CHAPITRE II
Les observations générales, que nous avons faites jusqu'ici, étaient nécessaires pour bien faire comprendre quelle étrange et terrible force intime une foule détient en elle-même.
Avant de continuer notre analyse, il nous faut examiner maintenant, d'après les faits, non seulement comment cette force intime se manifeste, mais aussi s'il entre d'autres facteurs dans la production des crimes d'une multitude, et quels ils sont. Ce n'est qu'après cette recherche qu'il sera possible de répondre à la demande que nous nous sommes faite au commencement de cet ouvrage, c'est-à-dire : quelle forme de réaction sociale convient le mieux à l'égard de ces crimes ?
Il nous faut, avant tout, abandonner pour un instant l'étude psychologique de la foule qui, assemblée et frémissante, n'attend que l'étincelle qui doit faire éclater toutes les énergies qu'elle renferme à l'état de puissances. Il nous faut remonter à des considérations de nature différente, et qui appartiennent plutôt à la sociologie qu'à la science plus restreinte de la psychologie collective. On doit examiner quelle est, de nos jours, la condition normale du peuple, quels sont ses sentiments, ses idées, ses besoins. Il est tout à fait impossible de porter un jugement sur un criminel en examinant seulement sa conduite par rapport au crime commis; il faut rechercher quelles étaient
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ses dispositions d'esprit, son caractère, et ses conditions économiques ; de même on ne peut juger le crime d'une foule, si l'on ne connaît les aspirations et les tendances, en un mot, l'état matériel et moral du peuple, dont cette foule n'est qu'une partie.
Il est certain que cette analyse, relativement facile à faire avec un individu, offre de grandes difficultés quand il s'agit d'une société entière. Il y a entre les deux cas la même différence qu'entre écrire une biographie ou une histoire. On comprend bien qu'il ne s'agit pas de faire ici une étude minutieuse et achevée (et je n'aurais, d'ailleurs, ni les connaissances ni le talent nécessaire pour y réussir), mais de jeter un coup d'œil sur les caractères principaux de l'époque, afin de se faire une idée aussi exacte que possible de la condition psychologique permanente de ce peuple qui demain peut-être, à la première occasion, se réunira en foule pour commettre des crimes.
L'observateur le moins clairvoyant ne peut nier qu'il y a de nos jours comme un frémissement de révolte dans le peuple. La conscience contemporaine chez les ouvriers, et çà et là chez les paysans prolétaires, sent qu'une nouvelle .classe a surgi ; et puisque les libertés politiques du jour ont donné le pouvoir absolu au nombre, en substituant le droit divin de la majorilc à celui des rois*, cette classe, se voyant la plus nombreuse, demande, avec une logique que les autres classes lui ont enseignée, beaucoup plus de droits et de privilèges qu'elle n'en a jusqu'à présent.
C'est dans cette demande, simple et humaine, -- qui a été dans l'histoire l'origine de tous les progrès, et qui correspond socialement à l'instinct de conservation de tout organisme individuel, — qu'est la source première, et même unique, de toutes ces idées politiques, plus ou moins exagérées, qui se propagent
(1) Voy. H. Spencer. L'individu contre VÉtat. Paris, Alcan, 1885, p. H 6.
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de plus en plus et s'insinuent dans la conscience et dans le cerveau des paysans et des ouvriers, qui ignoraient jusqu'ici leurs droits, grâce à deux despotes également terribles : la religion et le gouvemeracnt absolu.
Un grand nombre attribuent le mécontentement et l'agitation du peuple à ces idées, — qui vont par degrés indéfinissables du radicalisme à l'anarchie, — et croient que s'il n'y avait pas des individus qui se sont faits et qui se font les apôtres et les proclamateurs de ces idées, le peuple de la campagne et les classes ouvrières des villes vivraient encore tranquilles et contentes de lem* condition, sans en rêver une meilleure.
Je ne nie pas que ces idées aient fait croître leurs désirs : rien n'est plus dangereux qu'une grande pensée dans un petit cerveau, a dit Taine, et il est certain que la grandeur des aspirations socialistes peut avoir contribué à faire perdre l'équilibre intellectuel et moral à beaucoup de ceux qui, ayant très peu de connaissances ou même aucune, et beaucoup de misère, acceptent par nécessité et avec enthousiasme toute théorie qui leur promet mieux que d'autres le bien-être matériel ^ J'admets aussi, mais très relativement, que ces idées ont procuré à quelques-uns, — comme le disait un conservateur italien, — plus de présomption que de jugement, plus de tentations que de calme, plus de convoitise que de foi^.
Mais je crois que c'est une erreur, et des plus fatales, de croire que ces idées sont la seule cause de la fermentation qui agite les classes inférieures. Jules Vallès, dans son volume Les réfractaires a un chapitre intitulé Les victimes du livre, où il montre la grande influence que peut avoir la littérature sur le développement des sentiments et sur les actions d«s individus. Certainement nous ne voulons pas nier cette influence,
(1) E. Ferri. Socialismo e crimlnalUà, Toriao, Bocca, 1883, p. 10.
(2) P. TuRiELLo. Goveimo e governati in Italta. Bologna, Zanichelli, 2- édit., 1889, vol. 1, p. 22.
mais nous croyons qu'elle est bien plus restreinte qu'on ne le suppose. Quand un diabétique se fait une légère blessure, — écrit Paul Bourget, — il meurt. Ce n'est pas cette blessure qui le tue. Elle se greffe sur un état général qu'un autre accident aurait également rendu funeste. Les livres les plus dangereux agissent de même.
Le mécontentement du peuple dépend donc de causes bien plus éloignées et plus profondes, et malheureusement bien plus difficiles à détruire que les théories de quelque parti politique ; il dépend de la crise sociale qui nous opprime, et qui est d'autant plus douloureuse que notre sensibilité est plus grande, et que le progrès nous a donné plus de besoins.
Protester contre certaines doctrines politiques, en les accusant de susciter dans le peuple des plaintes qu'il n'aurait pas faites, c'est la même chose que de protester contre certaines doctrines scientifiques, en les accusant de pervertir le public, ou bien encore contre l'art naturaliste, en l'accusant de rendre les mœurs plus mauvaises. Ces trois formes d'activité intellectuelle n'ont d'autre but que de représenter le vrai ; mais puisque certaines classes de la société égoïstes et hypocrites ne veulent pas reconnaître la vérité, elles accusent ceux qui la révèlent de la peindre laide, plutôt que d'admettre qu'elle est semblable dans la réalité. — « Hé, monsieur, — disait en 1850 Beyle, qui s'occupait de ce même problème au point de vue littéraire, — un livre est un miroir qui se promène sur une grand'route. Tantôt il reflète à vos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange du bourbier de la route. Et l'homme qui porte le miroir dans sa hotte sera accusé par vous d'être immoral? Son miroir montre la fange, et vous accusez le miroir? Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier, et plus encore l'inspecteur des routes, qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former ^ »
(1) Stendhal. Le rouge et le noir. ch. xlix.
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Ne répétons donc pas la sotte accusation que Ton porte contre ceux qui soulèvent le voile des nombreuses injustices sociales; ils ne font que constater la vérité ; et si elle est douloureuse, à qui la faute? Stendhal le dit clairement : « accusez le grand chemin, et plus encore V inspecteur des routes. »
Il faut cependant convenir qu*on ne se borne pas toujours à montrer le mal qui existe et à proposer de le corriger d'une manière juste et graduelle. D'aucuns conseillent les remèdes violents et criminels, et ce sont ceux-là, dit-on, qui excitent les prolétaires contre les riches.
Evolutionniste dans Tâme, je ne puis approuver ceux qui veulent faire triompher une idée par la violence. La violence et la vérité, a dit Pascal, sont deux puissances qui n'ont aucun pouvoir l'une sur l'autre : la vérité ne peut pas diriger la violence, et celle-ci n'a jamais servi utilement à la vérité.
Mais profondément positiviste, — c'est-à-dire observateur scrupuleux et impartial de tous les phénomènes sociaux, — je dois aussi reconnaître, contre l'avis de Pascal, que la violence a bien des fois servi très utilement à la vérité. Sans les révolutions, la vérité n'aurait pas marché, surtout dans le monde ancien; et la révolution, quoiqu'elle ne soit qu'une forme accélérée de révolution, en est pourtant une forme qui revêt tous les caractères extérieurs de la violence. C'est, pour ainsi dire, une crise de croissance : chaque peuple, pour s'élever d'un degré sur l'échelle du bien-être et du progrès, a eu besoin d'une révolution, comme chaque enfant, pour devenir homme, doit passer par la crise de la puberté. Ce que nous devons désirer et chercher à obtenir de toutes nos forces, c'est que les révolutions s'accomplissent avec moins de brutalité et de violence, et qu'au lieu d'être un mouvement accéléré de l'évolulution, elles rentrent de plus en plus dans le rythme normal et pacifique de la vie.
Mais, pour en revenir à notre argument, je crois que l'on
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exagère l'influence et le dang^er de certaines théories qui incitent même clairement, à la violence, — si toutefois on s'est borné à exposer ces théories au point de vue scientifique et intellectuel. <f L'idée que le marchand de farine fait mourir les pauvres de faim ou que la propriété privée est un vol — écrivait Stuart Mill — ne doit pas faire peur et ne doit pas être condamnée tant qu'on la publie dans les livres ou dans les journaux; mais elle peut être légitimement punie — et l'on en comprend aisément la raison — quand on la manifeste à haute voix au milieu d'une foule agitée devant la boutique d'un boulanger, ou quand on la propage volontairement dans les moments de trouble sous forme de placards ou de feuilles distribuées à la maln^ »
Dans les temps normaux, on peut écrire dans tous les journaux du monde qu'il faut enlever le superflu à celui qui le possède, qu'il faut supprimer les princes et les capitalistes, — ces paroles ne pousseront à l'action que l'ouvrier qui est déjà anthropologiquement disposé au vol ou au meurtre ; elles n'auronl aucune influence sur l'honnête homme, car Vhomme agit selon ce qu'il sent et non selon ce qu'il pense. Ce ne sont pas les idées, comme le disait Bacoii, mais bien les sentiments, comme le dit Spencer, qui mènent le monde. Avant le crime, pour le misérable qui est vraiment honnête, il y a la résignation, ce suicide quotidien comme l'appelait Balzac, il y a ensuite l'émigration, ce suicide territorial, il y a, enfin, le vrai suicide.
