation, dans les pays latins, et je parle surtout de mon pays, l'Italie, est encore victime de la tradition : elle se base sur un prétendu axiome qui n'est rien autre qu'un préjugé, et elle croit que ce qui a été pratiqué une fois doit l'être toujours.

Le jeune homme d'aujourd'hui doit apprendre à peu près ce qu'il apprenait il y a cent ans : et, ce qui est bien pis, son éducation doit être à peu près égale à celle d'il y a un siècle, — comme si le monde, pendant ce temps, n'avait pas marché. En un mot, on maintient les nouvelles générations dans l'état de la Chine, ce peuple incapable de perfectionnement.

Par ce préjugé, l'éducation se résume dans l'instruction, et dans une instruction formelle basée sur les livres. On crée une jeunesse qui ne fait qu'apprendre par cœur des ouvrages, sans que son jugement et son initiative soient jamais exercés.

« Apprendre des leçons, savoir par cœur une grammaire ou un abrégé, bien iniiter, voilà — écrivait Jules Simon — une plaisante éducation où tout effort est un acte de foi devant l'in-

faillibilité du maître, et n'aboutit qu'à nous diminuer et à nous rendre impuissants. »

Au lieu des choses nécessaires à la vie, on enseigne l'histoire ancienne ; au lieu de former des hommes, on forme des érudits : au lieu de préparer l'enfant à la lutte pour Texistence, l'école ne se charge que de le préparer à des fonctions publiques : au lieu de développer l'initiative individuelle, on cherche à éteindre sous un niveau médiocre toute lueur d'originalité. Ce n'est pas l'épanouissement des plus hautes facultés humaines, c'est le diplôme qu'on vise.

Et l'État, qui fabrique à coups de manuels tous ces diplômés — comme le disait très bien M. Le Bon ^ — ne peut en utiliser qu'un petit nombre et laisse forcément les autres sans emploi. Il lui faut donc se résigner à nourrir les premiers et à avoir pour ennemis les seconds. Il lui faut se résigner — ce qui est bien plus grave et plus douloureux — à créer deux catégories d'individus : ceux qui, après avoir assiégé les carrières, les ont obtenues; ceux qui, sont restés au dehors de la forteresse bureaucratique tout en en ayant entamé le siège. Les premiers constituent une foule esclave du gouvernement, toujours prête à le soutenir, parce qu'ils craignent de perdre leur emploi — les seconds constituent une foule rebelle au gouvernement, toujours prête à le combattre et à en entraver les initiatives ; et la soidisant opinion publique n'est que la résultante pathologique de deux courants peu naturels et immoraux, qui portent dans leur jugement — non pas les idées et les -sentiments du vrai peuple — mais bien les égoïsmes d'une foule qui a trop mangé, ou les représailles d'une foule qui a trop faim.

Voilà, malheureusement, la condition des foules latines : voilà aussi la raison de leur infériorité qui autorise les sceptiques et les aristocrates à porter un jugement très sévère sur

(1) Psychologie des foules.

la psychologie et sur Tintelligence de la collectivité. Nous ne pouvons admettre — disent-ils — d'être guidés ni par une foule de brebis qui trouve toujours bonne la voie par laquelle le pasteur, c'est-à-dire le gouvernement, veut les faire marcher, ni par une foule de fauves rebelles qui mettent leur unique orgueil et leur seule volonté à contrarier ce que Tautorité leur commande. Le servilisme d'une part et la rébellion de Tautre, ne donnent pas, ne peuvent pas donner pour résultante une opinion publique digne des pays civilisés.

Et les sceptiques n'ont pas tort. — Seulement ils ont tort de croire qu'il soit trop tard pour remonter un tel courant.

Si nous avons le courage de changer notre système d'éducation, si nous remplaçons nos odieux manuels par une instruction joro/^i^s^towne/^e capable de ramener la jeunesse vers les champs, vers les ateliers, au lieu de la faire croupir dans les bureaux, nous formerons un peuple et une âme collective qui sera digne de la puissance que l'évolution lui a désormais reconnue.

