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CHAPITRE PREMIER

Le problème de la responsabilité pénale est relativement simple, lorsqu'une seule personne est auteur du crime. Il est plus compliqué, lorsque plusieurs personnes prennent part à un même crime, car on doit alors examiner la part qu'a eue chacune d'elles à l'action criminelle. Il devient enfin d'une solution très difficile, lorsque les auteurs du crime ne sont ni plusieurs ni beaucoup, mais en nombre si grand qu'on ne peut le préciser : en un mot, quand le crime est Toeuvre d'une foule.

La répression juridique, facile dans le premier cas, plus difficile dans le second, paraît dans le dernier cas d'une impossibilité presque absolue, car on ne sait comment trouver les vrais coupables, et on ne peut les punir.

Comment agit-on alors ?

Les anciens criminalistes ont toujours affirmé que ceux qui avaient pris part à un crime de la foule devaient êtres punis de la même façon : Omnes qui tumuUui se miscuerint. Ce n'était ni un principe de justice, ni, surtout, un principe de psychologie : c'était une monstruosité morale et légale qui rappelait la théorie sauvage d'Aladin : afin que le coupable ne se sauve pasy Vinnocent doit périr.

Cette théorie — comme on l'a très bien démontré * — avait le

(1) Voy. Touvrage de M. D. Giuriati. Gli errori giudiziarii, Milan, Dumolard, J893.

double défaut de condenser sur la tête de chaque individu une responsabilité collective, et de punir de la même manière celui qui avait conseillé le crime et favait dirigé, et celui qui s'y était trouvé mêlé en dehors de sa volonté, simple automate entre les mains d'un hommfi voloniaire et impérieux.

Un autre système — non moins irrationnel — employé pour punir les crimes collectifs, était la décimaHon, Quoiqu'il ait été préféré par les juges militaires, il faut reconnaître qu'il était relativement plus humain puisqu'il épargnait neuf individus sur dix. On faisait défiler les complices supposés, et celui qui venait le dixième devait être fusillé. La chose, comme on le comprend aisément, ne fatiguait pas le cerveau des juges, mais elle blessait mortellement la justice parce que c'était le sort aveugle qui infligeait le châtiment. En un sens, c'était une aggravation de la méthode barbare d'Aladin, puisque l'innocent pouvait périr sans que pour cela le vrai coupable fût atteint. Dans la suite, la foule criminelle a été jugée avec un peu plus de bon sens et de justice. Ua jurisconsulte italien proposa un principe de distinction entre la multitude et ses chefs : non omnes qui tumuUui se miscuerint sed autores dumtaxat et principes seditionis. Brissot eut le courage d'affirmer que lorsqu'un crime est commis par une foule, c'est plutôt un obstacle à punir sévèrement les individus, et posa le principe que les peines doivent diminuer en raison du nombre ^ Et l'orateur du Corps Législatif français, en expliquant l'article du Code pénal qui s'y rapporte, déclara que — « lorsqu'il s'agit d'attroupements, de réunions assez nombreuses pour pouvoir y reconnaître les caractères d'une sédition, les auteurs et le» provocateurs sont les seuls responsables ». — Cette dernière doctrine serait bonne et acceptable si, dans la pratique, elle ne se confondait avec celle de Caïphe, le grand prêtre pharisien,

(1) Brissot. Lois criminelles^ vol. I, p. 315.

LA PSYGHO-PHYSIOLaGIE DE LA FOULE 27

proclamant la nécessité que quelqu'un mourût pour tous : necesse est ut unus moriahir pro populo.

Après cela, on peut dire que les législations des pays civilisés n'ont pas progressé. Sans nous attarder à reproduire ici les articles des différents codes au sujet de la participation de plusieurs personnes à un crime (travail que nous avons accompli ailleurs*), il suffît à présent de constater que même aujourd'hui dans les cas très fréquents de crimes collectifs, la loi, la jurisprudence et la science se comportent à peu près comme se comportaient les anciens juges. On suit la stupide loi militaire de la décimation, c'est-à-dire qu'on frappe les quelques individu^ que les agents de la force publique réussissent à arrêter souvent au hasard au milieu du tumulte; — ou Ton suit l'exemple de Tarquin (plus logique, il est vrai, mais cependant loin d'être parfaitement juste), et l'on croit comme lui vaincre l'ennemi en abattant les têtes des plus hauts pavois, c'est-à-dire, dans notre cas, les instigateurs, les meneurs qui ne manquent jamais dans une foule.

Placés entreices deux solutions également illogiques et insuffisantes, il arrive souvent que les juges populaires acquittent tous les accusés, et confirment de la sorte les paroles de Tacite : « là où beaucoup sont coupables, on ne châtie personne. » Et c'est un des cas où, comme disait Pellegrino Rossi, on en arrive à l'impunité en vertu de raisonnements absurdes.

Mais l'impunité est-elle juste? Et si elle l'est, pour quelles raisons l'est-elle? Si elle ne l'est pas, quel sera donc le moyen de réagir contre les crimes commis par une foule?

Le but de cet ouvrage est de répondre à ces questions.

(i) Voy. mon ouvrage : La teorica positiva délia complicità , 2» éd., Bocca frères, Turin, 1894, au chap. i". Le nombre des individus nécessaire à former une foule est naturellement laissé au bon sens du juge : il est impossible de le fixer d'avance. Un vieux jurisconsulte italien, Andréa di Isernia, a écrit : « ultra octo, dicitur multitudo innumerosa quae nihil habet honestum ». (Constituliones Regum Siciliae.)

L*école classique de droit pénal ne s*est jamais demandé si le crime d'une foule devait être puni de la même manière que le crime d'un individu qui agit seul. G^était tout naturel. Il lui suffisait d'étudier le crime comme une entité juridique ; le coupable était au second plan; c'était un x qu^on ne voulait pas et qu'on ne savait pas déchiffrer. Il lui importait peu qu'un criminel fût né de parents épilepliques ou ivrognes, plutôt que d'êtres sains; qu'il fût né d'une race ou d'une autre, sous un climat torride ou sous un climat froid; qu'il eût eu auparavant une bonne ou une mauvaise conduite. Il devait donc lui importer fort peu de connaître dans quelles conditions le crime avait été commis. Que l'accusé eût agi seul ou au milieu d'une foule qui l'excitait et l'enivrait par ses seuls cris, c'était toujours uniquement son libre arbitre qui l'avait poussé au crime. Dans les deux cas, la cause étant la même, la punition était aussi la même.

Le principe étant admis, le raisonnement ne pouvait être plus logique; mais le principe étant rejeté, le raisonnement devait tomber nécessairement de lui-même. C'est ce qui arriva.

L'école positiviste de droit pénal* prouva que le libre arbitre est une illusion de la conscience, elle dévoila le monde, inconnu jusqu'alors, des facteurs anthropologiques, physiques et sociaux du crime, et elle érigea en principe juridique cette idée qui était déjà sentie inconsciemment par tous, mais qui ne pouvait trouver place parmi les formules rigides des

(4) 11 m'importe de noter — une fois pour toutes — que lorsque j'écris « école positiviste » je n'entends pas indiquer l'école des disciples de Comte. En France, positivisme a — je crois — une signification réduite aux principes rigides de la philosophie de Comte ; en Italie positivisme signifie plutôt une méthode qu'une philosophie, c'est le contraire de la méthode aprioristique et de la philosophie spiritualiste. C'est dans ce sens que je m'en sers ici, et que je m'en servirai dans le cours de mon livre.

juristes, que le crime commis par une foule doit être jugé autrement que celui qui est commis par un seul individu, et cela parce que, dans Tun et Tautre cas, la part que prennent le facteur anthropologique et le facteur social est bien différente.

M. Pugliese a été le premier à exposer dans une brochure* la doctrine de la responsabilité pénale dans le crime collectif. Il concluait en soutenant la demi-responsabilité de tous ceux qui commettent un crime, entraînés par le courant d'une foule : « Quand c'est une foule, un peuple qui se révolte, écrivait-il, l'individu n'agit pas comme individu, mais il est comme une goutte d'eau d'un lorrent qui déborde, et le bras qui lui sert pour frapper n'est qu'un instrument inconscient. »

J'ai complété dans la suite la pensée de M. Pugliese en essayant de donner, par une comparaison, la raison anthropologique de sa théorie : j'ai comparé* les crimes commis dans l'impétuosité d'une foule au crime commis par un individu aveuglé parla passion.

M. Pugliese avait appelé crime collectif ce phénomène étrange et complexe d'une foule qui commet un crime, entraînée qu'elle est par la parole d'un démagogue ou exaspérée par un fait qui est, ou qui lui semble être, une injustice ou une insulte envers elle. J'ai préféré l'appeler simplement cHme de la foule, parce que, selon moi, il y a deux formes de crimes collectifs et il est nécessaire de les bien distinguer : il y a le C7Hm.e par tendance connaturelle de la collectivité, dans lequel entrent le brigandage, la camorra, la maffia; et il y a le crime par passion de la collectivité, représenté parfaitement par les crimes que commet une foule.

L'un est analogue au crime du criminel-né, l'autre est le fait d'un criminel d'occasion.

(1) Del delitto collettivo. Trani, 1887.

(2) Voy. mon étude : La Complicilà dans VArchivio di psichialria de 1890.

Le premières! toujours prémédité; le second, jamais. Dans le premier, le facteur anthropologique a le dessus; dans le second, c'est le facteur social qui domine. L'un excite contre ses auteurs une crainte constante et fort grave ; l'autre une crainte passagère et légère.

La demi-responsabilité, invoquée parM.Pugliese pour les crimes commis par la foule, était donc juste, sinon en elle-même, du moins comme moyen d'arriver au but qu'il se proposait.

Sous l'empire de nos codes *, on ne peut mieux arriver au but souhaité de faire punir les crimes d'une multitude avec plus d'indulgence que ceux de simples individus, qu'en invoquant la demi-responsabilité 2.

Mais au point de vue scientifique, la demi-responsabilité est une absurdité, particulièrement pour les disciples de l'école italienne d'anthropologie criminelle qui soutient que l'homme est toujours entièrement responsable de toutes ses actions^.

La théorie positive doit avoir une base différente.

Nous ne devons pas chercher si les auteurs d'un crime commis dans la fureur d'une foule sont responsables ou demi-responsables, vieilles formules qui expriment des idées fausses ; nous devons rechercher seulement quelle est la manière la mieux appropriée de réagir contre eux.

C'est là le problème que nous devons résoudre.

(1) Le Code pénal français et le Code pénal italien sont tout à fait comparables au sujet de la responsabilité.

(2) Dans la 2« édition italienne de cet ouvrage j'ai rapporté, in extenso, bien des arrêts de Cours d'appel et de tribunaux italiens qui ont accordé la demi-responsabilité à des accusés de crimes commis dans la fureur de la foule, en s'appuyant sur nos observations de psychologie des foules. Voyez, à ce propos, la 1II« partie de ce volume, où j'ai résumé quelquesuns de ces arrêts.

(3) Voy. sur ce point la Sociologia criminale de E. Ferri, IV* éd. Turin, 1900, p. 706. Les positivistes français (et particulièrement Tarde) n'admettent pas que l'homme soit toujours responsable de toute action antijuridique qu'il accomplit, et ils soutiennent qu'il y a des cas d'irresponsabilité. — Ts'ous verrons au chapitre m quelle valeur a cette théorie.

Il est nécessaire de faire le diagaostic d'une maladie pour la bien déterminer et pour en proposer les remèdes. Avant donc de discuter ce qu'est le crime d'une' foule et d'indiquer les moyens de le réprimer, il faut l'étudier dans ses manifestations.

Nous examinerons donc avant tout quels sont les sentiments qui poussent une foule à agir ; puis nous essayerons de donner l'explication de son étrange psychologie.

Le malheureux Guy de Maupassant, avec cette intuition de l'artiste qui précède bien souvent, dans la découverte de vérités psychologiques, le travail plus réfléchi du savant, a écrit sur la foule des pages splendides ; je me plais à reproduire ici l'une d'elles :... « toutes ces personnes, côte à côte, distinctes, différentes d'esprit, d'intelligence, de passion, d'éducation, de croyances, de préjugés, par le seul fait de leur réunion, forment tout à coup un être spécial, doué d'une âme propre, d'une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.

« C'est une foule, et cette foule est quelqu'un, un vaste individu collectif, aussi distinct d'une autre foule qu'un homme est distinct d'un autre homme.

« Un dicton populaire affirme que la foule ne raisonne pas. Or pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque particulier dans la foule raisonne ? Pourquoi une foule fera-t-elle spontanément ce qu'aucune des unités de cette foule n'aurait fait? Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés féroces, des entraînements stupides que rien n'arrête ; pourquoi, emportée par ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes que n'accomplirait aucun des individus qui la composent ?

« Un inconnu jette un cri, et voilà qu'une sorte de frénésie

s'empare de tous, et tous, d'un même élan auquel personne n*essaye de résister, emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes, se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans raison, presque sans prétexte, alors que'chacun, s'il eût été seul, se serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu'il tue.

« Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle folie l'a saisi, l'a jeté brusquement hors de sa nature et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce ?

(( C'est qu'il avait cessé d'être un homme pour faire partie d'une foule. Sa volonté individuelle s'était mêlée à la volonté commune comme une goutte d'eau se mêle à un fleuve.

« Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d'une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent une armée et ces ouragans d'opinions qui entraînent un peuple entier, et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples saisissants de ce même phénomène?

« En somme il n'est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps*. »

Écoutons, après l'artiste, le philosophe.

« Une foule — écrit Tarde — est un ramassis d'éléments hétérogènes, inconnus les uns aux autres ; pourtant, dès qu'une étincelle de passion, jaillie de l'un d'eux, électrise ce pêle-mêle, il s'y produit une sorte d'organisation subite, de génération spontanée. Cette incohérence devient cohésion, ce bruit devient voix, et ce millier d'hommes pressés ne forme bientôt plus

(1) Guy de Maupassant. Sur Veau, p. 150 et suiv. — Flaubert a, lui aussi, des pages .magnifiques sur la foule.

qu'une seule et unique bête, un fauve innommé et monstrueux, qui marche à son but avec une finalité irrésistible.

« La majorité était venue là par pure curiosité, mais la fièvre de quelques-uns a rapidement gagné le cœur de tous, et chez tous, s'élève au délire.