Donc, toutes les théories, même les plus féroces, comptent pour bien peu de chose dans notre dynamique morale ^ ; ce qui compte, c'est notre sentiment. Et c'est le sentiment qui dit,
(1) Stuart Mill. La Liberté.
(2) Il est mutile, je pense, de s'arrêter à donner les preuves de cette affirmation qui est désormais devenue un lieu commun de la science psychologique. Voy., à ce propos, l'ouvrage déjà cité de M. Fertu.
non seulement aux prolétaires, mais à tous les autres hommes, que par la faute de Tun ou de Tautre, ou par la fatalité, nous souffroQ^ tous des injustices morales et matérielles. Ces iQjufitices, il est vrai, sont plus ou moins grandes selon les différentes classes d'individus ; mais si elles sont objectivement difFérentes, elles ne le sont pas toujours subjectivement. La délicatesse de sentiment varie selon les individus et selon les classes d'individus ; en général, les individus et les classes qui n'ont h supporter que des maux très légers, ont une sensibilité beaucoup plus greunde.
11 est pourtant certain que les classes inférieures supportent une quantité et, surtout, une qualité de souffrances que les autres classes ne pourront jamais atteindre, puisqu'il s'agit des conditions matérielles de la vie. Lorsqu'un homme riche ou même aisé souffre — et il peut souffrir bien cruellement — sa douleur ne sera jamais comparable à celle d'un misérable qui a faim. C'est une douleur intellectuelle ou morale, de laquelle bien des fois il est lui-même la cause ; mais la douleur de celui qui ne peut manger ni donner du pain à sa famille est — avant tout — une douleur physique, une violation de la première loi de l'existence, et de cette violation, ce n'est pas la fatalité, mais la société qui est responsable.
Or, si tout cela est vrai (et je ne crois pas qu'il soit possible de le nier), si ce sont vraiment les souffrances et les injustices réelles qui mécontentent le peuple, — et non pas les théories de celui-ci ou de celui-là, qui pourront tout au plus l'aigrir — ne devrions-nous pas avoir un peu d'indulgence pour les éclats subits de sa colère?
La plèbe qvi réclame son droit comme l'a appelée M. Ellero en plein Sénat italien forme une grande partie de la foule criminelle ; et ses souffrances sont une cause éloignée, mais qu'on ne doit pas négliger, des excès auxquels elle s'abandonne.
Il arrive pour les soulè'Vesnents et pour les tumultes ce qui
arrive entre des amis, quand Tun^ habituellement tranquille et silencieux, fait une scène pour une vétille. — Mais pourquoi se fâche-t-il? Il n'avait vraiment aucun motif pour cela! — s*écrient quelques-uns. — Bah 1 vous ne savez pas ! Il a tant de chagrins chez lui ! — répondent les plus intimes.
Le peuple aussi a beaucoup à souffrir chez lui et quand l'occasion se présente, son mécontentement éclate.
Parmi les causes qui déterminent les crimes d'une foule, il ne faut donc pas oublier cette prédisposition permanente du peuple, c( cet état de rage chronique » (comme le disait Auguste Comte) * qui excuse au moins la cause primordiale de ses sorties imprévues.
Après celte disgression^ qui était cependant nécessaire, revenons à l'analyse psychologique de la foule.
Nous disions, à la fin du chapitre précédent, que le nombre augmente l'intensité d'une émotion, et, suivant Espinas, nous donnions la preuve mathématique de ce phénomène, qui est du reste intuitif. Le cardinal de Retz disait : « qui rassemble les hommes les agile » ; et le marquis de Mirabeau, le père de l'homme qui dominait les foules par son éloquence, écrivait : « l'entassement des hommes, comme celui des pommes, engendre la pourriture. »
Nous devons ajouter maintenant que le nombre n'a pas seulement cet effet arithmétique, mais qu'il est en outre, par luimême, la source d'émotions nouvelles. Le nombre donne, en effet, à tous les membres d'une foule le sentiment de leur subite et extraordinaire toute-puissance. Ils savent qu'ils peuvent exercer cette toute-puissance sans contrôle, qu'on ne pourra ni la juger ni la punir ; et cette assurance les encourage
(1) Dans sa Philosophie positive, c'est-à-dire en 1839.
à commettre les actions qu'ils condamnent eux-mêmes, les sentant injustes.
Toute dictature doit nécessairement arriver à l'arbitraire et à Tinjuslice, car c'est une loi psychologique que qui peut tout, ose tout.
Jacoby a merveilleusement décrit le degré d'ivresse mentale, d'alcoolisme intellectuel, que produit la toute-puissance chez ceux qui ont obtenu le pouvoir suprême. Tacile, lorsqu'il veut expliquer les cruautés de Tibère, dit qu'il avait été entraîné et transformé par le pouvoir : vi dominationis conmclsus et mutaius. Le grand poète tragique, AlQeri, exprima la même idée dans le vers célèbre : Poter mal fai\ grande è al mal fare inviloK
Dans le despote, en effet, on retrouve toujours les instincts de Marat et de Néron. Et bien des fois, plus que les philosophes et les psychologues, les victimes mêmes de cette obsession s'en rendent compte et la confessent. Napoléon à son lit de mort disait : « la puissance enivre les hommes ».
11 est donc naturel que cent, mille, deux mille individus réunis par le hasard, qui connaissent leur force, et qui se voient tout d'un coup maîtres d'une situation, croient avoir le droit d'être des juges, et parfois même des bourreaux. « La toute-puissance subite et la licence de tuer — écrit Taine — sont un vin trop fort pour la nature humaine ; le vertige vient, rhomme voit rouge, et son délire s'achève par la férocité ^. »
£n de pareils moments, les passions les plus brutales et les plus féroces prennent un nouvel élan ; on voit paraître tout d'un coup le sauvage, sous les apparences de l'homme civilisé, et pour expliquer ce phénomène il nous faut recourir presque forcément à l'hypothèse déjà indiquée par Barbaste et
(i) Pouvoir faire du mal, c'est une invitation à le faire. (2) H. Taine. Les origines de la France contemporaine. Paris, Hachette, 1878, 2- éd., t. I, p. 58.
Lauvergne, d*ujDL réveil subit de cet inatiact bonicide primordial qui couve comme le feu sous la cendre, et qui n'attend qu'une étincelle pour éclater.
La civilisation — je le crois avec Carlyle — n'est peut-être qu'une écorce sous laquelle la passion sauvage de Thomme peut brûler vive de son feu infernal.
Et c'est certainement à cet instinct homicide primordial — outre les causes extérieures déjà si^alées — que nous devons attribuer les crimes d'une foule. Car si la théorie de la sU^atifi" cation du caractère de Sergi est positivement vraie et n'est pas seulement une belle image, il est aussi logique et naturel de s upposer que les couches les plus basses du caractère se révèlent soudainement quand une tempêle psychologique bouleverse tout notre organisme ^
(( Ce n'est cependant pas impunément qu'un homme, surtout un homme du peuple auquel de longs siècles de civilisation ont enseigné la compassion, devient tout d'un coup souverain et en même temps bourreau. Il a beau être poussé au crime par l'instinct sauvage qui s'est réveillé en lui ; il a beau s*exciter contre ses victimes en les accablant d'outrages et d'injures; il sent toutefois vaguement qu'il commet une action énorme, et son âme comme celle de Macbeth « est pleine de scorpions ».
(( Mais alors, par une contradiction terrible, il se raidit contre Thumanité héréditaire qui tressaille en lui ; elle résiste, il s'exaspère, et, pour l'étouffer, il n'a d'autre* moyens que de se « gorger d'horreurs » en accumulant les meurtres. Car le meurtre, surtout tel qu'il le pratique, c'est-à-dire le meurtre à l'arme blanche et sur des gens désarmés, introduit dans sa machine animale et morale deux émotions exiraordinaires et
(1) Voy. G. Sergi. La stratificazione del carat levé e la delinquenza, dans le volume : Antropologia e scienze antropologiche^ Messina, 1889. ^- Nous ne faisons ici que signaler en passant cette hypothèse de la stratification du caractère, car nous nous en occuperons au chapitre suivant.
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disproportionnées qui la bouleversent ; d'une part la sensation de la toute puissance exercée sans contrôle, obstacle ou dan* ger sur la vie humaine et sur la chair sensible, d*autre part la sensation de la mort sanglante et diversifiée, avec son accompagnement toujours nouveau de contorsions et de cris ^ »
C'est ainsi qu'écrit M. Taine, mais il n'est pas toujours vrai qne Thomme veuille', et surtout puisse se révolter contre la voix intérieure qui lui conseille d'être humain et compatissant; il n'est pas toujours vrai que Thomme cède à l'instinct homicide.
S'il est vrai que la multitude commet quelquefois des atrocités que l'imagination la plus déréglée n'a jamais ni pensées ni rêvées, il est vrai aussi que parfois elle ne commet pas tous les crimes monstrueux axrxquels elle pourrait se livrer.
A côlé de la foule aveugle, brutale, indomptable, qui a perdu le sentiment du juste et de l'injuste, et qui est à l'état de folie furieuse, il y a la foule qui ne dépasse pas certaines limites, qui se repent après avoir commis un crime, et qui suit les conseils de celui qui la ramène au calme.
L'histoire de toutes les révolutions, petites ou grandes, politiques, religieuses ou économiques, est là pour nous en donner la preuve. Et cette diversité de manifestations nous démontre tout à fait clairement que les crimes d'une foule n'ont pas pour seules causes la suggestion, l'influence du nombre et l'ivresse morale (si magistralement décrite par Taine), qui provient de la victoire instantanée de l'atavisme sur l'œuvre lente d'une éducation séculaire.