Le mouvement de révolte contre l'éducation latine va s'élargissant tous les jours. Des pages magnifiques d'Hippolyte Taine jusqu'aux livres mathématiquement persuasifs de M. Demolins — c'est un hymne qui s'élève à la gloire de réducalron anglo-saxonne : et nous espérons que cet hymne sera entendu par les gouvernements et les parlements.

Et puisque c'est indéniablement au moyen de Téducation et de l'instruction que s'améliore ou s'altère l'âme des foules, nous sommes bien sûrs que si les pays latins veulent modifier leur éducation, l'âme des foules latines s'améliorera.

Est-il nécessaire d'apporter des preuves ou des arguments pour démontrer la vérité de ce que nous venons de dire? L'histoire tout à fait récente de la Grèce, de l'Italie, de l'Espagne, de la France, est un livre ouvert et d'interprétation bien facile. Ces quatre nations, — la Grèce dans sa pitoyable guerre contre

les Turcs, l'Italie dans sa malheureuse campagne d'Afrique et dans les émeutes de 1898, l'Espagne dans son désastre militaire et moral au temps de la guerre contre les États-Unis, la France dans la débâcle honteuse de l'affaire Dreyfus, — ont clairement prouvé qu'elles avaient une âme collective corrompue, vieillie, incapable de se diriger. Dans ces quatre pays, la majorité de l'opinion publique, c'est-à-dire la foule, est allée droit à sa perte, comme une folle ou comme une criminelle, et c'est encore une merveille, un miracle, si elle n'est pas tombée dans le gouffre.

Quelles en sont les raisons ? Si je ne me trompe, la cause de tout cela est que les foules latines sont aujourd'hui des foules vieilles, réduites à un état de débilité et de sénilité par une éducation fausse et une instruction mauvaise. Et comme tous les vieillards et les débiles, elles ont ou une aveugle servilité ou des crises de fureur.

Confrontez ces foules vieilles avec les foules jeunes des peuples anglo-saxons ! Confrontez la multitude enivrée de Barcelone ou de Madrid qui en 4898 hurlait de subjuguer les Américains — comme les Français de 1870, qui hurlaient : A Berlin! A Berlin! — avec le calme sûr et majestueux des citoyens de New-York qui attendaient les dépèches de la guerre avec l'assurance de celui qui connaît sa force et qui n'en doute pas !

Moltke disait que les victoires des Allemands sur les Français en 1870 étaient dues, au travail obscur du maître d'école, plus qu'au génie des généraux.

Je crois que cette phrase contient une grande vérité, et une vérité qu'on peut appliquer dans un champ bien plus vaste que ne l'est un champ de bataille.

Je crois que pour toutes les victoires, non seulement celles des armes, mais aussi celles de l'intelligence et de la moralité, pour les progrès de tout genre enfin, c'est l'éducation et l'instruction qui peuvent fournir les moyens les plus sûrs.

Rendre le peuple conscient, le faire sortir de son infériorité mentale et de son inconscience morale, donner à chaque individu le moyen de se faire une place dans la vie et de pouvoir la retrouver lorsqu'il Ta perdue, ne pas laisser croire que le seul idéal doit être un fauteuil bureaucratique, ^ais développer chaque initiative individuelle, voilà la vraie et seule manière de former une âme collective qui soit à la hauteur de ses droits, et qui, ne s'enorgueillissant pas trop de sa puissance, soit capable d'éviter ce grand écueil qui est Tivresse de la toutepuissance et qui conduit à la folie ou au crime.

Et ce sera une âme collective qui saura éviter cet écueil d'autant plus que le courant socialiste actuel a donné aux individus la certitude qu'ils sont peu de choses par eux-mêmes et qu'ils ne valent que lorsqu'ils sont réunis aux autres.

Les foules des peuples du Nord ont prouvé qu'elles ont une âme collective qui relativement a évolué et est consciente.