« Tel, qui était accouru précisément pour s'opposer au meurtre d'un innocent, est des premiers saisis par la contagion homicide, et qui plus est, n'a pas même l'idée de s'en étonner*. »

Ce qu'il y a d'incompréhensible dans la foule, c'est son organisation soudaine. Il n'y a pas en elle la préexistence voulue d'un but commun ; il n'est donc pas possible — ainsi que le fait observer un anonyme dans le journal The Lancety — qu'elle ait vraiment une volonté collective déterminée par les facultés élémentaires les plus élevées de tous les cerveaux qui en font partie. Et cependant nous voyons une unité d'action et de but parmi la variété infinie de ses mouvements, et nous entendons une seule note, malgré la dissonance de ses mille voix*. Le nom collectif même de foule indique que les personnalités particulières des individus qui en font partie, se concentrent et s'identifient en une seule personnalité ; il faut donc forcément reconnaître dans la foule — bien qu'on ne puisse s'en rendre compte — l'action de quelque chose, qui sert provisoirement de pensée commune. « Ce quelque chose n'est pas. la mise en scène des plus basses forces mentales, et ne peut prétendre au rang de vraie faculté intellectuelle : on ne peut donc trouver d'autre nom pour la définir que : âme de la foule ^. »

(1) G. Tarde. La philosophie pénale, p. 320. Paris, Lyon, Storck-Masson, 1890.

(2) « Une foule a la puissance simple et profonde d'un large unisson. » Tarde, ouvr. cit.

(3) Extrait d'une monographie publiée dans le journal de médecine The Lance i,

SiGIIELE. 3

34 LA FOULE CRIMINELIE

Voilà ce que nous avaient dit les artistes et les savants ^ Ils s'étaient bornés à constater Texistence de Tâme de la foule, ils n'avaient pas cherché à l'expliquer et à l'analyser.

C'est à nous de nous demander : mais d'où vient cette âme de la foule ? Surgit-elle par miracle ? Est-elle un phénomène dont on doit renoncer à'découvrir la cause ? Ou est-elle fondée sur quelque faculté primitive de l'homme? Gomment s'expliquet-on qu'un signe, un mot, un cri provenant d'un seul individu — entraînent inconsciemment tout un peuple, jusqu'aux plus horribles excès ? ' ^

« C'est la faculté de l'imitation — répond M. Bordier — qui, - k comme la diffusion dans un milieu gazeux tend à équilibn3r ! | la tension des gaz, tend à équilibrer le milieu social dans toutes ses parties, à détruire l'originalité, à uniformiser les caractères d'une époque, d'un pays, d'une ville, d'un petit cercle d'amis. Chaque homme est individuellement disposé à l'imitation, mais cette faculté atteint son maximum chez les hommes assemblés ; les salles de spectacle et les réunions publiques, où le moindre battement des mains, le moindre sifflet suffisent à soulever la salle dans un sens ou dans l'autre, en donnentla preuve 2. »

Et c'est une vérité incontestable et incontestée que la tendance qu'a l'homme d'imiter est une des tendances les plus fortes de sa nature. 11 suffit de jeter un regard autour de nous pour voir que le monde social n'est qu'un tissu de similitudes ; similitudes qui sont produites par l'imitation sous toutes ses formes, imitation-mode ou imitation-coutume, imitation-sympathie ou imitation-obéissance, imitation-instruction ou imitation-éducation, imitation-spontanée ou imitation-réflexe^. «Rien

(1) Dans un tout récent article de M. Marpillero : La folla in alcuni antichi scrittori [Rivisla italiana di sociologia, avril 1900) on trouvera bien des descriptions et des intuitions psychologiques sur la foule dues aux écrivains les plus anciens.

(2) A. Bordier. La vie de société. Paris, 1888, p. 76.

(3) Voy. à ce propos : G. Tarde. Les lois de Vimitation. Paris, Alcan, 1890.

n'est si contagieux que Texemple — dit La Rochefoucauld — et nous ne faisons jamais de grands biens ni de grands maux qui n'en produisent de semblables. »

Et ce qui prouve, non seulement Tuniversalité de l'imitation dans les rapports sociaux, mais aussi son importance, c'est la peine que nous éprouvons lorsque notre imitation n'est pas heureuse. Une doctrine cynique prétend que la plupart de» -" hommes aimeraient mieux être accusés de perversité que de gaucherie. Gela revient à dire que la maladresse à copier les / manières prédominantes nous cause souvent plus de honte

i qu'on ne le croirait au premier abord, lorsque l'on considère

que la gaucherie n'est pas, à l'exception de certains cas extraordinaires, une offense à la religion et à la morale, mais seulement une mauvaise imitation K

La société, sous un certain point de vue, pourrait être comparée à un grand lac tranquille, dans lequel on jette de temps en temps une pierre ; les ondes vont en se propageant du point où la pierre tomba jusqu'à la rive. Il en est ainsi du génie dans le monde : il lance une idée au milieu de l'eau dormante des intelligences médiocres, et cette idée, d'abord peu appréciée et peu suivie, s'étend dans la suite comme les rides du lac.

Les hommes, disait Tarde, sont un troupeau de brebis, parmi lesquelles on voit naître parfois une brebis folle, — le génie — y qui, par la seule force de l'exemple, contraint les autres à la suivre.

En effet, tout ce qui existe et qui est l'œuvre de l'homme — depuis les objets matériels jusqu'aux idées — tout n'est que l'imitation ou la répétition plus ou moins modifiée d'une idée jadis inventée par une individualité supérieure. Ainsi que toutes les paroles de notre vocabulaire, qui sont aujourd'hui

(1) Bagehot. Lois scientifiques du développement des nations. Paris, Alcan, 4885, 5« éd., p. 101-10^.

très communes, étaient autrefois des néologismes ; — de même tout ce qui est ordinaire aujourd'hui, était autrefois unique et original.

L'originalité — a dit très spirituellement Max Nordau^ — n'est pas autre chose que la première de la vulgarité. Si cette originalité n'a pas en elle-même les conditions de vie, les imitateurs manquent et elle meurt dans l'oubli, ainsi que retombe dans le néant une comédie sifflée à sa première représentation ; si, au contraire, elle possède un seul germe bon et utile, les imitateurs se succèdent à Tinfini, comme les représentations d'un drame au théâtre.

Le fond des idées que nous méprisons aujourd'hui comme trop communes, parce qu'elles sont dans toutes les bouches, est donc formé des intuitions — autrefois miraculeuses et maintenant vieillies — des philosophes de l'antiquité ; et les lieux communs des discours les plus ordinaires ont été à leurs débuts des étincelles brillantes d'originalité*.

Il en est ainsi dans l'histoire pour les choses grandes et durables ; il en est de même dans la chronique pour les petits faits de la vie journalière et modeste. Tout le monde, les personnes sérieuses comme les plus frivoles, les plus âgées comme les plus jeunes, les plus instruites comme les ignorantes, sont soumises, bien qu'à un degré différent, à l'instinct qui leur fait imitercequ'elles voient, ce qu'elles entendent, ce qu'elles savent. Les courants de l'opinion publique — dans la politique comme dans les affaires, — sont toujours déterminés par cet instinct. « Aujourd'hui vous trouvez les gens de bourse tous entreprenants, enthousiastes, pleins de vigueur, prompts à acheter, prompts à donner des ordres : une semaine plus tard vous verrez presque toute la troupe abattue, inquiète, pressée de

(1) Paradoxes psychologiques. Paris, F. Alcan.

(2) Voy. à ce propos, Nordau (ouvr. déjà cité) et Stuaht Mill, La liberté'^ Turin, 1865, p. 97 et suiv.

vendre. Si vous cherchez les raisons de cette ardeur, de cette mollesse, de ce changement, à peine pourrez-vous les trouver, et si vous êtes capables de les découvrir, elles n'ont que peu de valeur. En réalité ce n'est pas la raison, c'est Tinstinct d'imitation qui a produit ces courants d'opinion. 11 est arrivé je ne sais quoi qui a semblé assez heureux ; là-dessus des hommes à l'esprit ardent, confiant, ont parlé bien haut, et la foule à leur suite a pris le même Ion. Quelques jours après, lorsqu'on commençait à se fatiguer de parler sur ce ton, quelque chose est encore arrivé qui cette fois paraissait un peu moins heureux ; aussitôt les gens d'un naturel triste, inquiet, se sont mis à discourir, et ce qu'ils disaient, tout le reste l'a répété ^ »

Ce qui arrive dans la politique et dans les affaires se produit dans tous les domaines de l'activité humaine. De la mode du vêtement à la forme du gouvernement, des actions honnêtes aux crimes, du suicide à la folie, toutes les manifestations de la vie, — les moindres comme les plus grandes, les plus douloureuses comme les plus gaies, — sont un produit de l'imitation.

Et il me paraît nécessaire de dire ici un mot du misonéisme. Il me semble que si l'on soutient l'universalité de l'instinct d'imitation, on soutient implicitement l'existence du misonéisme dans la nature humaine. M. Tarde, qui illustra si bien les lois de l'imitation, croit au contraire qu'elles n'admettent pas le misonéisme, parce que, dit-il, si l'on imite tout et toujours, on doit imiter non seulement ce qui est vieux, mais aussi ce qui est nouveau. Or, je ne nie point qu'une partie de nos imitations ne soit déterminée par Vamow de ce qui est nouveau, mais je nie que l'existence de ce philonéisme doive

(1) Bagehot, ouvr. cit., p. 104. — « Le peuple est un troupeau imbécile On lui dit : amuse-toi, et il s'amuse. On lui dit : va te battre avec

le voisin, il va se battre. On lui dit : admire un tel, et il admire. On lui dit de frémir patriotiquement, et il suffit d'un drapeau agité au vent et d'un peu de Marseillaise » (Maupassant).

exclure celle du misonéisme. La plupart des hommes sont misonéistes pour une innovation importante, philonéistes pour un fait nouveau de peu d'importance ou d'importance nulle. Les deux phénomènes procèdent séparément et parallèlement ; il n'est donc pas possible de les confondre. Le même public qui se raidit et se cabre devant une nouvelle théorie politique, adopte de suite avec joie un nouvel objet qui lui est offert par la réclame. Et je n'aurais pas besoin d'ajouter autre chose, si je ne tenais à réfuter une observation, en apparence très subtile, que M. Tarde fit à M. Lombroso. « Comme exemple du misonéisme national — écrit M. Tarde — Lombroso cite le peuple français qui, depuis Strabon, est demeuré le même, vain, belliqueux, amoureux des nouveautés. Ici la contradiction est tellement forte, qu'il faut l'attribuer à un lapsus calami^. » — Au contraire^ il n'y a aucune contradiction, si l'on veut bien réfléchir à la distinction que j'ai faite tout à l'heure. Une nation peut être misonéiste et amoureuse des nouveautés en même temps ; comme une femme qui aime changer sa toilette selon la mode, mais reste incrédule devant les découvertes de la science, et se montre offensée si vous lui dites que la religion n'est qu'un amas de préjugés.

Nous pouvons donc nous arrêter ici et, reprenant notre argumentation, conclure qu'il est bien naturel que la faculté de l'imitation, innée chez l'homme*, non seulement accroisse

(1) Tarde. Le délit politique dans la Revue scientifique, octobre 1890.

(2) Et, il faut ajouter, aussi dans les animaux.

« Dans V Évolution mentale chez les animaux par Romanes, il y a un chapitre très intéressant consacré à l'influence de Timitation sur la formation et le développement des instincts. Cette influence est bien plus grande et plus répandue qu'on ne le suppose. Non seulement les individus de la même espèce, parents ou même non parents, s'imitent, — beaucoup d'oiseaux chanteurs ont besoin que leurs mères ou leurs camarades leur apprennent à chanter, — mais encore des individus d'espèce différente s'empruntent des particularités utiles ou insignifiantes. Ici se révèle le besoin profond d'imiter pour imiter, source première de nos arts. Darwin a cru observer que des abeilles avaient emprunté à un frelon l'idée ingénieuse de sucer certaines fleurs en les perforant par le côté. Il y a des

et redouble sa puissance, mais la rende cent fois plus grande au milieu d'une foule, là où toutes les imaginations sont excitées, et où lunité de temps et de lieu hâte d*une manière extraordinaire et presque foudroyante rechange des impressions et des sentiments.

Mais, dire que l'homme imite est une explication insuffisante en notre cas. Il faut savoir pourquoi l'homme imite ; c'est-àdire il nous faut une explication qui ne s'arrête pas à la cause superficielle, mais qui découvre la cause première du phénomène.

Beaucoup d'écrivains ont observé que l'imitation prend parfois, en se propageant, des formes aiguës, tant pour l'intensité que pour l'extension; ils ont vu en outre qu'en certains cas, elle est moins volontaire qu'inconsciente; ils ont tenté de l'expliquer, en recourant à l'hypothèse de la contagion morale.

« Il y a dans les phénomènes de l'imitation — disait le docteur Ebrard — quelque chose de mystérieux, une attraction qui ne peut mieux se comparer qu'à cet instinct irréfléchi et tout puissant qui nous incite, à peu près à notre insu, à répéter les actes dont nous avons été témoins et qui ont agi vivement sur nos sens et sur notre imagination. Cette action est si générale et si vraie, que nous en subissons tous plus ou moins le joug. Il y a une espèce de fascination dont certains esprits faibles ne peuvent se défendre i. »

M. Jolly écrivait plus clairement encore : « L'imitation est une véritable contagion qui a son principe dans l'exemple, de même que la variole naît du virus qui la transmet ; et de

oiseaux, des insectes, des bêtes quelconques de génie, et le génie, même dans le monde animal, peut compter sur quelque succès. Seulement, faute de langage, ces ébauches sociales avortent. » — Voyez Tarde. Lois de Vimitation.