Il y a d'autres causes, et elles ont pour origine la constitution particulière des difl'érentes foules, le caractère difl'érent des individus qui les composent : parfois profondément honnêtes, ils sont parfois aussi entraînés au crime, par leur naiure même.
Cest de ces causes, de leur importance et de leur action, que
(i) H. Tainb,^ œuvr. cit., vol. II, p, 301-302.
nous allons nous occuper, en examinant les différentes manifestations criminelles auxquelles la multitude se livre, dans les différents cas^
HT
Nous parlerons avant tout de la foule, qui avec une rapidité étonnante arrive à commettre les actes de férocité et de cruauté les plus atroces.
Certains épisodes de la Révolution française nous en offriront les meilleurs exemples.
Le peuple était alors une bête fauve, insatiable dans sa soif de rapine et de sang. Rien, personne ne pouvait mettre un frein à sa fureur : ^près avoir soulagé son instinct sanguinaire et féroce, il se déchaînait plus terrible et plus épouvantable qu'auparavant.
Mais, était-ce vraiment la seule influence du nombre, et la réveil soudain de l'instinct homicide qui le poussaient aux extrêmes, au point de lui faire commettre de pareils excès ? Était-ce vraiment un peuple d'ouvriers et de paysans honnêtes qui devenait tout d'un coup un monstre de perversité ? Ou plutôt ne s'y mêlait-il pas, pour le corrompre, tous les individus qui constituent les bas-fonds sociaux — le troisième dessous dirait Victor Hugo, — et qui à chaque soulèvement et à chaque révolte, sortent des tavernes et des mauvais lieux où ils se cachent habituellement, de même que, quand on agite l'eau d'un étang, toute la fange qui est au fond monte à la surface ? « Dans les temps calmes, alors que les passions politiques
(i) M. MiCELi dans un article {La Psicologia délia Folla dans la Rivista ilaliana di Sociologia, III, p. 166) a cru pouvoir affirmer « qu'on n'a pas encore déterminé ce que c'est qu'une foule, et que, pour cette raison, il est impossible de parler d'une psychologie de la foule ». — Après les études de Tarde, de Le Bon (pour ne pas citer les miennes) l'affirmation de M. Miceli fait vraiment sourire. Mais, peut-être, il s'attendait à ce que nous décrivions la foule comme le Baedeker décrit une rue ou une place !
apaisées ne donnent pas chaque matin assaut au pouvoir, Tadministration de la police exerce sur les souteneurs, sur les vauriens, sur les vagabonds, sur tout ce monde ignoble un empire moral qui les retient un peu. Ils ne vivent qu'en se cachant, et rapproche des agents les fait fuir. Mais qu'il survienne un réveil d'opinion, que la presse quotidienne devienne agressive à l'égard de l'autorité, qu'elle entreprenne une campagne contre la légalité des actes du Préfet de police, immédiatement ces gens-là deviendront arrogants et lèveront la tète. Ils résisteront aux agents et lutteront contre eux ; ils prendront part à toutes les séditions, et si une nouvelle mesure les frappe, ils se poseront en victimes politiques. Vienne une révolution, eux et leurs maîtresses qu'ils entraînent avec eux en deviendront les agents les plus cruels, les plus redoutables*. »
« La classe des gens sans profesion — ajoute M. Gisquet — (classe nombreuse, composée d'hommes souvent sans asile, dont les penchants vicieux ont secoué le frein des lois et de la morale ; en un mot, ce que M. Guizot appelle avec raison le caput morluum de la société), — ne présente, relativement au nombre, qu'une fraction minime de la population ; mais en tenant compte des prédispositions qu'engendrent la paresse et la misère, en supputant les mauvaises passions qui y fermentent, c'est là surtout que gît la force brutale qui menace de tout bouleverser. Cette masse d'individus mal famés fait sans cesse de nouveaux adeptes ; elle s'augmente, dans les temps de troubles, des aventuriers, des hommes tarés, perdus de dettes et de réputation dans les départements, et qui viennent chercher un refuge à Paris. On peut encore, sans injustice, joindre quelques habitués de tabagies, de mauvais lieux, en un mot, les mauvais sujets de toute espèce ; et lorsque la tourbe impure a été mise en mouvement par les passions politiques, il vient s'y
(d) Carlier. Les deux prostUutionSy p. 229.
mêler les hammes à imagination désordonnée, éprouvant \e besoin d-éinotions fortes, et qui les trouvent dans les drames de la rue, dans les commotions populaires *. »
Chacun sait par expérience combien cela est vrai. Lorsqu'on voit quelque orage politique poindre à l'horizon, et qu'une animation extraordinaire se manifeste dans les rues par des rassemblements et des discussions, on voit aussitôt çà et là des figures sinistres que personne n'a jamais rencontrées. Tout le monde se fait la même demande : d'où sortent donc ces individus ? Et tous pensent instinctivement à ces animauix immondes, qui sortent de leur caverne quand ils flairent de loin l'odeur de charogne 2.
A Paris dans les terribles journées de 1793, tous ces individus furent l'âme des méfaits qui s'y commirent.
Un témoin oculaire raconte qu'« un grand nombre de vagabonds étrangers à la ville de Paris, et qui s'y étaient établis aussitôt après les premiers signes de la révolation, parcouraient l«s quartiers de la ville, et s'unissaient aux ouvriers qu'ils rencontraient à la sortie des ateliers. Us s'étaient emparés de ci de là de toutes sortes d'armes, et jetaient des cris de révolte. Les habitants s'enfuyaient à l'approche de ces groupes, toutes les maisons étaient fermées ; là où l'on ne rencontrait pas ces hordes frénétiques, les rues paraissaient désertes et inhabitées. Quand j'arrivai chez moi, dans le quartier Saint-Denis, un des plus peuplés de Paris, beaucoup de ces brigands tiraient des coups de fusil en l'air, pour jeter l'épouvante parmi la population ^. »
(1) Mémoires de M. Gisquet, écrits par lui-même, t. I, p. 205, Bruxelles, 1841. — Voj^. aussi, à ce propos, le livre de Macé, Le service de la sûreté^ Paris, 1885, ch. xn, — et celui de P. Géré, Les populations dangereuses et les misères sociales, Paris, 1872, ch. ix et xviii, — et, en général tous les Mémoires des anciens préfets de police ou chefs de la sûreté, jusqu'à ceux tout à fait récents de M. Louis Hamon.
(2) Voir JoLY. La France ctnminelle.
(3) Mathieu. Dumas Souvenirs ^ t. I, p. 431.
Meissner, en parlant des vagabonds de la Révolution française disait qu'ils formaient de vraies associations organisées pour commettre sans châtiment toutes sortes d'assassinats, de rapines et de brigandages.
£t ces abominables êtres ne se bornaient pas à un petit nombre, car Droz* en faisait monter le chiffre à 40000 individus, que Bailly^ et beaucoup d'autres après lui crurent enrôlés, on ne sait par qui. Ils entraient dans les maisons particulières, dans les bureaux publics, et volaient tout ce qu'ils pouvaient emporter ; ils détruisaient le reste, souvent en y mettant le feu. L'autorité avait essayé de donner de l'ouvrage à vingt mille de ces individus sur les hauteurs de Montmartre ; mais un grand nombre d'entre eux s'étaient unis à des contrebandiers et parcouraient la ville.
« Ils entrent au couvent de Saint-Lazare — écrit M. Taine — et ils le pillent. Ils 'pénètrent dans le Garde-meuble et ils le dévastent. On en voit sortir des gens en haillons, dont les uns étaient couverts d'armures antiques, d'autres portaient des armes riches et précieuses ; l'un d'eux môme avait entre les mains Tépée de Henri IV ^. »
Maxime du Camp, à propos des atrocités commises par les communards en 1870, écrivait : « Ce n'était que des malfaiteurs, qui ont invoqué des prétextes parce qu'ils n'avaient point de bonnes raisons à donner : les assassins ont dit qu'ils frappaient les ennemis du peuple, et ils ont tué les plus honnêtes gens du pays ; les voleurs ont dit qu'ils reprenaient le bien de la nation, et ils ont pillé les caisses publiques, démeublé les hôtels particuliers, dévalisé les caisses municipales ; les incendiaires ont dit qu'ils élevaient des obstacles contre l'armée monarchique, et ils ont mis le feu partout ; — les ivrognes seuls
(1) Dhoz, Histoire du règne de Louis XVL vol. II, p. 230.
(2) Bailly, Mémoires, t. I passim.
(3) Taine, La Révolution, p. 18.
ont élé de bonne foi : ils ont dit qu'ils avaient soif, et ils ont défoncé les tonneaux. Les uns et les autres ont obéi aux impulsions de leur perversité : mais la question politique était le dernier de leur soucis ^ »
On ne pourrait appliquer à la Révolution de 1793 le jugement exagéré que M. Maxime du Camp porte sur la Commune, dans sa logique trop simple et trop sévère de conservateur outré. Mais il est certain que dans tous les mouvements populaires, les criminels d'habitude sont les auteurs et les meneurs des massacres ; ce sont eux qui entraînent les autres, qui font cortège à la guillotine et qui se disputent l'honneur des fusillades 2.
Et leurs femmes ne tardent pas à s'en mêler ; car ceux qui, sous un nom ou sous un autre vivent de la prostitution, disposent toujours d'un grand nombre d'individus toujours prêts à allier à la débauche le vol et l'assassinat.