Et s'il y a — à présent * — une exception frappante pour l'Angleterre qui s'est emballée dans la guerre du Transvaal comme un loup qui se jette sur une brebis, ou comme un assassin qui vous prend à la gorge, c'est que la foule anglaise est elle-même la victime de certains loups et de certains assassins qui, pour amasser de l'or la trompent et l'enivrent avec des moyens jésuitiques et frauduleux ; qui l'enivrent en surexcitant son orgueil national, qui la trompent en achetant les journaux et en formant de la sorte cette opinion publique que nous avons étudiée dans une autre leçon et que seuls les naïfs peuvent croire sincère.

Mais est-il hasardeux de penser que, comme la foule anglaise — passé cet horrible moment de crise qui va lui coûter bien cher — de même les foules latines, pourront retrouver — ou se former — une âme collective vraiment consciente et moderne ?

(J) Je rappelle que cette leçon a eu lieu au mois de novembre 1899.

Je crois que non, si rexpérience a servi à quelque chose, et si la marche fatale des idées de progrès qui sont à l'horizon dans la politique, dans l'instruction, dans la science n'est pas arrêtée.

Du reste, puisque le règne de la foule va toujours grandissant, il est bien simple de penser que tous nos efforts doivent tendre à rendre la foule digne de ses immenses droits puisque là seulement est notre salut.

Y parviendrons-nous?

Le destin de l'humanité ressemble à une longue et dangereuse ascension vers un faîte très haut et très lointain, voilé par les nuages. Ce faîte est l'élévation morale et intellectuelle et le bien-être de tous. En général on ne croit pas pouvoir y toucher : quelques-uns seulement ont la foi.

Qui a tort et qui a raison?

Je ne le sais pas. Mais je sais que, si le faîte n'a pas encore été atteint, si même on ne peut jamais l'atteindre, tous pourtant, en cherchant à y toucher, sont devenus meilleurs.

Voilà, Mesdames et Messieurs, ma conclusion : conclusion optimiste et morale, parce qu'on doit toujours espérer, et parce que surtout on doit toujours travailler à la réalisation du progrès humain, sans trop se soucier de savoir si on atteindra un jour à l'idéal et au rêve qui est dans notre cœur et dans notre intelligence. Fais ce que dois, advienne que pourra ! Voilà l'évangile suprême et absolu auquel nous devons conformer notre conduite. Pascal disait que le but de l'homme n'est pas de vaincre, mais de combattre. Je le crois avec lui, parce que, chaque fois que nous avons obtenu une victoire, nous reprenons les armes, toujours sous le prétexte de vaincre, en réalité pour le seul besoin de combattre.

Et puisque je suis un humble soldat mais un soldat enthousiaste de la science, puisque aujourd'hui je vous ai parlé de la lutte à soutenir pour améliorer l'âme des foules par Tinstruc-

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lioa et réducatioD^ — permettez-moi d'envoyer mon salut à cette Université nouvelle, à cet Institut des Hautes Études, qui ont cherché à réaliser un désir qui flottait dans la consciene^ de l'élite humaine, et qui ont accompli plus qu'une œuvre d'instruction, une œuvre d'élévation humaine — comme a dit mon maître, M. Ferri, dont il m'est cher et doux de vou» rappeler le nom en ce dernier moment.

L'heure est triste et difûcile — Mesdames et Messieurs — pour celte Université, que j'ai désormais Torgueil d'appeler noire Université, — mais quel que soit son avenir — et je souhaite de tout mon cœur qu'il soit florissant et glorieux — il restera à ses fondateurs et à ses organisateurs, l'honneur d'avoir vaillamment livré une bataille pour la liberté de la pensée et pour l'élévation humaine — il restera à ceux qui, comme moi, y ont porté leur concours, la satisfaction immense d'avoir été les amis de la première heure de ces hommes courageux, et de leur avoir prouvé que, s'ils sont combattus dans leur paySj la sympathie des étrangers les entoure, et plus que la sympathie, l'admiration due aux pionniers de la civilisation.

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