(1) Ebrard. Le suicide considéré au point de vue médical, pfiilosophique, etc., ch. vu.

même qu^il existe dans notre organisation des maladies qui n'attendent pour se développer que la plus légère cause, de même il est en nous des passions qui restent muettes dans rexercice de la raison,, et qui peuvent s*éveiller par le seul effet de l'imitation ^ »

Despine, Moreau de Tours et dans la suite beaucoup d'autres vinrent se joindre à Ébrard tjt à Jolly^, et tous d'un commun accord affirmèrent que la contagion morale est aussi sûre que celle de certaines maladies physiques. « De même — disait Despine — que la résonance d'une note musicale fait vibrer la même note dans toutes les tables d'harmonie qui, susceptibles de donner cette note, se trouvent sous l'influence du son émis, — de même aussi, la manifestation d'un sentiment, d'une passion, excite le même élément instinctif, le met en activité, le fait vibrer, pour ainsi dire, chez tout individu susceptible par sa constitution morale d'éprouver plus ou moins vivement ce même élément instinctif^. »

Et par cette métaphore — ingénieuse sinon profonde, — etqui

(4) JoLLY. De limitation dans VUnion médicale^ t. VIII, p. 369, année 1869.

(2) Le D' Prosper Despine dans ses deux ouvrages : De la contagion morale^ 1870, et De l'imitation considérée au point de vue des différents principes qui la déterminent, 1871 ; Moreau de Tours dans le volume : De la contagion du suicide à propos de V épidémie actuelle. Thèse de Paris. 1875, et dans la communication : Un mot sur la contagion du crime et sa prophylaxie, dans VVnion médicale.i. XXII, n. 88. — Avant eux, La Rochefoucauld (Maximes) i avait déjà fait allusion au phénomène de la contagion morale ;ÎBhierre de Boismont au phénomène de la contagion du suicide, dans son livre : Du suicide et de la folie suicide. Paris 1865, 2» éd., p. 258 et suiv. — Galmeil et Prosper Lucas avaient parlé de la contagion de la folie, le premier, dans son œuvre, encore jeune aujourd'hui : De la folie considérée sous le point de vue pathologique, philosophique, etc., Paris, 1845, — et Prosper Lucas dans la brochure De limitation contagieuse ou de la propagation sympathique des névroses et des monomanies. Paris, 1833. Je rappelle ici, à titre de curiosité, qu'en 1866 Emile Augier avait fait représenter une comédie intitulée : La contagion. De nos jours, l'idée de la contagion morale est devenue une idée commune, et on en a peut-être même abusé. Il suffit de citer ici Caro dans ses Mélanges et portraits, I, p. 247 ; et plus encore Aubrv, dans son livre : La contagion du meurtre. Paris, Alcan.

(3) Despine. De la contagion morale, p. 13.

éclairait Thypothèse de la contagion morale, un grand nombre ont cru pouvoir expliquer non seulement les cas les plus communs, naturels et constants de Timitalion, mais aussi et surtout les cas les plus rares et les plus étranges, ces vraies épidémies qui se propagent de temps en temps, à propos d'un phénomène ou d'un autre.

C'est ainsi que l'on attribuait à la contagion morale telles épidémies de suicide qui suivaient un suicide célèbre qui avait vivement intéressé et ému l'opinion publique. En 1772, quinze invalides se pendirent successivement et dans un très court espace de temps à un crochet qui se trouvait dans un passage très obscur de l'hôtel. Dans les premières années de ce siècle, un lord fatigué de la vie se jeta dans le cratère du Vésuve, et immédiatement beaucoup d'Anglais suivirent son exemple ^

C'est ainsi que l'on croyait dus à la contagion morale tous les crimes qui suivaient un crime atroce dont tous les journaux avaient parlé. Il suffit de rappeler ici les deux séries d'épidémies d'attentats analogues commis avec le revolver ou le vitriol par des femmes sur leurs amants : épidémies qui se produisirent en France, et surtout à Paris, après que Marie Bière en 1880 eut tué de trois coups de revolver son séducteur qui l'avait abandonnée, et après que Clotilde Andral eut, la même année, défiguré son amant avec du vitriol 2.

C'est ainsi qu'on croyait dues à la contagion morale ces épidémies politiques et religieuses qui entraînent tout d'un coup tel peuple à la parole enflammée d'un tribun enthousiaste ou d'un démagogue inconscient.

« Il est des affections dont l'action se porte sur l'intelligence

(1) On pourrait rapporter ici une quantité de faits semblables. Voyezles dans les ouvrages déjà cités de Ebk.vrd et de Brieure de Boismoxt et dans celui de Morselli : Le suicide. Milan, Dumolard.

(2) Selon le prof. Bhouardel, le point de départ de la série des crimes au vitriol serait un roman de A. Kvrr dans lequel on lit l'histoire d'un mari trahi qui se venge en défigurant sa femme avec du vitriol.

êi engendre épidémiquement les altérations mentales les plus singulières. Le moyen âge a été remarquable par plusieurs affections de ce genre ; les unes propagées surtout grâce à l'imitation, les autres développées sous Tinfluence des idées prédominantes parmi les hommes : telle est la chorée ou danse de Saint-Guy, qui était caractérisée par un besoin irrésistible de se livrer à des sauts et à des mouvements désordonnés... Ces phénomènes révèlent un endroit vulnérable de l'homme, le penchant à l'imitation, et tiennent par conséquent de très près à la vie sociale. De telles maladies se propagent avec la rapidité de la pensée*. »

Nous pouvons donc aussi -;- et à plus forte raison — attribuer à la contagion morale les manifestations imprévues et au premier abord incompréhensibles de la foule.

Mais cette explication nous satisfait-elle ? La contagion morale diffère- t-elle de Vimitation en autre chose que dans son expression verbale ?

On voit aisément que pour rendre cette explication suffisante, il faut savoir comment et par quel moyen se propage cette contagion morale. Autrement nous en serions toujours au même point.

M. Tarde a compris cette nécessité, et il y a plus de seize ans déjà, il a émis Thypothèse^ alors nouvelle et très hardie, que la contagion morale a sa cause dans le phénomène de la suggestion.

Quelle que soit la fonction cellulaire qui provoque la pensée — écrivait-il, — on ne peut douter qu'elle se reproduit, qu'elle se multiplie dans l'intérieur du cerveau à chaque instant de notre vie mentale, et que, à chaque perception distincte, correspond une fonction cellulaire distincte. C'est la continuation

(1) LiTTRÉ. Des gt^andes épidémies, Revue des Deux-Motides,\^ jimYieT 1836. {2) Dans la Revue philosophique du mois de novembre 1884, dans l'article : Qii est-ce qu'une société ?

indéfinie, intarissable de ces rayonnements enchevêtrés, qui constitue tantôt seulement la mémoire, tantôt l'habitude, suivant que la répétition multipliante dont il s'agit est restée renfermée dans le système nerveux, ou que, débordant, elle a gagné le système musculaire. La mémoire est si Ton veut, une habitude purement nerveuse ; l'habitude, une mémoire musculaire.

Or (je résume ici la théorie de Tarde), puisque chaque idée ou image, dont on a le souvenir, a été déposée primitivement dans notre cerveau par une conversation ou par une lecture ; puisque chaque action habituelle tire son origine de la vue ou de la connaissance d'une action analogue faite par autrui, — il est évident que cette mémoire et cette habitude, avant d'être une imitation involontaire de soi-même en soi-même, ont été une imitation plus ou moins volontaire du monde extérieur.

Donc, considérée sous le point de vue psychologique, toute la vie intellectuelle n'est qu'une suggestion de cellule à cellule dans le cerveau ; considérée plus à fond dans sa cause première, et sous le point de vue social, elle n'est qu'une suggestion de personne à personne.

Cette théorie, qui a reçu l'approbation d'un grand nombre d'illustres philosophes *, et qui me semble admirable dans sa profonde simplicité n'a pas trouvé tout d'abord beaucoup de disciples pour la vulgariser ; mais elle a eu l'honneur de voir surgir çà et là, quelque temps après, d'autres théories, qui la reproduisaient en substance, bien que leurs auteurs ne l'aient certainement pas connue.

Il en est ainsi par exemple de la théorie de M. Sergi qui, dans son petit livre intitulé Psicosi epidemica, développe spontané-

(1) Nous citerons, parmi les autres, Taine, Ribot, Espinas. M. Taine écrivait à M. Tarde que sa théorie était une clef qui ouvrait presque tous les tirom.

4i LA FOULE CRIMINELLE

ment des idées semblables à celles de Tarde, qui lui étaient inconnues.

Sergi, tout en reproduisant Tarde, a cependant le mérite de ne s'être point arrêté aux généralités et à l'indécision du philosophe français: il expose plus clairement et d'une manière plus précise ce qu'on pourrait appeler la base physique de la suggestion ; c'est pourquoi je juge utile de rapporter ici ses propres paroles.

L'activité psychique — dit Sergi — est une manière générale d'activité identique à toute autre activité organique, sans aucune exception. Celui qui a quelque connaissance de ce genre d'activité sait que chaque tissu organique agit au moyen de stimulants ; quand il est aiguillonné par quelque agent extérieur, il agit d'une manière correspondante à la nature et à l'énergie de l'aiguillon.

Le tissu musculaire peut nous en fournir un exemple ; en effet, nous voyons que les muscles ne se contractent que quand une excitation extérieure vient réveiller leur aptitude. 11 en est ainsi de Inactivité psychique dans ses organes ; elle n'a rien de spontané, rien d'autonome ; elle entre en activité quand elle y est excitée, et elle se manifeste extérieurement selon la nature de ces stimulants.

« J'appelle recellivUà l'aptitude à recevoir les impressions du dehors ; j'appelle riflessione l'aptitude à manifester l'activité excitée, selon les impressions reçues. Les deux conditions peuvent être comprises en une loi fondamentale, receltivUà ri/lessiva de l'activité psychique.

« Les aliénistes s'occupent beaucoup, depuis quelque temps, du phénomène de la suggestion dans l'hypnotisme, et en général, ils croient que ce fait ne se vérifie que dans l'état hypnotique de leurs sujets. Ils ne se sont pas aperçus que leur suggestion est un phénomène plus aigu de la condition fondamentale que nous avons appelée recettivilà, selon ce qui arrive à

Tétât morbide, dans lequel les phénomènes prennent une forme exagérée, et deviennent plus évidents qu'ils ne le sont à Tètat normal. La suggestion hypnotique ne manifeste que la disposition de l'organisme, ses conditions fondamentales, selon lesquelles elle agit. La suggestion se rapporte à la recetlimtà décrite, qui se rapporte à son tour à la loi générale de l'organisme, qui n'entre pas spontanément en activité, mais d'après les stimulants reçus ^ »

Donc, selon Sergi comme selon Tarde, chaque idée, comme chaque émotion de l'individu, n'est qu'un réflexe — pour ainsi dire, — de l'impulsion extérieure qu'il a subie. Personne ne bouge, n'agit, ne pense, sinon par l'effet d'une suggestion qui provient de la vue d'un objet, d'une parole, ou d'un son entendus, d'un mouvement quelconque qui a lieu hors de notre organisme. Et cette suggestion peut s'étendre à un seul individu, à plusieurs, à un grand nombre ; e^le peut se propager au loin comme une vraie épidémie dans le monde, laissant les uns tout à fait indemnes, d'autres frappés d'une manière bénigne, d'autres enfin atteints avec violence. Dans ce dernier cas, les phénomènes qu'elle fait naître, si étranges et terribles qu'ils soient, ne sont que le dernier degré, l'expression la plus aiguë du simple phénomène inaperçu de la suggestion, qui est la cause première de chaque manifestation psychologique quelle qu'elle soit. L'intensité seule varie, la nature du phénomène reste toujours la même.

Par cette heureuse intuition, MM. Tarde et Sergi font de l'imitation d'un grand nombre un phénomène semblable, bien que plus aigu, à celui de l'imitation d'un seul individu ; ils rapportent l'imitation épidémique à l'imitation sporadique et ils les expliquent toutes deux par la suggestion dont ils révèlent les conditions et les causes.

(1) G. Sergi. Psicosi epidemica. Milan, Duinolard, 1889, p. 4.

Et nous voyons cette théorie confirmée par toutes les formes, toutes les espèces de l'activité humaine.

Quel est celui qui pourra refuser au rapport qui s'établit ientre le maître et le disciple et à l'imitation de l'un par l'autre — imitation qui vient de la sympathie et de Tadmiration involontaires et instinctives — le caractère d'une vraie suggestion ? Et qui pourra nier que ce rapport, établi d'abord entre deux personnes, est la forme primitive, l'embryon — si je puis dire ainsi — de cette suggestion qui s'établit plus tard entre un et un très grand nombre ; entre le chef d'une école scientifique, ou politique, ou religieuse et ses disciples, ses adeptes, ses coreligionnaires ? Qui ne comprend que cette suggestion épidé* mique est le plus haut degré de la première suggestion isolée?

Et ne faudra-t-il pas reconnaître que cette suggestion épidémique peut croître en étendue et en intensité, si elle est favorisée par des conditio^ns spéciales de lieu ou par les caractères particuliers de celui ou de ceux qui l'excitent et la font agir?

Les sectes politiques et religieuses en sont arrivées parfois à donner le spectacle de vraies folies épidémiques et se sont propagées dans le monde comme le feu dans les prairies arides de l'Amérique. Nietzsche dit que la folie — qui est une exception chez l'individu — est la règle dans les partis et dans les sectes. C'est exagéré, mais au fond c'est très vrai. Des Derviches arabes et indiens aux démonomaniaques du moyen âge, dont on a retrouvé les derniers rejetons dernièrement en Italie ^ ; — des Criards, des Perfectionnistes, des Trembleurs de l'Amérique du Nord, aux Stundistes, aux Cholaputes et aux Scopzi de la Rus-

(1) Je fais ici allusion à Tépidémie convulsive dont furent frappées en 1878 les femmes de la commune de Verzenis dans le Frioul excitées par les sermons d'un énergumène et par des pratiques de religion. Voir à ce propos : FttAxzoLiNi, La epidemia di demonopatia in Verzenis, dans la Rivista sperimentale di freniatria e di medicina légale. Reggio, 1878. — On pourrait citer une infinité d'épidémies semblables, comme celle de Lazzaretti, etc.

sieS des foules guidées par Judas le Gaulonite et par Teuda qui précédèrent la révolution de Christ ^ à celles, qui poussées par un fétichisme étrange et maladif pour Klopstock, précédèrent la Renaissance en Allemagne^, nous avons une variété infinie d'épidémies morales, de psychoses épidémiqueSj qui, au premier abord, nous surprennent par les atrocités et les infamies qu'elles commirent, mais qui, bien examinées, ne sont au fond que l'exagération pathologique du phénomène de la suggestion, qui est la loi la plus universelle du monde social.