Il faut ajouter que les femmes ne se contentent pas d'accompagner les hommes, mais elles les poussent au mal et les y encouragent, et souvent elles les surpassent en hardiesse et en cruauté. Dans plus d'un cas la victime aurait pu être sauvée, si la femme n'était intervenue, n'avait dit aux hommes hésitants : Vous êtes des lâches ! et bien souvent n'avait porté le premier coup. Maxime du Camp raconte cet épisode de la Commune : «... les sentinelles aperçurent un homme qui marchait -d'un bon pas : Halte-là ! On l'interrogea, on l'examina. Il avait des moustaches : donc c'est un gendarme. La foule criait : Fusillez-le ! c'est un gendarme ! il faut en manger I — Dans cette bande une femme se distinguait par ses vociférations ; elle avait un fusil en main et une cartouchière à sa ceinture ; elle s'appe- Jait Marceline Epilly. Il est superflu de dire que l'homme fut
(1) M. DU Camp. Les convulsions de Paris, vol. I, p. 12. ^2) Voy. H. JoLY. La France criminelle, Paris, 1899, p. 408.
condamné à mort àTunanimité. Il fut conduit rue de la Vacquerie et appliqué contre un mur. Il était énergique, il se jeta sur ses meurtriers et en renversa plusieurs à coups de tête. D'un crocen-jambe, on le jeta bas et on tira sur lui. Sanglant et ayant le bras gauche fracassé, il se releva. Marceline cria : Laissez-moi faire ! Laissez-moi faire î Elle appliqua le fusil sur la poitrine du pauvre homme et fit feu. Il tomba, et comme il remuait encore, elle lui donna le coup de grâce * .»
L'observation que les femmes, lorsqu'elles sont méchantes, sont bien pires que les hommes, avait été déjà faite, entre autres par Lombroso, à propos du crime individuel. C'est en effet, un caractère de la psychologie féminine d'être extrême en tout, dans le bien comme dans le mal. Les figures psychologiquement pâles et effacées, qui n'ont jamais ni le courage criminel d'un acte féroce, ni le sublime dévouement d'un sacrifice ignoré, sont bien plus communes chez les hommes que chez les femmes. La femme est presque toujours ange ou démon : elle s'élève jusqu'au martyre : elle tombe parfois dans un abîme de cruauté. Il n'y a pas d'actes de vertu, pas de dévouement, pas d'héroïsme, que la femme ne sache accomplir avec une douceur, une sérénité, une fermeté que les hommes ignorent. Dans l'amour, y a-t-il quelque chose de plus grand, de plus sublime, je dirais presque de plus divin, que l'amour maternel ? Dans l'héroïsme, est-ce que les femmes n'ont pas devancé les hommes ? Pendant la Révolution française, à cette époque terrible où on pouvait diviser le peuple en deux seules catégories — victimes et bourreaux — à côté de quelques centaines d'hommes lâches devant la mort, il n'y a eu qu'un seul exemple de lâcheté féminine: M™® Du Barry; et pendant la Commune, écrit un historien, « aux derniers jours les femmes tinrent derrière les barricades plus longtemps que les hommes ».
(I) M. Du Camp. OËuvr. cit., p. 152, t. IV. — Voy. aussi Michelet. Les femmes de la révolution.
SiGHELE. 7
Par un phénomène qui semble contradictoire, mais qui a au fond la même origine (parce que courage et cruauté ont beaucoup de points de contact), il n'y a pas de haine, pas de vengeance que la femme ne sache accomplir avec une fureur sauvage que les hommes n'atteignent jamais. J'ai parlé tantôt de l'amour maternel : mais il y a aussi la haine maternelle, il y a les mères qui martyrisent leur enfant avec une cruauté qui fait frémir. La chronique des journaux nous rapporte tous les jours des faits horribles de cette nature : de pauvres petits êtres que leurs mères font mourir lentement, presque en savourant leur crime, dans des tortures quotidiennes morales et physiques. Et M. Taylor nous a rapporté ce fait — que je crois le maximum de la dégénérescence criminelle — d'une mère qui avait enfermé son enfant de deux ans, nu et vivant, dans une boîte remplie de guêpes. — Dans la criminalité masculine, on chercherait en vain un cas pareil.
La femme est plus féroce parce qu'elle est plus débile. C'est là la raison psychologique de sa cruauté *. Elle est plus féroce et plus hypocrite, car par la ruse seulement elle peut espérer avoir raison d'un ennemi qui est plus fort. Il faut être renard pour pouvoir vaincre quelquefois le lion.
Or, dans la foule, ces caractères héréditaires et ataviques de la femme montent à la surface : elle devient le démon tentateur de l'homme plutôt que sa collaboratrice, et le pousse à commettre les crimes les plus atroces.
Deux grands artistes français nous ont donné des descriptions merveilleuses de cette horrible cruauté collective féminine : Victor Hugo dans la scène du supplice de Quasimodo*, et Emile Zola dans plusieurs pages de son Germinal qui est, à mon avis, un chef-d'œuvre de psychologie collective. Moi-même,
(4) Vôy. G. Ferkero, La crudeltà e la pie ta nella femmina e nella donna, et mon livre : La donna nova^ Rome, 1898. (2) Soh-e-Dame de Paris, liv. II, ch. iv.
lorsqu41 y a cinq ans je me trouvais en Sicile à l'époque de la révolte causée par la faim, j'ai vu ce que c'est que la femme enragée. J'ai vu les femmes en foule se livrer à tous les excès, et non contentes d'être assassins, devenir cannibales. Après avoir tué des gendarmes, elles mangèrent en effet leur chair.
Mais il ne faut pas croire que, parmi les dégénérés, les criminels furent les seuls qui prirent part à la révolution; on y vit aussi les fous. Sortis des hôpitaux, — dont la foule révolutionnaire leur avait ouvert les portes, — ils purent s'abandonner à leur délire sur les places et dans les rues bien mieux que dans leurs cellules solitaires. Un grand nombre de ces malheureux, parcoururent Paris, portant partout le désordre et la terreur.
« Le fils d'une folle — raconte Tebaldi* — qui d'habitude séjournait alternativement à l'hôpital des fous et dans la prisoii, joua un rôle des plus infâmes dans les perquisitions, les massacres, les incendies. Et la plus célèbre entre tous fut Lambertine Théroigne, cette héroïne du sang, qui guida la foule à l'assaut des Invalides et à la prise de la Bastille, — et qui mourut à la Salpètrière, se traînant nue sur les genoux et sur les mains, et fouillant dans les ordures^.
Il serait bien facile d'ajouter ici d'autres exemples historiques^, mais pour ne pas nous éloigner de notre sujet nous nous bornerons à constater que le nombre des fous est toujours très grand dans les révolutions et dans les révoltes, non seulement parce que les fous y prennent part s'ils le peuvent, mais
(1) Tebaldi. Ragione e pazzia, p. 87. Milan, Hœpli, 1887.
(.2) Voy. EsQumoL, Des maladies mentales, Paris, 1838. A la quatrième feuille de Valbum se trouve le portrait de la Théroigne.
(3) Pour plus de détails sur l'influence des fous dans les révolutions et sur la part qu'ils y prennent, voyez les ouvrages de Jules Clerc, Les hommes de la Commune, biographie complète de tous ses membres. Paris, 1871 ; — de J.-V. Laborde, Les hommes de la Commune, ou l'insurrection de Pans devant la psychologie morbide, Paris, 1872; — et de M. Du Camp, La Commune à V Hôtel de Ville {Revue des Deux-Mondes, 1879),
aussi parce que les grandes commotions publiques, politiques ou religieuses, font devenir fous ceux qui étaient prédisposés à la folie, ne fut-ce que d'une manière légère*.
Criminels, fous, fils de fous, victimes de l'alcool : la boue sociale, privée de sens moral et rompue au crime, composait en grande partie les troupes des révoltés et des révolutionnaires.
Mêlez ces individus à la foule inconséquente et, par sa nature, docile à toute impulsion, ils lui communiqueront leur cruauté et leur folie. Gomment s'étonner alors que les actes de cette foule soient cruels ?
Là où, par suite de confusion, personne ne commande et personne n'obéit, les passions sauvages sont libres, comme les passions généreuses; et malheureusement les héros — qui ne manquent pas — sont impuissants à retenir les assassins. Ceuxci agissent; la majorité, composée d'automates qui se laissent entraîner, assiste sans savoir et sans pouvoir réagir.
Pour augmenter la cruauté dés vrais criminels et l'irritation de tous, outre l'ivresse morale que donne le nombre même, ajoutez l'ivresse physique, le vin bu à profusion, l'orgie sur les cadavres, et tout d'un coup « de la créature dénaturée, on verra
(l) Cela a été prouvé statistiquement, pour la première fois, je crois, à la fin du siècle passé par Pinel, le fondateur de la Psychiatrie moderne. — Après lui, Bslhomme dans son œuvre : Influences des commotions politiques (Paris, 1872), fait remarquer la forte recrudescence des fous due aux révolutions de 1831, 1832 et de 1848. Bergeret signalait le même phénomène [La politique et la folie dans la Gazette des hôpitaux, avril et mars 1886) pour la même révolution de 18 i8. Luniêr dans le volume : Influences des événements et des commotions politiques sur le développement de la folie (Paris, 1879), disait que les tristes événements de 1870-1871 avaient été la cause de 1700 à 1800 cas de folie, du !•'' juillet 1870 au 31 décembre 1871. Ramos-Meyia (Las nevrosis de los homhres célèbres en la historia Argentina^ Buenos-Ayres, 1878), émettait une opinion semblable, quant aux effets des révolutions arrivées a Buenos-Ayres, après 1816. — Voy. aussi : Legrand du Saulle, Le délire des persécutions, Paris, Delahaye, 1873, au dernier chapitre, N. Rodriguez, Epidémies de folie religieuse au Brésil, Ann. méd. psych. 1898, — et f^i tout récents volumes de G.-L. DupRAT, Les causes sociales de la folie, Paris, Alcan, 1900, et de Brooks Adams, La loi de la civilisation et de la décadence, Alcan, 1899.
