‹ La franc-maconnerie des femmesChapitre 33 sur 53 · UN AMI CLAIRVOYANT · texte numérisé non relu

UN AMI CLAIRVOYANT

C'était là le triomphe de la lettre anonyme. Rien n'y manquait : style patelin, heureux choix de mots, manifestation de sympathie, signature affectueuse ; quelque chose comme un reptile qui ondule, se glisse, prend son temps et s'élance.

Tout en souriant de mépris, Philippe examina l'écriture de cette dénonciation; elle était ferme, lourde, prétentieuse.

11 en conclut que ce devait être l'œuvre salariée de quelque écrivain public.

Néanmoins, et bien qu'il se fût promis de n'accorder à cette injure qu'un légitime oubli, ce ne fut pas sans un mouvement de contrariété qu'il entendit le lendemain Amélie dire au laquais :

— Prévenez le cocher pour huit heures ; j'irai ce soir chez Mme de Pressigny.

La lettre anonyme était donc bien Instruite.

Résolu à étouffer au fbnd de son cœur tout germe de honteux soupçon, Philippe, le soir venu, annonça qu'il irait à l'Opéra.

Ayant dit, il se leva et posa ses lèvres sur le front d'Amélie, ce qui est, pour tout mari bien élevé, la meilleure'façon de prendre congé de sa femme.

L'empressement qu'elle apporta à recevoir ce baiser causa à Philippe un trouble et un malaise qu'il ne put cacher.

— Qu'avez-vous, mon ami ? lui demanda-t-elle.

— Une oppression subite*., oh! rien qui doive vous inquiéter.

— De quel air vous me dites cela, Philippe?

Il s'était assis.

Elle s'assit auprès de lui.

— Voulez- vous que je sonne ? reprit-elle.

— Non.

— Vous avez pâli, cependant ; il faut envoyer chercher le docteur.

— Ce n'est pas la peine, Amélie.

— Voyons, qu'éprouvez-vous ?

— Plus rien. m

— - Plus rien ? répéta-t-elle d'un ton incrédule.

— Je vous l'assure, dit-il en la regardant avec un sourire où la méfiance s'effaçait peu à peu.

— En effet, vous êtes moins pâle.

Elle se remit à se ganter.

Une préoccupation visible remplaça ses affectueuses démonstrations.

On eût dit qu'elle s'impatientait contre la pendule, trop lente à son gré. Du bout de son brodequin, elle agaçait les gros chenets reluisants deJa cheminée, ou bien elle revenait se poser devant les glaces de l'appartement pour retoucher quelque détail de sa toilette, semblable à un peintre que ne satisfait jamais* absolument son ouvrage.

Enfin, le valet de pied entra en disant :

— La voiture de madame.

Un geste de satisfaction échappa à Amélie.

— Vous ne souffrez plus, Philippe ? dit-elle eu se retournant vers son mari.

— C'est passé.

— Vous m'avez alarmée un instant.

— Rassurez-vous, je vais mieux.

— Mieux seulement?

— Bien.

— C'est que si vous étiez sérieusement indisposé, je ne voudrais pas vous laisser seul, ajouta-t-elle en donnant de l'espace à sa robe.

— Ne craignez rien.

— Alors, je puis aller chez notre tante ?

— Avez-vous besoin de ma permission ?

Sur le seuil de l'appartement, Amélie se retourna encore une fois et lui envoya un adieu.

— Je suis un fou, et ma femme est un ange ! dit Philippe lorsqu'il se vit seul. Jaloux, moi, .après quelques jours de mariage! je ne mérite pas mon bonheur.

Il courut à l'Opéra, riant sincèrement de ses premières inquiétudes conjugales.

Le lendemain, un second billet anonyme saluait son réveil.

— Un sage le déchirerait sans le lire, pensa-t-il.

Et il demeura quelque temps indécis, le pouce sur le cachet. Les réflexions se succédèrent.

— Pourquoi un sage le déchirerait-il? Afin de ne pas voir sa confiance ébranlée. Ce sage ne serait guère courageux, en tous cas. Ne pas lire ee billet, c'est supposer que quelque chose peut ébranler ma confiance. Lisons.

Voici ce qu'il y avait clans cette lettre :

« Mon zèle aura raison de votre indifférence. Puisqu'il vous a paru inutile ou impossible de retenir M me Beyle hier soir, demandez-lui au moins où elle est allée.

Page 1