Et, comme en parlant de la vie normale, on peut passer de la suggestion d'un seul individu sur un autre, d'un maître sur un disciple, d'un fort sur un faible, à la suggestion d'un seul sur un grand nombre, d'un génie de la pensée ou du sentiment sur tous ses contemporains, d'un chef de secte sur seà affiliés ; ainsi, en parlant de la pathologie, on peut passer de la suggestion d'un fou sur un autre fou, à celle d'un fou sur tous ceux qui l'entourent. ^

Ceci est une preuve, non seulement que la pathologie suit les mêmes lois que la physiologie, mais aussi que le phénomène de la suggestion est universel.

Legrand du Saulle a merveilleusement décrit le délire à deux*, cette forme étrange de folie, qui vient de l'ascendant

(i) Voy. LoMBRoso et Laschi. Le Crime politique. Paris, Alcan.

Ce sont des sectes d'individus plus ou moins exaltés et malades, qui accompagnent le mouvement nihiliste en Russie. Les Stundistes veulent que tout soit en commun ; les Cholapuées sont les adorateurs extatiques des esprits saints ; les Scopzi se font châtrer. — V. Tsakni. La Russie sectaire, et les magnifiques articles de J. Finot dans la Revue des Revues de 1896.

(2) Voy. Renan. Les apôtres.

(3) Voy.LoMBRoso et Laschi, œuvre citée. — Il est intéressant de remarquer ici que ce temps de folie qui préluda à la Renaissance en Allemagne prit le nom de Sturm und D?^ang Période. Voyez aussi à ce propos l'ouvrage très remarquable de M. Pasquale Rossi. Mistici e Setlarii. Milan, 1900 ; et celui tout récent de M. José Ramos Méjia. Las multitudes argéntinas. Buenos-Aires, 1900.

(4) Legrand du Saulle. Le délire de la persécution, Paris, Delahaye, ch. II.

qu'un fou a sur un individu — prédisposé naturellement à la contagion — et qui peu à peu perd la raison et prend le même genre de folie que son instigateur.

Il s'établit alors un lien de dépendance entre les deux êtres; Tun domine Vautre ; celui-ci n'est que l'écho du premier ; il fait ce que fait l'autre ; et la force imitative est telle qu'elle arrive parfois à faire ..partager h l'un même les hallucinations de l'autre.

EuphrAsie Mercier, une folle assassin, avait ce pouvoir sur son amie Elodie Ménétret qui fut plus tard sa victime ^

Et il semble que ce phénomène ne soit pas exclusif à l'homme, mais que même les animaux le connaissent. Le D'" Féré rapporte de curieux exemples de folie communiquée chez les chiens de races dégénérées adoptant l'émotivité morbide de leurs maîtresses, devenant agoraphobes, n'osant plus traverser une rue, ne pouvant plus supporter certaines odeurs^. Et on peut rapprocher un fait encore plus extraordinaire et tout à fait pathologique : un homme marié, chaque fois que sa femme avait ses règles, éprouvait certains phénomènes équivalents^.

Partant de cette folie à deux (qui est la forme pathologique de la suggestion normale de maître à disciple, d'amant à amant),

(1) Voy. le procès d'Euphrasie Mercier dans les Causes criminelles et mondaines de A. Bataille, année 1896.

Tebaldi donne un exemple typique de délire à deux. « Voici une forme à deux, écrit-il, de laquelle l'imitation, — nous dirions la suggestion, — est l'insidieuse cause : il y avait dans un petit village de la province de Venise, un couple de deux êtres, nés sous la mauvaise étoile, qui partageaient les mêmes besoins, et luttaient contre la même misère. Le mari et la femme furent frappés de la même maladie, et la préoccupation de leurs malheurs les poussa à en attribuer la cause aux injustices du conseil municipal, qui aurait mal distribué, selon eux, les secours dus aux pauvres. Ils s'exaltèrent l'un l'autre, et se décidèrent à aller sur la place y lancer des imprécations, et menacer les Autorités. La même voiture les conduisit à l'hôpital ; ils se quittèrent avec l'enthousiasme de ceux qui devraient se revoir .dans un Eden, et sous la même forme délirante ils entrèrent dans leurs salles respectives. » V. Ragione e follia. Milan, 188i, p. 143.

(2) Société de Biologie, 28 février 1893.

(3) AuBRY. La contagion du meurtre^ 2« éd. Paris, Alcan, 1894.

on remonte à la folie à trois, à quatre, à cinq, qui se produit de la même manière que la folie à deux. C'est toujours un fou qui influe sur ses parents, sur ceux qui vivent habituellement avec lui, et qui, par son exemple, communique à ces indiviçlus ses idées bizarres ainsi que le trouble de ses sens et fait que leur conscience s'obscurcit peu à peu et laisse le champ libre à la folie, qui se reproduit exactement sous la même forme ou d'une manière plus légère, plus pâle.

M. Roscioli, un médecin italien très distingué, a rapporté un cas typique de folie à quatre. Les époux N..., honnêtes et laborieux paysans, ont trois filles. La cadette, jeune fille de dixhuit ans, est frappée àl'improviste dans l'église d'un fort accès de folie, et est ramenée chez elle. A cette vue, le père est si profondément ému qu'après huit jours à peine il est en proie à un accès de panophobie. Peu après la mère a le même sort; et enfin quinze jours après, la fille aînée est frappée d'exaltation mentale ^

Et, outre ces vrais cas de folie multiple et simultanée produits par la suggestion, tous les aliénistes s'accordent à attribuer au fou une force de suggestion, moins intense mais plus générale, sur tous ceux qui l'entourent. En vivant habi- ^ tuellement avec des personnes qui pensent faux, raisonnent mal, et agissent de même, notre cerveau recevant sans cesse

(1) V. RoscioLi dans le Manicomio, 1888, n» 1. On peut lire beaucoup d'autres cas semblables dans les ouvrages de Jorger, Tuque, Martinenq et Verner.

Sur ces formes de folie — surtout sur la folie à deux — après la communication faite par Lasègue et Falret à l'Académie de médecine {De la folie à deux, dans les Ann. mécl. psych., 1877) les ouvrages ne manquèrent pas, non plus que les discussions sur le nom clinique qu'on doit lui donner. Les uns voulaient l'appeler folie communiquée, d'autres folie imposée, d'autres folie simultanée (V. Régis, La folie à deux ou folie simultanée. Paris, Baillière, 1880), et ils lui attribuaient aussi des causes différentes. Venturi souleva le premier l'hypothèse de la suggestion (adoptée par Sergi dans la suite) dans son ouvrage : V allucinazione a due e la pazzia a due, dans le Manicomio, 1886, N. I.

Voy. pour cette polémique scientifique Touvrage de M. Seppillî : La pazzia indotta dans la Rivista sperimentale di f rénal ria,i%90,

SiGHELE. 4

5Q . LA FOULE CBIMINELLE

le contré-coup déréglé du leur, tend à se laisser aller à ce même mouvement, qui, par son influence sur nos facultés inlellectuelles, nous entraîne à agir comme elles '. La vue même du* malade — écrit Seppilli — les idées qu'il manifeste, suscitent dans le cerveau de ceux qui Tenlourent les mêmes images psychologiques, sensorielles et motrices, qui peuvent transformer plus ou moins les individus, selon leur intensité et leur durée. Avant eux, Maudsley avait écrit à propos de la vie en commun avec les fous : « Nul ne peut contracter l'habitude d'être inconséquent dans ses pensées, dans le sentiment, dans l'action, sans que la sincérité et l'intégrité de sa nature n^en reçoive atteinte, et sans que la lucidité et la force de son intelligence n'en soient diminuées 2».

EnQn, outre la contagion générale, mais lente et peu intense, à laquelle on ne prend pas garde, et il y a la contagion immédiate, foudroyante parmi les fous, qui sévit particulièrement parmi les épileptiques. C'est un phénomène différent de ceux que j'ai rapportés jusqu'ici, mais Torigine et la cause sont les mêmes ; la suggestion.

Van Swieten observe que les mouvements convulsifs, que certains enfants manifestent, sont reproduits par tous ceux qui ont le malheur d'en être témoins^ ; et personne n'ignore le cas qui se produisit à l'hôpital de Harlem où une jeune fille frappée d'épilepsie, provoqua instantanément par suggestion le même mal chez toutes les autres malades.

Moi-même j'ai étudié un cas de folie collective instantanée

(1) J. Rambosson. Phénomènes nerveux^ intellecluels et inoraux, leur lrans?nisslon par contagion. Paris, Firniia-Didot, 1883, p. 230.

(2) Maudsley. Le crime et la /voZie, p. 2 14. Paris, F.Alcan.La même observation avait été faite par rapport à la folie par Leuret, Du traitement de la Folie, par Flourens, Psychologie comparée, et par Vigna, // contagio nella pazzia, Venise, 1881.

(3) Voy. Dictionnaire des sciences médicales. A propos des mouvements convulsifs et des sentiments chez les enfants, voir De Saklo, 1 piccoli candidati alla delinquenza, dans VArchivio di psichiatria, XJII, 4 et 5.

LA PSYCHO-PHYSIOLOGIE DE LA FOULE hi

dans ua petit village de la Sicile. Taute une famille, le père, la mère et quatre filles, tombèrent en une nuit dans un état d'extase religieuse' et de monomanie, qui les poussa inconsciemment au crime; et ils tuèrent un pauvre jeune homme qu'on croyait possédé du démon, tout en chantant les psaumes de la Sainte Vierge et en invoquant le nom de Jésus ^

Ce développement parallèle du phénomène de la suggestion

— d'un à un autre, d'un à plusieurs, à un grand nombre — que nous avons vu dans la folie, se vérifie aussi dans le suicide et dans le crime.

Quant au suicide, il y a le couple suicide, — deux amants dont l'un persuade l'autre, lui suggère de mourir avec lui ;

— forme qui est devenue très fréquente de nos jours et que j'ai analysée ailleurs 2. Il y a le suicide à trois, à quatre, à cinq,

— familles entières qui, presque toujours en raison delà misère à laquelle elles sont réduites, se décident à en finir avec la vie. C'est ordinairement le père qui a l'idée du suicide ; il la communique à sa femme et à ses enfants, et la leur fait accepter. Je puis citer ici deux exemples typiques de cette suggestion de suicide multiple : l'un, celui de la famille Hayem (père, mère et quatre enfants) qui se sont suicidés par le charbon l'hiver 1890 à Paris ; et la famille Paul (père, mère et trois enfants) qui se sont suicidés en 1885 en Bretagne en se jetant à la mer^. — H y a enfin le suicide épidémique, duquel on pourrait citer bien des eûcemples; selon Ebrard, à Lyon, les femmes dégoûtées de

(1) Voy. Le drame de Mezzojuso dans le volume; // mondo criminale italiano, deuxième série, Milan, 1894.

(2) Voy. ma brochure : L'evoluzione ([al suicidio alVomicidlo nei drammi d'amare, dans VAvchlvio dl psichiatrta, 1890. Voyez aussi : Ghpoltanski, Des analogies entre la folie à deujc et le suicide à deiu\ Paris, 1885, et Garnier, Le suicide à deux, dans les Annales d' hygiène publique, mars 18'M.

(3) Pour ce dernier fait, consultez Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1885, p. 22 — et Axfosso, Di aie uni fattori del suicidio, où il parle du suicide à trois des sœurs Rouiaco, Arch. di psichiatria, vol. X, fasc. II, p. 176. La chronique des journaux est du reste, malheureusement, toujours pleine de cas de suicides multiples.

la vie, se jetaient dans le Rhône, par deux ou trois à la fois. A Marseille, les jeunes filles se réunissaient pour se suicider par amour.

Quant au crime, on peut répéter exactement ce que j*ai dit pour le suicide : il y a le couple criminel — le criminel-né qui suggestionne et corrompt le criminel d'occasion en le rendant son esclave {incube ei succube) : c'est le cas de lago et d'Othello qui se répète bien souvent dans la vie, c'est le cas de tous les amants qui veulent se défaire d'un mari trop incommode* ; — il y a Vassocialion criminelle, où le chef entraîne au crime les jeunes délinquants d'occasion par la seule force de sa volonté et par l'empire moral qu'il exerce sur eux : c'est le cas de Lacenaire avec Avril et tous les autres de sa bande.

Il y a enfin Vépidémie criminelle qui se développe surtout parmi les bandes nombreuses des criminels, et dans les crimes contre la pudeur. Quand une pauvre jeune fille est la victime de plusieurs malfaiteurs, ces criminels ne se contentent pas de la violer ; il suffit que l'un d'entre eux ait l'idée de quelque horrible outrage, pour que tous ses compagnons l'imitent aussitôt, en proie à un vrai délire. C'est ce qui arriva à une pauvre femme qui, après avoir été séquestrée et violée par une bande de quinze individus, dut encore supporter les supplices les plus honteux. On lui introduisit dans les parties génitales des allumettes enflammées, et on lui enfonça des épingles dans tout le corps. Un seul de ces bandits avait donné l'exemple ; les autres l'avaient de suite imité, chantant et dansant autour du corps de la malheureuse.

Et, sans chercher d'autres exemples, je crois pouvoir conclure que le tableau que nous avons fait des formes suggérées de la folie, du suicide ou du crime, correspond exactement au

(1) J'ai consacré au couple criminel un ouvrage spécial (Le crime à deux, Lyon, Storck) auquel je me permets de renvoyer le lecteur. On peut aussi consulter pour les cas de double suicide et de crime à deux le travail de M. Aubuy, déjà cité.

tableau des formes de suggestion à l'état normal. Dans tous les états de dégénérescence, comme à l'état normal, la suggestion commence par un simple cas qu'on pourrait appeler d'imitation, et peu à peu elle se développe et s'étend, et elle arrive aux formes collectives et épidémiques, aux formes de vrai délire, dans lesquelles les actes sont involontaires, accomplis, je dirais presque, par une force irrésistible.

Or, n'est-il donc pas évident que cette suggestion, — que nous avons voulu décrire, peut-être trop au long, afin d'en montrer l'universalité, — doit être aussi la cause des manifestations de la foule? N*est-il pas évident que même au milieu d'une multitude, le cri d'un seul individu, la parole d'un orateur, l'acte de quelque audacieux, exerce une suggestion sur tous ceux qui entendent ce cri ou cette parole, ou qui voient cet acte, et les conduit comme un troupeau docile à commettre de mauvaises actions ? N'est-il pas évident que c'est dans la foule que la suggestion aura son effet le plus puissant, et passera instantanément de la forme à deux à la forme épidèmique^ puisque, dans la foule, l'unité de temps et de lieu et le rapport immédiat entre les individus portent aux dernières limites du possible la rapidité de la contagion des émotions?