sortir le démon de Dante, à la fois bestial et raffiné, non seulement destructeur, mais encore bourreau inventeur et calculateur, glorieux et joyeux des douleurs qu'il fait souffrir* ». « Pendant les longues heures de la fusillade — écrit Taine
— l'instinct meurtrier s'est éveillé, et la volonté de tuer, changée en idée fixe, s'est répandue au loin dans la foule qui n'a pas agi. Sa seule clameur suffit à la persuader; à présent, c'est assez pour elle qu'un cri de haro : dès que l'un frappe, tous veulent frapper. Ceux qui n'avaient point d'armes — dit un officier — lançaient des pierres contre moi : les femmes grinçaient des dents et me menaçaient de leurs poings. Déjà deux de mes soldats avaient été assassinés derrière moi... J'arrivai enfin, sous un cri général d*ètre pendu, jusqu'à quelques centaines de pas de l'Hôtel de Ville, lorsqu'on apporta devant moi une tète perchée sur une pique; on me la présenta pour la considérer, en me disant que c'était celle de M. de Lau»nay, le gouverneur. Celui-ci, en sortant, avait reçu un coup d'épée dans l'épaule droite ; arrivé dans la rue Saint-Antoine, tout le monde lui arrachait les cheveux et lui donnait des coups. Sous l'arcade Saint-Jean il était déjà très blessé. Autour de lui les uns disaient : — il faut lui couper le cou; — les autres : — il faut le pendre; — les autres : — il faut l'attacher à la queue d'un cheval. — Alors, désespéré, et voulant abréger son supplice, il crie : — qu'on me donne la mort 1 — et en se débattant, il lance un coup de pied dans le bas-ventre d'un des hommes qui le tenaient. A l'instant il est percé de baïonnettes, on le traîne dans le ruisseau, on frappe sur son cadavre en criant :
— C'est un galeux et un monstre qui nous a trahis ! — La nation demande sa tète pour la montrer au public, et l'on invite l'homme qui a reçu le coup de pied à la couper lui-même. Celuici, cuisinier sans place, demi-badaud qui est allé à la Bastille
(I) H. Taine. Les origines de la France contemporaine, vol. II, p. 302.
pour voir ce qui s'y passait, juge que, puisque tel est Tavis. général, Taction est patriotique, et croit même mériter une médaille en détruisant un monstre. Avec un sabre qu'on lui prête, il frappe sur le col nu; mais le sabre mal affilé ne coupant point, il tire de sa poche un petit couteau à manche noii*, et, — comme en sa qualité de cuisinier il sait travailler les viandes — il achève heureusement l'opération. Puis, mettant la tête au bout d'une fourche à trois branches, et accompagné de plus de deux cents personnes armées, sans compter la populace, il se met en marche, et, rue Saint-Honoré, il fait attacher à la tête deux inscriptions pour bien indiquer à qui elle était. T— La gaieté vient : après avoir défilé dans le Palais-Royal, le cortège arrive sur le Pont-Neuf; devant la statue de Henri lY, on incline trois fois la tête, en lui disant : — Salue ton maître l — C'est la plaisanterie finale; il y en a dans tout triomphe, et, sous le boucher on voit apparaître le gamin*. »
Quand la foule en est arrivée à cet état où il ne lui suffit plus de tuer, mais où elle veut que la mort soit accompagnée des plus atroces supplices et des plus affreux outrages, — quand l'instinct sanguinaire en est arrivé à un tel point de frénésie, les instincts de luxure ne tardent [pas à s'éveiller aussi en elle. Cruauté et luxure font la paire, et l'une augmente la vigueur de l'autre.
Lombroso a étudié* l'union de la luxure et de l'instinct homicide, démontrant comment le meurtre accompagne parfois le viol, parfois le remplace, excitant chez son auteur les mêmes jouissances, a Un homme, [que les prostituées appelaient le bourreau, faisait précéder la satisfaction de son instinct sexuel
(1) H. Taine. CEuTr. cit., vol. II, p. 38-60,
(2) G. Lombroso. Delitti di libidine e di AmorCy dans les Archives de psych.yVol. IV, et aussi dans VHomme cnminel, vol. I.— G. ^okel {Une faute du crime politique dans VArchivio di psichiatria^ 1893, p. 452) dit que lorsque les facultés intellectuelles sommeillent on est facilement en proie à Tobsession sexuelle.
du martyre ou de la mort de plusieurs poules, pigeons ou oies. Un autre blessa grièvement quinze jeunes personnes en quelques mois, les frappant à la vulve avec un couteau, parce qu'il satisfaisait de la sorte ses appétits sexuels, ainsi qu'il le confessait lui-même. >> — Ce plaisir sensuel de faire couler le sang, de blesser, de piquer avant le coït est entièrement atavique ; c'est un résidu des temps où l'amour se gagnait par la lutte et par le sang, mais il revient quelquefois encore, non seulement parmi les dégénérés, mais aussi comme une exception chez l'homme civilisé et moderne. Le poète italien Pârini dit des matrones romaines, ivres de sang dans le cirque :
Cosi, poi che dagli animi Ogni pudor disciolse, Vigor dalla libidine r La crudellà raccolse *,
et il décrit avec l'imagination d'un poète celte union de la férocité et de la luxure que la science explique aujourd'hui comme une déformation morbide du sentiment ^ Dans le dictionnaire de médecine de Nyslen, au mot amour on lit : « Chez la plupart des mammifères et même quelquefois chez l'homme, l'instinct de destruction entre enjeu en même temps que l'amour sexuel. » Paul Bourget dans sa Psychologie de Vamour moderne écrivait : « La volupté qui n'est que physique est toujours près d'être féroce. » Et tous peut-être auront pu observer ce^ phénomène — au moins le commencement de ce phénomène — car un baiser donné avec passion dans un moment d'amour ressemble beaucoup à une morsure^.
(1) « La cruauté, après avoir enlevé toute pudeur puisait, des forces nouvelles dans la lascivité. »
(2) Voy. Krafft Ebing. Les psychopathies sexuelles; — 0. Zimmermann. Die Wonne des Leids^ Beitrâge zur Erkenntniss des menschlichen Empfindens in Kunst und Lehen, Leipzig, 1885; — Laurent. Vamour morbide, Paris, 1890.
(3) Voy. à ce propos mon livre : Le Crime à deux, Lyon, Storck, 1893, troisième partie, ch. i : Les couples dégénérés.
Cette affreuse et hideuse alliance qui a lieu parfois dans Tâme individuelle, a lieu parfois aussi dans Tâme de la foule.
Gomme l'individu dégénéré qui attriste la poésie de Tamour par les tourments et par le sang, la foule augmente la lâcheté de l'assassinat par les offenses à la pudeur, et cette folie obscène de luxure et de sang trouve parfois dans le cannibalisme le dernier degré d'abjection.
— « Tous les monstres qui rampaient enchaînés danc les basfonds du cœur sortent à la fois de la caverne humaine, non seulement les instincts haineux avec leurs crocs, mais aussi les instincts immondes avec leur bave, et les deux meutes réunies s'acharnent sur les femmes que leur célébrité infâme ou glorieuse a mises en évidence, sur M™® de Lamballe, amie de la reine, sur la Desrues, veuve du fameux empoisonneur, sur une bouquetière du Palais-Royal, qui, deux ans auparavant, dans un accès de jalousie a mutilé son amant un garde française. Ici à la férocité s'adjoint la lubricité pour introduire la profanation dans la torture et pour attenter à la vie par des attentats à la pudeur. Dans M™« de Lamballe, tuée trop vite, les bouchers libidineux ne peuvent outrager qu'un cadavre ; mais pour la Desrues*, surtout pour la bouquetière, ils retrouvent, avec les imaginations de Néron, le cadre de feu des Iroquois. De l'Iroquois au cannibale la distance est courte et quelques-uns la franchissent. A l'Abbaye, un ancien soldat, nommé Damiens, enfonce son sabre dans lé flanc de l'adjoint général de Laleu, plonge sa main dans l'ouverture, arrache le cœur, et le porte
(1) « Elle poussait des cris horribles pendant que les brigands s'amusaient à lui faire des indignités. Son corps n'en fut pas exempt après sa mort. » — V. RÉTIF de la Bretonne. Les nuits de Pains^ p. 388.
J'ajoute ici que, selon ce que dit Goncourt {Histoire de la société française^ p. 250), les femmes condamnées en 1791, se masturbaient pendant qu'elles étaient à la gogne. Le phénomène, bien qu'il ne soit pas tout à fait le même, dans les causes, que ceux cités dans le texte, est cependant analogue .
à sa bouche comme pour le dévorer. Le sang — dit un témoin oculaire — dégouttait de sa bouche et lui faisait une sorte de moustache. A la Force on dépèce M"*® Lamballe; ce qu'a fait le perruquier Chariot qui portait sa tête, je ne puis récrire; je dirai seulement qu'un autre, rue Saint-Antoine, portait « son cœur » et le mordait*. »
On pourrait répéter ici ce que disait Maxime Du Camp, à propos d'un fait analogue : « que c'étaient des fous, et que leur place était marquée à Charenton, dans la section des agités ^ ».
Il ne s'agit plus ici seulement de la folie morale du criminelné, qui n'entame pas la faculté intellective ; il s'agit d'un vrai délire, qui sépare de tous ses semblables celui qui commet ces actions infâmes. Et, que la foule soit à l'état de folie réelle, nous en avons la preuve, non seulement dans l'énormité des crimes qu'elle commet, mais aussi dans le peu de réflexion qu'elle fait avant de les exécuter. La foule préfère tuer ses amis (au moins, ceux qu'elle croit tels) avec ses ennemis, plutôt que d'attendre qu'ils se soient éloignés d'eux. « Pendant la fusillade des otages, un communard jeta son fusil à terre, saisit chacun des prêtres par le corps, et, au milieu des applaudissements de la foule, les souleva et les lança au delà du mur. Le dernier prêtre opposa quelque résistance, et tomba entraînant le fédéré avec lui. Les assassins impatients ne voulurent pas attendre : ils firent feu et... tuèrent leur compagnon aussi bien que le prêtre 3 .»
(1) H. Taine. Les origines de la France contemporaine ^ II, p. 303-304.
(2) M. Du Camp. Les convulsions de Paris, IV, p. 151.
