‹ La franc-maconnerie des femmesChapitre 34 sur 53 · UN AMI ACHARNÉ · texte numérisé non relu

UN AMI ACHARNÉ

— Passe pour cela, se dit Philippe ; je puis faire cette concession à mon ami.

Il réserva cet entretien pour le déjeuner.

Au déjeuner, paraissant s'aviser d'un oubli de politesse, il posa la question en ces termes :

— Donnez-moi donc des nouvelles de votre tante, Amélie.

— Un reste de névralgie, mais peu de chose.

—-Vous l'avez vue hier ?

Amélie leva les yeux sur Philippe avec étonnement.

Il reprît :

— - Je veux dire : Vous êtes allée chez elle?

— Vous le savez bien.

— C'est vrai.

Il se tut; mais le souvenir de la lettre anonyme le poursuivait encore.

— Mon ami se moque de moi, pensa-t-il ; j'ai fait la demande qu'il m'indique ; la réponse est très-rassurante. Il me rend ridicule.

Néanmoins, après un silence de quelques minutes, Philippe ajouta :

304 LA FRANCrMÀÇONNKRIE

— Recevait-elle hier ?

-Qui?

— M"»© de Pressigny.

— Mais non, puisqu'hier c'était mercredi. Elle ne reçoit que les vendredis; il est impossible que vous l'ayez oublié.

— Ah ! c'est juste.

— Quelle singulière conversation vous avez ce matin, Philippe!

— Excusez-moi : je suis un peu distrait.

— Je m'en aperçois.

— Croiriez-vous qu'hier soir, à l'Opéra, j'ai eu jusqu'au dernier moment une vague espérance.

— C'était?...

— C'était que vous viendriez avec la marquise.

— Oh! nous étions trop occupées, s'écria étourdiment Amélie.

Philippe l'observait.

Elle rougit et perdit contenance.

— Il est peut-être indiscret a moi de m'enquérir de ces occupations? dit-il.

— Pourquoi donc? balbutia Amélie.

— Mais... je ne sais.

— Ma tante n'a pas de secrets.

— Et vous ? dit Philippe.

— Moi non plus, répondit-elle en cherchant à sourire ; quels secrets voulez-vous que j'aie? Est-ce que vous allez recommencer votre conversation à bâtons rompus, comme tout à l'heure.

— Ainsi, vous et votre tante, vous avez été fort occupées hier soir ?

— A des œuvres de bienfaisance, oui.

— C'est pour le mieux.

— Vous paraissez ignorer, dit Amélie, que nous appartenons toutes les deux à plusieurs sociétés de charité, à l'œuvre de Saint-François de Paule, aux Jeunes-Orphelines, aux Jeunes- Aveugles...

— Je sais cela.

— Vous môme, Philippe, vous êtes inscrit parmi les fondateurs des Crèches.

— Bah!

— Oui, mon ami.

— Vous avez bien fait, je vous en remercie, dit-il en prenant la main de sa femme ; mais... revenons un peu, si du moins vous le voulez bien, à vos occupations d'hier.

— Volontiers.

— Comment s'est exercée votre bienfaisance?

— Mais comme elle s'exerce d'habitude.

— Au dehors, n'est-ce pas ?

— Oui, au dehors.

— Oh ! la lettre! la lettre! pensa Philippe.

Et il continua de l'accent le plus ordinaire :

— Alors, vous êtes sorties?

— Sans doute.

— Ensemble?

— Ensemble.

— Je le savais, dit Philippe avec un sourire politique.

— Par qui? demanda Amélie plus étonnée qu'inquiète.

— On vous a vue.

Amélie avait eu le temps de se remettre.

Elle arrêta à son tour ses yeux sur Philippe et leur donna une expression narquoise.

— Savez-vous, lui dit-elle, comment se nomme, de son vrai nom, ce que vous venez de me faire subir ?

— Eh bien?

— Un interrogatoire.

— Amélie ! protesta Philippe.

— Un véritable interrogatoire.

— Vous donnez à de simples questions un sens trop déterminé.

— Philippe, parlons franchement.

— Je ne demande pas mieux; commencez, dit-il.

— Avouez que vous êtes devenu curieux.

— Non, mais je peux le devenir.

— Comment cela ?

— Cela dépend de vous, Amélie.

— De moi ?

— Vous n'avez qu'à me cacher une seule de vos démarches.

— Ah ! dit la jeune femme, qui devint pensive.

— Est-ce que cela vous fait réfléchir ?

— Oui.

— Si j'en juge par votre physionomie, vos réflexions sont d'un ordre bien mélancolique.

— En effet; je pensais, pour la première fois, à votre autorite, aux droits que vous donne sur moi le mariage.

— Amélie, vous raillez, j'imagine.

— Un prévenu raille-t-il devant le juge d'instruction?

— Ah! voilà une méchante parole. Quoi! ma sollicitude deviendrait à vos yeux de la défiance, ma tendresse une inquisition ! Vous n'y songez pas, Amélie. Depuis quand deux époux se sont-il6 interdit les confidences?

— Depuis que ces confidences ne pouvaient servir à l'un d'eux que pour contrôler d'absurdes renseignements.

— Que voulez-vous dire ?

— - Qu'il est étrange à vous, Philippe, de m'interroger sur des choses que vous savez déjà. Quant à celles que vous ignorez, les personnes qui m'ont rencontrée vous les apprendront peutêtre. Mais ne comptez pas sur moi pour cela.

Quelque chose de l'air et de Vautorité de M m « d'Ingrande avait passé dans ces paroles.

Philippe le remarqua et il devint sombre.

— Ainsi, dit-il, dès aujourd'hui vous établissez la possibilité d'un mystère entre nous deux?

— Jamais je ne vous ferai un mystère de ce qui ne concernera que moi.

— Vous avez des formules qui sentent tout à fait la diplomatie, chère amie. Rédigeons notre traité en termes meilleurs. Que me direz -vous et que ne me direz-vous pas?

— Mon devoir est de tout vous dire, Philippe; mais est-il de votre dignité de tout demander?

Cette dernière réponse appartenait à un genre de phrases dont il avait appris a se méfier plus que de toutes autres.

Il se tut.

11 ne voulut pas prolonger plus longtemps une lutte dont l'issue paraissait incertaine. Peut-être même regretta-t-il de l'avoir poussée trop avant. Quelle base avaient ses soupçons, en effet? De quelles preuves étayer une accusation quelconque?

Néanmoins, la lettre anonyme avait porté coup.

L'embarras d'Amélie, sa rougeur soudaine, ses réponses ambiguës, tout cela devait rester dans l'esprit de Philippe Beyle.

Marianna avait réussi à empoisonner son bonheur.

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