Je ne pense pas que personne puisse répondre d'une manière négative à cette demande ; cependant, afin de mieux faire comprendre comment la suggestion agit dans la foule, c'est-àdire de quelle manière une émotion quelconque de peur ou de colère, manifestée par un seul individu, se propage dans une multitude, je veux rapporter ici quelques très belles pages d'Alfred Espinas.

Nous y trouverons — présentée d'une manière claire et précise — l'explication physiologique de la psychologie de la foule.

L'illustre naturaliste français, parlant des sociétés domestiques maternelles, et en particulier de la société des guêpes,

raconte que, chez ces animaux la division du travail se fait d'une manière parfaite, et qu'il y a même des guêpes exclusivement chargées de veiller à la sûreté commune. Le nid est, en effet, gardé par des sentinelles qui veillent aux abords, rentrent en cas de danger, et avertissent les autres guêpes, qui sortent en colère, et piquent leurs agresseurs. — « Mais — écrit M. Espinas — comment les sentinelles peuvent-elles avertir leurs compagnes de la présence d'un ennemi? Disposentnelles donc d'un langage assez précis pour communiquer des renseignements ? On ne voit pas les guêpes se servir de leurs antennes pour se communiquer leurs impressions d'une manière aussi délicate que les fourmis ; mais, dans le cas d'onné, tout langage précis leur est, comme on va le voir, inutile. Il suffit, pour l'explication du fait, que nous concevions comment une émotion d'alarme et de colère se communique d'un individu à Tautre. Chaque individu, remué soudain par celle impression rapide, s'élancera au dehors et suivra l'élan général, il se précipitera même sur la première personne venue, de préférence sur celle qui fuit. Tous les animaux sont entraînés par l'aspect du mouvement. Il ne reste donc plus qu'à dire comment les émotions se communiquent à toute la masse. Par le seul spectacle, répondons-nous, d'un individu irrité. C'est une loi universelle dans tout le domaine de la me intelligente^ que la représentation dun état émotionnel provoque la naissance de ce même état chez celui qui en est témoin ^ Au-dessous des

(1) Cette loi, que Espinas, ainsi que les plus illustres psychologues modernes, ont contribué à mettre au grand jour, avait déjà été formulée par Cabanis depuis le commencement de ce siècle : — « par la seule puissance de leurs signes, écrivait-il, les impressions peuvent se communiquer d'un être sensible à d'autres êtres qui, pour les partager, semblent alors s'identifier avec lui. » — Voir Cabanis, Œuvres complètes, Paris, 1824, Firmin Didot, t. III, Préface, p. 14. Déjà Malebranche disait : les personnes passionnées nous passionnent et elles font des impressions dans notre imagination qui ressemblent à celles dont elles sont touchées. [De la recherche de la vérité, livre IL) — r Au reste, l'intuition de cette loi remonte bien plus haut encore. Horace dans 1'^?'/ poétique, dit : ^ Ainsi

régions où commence rinlelligence, il faut que les circonstances extérieures agissent isolément sur chaque individu d*une manière simultanée pour qu'il y ait accord dans les impressions ressenties ; mais, dès que la représentation est possible, il suffît qu'un seul soit ébranlé par les circonstances extérieures pour que tous le soient également presque aussitôt. En effet, Vindividu alarmé manifeste extérieurement son état de conscience d'une manière énergique; la guêpe ^ pa/r exemple^ bou?*donne d'une manière significative^ correspondant chez elle à un état de colère et d'inquiétude; les autres guêpes V entendent et se représentent ce bruit ; mais elles ne peuvent se le 7'eprésenter sans que les fibres nei'veuses qui, chez elles^ le produisent d'ordinaire, ne soient plus ou moins excitées. C'est un fait psychologique facile à observer chez les animaux supérieurs que toute représentation d'un acte entraîne un commencement d'exécution de cet acte ; la chèvre à qui on présente un morceau de sucre, le chien à qui on présente un morceau de viande, se lèchent les lèvres et salivent aussi abondamment que s'ils . l'avaient dans la bouche. L'enfant et le sauvage miment la scène qu'ils racontent. Et M. Chevreul a montré qu'en l'état de repos parfait il suffit qu'un homme adulte, un savant, d'esprit rassis, ait l'idée d'un mouvement possible de son bras pour que ce mouvement commence à s'effectuer, même à son insu. Nous ne pensons pas seulement avec notre cerveau^ mais avec tout notre système nerveux^ et Vimage, envahissant d'emblée, avec le sens qui perçoit, les organes qui correspondent d'ordinaire à la perception, y provoque inévitablement des mouvements appropriés qicun contre-ordre énergique peut seul pai^enir à suspendre ^. Plus la concentration de la pensée est faible, plus les

que le rire fait naître le rire, de même les larmes foat pleurer ; ce sont nos visages qui se comprennent : si tu veux que Je pleure, pleure toi-même. (1) Spencer écrivait aussi (Premiers pjnncipes, ch. vm) : — Il y a une corrélation et une équivalence entre les sensations et les forces physiques qui, sous la forme d'actions du corps, en sont les résultats.

mouvements, nés de cette sorte, suivent impétueusement leur cours. Nos guêpes, voyant Tune des leurs entrer dans le nid, puis ert sortir d'un vol rapide, seront donc elles-mêmes tirées au dehors, et au bruit produit par elle, leur bourdonnement répondra à Tunisson. De là une effervescence générale de tous les membres de la société*. »

Cette description magistrale d'Alfred Espinas nous explique suffisamment —je crois — la psychologie de la foule.

Comme parmi les guêpes, comme parmi les oiseaux, dont une volée entière, au moindre battement d'ailes, est prise d*un panique invincible, ainsi parmi les hommes une émotion se répand suggeslivement, au moyen de la vue et de Touïe, avant même que les motifs en soient connus ; et l'impulsion vient de la représentation même du fait imité, de même que nous ne pouvons jeter un regard au fond d'un précipice sans éprouver le vertige qui nous y attire ^.

Mais, dira-t-on, tout ce que vous nous avez dit jusqu'à présent suffît à donner l'explication de certains mouvements, de \

(1) A. Espinas. Des sociétés animales. 2* édition, Paris, F. Alcan, 1878, p. 358 et suiv.

(2) Rambosson dans son œuvre, Phénomènes nerveux intellectuels et . moraux, leur transmission par contagion, a appliqué aux phénomènes nerveux et intellectuels, qui se transmettent par contagion, la loi de la transmission et de la transformation du mouvement expressif. Il admet (je résume ici sa théorie), que à chaque état psychologique correspond un mouvement cérébral qui se manifeste extérieurement par des modifications de la physionomie, du maintien, des gestes, coordonnés d'une manière particulière. Ce mouvement ne s'arrête pas, mais il se répand dans l'espace, et se communique à un autre cerveau, sans se modifier, et répétant le même phénomène. Le rire, le bâillement, la douleur, se transmettent en suivant cette loi. La propagation du mouvement cérébral à distance est la cause de la diifusion de tous les phénomènes, des plus simples aux plus composés de chaque sphère de r.activité nerveuse.

Ainsi qu'on peut le voir, cette théorie est la même, au fond, que celle d'EspiNAs, qui l'a développée plus clairement en peu de pages, que ne l'a fait Rambosson en un volume.

certains actes d'une foule, mais non pas de tous. Gela nous explique pourquoi, si Tun applaudit, tous applaudissent; si l'un fuit, tous fuient; pourquoi une émotion de colère, ressentie par un seul individu, se reflète immédiatement sur tous les visages. Mais cela ne nous explique pas pourquoi cette colère entraîne à l'action mauvaise, au meurtre; cela ne suffît pas à expliquer comment une foule arrive à l'extrémité de l'assassinat et du massacre, aux atrocités sans nom, dont la révolution française nous fournit peut-être les plus terribles exemples. En de pareils cas, votre théorie — qu'une émotion se transmet par suggestion à toute une foule par la vue seule de cette émotion chez un individu, et que l'impulsion résulte de la seule représentation de l'acte imité, — est insuffisante. Vous ne pouvez pas prétendre que l'on tue uniquement parce qu'on voit quelqu'un qui tue ou qui fait mine de tuer ; il faut autre chose que cela pour faire d'un homme un assassin.

Cette objection (qui, nous le prouverons, renferme un fond de vérité) s'était déjà offerte spontanément à l'esprit des auteurs qui avaient tenté d'analyser les causes des crimes commis par une foule. Ils avaient confusément senti qu'un acte de cruauté et de férocité ne peut être uniquement produit par des circonstances extérieures, mais qu'il doit avoir sa cause dans la constitution particulière de l'organisme de celui qui le commet.

« Que se passe t-il dans le cœur des hommes quand ils sont ainsi collectivement entraînés vers le meurtre, vers l'effusion du sang ? D'où naît ce pouvoir imilatif qui les subjugue et qui les porte à se détruire ainsi les uns les autres? Le point cidminant de la recherche s'arrête à une disposilion homicide primordiale^ à une sorte de fureur instiiictive, funestes attributs de V humanité y. qui trouve un puissant auxiliaire dans le penchant imilatif. Des circonstances extérieures de toutes sortes, agissant sur ces puissances virtuelles, les mettent en branle et les font éclaler dans le monde.

58 JLA FOULE CRIMINELLE

« Ici, c'est la vue du sang qui fait naître l'idée d'en répandre ; là, c'est le prosélytisme, l'esprit de corps, l'esprit de parti, qui appellent à leur service les passions malfaisantes de tout genre, et qui arment la main de l'homme pour répandre le sang ; ailleurs c'est une imagination continuellement agacée par les sollicitations d'un tempérament irritable, qui se trouble au récit de quelque événement sinistre, qui prend feu et flamme quand la publicité s'efforce de l'assiéger, et qui transforme en un instant l'homme le plus timide en une véritable bête féroce*. »

Et même avant Barbaste, Lauvergne avait eu recours à cette disposition homicide primordiale pour expliquer les crimes de la foule. — « L'organe de l'imitation — écrivait-il — est un de ceux qui se présentent en première ligne avec ceux de la combativité et de la cruauté. En temps d'anarchie etdfi révolution, tous les crimes qui se commettent sont l'œuvre de ces trois points du cerveau qui commandent en maître à la raison et à l'intelligence qu'ils se sont subordonnées. Alors l'homme qui est né cruel, retrousse ses manches et se fait pourvoyeur de la guillotine. Il aura pour imitateurs la foule de ceux qui voulaient un modèle, un boute -en- train de ce qu'ils se sentaient capables d'exécuter. Les victimes seront les hommes faibles, les moutons, ceux que les bons exemples, les exemples de sagesse et de raison, ont rendus humains et pieux, chez lesquels les organes de la cruauté et de l'imitation, s'ils ont existé en eux forts et prépondérants, ont cédé au lahor improbus de l'intelligence et du sentiment^. »

(1) B.iRB.vsTE. De Vhomieide et de V anthropophagie. Paris, 1856, p. 97. J. De Maibtre, dans un chapitre sur la destruction de l'espèce humaine, pensait qu'on pourrait ramener à des lois fixes les recrudescences de la fureur homicide. Si l'on avait — dit-il — des tables de massacres comme on a des tables météorologiques, qui sait si l'on n'en découvrirait point la loi au bout de quelques siècles d'observation.

(2) Lauvergne. Les forçats, considérés sous le rapport physiologique, moral et intellectuel. Paris, Baillière, 1841, à p. 206. Voy. aussi Attomir. Théorie derVerhrechenaufGrundsalzeder Vhrenologiehasirt. Leipzig, 1842.

ScHoPENHAUER dit que c'est dans les soulèvements du peuple qu'on voit

11 est certain que ce que disent Barbaste et Lauvergne est vrai, profondément vrai. Précurseurs, lointain s de la nouvelle science de Tanthropologie criminelle, ils rapportent à la constitution physiologique et psychologique de l'individu une parlie des causes des phénomènes humains, plutôt que de les rapporter toutes, sans distinction, à la société, ainsi que le voudraient encore quelques-uns.

Mais, avant d'avoir recours au facteur anthropologique, je croi« bon de tenir compte de quelques autres considérations qui expliquent, sinon à elles seules, au moins principalement, de quelle manière une foule peut être entraînée à des actes de férocité et de cruauté.

On doit remarquer avant tout que la foule est en général plus disposée au mal qu'au bien.

L'héroïsme, la vertu, la bonté peuvent être les qualités d'un seul individu ;mais elles ne sont jamais ou presque jamais les qualités d'une grande réunion d'individus. L'observation la plus vulgaire nous l'enseigne : on craint toujours d'une multitude d'individus, bien rarement on espère. Tout le monde sent et sait par expérience que l'exemple d'un homme pervers ou d'un fou peut entraîner la foule au crime ; bien peu croient, et cela arrive rarement en effet, que la voix d'un homme de bien ou d'un homme courageux puisse engager la foule au caLme.

se révéler l'égoïsme et la cruauté qui sont les qualités fondamentales de rhomme. — « Quand une foule déchaînée a rompu tout lien de loi, ou d'ordre, il se manifeste en plein jour ce hélium omnium conb^a omnes, dont Hobbes a fait le tableau admirable dans le premier chapitre, De Cive. On voit alors chacun, non seulement ravir aux autres ce qu'il envie, mais aussi anéantir le bonheur et l'existence de ses semblables, dans le seul but de se procurer un supplément fort mesquin de bien-être. » — Le monde comme volonté et comme représentation. Paris, F. Alcan, liv. IV.

LoMBRoso elLAscHï [Le crime politique, p. 140), écrivaient de même que Barbaste, Lauvergne et Schopenhauer : « Les levains primitifs du vol, de l'homicide, de la luxure, qui couvent à l'état d'embryon dans chaque individu tant qu'il vit seul, surtout s'ils sont modérés par l'éducation, grandissent tout d'un coup comme des géants au contact d'autrui, et deviennent virulents dans les foules excitées. »

La psychologie collective, ainsi que nous l'avons dit dans l'introduction, est fertile en surprises mais ces surprises sont presque toujours douloureuses : cent, mille hommes réunis peuvent commettre des actions qu'aucun des cent ou des mille n'aurait commis étant seul ; d'une réunion d'hommes bons, vous n'aurez presque jamais un résultat excellent ; vous aurez souvent un résultat médiocre, quelquefois même un résultat très mauvais.