(3) M. Du Camp. Œuvr. cit. — M. Desjardins, dans son étude : Le droit des gens et la loi de Lynch aux États-Unis, raconte un fait analogue : « Dans le village de Salina, au Colorado, on avait arrêté un voleur, qui avait tué celui qui l'avait pris sur le fait. La foule l'arrache à sa prison, l'entraîne jusqu'au chemin de fer, et là le pend à un pieu. A ce momentlà, passait le train qui venait de Marshall ; la foule irritée tira plusieurs coups de fusil qui blessèrent des voyageurs qui regardaient par la fenêtre. »
C'est absolument le crime fou, sans cause et sans but ; — c'est la frénésie, qui ne raisonne pas et qui ne comprend pas, conséquence naturelle de l'ivresse produite par le sang et par les fusillades, par les cris et par le vin ; c'est la folie de la poudre^ diraient les Arabes, qui se dégage après le combat ; c'est la folie, disons-nous, qui ramène l'homme à ses instincts ataviques, car elle se montre la même chez les animaux les plus bas, après la lutte. « Il arrive souvent qu'à la fin du combat — raconte Forel — les fourmis amazones sont prises d'une fureur telle qu'elles mordent tout ce qui les entoure, les larves, leurs compagnes, leurs esclaves même, qui cherchent à les calmer et essayent de les tenir par les pattes tant que dure leur colère*. »
La foule aussi arrive à ce degré, et c'est la dernière phase de sa corruption intellectuelle et morale.
En face de cette multitude qui ne connaît pas de frein et qui descend avec une rapidité vertigineuse jusqu'au dernier degré de la brutalité la plus lâche, nous voulons évoquer ici le souvenir d'autres multitudes qui résistèrent aux étranges et puissantes influences qui les poussaient au crime.
Cette comparaison ne sera pas sans utilité.
« Au mois de mai 1750, est-il dit dans YHistoire du dixhuitième siècle^ la police procédait, avec beaucoup de violence, à l'un de ces enlèvements périodiques de mendiants qu'elle était dans l'usage de faire. Quelques enfants, sans qu'on ait pu savoir le motif d'une telle barbarie, furent arrachés des bras de leurs mères ; celles-ci remplissaient les places publiques de <iris de désespoir. On s'attroupe, on s'excite; partout s'offrent
(I) Forel. Les convulsions ^ àé]k ciié*
des mères désolées. Les unes rapportent que des agents de police demandaient de Tor pour rendre leurs enfants ; les autres s'ingéniaient en conjectures sur le sort qui leur était réservé. Une fable odieuse circulait dans le peuple : on fît de Louis XV un autre Hérode, qui allait renouveler le massacre des innocents. Des médecins, disait-on, lui avaient conseillé de prendre des bains de sang humain, pour le rétablissement de sa santé usée par la débauche. La populace se mit donc à faire la guerre aux exempts de la police. L'un d'eux fut tué ; beaucoup d'autres, maltraités. M. Berryer (préfet de police) fut cerné dans son hôtel ; il s'évada par les jardins. La fureur des assaillants était au comble ; on parlait d'escalader les murailles, lorsqu'un officier de police, plus intrépide que son chef, fit ouvrir soudainement les portes. A cette vue, le peuple s'arrêta et respecta cette maison ouverte : il recula, et avant peu, on le vit fuir dans la direction du boulevard et de la place Vendôme ^ »
Celte conduite — ajoute Lacrelelle — est fort explicable, si Ton songe que, comme les loups qu'on met en fuite en battant le briquet, les émotions qui ont pour cause et pour but quelque cruauté ou quelque folie, cèdent à la première manifestation de calme et d'énergie.
Et l'explication donnée par Lacretelle est juste, quoiqu'elle ne soit pas complète.
(1) Charles Lacretelle. llisioire du dix-huitième siècle. — Voy. les Mémoires tirés des Archives de la Police de Paris, par F. Pleuchet, t. Il, p. 129.
GisQUET (Mémoires déjà cités, vol. II, p. 129) raconte un fait semblable, •arrivé à Paris en 1832, pendant que le choléra ravageait la ville : — « ... deux imprudents fuyaient, poursuivis par des milliers de forcenés, qui les accusaient d'avoir donné à des enfants une tartine empoisonnée. Les deux hommes se cachent à la hâte dans un corps de garde ; mais le poste est dans un instant cerné, menacé, et rien n'aurait pu dans ce moment empêcher le massacre de ces individus, si le commissaire de police Jacquemin et Tancien officier de paix Henricy, qui se trouvaient sur ce point, n'avaient eu Theureuse pensée de se partager et de manger la tartine aux yeux de la foule. Cette présence d'esprit fit aussitôt succéder l'hilarité à la fureur, tant il faut peu de chose quelquefois pour porter jusqu'au paroxysme la rage du peuple ou pour, la calmer. »
Il est vrai que les foules, comme les loups, cèdent parfois à une manifestation de calme et d'énergie : elles cèdent même à un trait d'esprit, parce qu'elles ont, non seulement la cruauté, mais aussi le sourire facile. Leur psychologie a un équilibre instable, et on peut les faire pencher — tout d'un coup — ou vers le meurtre, ou vers la générosité et la gaieté. Dans la dernière semaine de la Commune, des prisonniers avaient été conduits à Versailles où la foule les avait entourés. Parmi eux, se trouvait — dit M. Ludovic Halévy — « une femme jeune, assez belle, les mains liées derrière le dos, enveloppée dans un caban d'officier doublé de drap rouge, les cheveux épars. La foule crie : La colonnelle ! La colonnelle ! Tête haute, la femme répond à ces clameurs par un sourire de défl. Alors, de toutes parts, c'est un grand cri : A mort! à mort!... Un vieux monsieur s'écrie : Pas de cruauté, c'est une femme, après tout ! La colère de la foule, en une seconde, se retourne contre le vieux monsieur. On l'entoure : c'est un communard ! c'est un incendiaire ! Il est très menacé, mais une voix perçante s'élève, une voix drôlette et gaie de gamin de Paris : Faut pas lui faire du mal, c'est sa demoiselle à ce monsieur ! Alors, brusquement, grand éclat de rire autour du vieux monsieur. Il est sauvé... La foule avait passé presque dans le même instant, de la plus sérieuse colère à la plus franche gaieté * ».
En ce cas, c'est un trait d'esprit, une boutade, qui polarise tout d'un coup la foule vers un point absolument opposé à celui dans lequel elle était polarisée jusqu'alors. D'autres fois c'est un beau geste, un acte héroïque qui fait tourner immédiatement la psychologie d'une multitude.
Lamartine, dans son Histoire des Girondins, nous décrit cet
épisode : « Sombreuil paraît; il est condamné; la porte
s'ouvre ; les baïonnettes brillent ; sa fille s'élance, se suspend
(t) G. Tarde. Essais et mélanges sociologiques. Lyon, Storck, 1895, p. 22 ; — et voy. d'autres exemples aux pages 27 et 29.
au COU du vieillard, le couvre de son corps, conjure les assassins d'épargner son père ou de la frapper du même coup. Son geste, son sexe, sa jeunesse, ses cheveux épars, sa beauté accrue par rémotion de son âme, la sublimité de son dévouement, l'ardeur de ses supplications attendrissent ces sicaires. Un cri de grâce s'élève de la foule ; les piques s'abaissent; on accorde à la fille la vie de son père, mais à un horrible prix : on veut qu'en signe d'abjuration de l'aristocratie elle trempe ses lèvres dans un verre rempli du sang des aristocrates. M"® de Sombreuil saisit le verre d'une main intrépide, le porte à sa bouche, et boit au salut de son père. Ce geste le sauve. On s'associe à sa joie ; les larmes de ses assassins se mêlent aux siennes. Il y a des surprises de la nature, même au plus profond du crime. Il y a des abîmes dans le cœur humain. Des monstres, les bras teints de sang, emportent en triomphe Sombreuil et sa fille jusqu'à leur demeure et leur jurent de les défendre contre leurs ennemis* .»
Mais, tout en enregistrant ces faits qui prouvent l'instabilité de la psychologie de la foule, il faut reconnaître qu'ils sont exceptionnels. Généralement les émotions cruelles, lorsqu'elles sont répandues dans une multitude et la dominent, ne cèdent pas à une manifestation de calme et d'énergie (nous l'avons bien constaté) et si cela arrive, la cause n'en est pas à une influence extérieure qui dompte la foule soudainement, mais bien plutôt aux facultés intrinsèques de la foule même.
C'est pour cette raison que nous avons dit que l'explication donnée par Lacretelle de la conduite de la foule lors de l'émeute de 17S0 était juste, mais n'était pas complète.
Dans la grande révolution de 1793 et dans la petite révolte de 1750, le motif pour lequel la multitude était agitée n'était pas le même, mais on peut le considérer comme équivalent, au point de vue psychologique.
(1) Lamartine. Histoire des Girondins, t. 111, liv. XXV, p. 254.
no LA FOULE CRIMINRLLE
Je crois même que la pensée du peuple, — que ses enfants lui étaient volés et qu'ils servaient à un caprice sauvage du roi, — le poussait à la révolte plus facilement que la pensée abstraite d'une réforme politique, si désirée qu'elle fût. Le coefficient extérieur qui poussait les deux foules au crime, était donc le même dans les deux cas ; mais les événements ne furent pas les mêmes. Et pourquoi cela ? Parce que les deux foules étaient anthropologiquement différentes. C'est là la raison la plus vraie et la plus importante.