La foule est un terrain où le microbe du mal se développe très facilement, tandis que le microbe du bien meurt presque toujours, faute de trouver les conditions de vie*.

Et pourquoi cela ?

Sans parler ici des différents éléments qui composent une foule où, près d'hommes de cœur on voit des indifférents et des cruels, et près des gens honnêtes, bien souvent des vagabonds et des criminels 2, et tout en nous bornant, pour le moment, à une observation générale, nous pourrions répondre à la demande qui nous a été faite, en disant que, dans une multitude, les bonnes qualités des particuliers, au lieu de s'unir, se détruisent.

Elles se détruisent, d'abord, par une nécessité naturelle, et je dirais arithmétique. De même que la moyenne de plusieurs nombres ne peut évidemment être égale au plus élevé de ces nombres, de même un agrégat d'hommes ne peut refléter dans ses manifestations les facultés les plus élevées, propres à quelques-uns de ceux qui le composent ; il reflétera seulement les facultés qui se retrouvent en tous ou dans le plus grand nombre des individus. Les dernières et les meilleures stratifications du caractère, dirait Sergi, celles que la civilisation et l'éducation ont réussi à former en quelques individus privilégiés, sont éclipsées par les stratifications moyennes qui sont

(!) Voy. à ce sujet dans la deuxième partie de cet ouvrage ma lettre adressée à M. Tarde, et la polémique qui s'en suivit. (2} Nous nous occuperons de cela au chapitre suivant.

le patrimoioe de tous ; dans la somme totale, celles-ci prévalent et les autres disparaissent.

Il arrive dans la foule, au point de vue moral, ce que nous avons remarqué plus haut*, qui arrive au point de vue intellecluel dans toutes les réunions nombreuses d'hommes : la compagnie affaiblit — par rapport au résultat total — aussi bien la force du talent que les sentiments charitables.

On ne veut pas dire par là que la foule soit incapable de toute manifestation noble et grande, soit du côté de la pensée soit du côté du sentiment. Trop d'héroïsmes collectifs sont là pour nous démentir, principalement tous ceux qui tirent leur origine de Tamour de la patrie, et qui . — depuis les 300 des Thermopyles jusqu'aux derniers martyrs de l'indépendance — forment, pour ainsi dire, dans l'histoire une voie sacrée qui suffît à prouver qu'une multitude peut, aussi bien qu'un seul individu, monter aux hauteurs sublimes de l'abnégation et de la vertu.

J'ai voulu seulement constater que la foule Q^i prédisposée^ par une fatale loi psychologique, plus au mal qu'au bien, — de la même manière que n'importe quelle autre réunion d'hommes est prédisposée à donner un résultat intellectuel inférieur à celui que devrait donner la somme de ses composants. Il y a dans la foule une tendance cachée à la férocité, qui constitue, — si je puis dire ainsi — le facteur organique complexe de ses futures manifestations , et ce facteur (comme le facteur anthropologique dans l'individu) peut suivre une direction bonne ou mauvaise, selon l'occasion et selon la suggestion qui lui est imposée par les conditions extérieures.

Une assemblée, qui représente un agrégat intellectuellement médiocre, peut arriver en certains cas à comprendre une idée de génie ou un sentiment noble si quelqu'un sait l'exposer. Dans

(1) Dans Vlntroduction, p. 9 et suiv.

un bel élan d'enthousiasme par exemple, pendant la nuit du 4 août, TAssemblée nationale française déploya une générosité collective dont presque tous les membres, sinon tous, eussent été incapables isolément ^

De même une foule qui représente un ensemble moralement médiocre et même bas, peut arriver en certains cas à accomplir des actions héroïques ou à déployer des sentiments altruistes, s'il se trouve un capitaine qui sache l'y conduire ou un orateur qui sache le lui suggérer. Lorsque le plus grand des orateurs réussite convaincre les. Athéniens que l'homme qui avait attiré sur eux d'irréparables malheurs en lés engageant à s'armer contre Philippe, méritait des couronnes et non des peines, lorsque, attestant ceux qui étaient morts à Marathon, il se glorifla d'avoir sauvé l'honneur de son pays et persuada à des boutiquiers et à des artisans que leur honneur leur était plus cher que leur vie, on assista ce jour-là au plus beau triomphe que la parole humaine ait jamais remporté, et du même coup le peuple athénien prouva qu'une multitude n'est pas toujours médiocre et que les grandes inspirations savent trouver quelquefois le chemin de son âme. Tel citoyen, pris isolément, aurait résisté peut-être à l'éloquence de Démosthène : mais il parlait h une foule, et la foule se rendit^.

Il n'y a donc pas de doute : la vulgarité intellectuelle et la médiocrité morale d'une multitude peuvent se transformer en pensées et en sentiments, meilleurs ou même excellents-, par l'action d'un orateur ou d'un chef, de celui enfin qui est le despote momentané de la foule.

(1) Voy. Tarde dans la Revue philosophique de novembre 1891, à propos de la première édition de cet ouvrage.

(2) Yoy. G. Valbert. La théorie d'un positiviste italien sur la foule criminelle, dans la Revue des Deux-Mondes, livraison du 1" décembre 1892. Cet article, que le regretté Victor Cherbuliez a eu Tobligeance de me consacrer lorsque parut la première édition de mon ouvrage, est plein d'aperçus nouveaux.

Dans tous les mouvements populaires, la moralité d'une nation sort des règles communes ; comme il se peut (et c'est rbypothèse la plus probable) qu'une foule d'ouvriers paisibles se réveillent lions quand l'émeute gronde dans les rues, de même il se peut qu'un homme, entraîné par l'enthousiasme et gagné par l'excitation de la multitude, devienne un héros et un martyr, tandis qu'en temps normal, il aurait été simplement un. bon citoyen ou même un mauvais sujet s'il avait vécu dans un milieu corrompu. C'est ce qui arrive au type classique du gamin de Paris qui en temps de paix devient à seize ans souteneur, voleur, assassin et, dès l'âge de dix-huit ans, entre à la Grande Roquette d'où il part pour la Nouvelle-Calédonie : vienne le temps des barricades, ce gamin meurt en héros ^))

Cette condition étrange et je dirais presque contradictoire de la foule — qui peut faire éclore de son sein l'égoïsme ou l'altruisme, le criminel ou le martyr — a été symbolisée par M. Pugliese dans une comparaison très belle et très juste. « Une foule est excitée, mais la force qui l'émeut comme la mer agitée n'a pas encore reçu l'impulsion du mouvement; — une chaudière est sous pression, mais on n'a pas encore ouvert la soupape qui doit laisser passer la vapeur; — un amas de poudre est exposé au soleil, mais personne n'a allumé le feu pour la faire sauter. Un homme surgit, on manifeste une idée,. on jette un cri : — allons tuer un tel, ennemi du peuple, ou : allons délivrer tel autre, ami des pauvres, — et le mouvement est donné, la soupape est ouverte, la poudre a fait explosion. Voilà la foule ^. »

Spencer a aussi une phrase qui exprime, si on l'applique à la foule, la même idée que la comparaison de M. Pugliese : « Les paroles, disait le philosophe anglais, ont avec l'ébranlement

(1) MoREAU. Le monde des pinsons. Pans, 1881, p. 81.

(2) Dans la Rivista di giureprudenza, 1891.

moral qu'elles excitent une relation qui ressemble beaucoup à celle de la pression de la détente d'une arme à feu avec l'explosion qui la suit; elles ne produisent pas la force, elles la mettent en liberté *. »

Donc, dans la foule, comme dans Tindividu, toute manifestation est due aux deux ordres de facteurs, anthropologique et social ' ; — la foule peut être en puissance tout ce qu'on veut, mais ce sera Voccasion qui fera naître tel ou tel événement. Il y a toutefois ceci de particulier : que l'occasion, c'est-à-dire la parole ou le cri d'un homme, a, devant la multitude, une importance infiniment supérieure à celle qu'elle a devant un seul homme. L'individu isolé — dans la société, à l'état normal, — est toujours, plus ou moins une matière peu inflammable ; approchez de lui une mèche ; elle brûlera plus ou moins lentement et peut-être même elle s'éteindra ^ La foule au contraire est toujours comme un amas de poudre sèche : si vous en approchez la mèche, l'explosion ne peut manquer. L'occasion a donc

(1) H. Spencer. Les premiers principes, p. 194.

(2) Il est à peine nécessaire de faire remarquer qu'en parlant des deux seuls facteurs anthropologique et social, nous n'avons pas voulu exclure le facteur physique. Nous avons parlé des deux premiers et non du troisième, parce que ceux-là seuls intéressaient notre sujet.

MM. LoMBRoso et Laschi (dans le Crime politique) s'occupent de l'influence du climat dans les révolutions et les émeutes. Faisant la statistique des rébellions par mois et par saison dans l'antiquité, le moyen âge et le siècle écoulé, ils arrivent aux résultats suivants : que c'est en été que le chiffre des révoltes a toujours été le plus élevé, et en hiver le plus bas ; que ce chiffre encore est au maximum pendant le mois qui a suivi le début des plus grandes chaleurs, juillet; qu'il est au contraire au minimum pendant le mois qui suit le début des froids, novembre.

M. FouRNiAL dans une brochure, à vrai dire très peu originale, s'occupe aussi du facteur physique dans les crimes collectifs.

N'ayant pas eu le temps de recueillir des données nouvelles à ce propos, j'ai négligé complètement l'étude des facteurs physiques.

Dans la deuxième partie de cet ouvrage (chap. ni, Vopinion publique) on trouvera quelques observations sur l'influence du facteur physique dans la formation des foules et des publics.

(3) Cela s'entend en général : mais parfois l'occasion produit sur l'individu isolé le même effet irrésistible et instantané qu'elle produit sur la foule : par exemple, une provocation très grave faite à un criminel par amour.

dans la foule le terrible de V irréparable. Et celte vérité ne s'applique pas seulement aux crimes de la foule mais à toutes ses manifestations psychologiques.

Au théâtre, par exemple, — et chacun Ta bien des fois observé, — il suffit d'un lapsus lingiiœ d'un artiste, prononcé au milieu d'une tirade éloquente ou dans un moment tragique, pour bouleverser tout à coup la psychologie de la foule, et pour la faire éclater de rire, tandis qu'une seconde auparavant elle était sérieuse et avait même les larmes aux yeux. « La foule, disait il y a bien des siècles Tacite {Historiœ^ 1/69), est mobile et suit les impressions du moment. »

Un phénomène semblable se vérifie dans les élections populaires. Un nom qu'on a su jeter adroitement à temps au milieu d'une foule, obtient l'adhésion instantanée de tous, involontairement et par le seul fait qu'il a été prononcé; et la multitude oublie avec une facilité et une rapidité étonnantes les autres noms qu'auparavant on lui avait soufflés. On pourrait rapporter ici mille exemples : un seul suffira : lorsqu'Osman, empereur des Turcs, fut déposé, aucun de ceux qui commirent cet attentat ne songeait à le commettre; ils demandaient seulement en suppliant qu'on leur fit justice sur quelque grief : une voix, qu'on n'a jamais connue, sortit de la foule par hasard : le nom de Mustapha fut prononcé et soudain Mustapha fut empereur ^

Après toutes ces considérations, on pourrait croire entamé le principe exposé plus haut, — que la foule est un terrain dans lequel le microbe du bien meurt bien souvent, et dans lequel, au contraire, le germe du mal se développe facilement. Puisque, dira-t-on, tout dépend de l'occasion, et qu'elle peut être bonne ou mauvaise, les probabilités pour les résultats opposés sont égales.

Mais il n'en est pas ainsi. S'il est vrai que tout dépend de

(1) Montesquieu. Lettres persanes. Lettre 81. Usbeck à Rhedi.

SiGHELE. 5

l'occasion, il n'est pas moins vrai que l'occasion est plus souvent mauvaise que bonne.

Et cela pour celte grande raison : admettons même que dans la foule le nombre des personnes qui veulent conduire au bien soit égal à celui des personnes qui veulent entraîner au mal, ces dernières auront le dessus dans la plupart des cas. La perversité est une qualité plus active que la bonté, puisque la classe des méchants est composée de ceux qui veulent faire du mal aux autres, tandis que la classe des bons est composée *\e ct\yyiç{u\ ne feraient jamais de mal à personne (les passifs), et de ceux qui non seulement ne feraient pas de mal, mais qui veulent faire du bien et qui le font. Or, il est facile de comprendre que les bons passifs ne peuvent influencer une multitude et la diriger : leurs qualités négatives les rendent les instruments aveugles de ceux qui sauront prendre le dessus.

Quant aux bons actifs (qu'on me passe ces expressions, qui rendent exactement ma pensée) leur pouvoir rencontre bien des difficultés, parce que s'ils tentent de s'imposer et de réagir contre les conseils des méchants, s'ils cherchent à ramener le calme, ils voient bien souvent leurs paroles mal interprétées, et ils sont accusés de poltronnerie et pis encore. C'est pourquoi, s'ils tentent de réagir une première fois, ils ne s'y essayeront plus une seconde, et la suggestion de ceux qui veulent faire naître quelque chose de sérieux, de grave, ne rencontrera plus aucun obstacle. Combien n'y en a-t-il pas qui dans un soulè vement populaire, crient vive ou moj^t, parce qu'ils craignent s'ils se taisent que leurs voisins ne les traitent de lâches et d'espions! Et combien, pour les mêmes raisons, passent de la parole à l'acte ! Il faut une force de caractère peu commune pour réagir contre les excès que commet la foule dont on fait partie; bien peu possèdent cette force. Pour la plupart, ils comprennent qu'ils agissent mal, mais ils le font parce que la foule les y pousse et les y contraint. Ils savent que s'ils ne

LA PSYCHO-PHrSIOLOGIE DE LA FOULE 67

suivent pas le courant, ils seront appelés vils et seront les victimes de la colère d'autrui. Et la peur matérielle d'être maltraités ou blessés s'ajoute à la peur morale d'être traités de lâches.