Les rassemblements qui obstruaient les rues de Paris en 1793, étaient, pour la majeure partie, composés de malfaiteurs, prêts à s'abandonner de toutes les manières à leurs instincts pervers ; ils étaient aussi composés de fous et de dégénérés de toute espèce, facilement excitables, et qui, en raison de leur faiblesse psychique, se laissaient facilement entraîner à tous les excès. Tandis que la multitude des révoltés en 1750 n'était composée que de gens du peuple, d'ouvriers, de pères et de mères de famille qui tremblaient pour la vie de leurs enfants... Cette foule qu'un motif sacré avait faite rebelle, poussée à bout, aurait peut-être pu, par l'influence du nombre, en arriver au crime *. Elle se calma soudain, devant l'acte confiant et cou- Ci) Manzoni, dans la page suivante des Promessi Sposi (ch. xiii), décrit admirablement la composition d'une foule, et démontre quels sont les motifs pour lesquels la foule arrive parfois au crime, tandis que parfois elle se calme et se disperse : — « Nei tumulti popolari c'è sempre un certo numéro d'uomini che, o per un riscaldamento di passione, o per una persuasione fanatica, o per un disegno scellerato, o per unmaledetto gusto del soqquadro, fanno di tutto per ispingere le cose al peggio ; propongono e promuovono i più spietati consigli, soffian nel fuoco ogni volta che principia a illanguidire ; non è mai troppo per costoro ; non vorrebbero che il tumulto avesse fine, ne misura. Ma per contrappeso, c'è sempre anche un certo numéro d'altri uomini che, con pari ardore e con insistenza pari, s'adoprano per produr l'effetto contrario ; taluni mossi da amicizia o da parzialità per le persone minacciate; altri senz'altro impulso che d'un pio e spontaneo orrorc del sangue e dei fatti atroci. In ciascuna di queste due parti opposte, anche quando non ci siano concerti antecedenti, l'uniformità dei voleri créa un concerto istantaneo nelle operazioni. Chi forma poi la massa, e quasi il materiale del tumulto, è un miscuglio accidentale d'uomini, che, più o meno, per gradazioni indefi-
LES FOULES' CRIMINELLES Ul
rageux de l'officier, et eut horreur de Pacte infâme qu'elle allait commettre.
Cette conduite reflète, dans sa forme collective, ce qui arrive parfois, individuellement, à un criminel par passion. Sa colère s'évanouit et il laisse tomber son arme, si vous vous présentez devant lui sans défense, ou si vous réussissez de quelque autre manière à le calmer et à le ramener à son état normal. Et cela, parce que le crime qu'il allait commettre était la conséquence d'une folie momentanée ; celle-ci ayant cessé, il n'a plus le courage de commettre son crime ; il ne peut plus le commettre.
Ce renoncement volontaire, qui n'est pas possible à un délinquant-né, n'est pas possible non plus à une foule qui renferme de vrais délinquants, et qui est déjà portée à un haut degré d'excitation. Croire que l'on peut la dompter par le calme et
nite, tengono delFuno e deiraltro estremo : un po' riscaldati, un po' furbi, un po' inclinati a una certa giustizia, corne Tin tendon loro, un po' vogliosi di vederne qualcheduna grossa, pronti alla ferocia e alla misericordia, a detestare e ad adorare, secondo che si présent! l'occasione di provar con sicurezza l'uno e l'altro sentimento ; avidi ogni momento di sapere, di credere qualche cosa grossa, bisognosi di gridare, d'applaudire a qualcheduno, o d'urlargli dietro. Viva e muoia, son le parole che mandan fuori più volontieri ; e chi è riuscito a persuaderli che un taie non meriti d'essere squartato, non ha bisogno di spender più parole per con vincerli che sia degno di esser portato in trionfo : attori, spettatori, strumenti, ostacoli, secondo il vento ; pronti anche a stare zitti quando non sentan più grida da ripetere, a linirla quando manchino gli istigatori, a sbandarsi quando moite voci concordi e non contraddette abbiano detto : Andiamo, — e a tornarsene a casa, doniandandosi l'uno con l'altro : Cos' è stato? — Siccome pero questa massa, avendo la maggior forza, la puo dare a chi vuole, cosi ognuna délie due parti attive usa ogni arte per tirarla dalla sua : sono quasi due anime nemiche, che combattono per entrare in quel corpaccio, e farlo muovere. Fanno a chi saprà sparger le voci più atte a eccitar le passioni, a dirigere i movimenti a favore de IF uno o dell'altro intento ; a chi saprà più a proposito trovar le nuove che riaccendano gli sdegni, o gli affievoliscano , risveglino le speranze o i terrori; a chi saprà trovare il grido, che, ripetuto dai più e più forte, esprima, attesti e crei, nello stesso tempo, il voto délia pluralità per l'una o per l'altra parte. »
Voy. aussi, à ce propos, le beau travail de M. Leggiardi Laurv, // delinquente nei Promessi Sposi, Turin, Bocca, 1899, où à la page 55 et suiv. il analyse les intuitions de psychologie collective de Manzoni.
Ténergie, est exactement la même chose que de croire que Ton peut dompter par le calme et Ténergie Tassassin qui vous attaque de nuit en pleine route, ou le fou furieux qui vous menace. Les égorgeurs de septembre 1793 à Paris « ne pouvaient plus s'arrêter », dit un historien, et la conduite héroïquement sereine des victimes n'imposait pas silence à leur soif de sang. C'était, sans doute, l'ivresse de ces moments horribles qui les avait réduits à cet état ; mais c'était aussi leur organisation physiologique et psychologique qui les poussait à se faire bourreaux.
Je me souviens de deux procès qui peuvent nous servir comme preuve indiscutable de ce que j'ai dit jusqu'ici : deux procès semblables, quant aux causes, mais différents quant aux résultats : celui qui a eu lieu pour la grève de Décazeville en 1886, et celui des faits du 8 février à Rome, en 1889.
Le 26 janvier 1886, les ouvriers des minières de Décazeville se décident à abandonner le travail.
Conduits par Bedel, ancien mineur renvoyé, ils vont trouver l'ingénieur Watrin, directeur en chef des minières, le forcent à abandonner son bureau, et l'entraînent au milieu des cris à la mairie. Là, les ouvriers exposent le programme de leurs réclamations.
La première condition est la démission immédiate de Watrin, Celui-ci refuse, parce que son devoir est de rester à son poste. Quand il quitte la mairie, 1800 ouvriers en grève le reçoivent par un cri de mort. Watrin se sauve dans une maison qui est proche, et monte au premier étage. La foule furieuse jette des pierres aux carreaux; on applique une échelle contre le mur, et plusieurs ouvriers y grimpent. Les autres après avoir jeté la porte à bas, se précipitent dans la maison, comme un torrent impétueux qui a rompu les digues. Un mineur les guide, armé d'un garrot. Watrin entend la foule qui monte, et courageusement, avec le sang-froid qui ne l'abandonna jamais en cette
journée suprême, il ouvre la porte de la chambre et se présente seul devant les assaillants.
Cet acte de calme et d'énergie aurait dû vaincre la foule, selon Lacretelle ; malheureusement, dans le cas qui nous occupe, la foule n'était pas de celles qui se repentent et qui se dispersent,
Bedel frappe Watrin d'un coup de bâton et lui découvre l'os frontal ; l'ingénieur Chabaud essaye en vain de défendre Watrin ; un autre ouvrier, Bassinet, lui lance à la tète la porte de la chambre. Le maire de Décazeville supplie Watrin de céder et de donner sa démission. Celui-ci, presque sans connaissance et aveuglé par le sang, se laisse entraîner à une table, où il se prépare à écrire. Le maire court à la fenêtre, où il espère calmer la foule en lui annonçant que Watrin donne sa démission. Un cri furieux est la réponse :
« Ce n'est pas sa démission qu'il nous faut, c'est sa peau ! » Watrin est saisi par trois misérables qui le portent à la fenêtre et le jettent dans la rue, la tête la première. Watrin se brise le crâne sur le pavé, reste sans mouvement et râle. La foule infâme l'entoure aussitôt, le foule aux pieds, déchire ses habits, lui arrache les cheveux... enfin on parvient à ôler des mains de ces bêtes féroces le mourant que l'on transporte à l'hôpital A.
(1) Emile Zola, dans Germinal fait un tableau merveilleux de cette perversion pathologique de la foule qui, non contente d'avoir tué celui qu'elle haïssait, commet les infamies les plus cruelles contre le cadavre : « .;.. la cervelle avait jailli. Il était mort. D'abord ce fut une stupeur. Les cris avaient cessé, un silence s'élargissait dans l'ombre croissante. •Tout de suite les huées recommencèrent. C'étaient les femmes qui se précipitaient, prises de l'ivresse du sang. Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec des rires, traitant de sale gueule sa tête fracassée, hurlant à la face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain. — « Je te devais soixante francs : te voilà payé voleur î dit la Maheude ; attends ! attends ! il faut que je t'engraisse encore !» — De ses dix doigts elle grattait la terre, elle en prit deux poignées, dont elle lui emplit la bouche, violemment : — « Tiens, mange donc ! » — Les injures redoublèrent. Mais les femmes avaient à tirer de lui d'autres vengeances. Elles tournaient en le flairant, pareilles à des louves. Toutes
SiGHELE. 8
A minuit, il était mort.
Qui étaient les assassins? Étaient-ce d'honnêtes ouvriers, qui avaient mené jusqu'alors une vie exemplaire, et que la puissante influence inconnue de la foule avait soudainement transformés en malfaiteurs féroces ?
Voici quels étaient les assassins : Granier, ouvrier de fort mauvaise réputation : a une tête de chouette, un mauvais gars qui rouait sa femme de coups » ; Chapsal, condamné déjà trois fois pour coups et blessures, et une fois comme voleur; Blanc, d'il Bassinet, condamné lui aussi pour coups et blessures; « tête aplatie, mâchoire de bête fauve » ; et Louis Bedel, condamné pour vol et deux fois pour coups et blessures. Il offrait « de tuer, n'importe qui, pour 50 francs » ; il voulait former une bande « pour voler dans la campagne » ; et à peine avait-il accompli son crime qu'il alla jouer aux cartes dans un café K
cherchaient un outrage, une sauvagerie qui les soulageât. On entendit la voix aigre de la Brûlé : — « Faut le couper comme un matou ! » — « Oui ! oui ! au chat ! au chat ! » — Déjà la Mouquette le déculottait, tirait le pantalon, tandis que la Levaque soulevait les jambes. Et la Brulé, de ses mains sèches de vieille, écarta les cuisses nues, empoigna cette virilité morte. Elle tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre échine et faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles résistaient, elle dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de chair velue et sanglante, qu'elle agita avec un rire de triomphe : — « Je l'ai! je l'ai ! » — Des voix aiguës saluèrent d'imprécations l'abominable trophée. Les femmes se montraient le lambeau sanglant, comme une bête mauvaise, dont chacune avait eu à souffrir, et qu'elles venaient d'écraser enfin, qu'elles voyaient là, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles avançaient leurs mâchoires, en répétant, dans un furieux éclat de mépris : — « Il ne peut plus ! Ce n'est plus un homme qu'on va foutre dans la terre !» — La Brulé alors planta tout le paquet au bout de son bâton, et, le portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lança sur la route, suivie de la débandade hurlante desfemmes. Des gouttes de sang pleuvaient ; cette chair lamentable pendait • comme un déchet de viande à l'étal d'un boucher... »
A propos des études de psychologie coUective d'EMiLE Zola, voyez mon travail sur cet auteur dans mon livre : Mentre il secolo muoy^e^ Palermo, 1899, —et l'essai de P.Rossi-.^mt'Zio Zola e la psicologia colleUivanell avte dans VArchivio di psicologia colleltiva; fasc. Il, mai 1900.
(1) Pour les détails de ce procès, consultez : A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1886 ; La grève de Décazeville, p. 136. On pourrait voir de semblables épisodes, décrits dans les procès des anarchistes à Lyon, 1883 (V. Bataille, Causes crim, et mond., 1883. Les procès anar-
Tous, individus qui étaient naturellement capables de commettre ces excès ; rexcitation de la foule n'avait pas fait autre chose que d'offrir l'occasion de révéler leur nature.
La conduite des ouvriers, à Rome en 1889, fût bien différente de celle des ouvriers de Décazeville.
Ils étaient exaspérés par une crise économique, qui durait depuis longtemps et qui ne paraissait pas vouloir cesser. Exaltés et suggestionnés par les discours que leur avaient faits leurs chefs aux Prali di Castello, les excitant à demander par la force ce qu'ils n'avaient pu obtenir en manifestant avec douceur leurs désirs et leurs besoins, — dans l'après-midi du 8 février 1889, armés de bâtons, d'outils et de pierres, ils traversèrent Rome du pont de Ripetta à la place d'Espagjie, facilement vainqueurs de la faible résistance de quelques sergents de ville, qui avaient en vain essayé de les retenir au delà du pont. Ils n'étaient pas en grand nombre, mais comme ils ne rencontraient pas d'obstacles, on les craignait sérieusement.
On fermait les portes et les fenêtres sur leur passage ; ceux qui se trouvaient dans les rues se réfugiaient dans les maisons, laissant les ouvriers libres de commettre n'importe quel excès. La peur que manifestaient les habitants augmentait naturellement la hardiesse des ouvriers, qui lançaient des pierres contre les réverbères, et brisaient les vitrines des magasins.
Ils montèrent de la place d'Espagne à la rue des Quatre-Fontaines, se dirigeant vers la place Victor-Emmanuel, avec le bruit sourd d'une foule qui n'attend que l'occasion de faire éclater tous les ressentiments qui couvaient en elle depuis
chistes) et dans les grèves de Montceau-les-Mines (Bataille, 1882). C'est dans ces derniers que Zola a pris non seulement Tidée de Gei^ninaly mais aussi plusieurs scènes qu'il rapporte en certains chapitres.
Je renvoie le lecteur à la 3^ partie de cet ouvrage pour d'autres exemples de procès contre une foule criminelle, et là nous analyserons aussi l'issue de ces procès. — Voy. aussi à ce sujet : Wanderwelde, Le socialisme en Belgique,
longtemps. Arrivés à la galerie Reine-Marguerite, ils y entrèrent menaçants, bien décidés à pénétrer dans le café du Grand-Orphèe et de le saccager. Un officier, qui se trouvait par hasard sur la porte^ dégaina, et intima à la foule Tordre de se retirer. Les ouvriers étaient au nombre de mille et tenaient des armes en main ; cependant on ne jeta pas même une pierre ; il n*y eut aucune tentative de rébellion ; ils s*éloignèrent tous, poursuivant leur chemin ; et, peu après, ils se dispersèrent.
Dans ce cas, comme dans celui que raconte Lacretelle, le calme courage d'un seul suffit à faire comprendre à cette multitude le crime qu'elle allait commettre ; et, comme un homme ivre auquel on jette de Teau à la figure, elle revint à des sentiments normaux, je dirais presque individuels.
On intenta un procès pour dévastation à 32 de des ouvriers, qui étaient réellement coupables de ce délit; mais les antécédents des 32 prévenus se trouvèrent excellents. C'est là, je crois, la raison pour laquelle ils ont pu briser quelques réverbères ou quelques devantures dans un moment de fureur; mais ils ne se sont pas laissé entraîner à l'assassinat, comme les ouvriers de Décazeville.
Si Ton voulait rappeler ici toutes les grèves dans lesquelles les ouvriers, après avoir commencé par la violence, ne commirent pas d'autres crimes contre les individus ni contre la propriété (justement parce qu'ils étaient honnêtes, et pouvaient bien commettre quelques fautes légères, mais non des crimes graves), on pourrait remplir plusieurs pages. — Je citerai ici un seul fait, raconté par Gisquet dans ses Mémoires. « En novembre 1831, les ouvriers qui travaillaient à Lyon dans les grandes fabriques de soieries, demandèrent une augmentation de salaire, qui ne leur fut point accordée. Ils firent grève et se soulevèrent contre la police, qui eut le tort de s'en mêler. Par un fait étrange, ils restèrent les maîtres de la ville, et obligèrent les troupes à se retirer sur Màcon. Ils avaient élevé des barricades
et s'étaient battus contre les soldats; la ville était dans la terreur. A peine furent-ils les maîtres, qu'ils se calmèrent comme par enchantement; aucun magasin ne fut dévasté, on ne toucha à rien dans aucune maison ; et quand, quelques jours plus tard, les troupes rentrèrent en ville, avec le duc d'Orléans et le maréchal Soult à leur tète, ils trouvèrent la ville très calme ; et les ouvriers mêmes, repentants, pour ainsi dire, de ce qu'ils avaient fait, n'opposèrent aucune résistance, et laissèrent l'autorité s'établir là d'où ils l'avaient chassée *. »
Il semble donc évident que la composition anthropologique de la foule a une certaine influence sur les actions que la foule commet; une multitude de braves gens pourra se pervertir, mais elle n'atteindra jamais le degré de perversité d'une multitude dont une partie est formée de méchants.
Et, en ce qui concerne la composition anthropologique de la foule, il faut ajouter que, non seulement la présence de vrais mminels peut être funeste, mais aussi la présence de ceux qui, bien qu'honnêtes, n'ont, de par leur constitution organique, qu'une faible répugnance au sang et ne s'impressionnent pas de le voir verser. Beaucoup d'entre eux, dans un milieu honnête et pacifique, donnent un légilime soulagement à leurs tendances en choisissant certains métiers ou certaines professions, qui sembleraient cruels à un individu très sensible •et très compatissant ; par exemple : le boucher, le soldat, le -chirurgien. S'ils se trouvent, par hasard, dans une foule, il est évident qu'il leur sera moins difficile qu'à d'autres de commettre quelque crime ^.
« On sait — écrit M. Proal — que, pendant les diverses révolutions qui ont ensanglanté la France, les bouchers notamment •ont montré une cruauté exceptionnelle; que sous Charles VI,
(1) GisQUET. Mémoires^ II, p. 22.
^2) Andral. Pathologie interne, vol. HT, p. 59.
par exemple, les Cabochiens fireat couler le sang à torrents.
Un des plus fougueux révolutionnaires de 1793 était le boucher Legendre, à qui Lanjuinais répondit : « Avant de m'assommer, fais décréter que je suis un bœuf*. »
Et même parmi les crimes individuels atroces, un chiffre considérable est fourni par ceux qui exercent des professions ou des métiers cruels. « Parmi les plus récents dépeceurs de femmes, écrit M. Corre, il faut citer Avinain, un boucher, Billoir, un ancien soldat, Lebiez, ex-étudiant en médecine. Guy Patin, dans une de ses lettres à Spon, raconte un vol audacieux commis chez la duchesse d'Orléans et suivi de la disparilion d'un valet de chambre de la maison : on retrouva le corps du domestique coupé en quartiers : les assassins voleurs étaient deux laquais, chirurgiens de leur premier métier^. »
Eugène Sue a, dans le type du Chourineur^y admirablement décrit cette terrible influence du métier cruel de boucher, sur les sentiments de Thomme.
M. Hamon, dans sa Psychologie du militaire professionnel'', cite un grand nombre d'assassinats, de viols, d'incendies et d'autres actes de violence et de cruauté, commis par des soldats après la bataille, sans aucune provocation, alors qu'ils étaient complètement inutiles
C'est, du reste, une observation déjà faite plusieurs fois que, en général, toutes les professions qui présupposent le mépris de la vie (propre ou d'autrui, de l'homme ou des autres animaux) font naître, ou, pour mieux dire, développent les instincts sanguinaires. On en a la preuve la plus convaincante dans le
(1) Proal. Le crime et la peine, 3° éd. Paris, Alcan, p. 225.
(2) Corre. Les criminelles, p. 179. Je me souviens à ce propos d'un procès récent qui s'est déroulé devant les assises de Rome : deux frères bouchers avaient lue un de leurs amis avec les couteaux de leur métier.
(3) Voir Les mystères de Pains. Eugène Sue a, aussi dans son roman La Salamandre, aux chapitres xiii et xiv, des pages splendides de psychologie collective lorsqu'il décrit une orgie et une dispute de marins.
(4) Bruxelles, C. Rozes, 4894.
métier de soldat. Que de braves et de héros qui ont en eux l'étoffe de criminels î Richard Cœur de Lion ne mangeaît-il pas la chair des Sarrasins, et ne la trouvait-il pas tendre et douce ^'i
Mais, même en tenant compte de la valeur de toutes ces prédispositions au crime plus ou moins fortes, il n'en est pas moins vrai que c'est Tâme même de la foule qui fait que les bons se gâtent, et que les méchants ou les cruels en puissance le deviennent par le fait. Nous n'avons donc pas encore résolu le problème juridique : qui doit porter la responsabilité des crimes commis dans la fureur d'une foule?
C'est ce que nous allons essayer de faire au chapitre suivant.
(4) Voyez à ce propos : Studio antropologico del militare delinquente, par P. Brancaleone Ribaudo, Palermo, 1893.