Alexandre Manzoni dans les Fiancés a une page magnifique qui décrit cette impuissance morale et physique à laquelle se trouvent réduits les bons dans la foule, il montre l'impossibilité de réagir contre la majorité qui court à des actes criminels :

« c'était un mouvement continuel, on se poussait, on se

tirait, il y avait comme un arrêt momentané, une suspension, une incertitude, une irrésolution, un bourdonnement ininterrompu de conseils contradictoires. Soudain, une voix s'éleva du milieu de la foule, une voix maudite qui criait : « Il y a près d'ici la maison du vicaire; allons faire justice et saccager. » Ce fut comme le brusque rappel d'une résolution déjà prise en commun. « Chez le vicaire, chez le vicaire ! » on n'entend pas d'autre cri. La foule se met en marche comme un seul homme, et se dirige vers la maison nommée à un si mauvais moment. « Le vicaire ! le tyran ! l'affameur ! nous le voulons mort ou vif! » Renzo se trouvait au plus fort du tumulte. A peine entendit-il cette proposition sanguinaire qu'il fut saisi d'effroi ; quant au pillage, il n'aurait pas pu dire s'il était légitime ou non dans ce cas-là, mais la pensée du meurtre lui causa une horreur sans mélange. Gagné par cette funeste docilité des esprits passionnés devant la passion d'un grand nombre, il était lui-même persuadé que le vicaire était la cause principale de la famine, l'ennemi des pauvres ; mais, ayant entendu quelques moments auparavant certains dans la foule exprimer le désir de ne rien négliger pour le sauver, il s'était aussitôt promis de contribuer à cette œuvre... Un vieux, écarquillant des yeux creux et enflammés, agitait en l'air un marteau, une'corde et quatre gros clous, avec lesquels, disait-il, il voulait pendre le vicaire à sa porte, quand on l'aurait tué. — « Honte! » cria Renzo, rempli d'horreur en entendant ces paroles ; il voyait un

certain' nombre de figures qui semblaient les approuver, mais il était encouragé parla vue d'autres qui se taisaient en laissant apercevoir la même horreur que lui. « Honte ! veux-tu donc que nous devenions des bourreaux? Assassiner un chrélien? Comment voulez-vous donc que Dieu nous donne du pain, si nous commettons ces atrocités? Il nous enverra ses foudres et non du pain! » — « Ah! chien! traître à la patrie 1 » cria en se tournant comme un possédé vers Renzo un de ceux qui avaient pu malgré le bruit entendre ces courageuses paroles. « Attends, attends ! C'est un serviteur du vicaire déguisé en paysan : c'est un espion : prenez-le! » Cent voix répondent autour de lui ; — « Qu'est-ce que c'est? Où est-ce? Qui est-ce? Un serviteur du vicaire. Un espion. Le vicaire déguisé en paysan, qui se sauve. Où est-il? Arrélez-le, frappez-le, battez-le, tapez dessus! » Renzo se tait, il s'anéantit, il voudrait disparaître; quelques-uns de ceux qui l'entourent le cachent au milieu de leur groupe, et tâchent d'étouffer les voix ennemies et homicides, par d'autres cris plus forts. Mais ce qui le sauva ce fut un « place, place » que l'on cria près delà... »

Il y a une infinité de personnes qui se trouvent dans le cas de Renzo. Et, si la comparaison ne paraissait un peu hardie, je dirais que Ja plus grande partie des honnêtes gens qui se trouvent au milieu d'une foule furibonde, doivent presque fatalement se conduire comme ceux qui les entourent, par une loi de mimétisme psychique. Ils sont en proie à une espèce de myriachil, névrose qui oblige à imiter les mots et les gestes de ceux qu'on regarde K

De même* qu'il est des animaux qui, pour s'effacer aux yeux de leurs ennemis et se mieux défendre d'eux, prennent la couleur du milieu dans lequel ils vivent ^ de même les hommes qui se

(1) Voy. MoRSELLi, Il magnelismo animale.

(2) Sur ce phénomène, qui dérive de l'instinct de conservation, consultez Weissmann, Sfudien zur Descendenz-Theorie, Leipzig, 1876, p. 10 et

trouvent dans une foule, prennent la teinte morale ie ceux qui les entourent pour éviter qu'on les insulte et qu'on les balte ; c'est-à-dire qu'ils crient tout ce que les autres veulent, et font semblant de suivre le courant.

Je me souviens, à ce propos, de ce que me disait ily a quelque temps Elie Reclus, le philosophe illustre, le causeur profond et captivant. Il me racontait qu'il se trouvait à Paris, en 1870, le jour où arriva la nouvelle de la défaite de Sedan : il se promenait sur le boulevard tout en réfléchissant aux conséquences de cet immense désastre, et il sentait qu'il n'y avait désormais qu'une seule chance de salut, un seul moyen de rendre moins terrible la débâcle : puisque Vempire avait fait la gueiTe^ Vempire devait faire la paix. Il s'était bien affermi dans cette opinion, lorsqu'une foule hurlante passa près de lui et l'emporta dans ses vagues humaines. Il entendit des cris : — vive la République I nous voulons la République 1 — il écoutait les discours de ceux qui étaient près de lui, — et peu à peu son opinion première, individuelle, chancela, — il luttait en vain pour la soutenir, — et quand cette foule s'arrêta, et qu'un orateur lui expliqua la nécessité que ce fût, non l'Empereur vaincu et coupable, mais la République innocente qui fit la paix, — il se surprit à applaudir furieusement — comme les autres — cette opinion qu'un moment auparavant il avait rejetée et qui n'était pas la sienne.

S'il en est vraiment ainsi — et qui en pourrait douter — il n'est pas difficile de comprendre pourquoi l'opinion individuelle de quelques esprits indépendants se noie dans la foule, dans l'opinion de la majorité; il n'est pas difficile de comprendre pourquoi — en d'autres cas — les passions mauvaises ont le

suiv. ; — GiRVRD, La nature^ 1878, p. 109 ; — Darwin, Origine délie spécie, trad. ital., Turin, 1875, p. 467; — Canestrini, La leoria di Darwin, Milan, Duoiolard, 1887, 2« éd., p. 263, et plus récemment Souriau, La suggestion dans l'art^ p. 242, et Thomas, La suggestion, Paris, F. Alcan,p.i>7.

dessus daas la foule, et étouffent les boaues inleations du plus petit nombre K

Mais, outre les considérations que nous avons déjà émises il y en a une qui explique mieux encore la victoire des instincts brutaux.

Nous avons démontré, je l'espère du moins, de quelle manière une émotion quelconque, ressentie et manifestée par un seul individu, se communique immédiatement à un grand nombre. Admettons que cette émotion soit de fureur ou de colère ; en un instant, le visage et le maintien de chaque individu prendront une expression de colère, et auront quelque chose de tendu et de tragique .

Il ne faut pas croire que cette expression n'est qu'apparente : rémotion réelle suit toujours les actes qui l'expriment, même quand ces actes ne sont, au commencement, que des démonstrations fictives. Nous pouvons feindre, par notre seule volonté, une émotion que nous n'éprouvons pas ; mais nous ne pouvons pas rester indifférents devant une émotion qui est feinte extérieurement»

« Je ne puis comprendre — disait Piderit — que la simple imitation d'une expression puisse produire pour ainsi dire par action réflexe l'affection correspondante. Du moins je n'ai rien constaté de semblable lorsque, dans mes études de mi-

(!) Après toutes les observations que je viens de développer dans les pages qui précèdent, et qui existaient entièremenl dans la deuxième édition italienne de ma Foule criminelle publiée en 189i, je crois être en droit de m'étonner de ce que M. G. Ledon ait pu écrire dans sa Psychologie (les foules, parue en 1895, les phrases qui suivent : — « La foule est toujours intellectuellement inférieure à l'homme isolé, mais au point de vue des sentiments et des actes que ces sentiments provoquent, elle peut, suivant les circonstances, être meilleure ou pire. Tout dépend de la façon dont la foule est suggestionnée. Cest là ce qu'ont parfaitement méconnu les écrivains qui n'ont étudié les foules quau point de vue criminel » (p. 21). Le lecteur impartial peut être juge si ces écrivains (c'est-à-dire M. Tarde et moi) ont parfaitement méconnu ce que M. Lebon croit pouvoir prétendre avoir observé le premier. Nous n'aimons pas insister sur une semblable question : nous n'aimons pas, surtout, discuter avec un auteur qui n'a pas voulu reconnaître l'erreur dans laquelle il était tombé.

mique, devant une glace, je cherchais à imiter et à reproduire une expression quelconque... A mes yeux, c'est simplement rassociation des idées qui doit expliquer pourquoi chacun, en s'efforçànt d*imiter certains modes de l'expression, éveille en lui en même temps certaines représentations d'affections*. » Qu'importe — ajoute M. Souriau, et sa réponse est très juste, — cette association d'idées est si naturelle qu'on ne peut y échapper. Nos sentiments et leur mimique, et cette sourde émotion physiologique qui de proche en proche gagne tout notre organisme quand nous sommes fortement émus, forment un tout naturel, un ensemble de phénomènes solidaires les uns des autres ; si l'un d'entre eux vient à être artificiellement reproduit, tous les autres tendent à reparaître spontanément ^.

En effet, puisque tout état intellectuel est accompagné de manifestations physiques déterminées qui n'en sont pas seulement les effets et les signes, mais — comme dit Ribot^ — les conditions nécessaires et les éléments constitutifs, il suit de là que, entre un état intellectuel et ses manifestations extérieures, il y a toujours un rapport de réciprocité, en ce sens que l'un ne peut naître sans produire immédiatement les autres, et vice vena,

« Quand, les yeux fermés, dit Lange, nous pensons à un crayon, nous faisons d'abord un léger mouvement des yeux qui correspond à la ligne droite, et souvent nous nous apercevons d'un léger changement dans les mouvements de la main, comme si nous touchions un crayon *. »

« Pour les représentati/)n3 abstraites, Stricker démontra d'une manière sûre l'existence de la parole intérieure ; et cha-

(1) PiDERiT. La mimique et la physionomie . F. Alcan, 1888, p. 20.

(2) Souriau. La suggestion dans l'art. F. Alcan, 1893, p. 293.

(3) Th. Ribot. Psychologie de l'attention. F. Alcan, 1889.

(4) Lange. Beitrage zur Théorie der sinnlichen Aufmerksamkeit und der activen Appercepfion. — Philosophisce Studien, IV, 415.

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cun peut apercevoir en s'examinanl avec attention, qu'en pensant à quelque chose d*abstrait, il prononce silencieusement au dedans de lai-même la parole qui le représente, ou tout au moins qu'il se sent poussé à la prononcer ^ » Bain disait, en efîet, résumant en une seule phrase l'idée exposée par Lange et par Stricker, que : penser veut dire se retenir de parler et d'agir. — Et, selon Setschœnoff, la pensée est un réflexe réduit à ses deux premiers tiers.

Du reste, des milliers d'expériences prouvent que le mouvement est inhérent à l'image. « Les personnes qui se jettent dans un abîme, de peur d'y tomber; celles qui se coupent avec leur rasoir de crainte de se couper, et la célèbre lecture de la pensée — qui n'est pas autre chose que la lecture d'états musculaires, — semblent étranges au public parce qu^il ignore ce phénomène psychologique élémentaire que chaque image renferme une tendance au mouvements

Réciproquement, chaque mouvement renferme une tendance à une image quelconque. On a dit que la pensée n'est qu'une action avortée. Je crois pouvoir dire d'une manière analogue que l'acte extérieur est une pensée qui naît.

« L'action musculaire particulière — dit fort justement Maudsley — n'est pas seulement l'exposant de la passion, mais bien aussi une partie essentielle de la passion même. Exprimez par votre physionomie une émotion particulière — celle de la colère, de l'étonnement, de la malignité — et l'émotion ainsi imitée ne manquera pas de s'éveiller en vous ; et pendant que les traits du visage expriment un sentiment déterminé.

(1) A. Mosso. La Fatigue. Paris, F.Alcan.

(2) RiBOT, œuvr. cit., p. 79. — Voy. à ce propos : D\rwin, Expression des émotions, ch. x; Preyer, Uâme de Venfant, trad. franc, p. 250 et suiv., F. Alcaa; Féré, Sensation et mouvement, F.Alcan; Mxntehazzx, La Physionomie, ch. XVI ; RrccARDi, Saggio di studi e di osservazioni intorno alVattenzione nelVuomo e negti animali, Modena, 1877 ; et Tissié, Les Rêves, F. Alcan, 189J, p 12.

il est inutile et vain de lâcher d'en éprouver un autres » Lessing a décrit de quelle manière un acteur qui doit feindre la colère et qui est peu sensible, pourra devenir très sensible et réellement furieux par Tefifet de la seule imitation des signes extérieurs de la colère. Supposons qu'il sache imiter très bien ces signes extérieurs ; par ce fait son âme éprouvera un sentiment vague de colère qui réagira sur son visage et y produira d'autres mouvements qui ne dépendent plus de sa volonté : ses yeux lanceront des éclairs, ses muscles se raidiront : en un mot, il aura l'apparence d'un homme vraiment irrité sans qu'il puisse bien comprendre pourquoi il l'est.

Espinas écrivait d'une manière analogue : « De même que l'homme qui tient un fleuret dans un assaut courtois s'anime au jeu et éprouve quelque chose des sentiments qu'il aurait dans une véritable lutte, de même que le sujet magnétisé passe par tous les états correspondants aux postures qu'on lui fait prendre, s'énorgueillissant quand on le dresse, s'humiliant quand on l'accroupit, de même les animaux éprouvent rapidement les émotions dont ils reproduisent les signes extérieurs. Le singe, le chat, le chien en viennent vite, en simulant le combat dans leurs jeux, à une véritable colère, tant il y a de connexion entre les actes et les attitudes qui expriment d'ordinaire un état de conscience et cet état de conscience lui-même, tant ces deux moitiés d'un seul et même phénomène s'engendrent facilement l'une l'autre 2. »

(1) E. Maudslev. Corpo e insnte, leçons traduites par le docteur Collina. Orvieto, 1872. Voy. Lez, 1, p. 33.

L'indissoluble union du mouvement et de l'idée est démontrée de la manière la plus ingénieuse par les expériences qu'a faites le D^ Luys sur l'action des couronnes aimantées dans le traitement des maladies nerveuses. Voy. La Science moderne, nov. 1893 et F. Thomas, La suggestion etc. Paris, F. Alcan, 1898.

(2) A. Espinas, ouvr. cit., p. 360. — A ce propos, Spexcer écrivait : « Si, en connexion avec un groupe d'impressions et de phénomènes de mouvement naissants qui en résultent, on éprouve habituellement quelque autre impression ou phénomène de mouvement, celle-ci, par le progrès

Or donc il est clair qu'une foule dans laquelle on a produit une émotion de colère ou de fureur, sera en un instant, non seulement agitée et émue extérieurement^ mais réellement irritée. M. Joly, ayant eu l'intuition de ce phénomène physiologique, disait, en parlant de l'individu qui est dans une foule et qui se laisse entraîner par elle : « ce n'est plus chez lui la volonté qui amène l'acte, c'est l'acte qui met en branle la portion imaginativp et peut-être plus encore la portion physique de la volonté *. » Et il est bien facile alors de comprendre, sans qu'il soit nécessaire d'avoir recours au facteur anthropologique, comment la foule peut arriver au crime.

Tous les individus qui font partie d'une foule, sont dans

du terups, deviendra si bien liée au groupe, qu'elle naîtra aussi quand le groupe naîtra, ou fera naître le groupe quand elle-même sera produite. Si, avec Tacte de se précipiter sur une proie et de la saisir, a toujours été expérimentée une certaine odeur, la présentation de cette odeur fera naître les phénomènes de mouvement et les impressions qui accompagnent l'acte de se précipiter et de saisir une proie. Si les phénomènes de mouvement et les impressions qui accompagnent Tacte de saisir une proie, ont été habituellement suivis par les morsures, combats et grognements qui accompagnent la destruction de la proie, alors, quand les premiers se produiront à l'état naissant, il feront naître, à leur tour, les états psychiques qu'impliquent les morsures, les combats, les grognements. Et si ceux-ci ont été de même suivis par les états psychiques impliqués dans l'acte de manger, alors ces derniers à leur tour, se produiront à l'état naissant. Ainsi la simple sensation de l'odorat fera naître ces états de conscience nombreux et variés qui accompagnent les actes de S3 précipiter, saisir, tuer et dévorer la proie. Les sensations de la vue, de l'oreille, du tact, de l'odorat, du goïit, des muscles, qui accompagnent constamment les phases successives de ces actions, seront toutes partiellement excitées en même temps, constitueront par leur réunion les désirs de prendre, tuer et dévorer, et formeront l'impulsion au mouvement qui mettra les membres à la poursuite de la proie. » — Voy. Principes (le psychologie, t. 1, 4" partie, ch. vm, § 214.

Ce passage de Spencer renferme la loi de psycho-physiologie que CharcoT a résumée ainsi : « Chaque mouvement que nos muscles reçoivent de l'extérieur, chaque force nerveuse, qui se développe dans l'organisme par l'effet d'une excitation étrangère et non spontanément, détermine une série d'états cérébraux et de modifications mentales capables, d'être traduites par le maintien et les mouvements expressifs qui l'accompagnent. »

Voy. G. Campili, Il grande ipnolismo. Frères Bocca. 1886, p. 43. — Janet fondait sur la même loi la théorie suggestive. Voy. Paul Janet, Revue polit ique et littéraire y n. 4-7, 1884.

(1) JoLY. La France criminelle, Pari^. L. Cerf, ch. xv.

un état psychologique analogue à celui d'un individu provoqué et offensé personnellement. C'est pourquoi le crime qu'ils commettront ne sera pas un acte sauvage incompréhensible, mais plutôt une réaction (juste ou injuste, mais en tous cas naturelle et humaine) contre la cause, ou ce qu'ils croient la cause, de cette provocation qu'ils ont ressentie par contagion.

Le facteur anthropologique aura certainement sa part dans ce crime, mais le motif principal n'en sera pas moins l'état réel de colère et d'irritation de la multitude. Cet état de colère rend les crimes de la foule semblables en tout à ceux des délinquants d'occasion, qui — comme on le sait — n'en arrivent au crime que lorsqu'ils y sont poussés par les circonstances ou les provocations extérieures.

Nous avons donc levé un premier voile du mystère des crimes imprévus de la foule : nous entrevoyons maintenant pourquoi elle les commet. Une dernière considération noua aidera à expliquer encore mieux ce phénomène.

C'est une loi psychologique d'une vérité incontestée que l'intensité d'une émotion croît en proportion directe du nombre des personnes qui la partagent dans le même lieu et le même temps. C'est là le motif du haut degré de frénésie auquel monte parfois l'enthousiasme ou la désapprobation, dans un théâtre ou dans une assemblée.

On aura un exemple et une preuve de ce que nous affirmons, si l'on veut bien examiner ce qui arrive dans une salle où parle un orateur. « Je suppose que l'émotion ressentie par cet orateur puisse être représentée par le chiffre 10, et qu'aux premières paroles, au premier éclat de son éloquence, il en communique au moins la moitié à chacun de ses auditeurs qui seront 300, si vous le voulez bien. Chacun réagira par des applaudissements ou par un redoublement d'attention; et cela pro

duira ce qu'on appelle dans les comptes rendus un mouvement (sensation). Mais ce mouvement sera ressenti par tous à la fois, car Tauditeur n'est pas moiiis préoccupé de l'auditoire que de l'orateur, et son imagination est soudainement envahie par le spectacle de ces trois cents personnes frappées d'émotion : spectacle qui ne peut manquer de produire en lui, d'après la loi énoncée tout à l'heure, une émotion réelle. Admettons qu'il ne ressente que la moitié de cette émotion, et voyons le résultat. La secousse ressentie par lui sera représentée non plus par 5, mais par la moitié de 5 multipliée par 300, c'est-à-dire par 750. Que si on applique la même loi à celui qui est debout et qui parle au milieu de cette foule silencieuse, ce ne sera plus le

chiffre de 750 qui exprimera son agitation intérieure, mais

300 fois — , puisqu'il est le foyer vers lequel tous ces individus

profondément remués renvoient les impressions qu'il leur communique ^ »

Il est certain que, dans une foule, la communication des émotions n'a pas lieu de tous à un seul ; elle ne présente donc pas ce caractère de concentration organique.

Le concours est tumultueux et une grande partie des émotions — il faut en convenir — ne pouvant pas être ressentie par tous, ,n'a pas d'écho. L'intensité de Témotion n'offre plus alors un rapport égal au nombre des individus, et l'accélération des mouvements passionnés est beaucoup moins rapide. Mais la loi générale n'en est pas moins vraie. Elle se manifeste d'une manière moins déterminée, moins claire, plus incertaine ; mais cette incertitude même, et cette confusion auront leur effet. Chaque cri, chaque bruit, chaque acte, justement parce qu'il n'est ni entendu, ni interprété exactement, produira un effet

(1) Voy. EspiNAs, œuvr. cit., p. .361. — Cicéron [De oratore, liv. H, ch. XLvi, écrivait : « La nature même des moyens employés par un orateur pour émouvoir son public, agit plus profondément sur lui que sur les autres. »

plus grave que celui qu'il n'aurait dû réellement produire. Le discours d'un orateur, par exemple, qui cherche à ramener le calme dans une foule , peut avoir bien des fois un résultat opposé à celui qu'il se proposait, parce que ceux qui sont éloignés n'entendent pas bien ses mots, ils voient seulement les gestes de l'orateur, et à ces gestes ils donnent, par un phénomène psychologique naturel, l'interprétation qu'ils préfèrent. Chaque individu, en somme, sentira son imagination s'exalter, il deviendra plus docile à toute suggestion, et il passera de l'idée à l'action avec une rapidité qui épouvante. « Plus la surface sur laquelle s'étend une influence devient hétérogène — écrit Spencer — plus le nombre et l'espèce des résultats sont multipliés par un facteur élevé *. »

Je me plais à reproduire ici les observations très subtiles qu'un critique m'adressait, justement à propos de ce que je viens de dire.

« M. Sighele aurait pu ajouter que la foule est l'endroit du monde où les signes sont le plus violemment expressifs et le plus propres à causer des désordres nerveux. Rien ne ressemble moins à un salon qu'une foule passionnée, La faculté de jouir intérieurement de sa pensée, dont on ne livre aux autres que la moitié, le plaisir qu'on éprouve à dire ce qu'on ne pense pas et à penser ce qu'on ne dit pas, les feintes, les dissimulations, les politesses menteuses, les petites hypocrisies sociales, les colères qui ne s'expriment que par des ironies ou de sourds grondements, les jalousies et les dépits qui savent sourire, la foule laisse ces jeux et cette science aux mondains ; qu'ils excellent, s'il leur plaît, dans l'art de se contenir ; le seul dont elle fasse cas est l'art d'exagérer. Il n'y a pour elle aucun code de convenances. Chacun dit tout ce qu'il a dans le cœur, et tout le monde parle à la fois ; pour se faire entendre, il ne suffit pas d'articuler

(1) H. Spencer. Premiers principes, ch. xx, p. 88.

des mots, il faut crier; pour se faire voir, il ne suffit pas de se montrer, il faut gesticuler ; la gaîté se manifeste par des éclats de rire de cyclope : on n'exprime pas sa colère, on la hurle. L'homme qui assisterait au spectacle que donne une multitude irritée, sans entendre aucune des paroles qui s'y prononcent, se croirait dans une maison de fous ; il éprouverait la même impression qu'un sourd qui assiste à un bal sans en entendre la musique. Pour notre honnête ouvrier, qui a des yeux et des oreilles, au bout d'un quart d'heure ces fous lui semblent sages, et les signes outrés lui paraissent les seu4s qui puissent manifester ce qui se passe en lui. Il apprend bien vite à exagérer les siens, et du même coup, par un effet de répercussion, à exagérer ses sentiments. La température de son âme ayant changé, ce qu'il trouvait chaud lui semble tiède, ce qu'il trouvait tiède lui semble froid, et il se sent à l'aise dans la forge des violents *. »

Nous serons alors en présence du phénomène que Enrico Fen i appelle fermentation psychologique : les levains de toutes les passions monteront des profondeurs de l'âme ; et, comme des réactions chimiques entre plusieurs substances on obtient des substances nouvelles et différentes, ainsi des réactions psychologiques entre plusieurs sentiments différents, naîtront des émotions nouvelles et terribles, inconnues jusqu'alors à l'âme humaine ^

En de pareils cas, comme il est impossible, non seulement

(1) Voy. Gherbuliez, dans Tarticle de la Revue des Deux-Mondes, cité plus haut.

(2) ScHÛTZENBERGER éci'itdans son traité sur les fermentations: « Plus un organisme est simple, moins il renferme d'ordres spéciaux de cellules, plus les réactions chimiques qui s'y passent sont simples aussi et faciles à démêler, à isoler par l'expérience. Plus au contraire la constitution hystologique est variée et hétérogène, plus aussi nous voyons apparaître de composés distincts, comme produits des phénomènes chimiques multiples qui se passent dans les divers tissus. » {Les fermentations.)

On peut déduire facilement de cela que — dans l'organisme humain — qui est de tous les organismes celui qui a la constitution la plus variée et la plus hétérogène — le^ réactions psychologiques atteindront le maximum de la variété et de l'hétérogénéité.

de raisonner, mais de voir et d'entendre exactement, le fait le plus minime prend des proportions énormes, et la moindre provocation conduit au crime. L'amour-propre irrité, chez le peuple, ne ressemble point à nos nuances fugitives : c'est le besoin de faire périra C'est en de pareils casque l'innocent est mis à mort par la foule sans même être écouté, parce que — comme dit Maxime Du Camp — « le soupçon suffit, toute protestation est inutile, la conviction est profonde* ».

Il est donc naturel de conclure que l'irritation et la colère de la foule — que nous avons démontrées être non seulement apparentes mais senties réellement — deviendront en un court espace de temps, par la seule influence du nombre, une vraie fureur. On ne sera plus étonné, après cela, de voir la foule commettre les crimes les plus affreux.

Cette subtile, terrible et puissante influence du nombre, qui agite les passions et force, pour ainsi dire, l'individu à imiter son voisin, est — je crois — une intuition pour tous. Tacite raconte des Sarmates qiïe leur courage était en dehors d'euxmêmes Çvelut extra ipsos) parce qu'ils étaient des lâches dans les combats individuels, et devenaient des héros lorsqu'ils ét^iienten foule {Histoire^ 1,79)3. L'influence du nombre est, en outre, soutenue par les observations de tous les naturalistes. C'est une chose connue que le courage d'un animal augmente en raison directe de la quantité de compagnons qu'il sait avoir auprès de lui, et diminue en raison directe de l'isolement plus ou moins grand dans lequel il se trouve. « La même fourmi qui se laissera tuer dix fois quand elle est entourée de ses compagnes, se montrera extrêmement timide et évitera le moindre

(1) M. DE Staël. Considérations sur la révolution française.

(2) M. DU G\MP. Les convulsions de Paris. Paris, Hachette, o« édit., 1881, t. IV, p. 185.

(3) Voy. G. M.VRPiLLERO, La folla in alcuni antichi scritlori dans la Rivisla Italiana di sociologia, IV, fasc. H, avril 1900.

80 LAFOULE CRIMINELLE

danger quand elle sera isolée à vingt mètres de son nid K » Et il n'est pas besoin — je pense — de démontrer que ce qui arrive dans le monde animal arrive aussi dans le monde humain. La présence seule d'un de nos semblables suffit pour augmenter légèrement en nous la force des émotions ; et ce phénomène normal et universel peut s'observer — à son degré aigu et anormal — dans certains cas de folie.

Le D"^ Régis, dans son ouvrage Les neurasthénies psychiques, cite le fait d'un malade, frappé de la folie du doute ou de l'indécision, qui ne pouvait pas, étant seul, ouvrir une porte ou boutonner sa veste ; aussitôt que quelqu'un entrait, l'accès se terminait.

La confirmation la plus claire de la loi — que le courage des combattants est proportionné à leur nombre — a été donnée par Forel, par une expérience faite et rapportée par lui, dans son œuvre magnifique sur les fourmis. Il enleva 7 individus de deux armées de fourmis pratensis engagées au combat, dont 4 d'un camp et 3 de l'autre, et les mit ensuite dans un même vase. Les 7 fourmis, autrefois irritées et qui se battaient entre elles, redevinrent amies.

Quelle preuve plus frappante que c'est le nombre qui fait éclater dans la foule les instincts de cruauté et l'amour du combat?

(I) Forel. Les Fourmis^ p. 249.

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