‹ La franc-maconnerie des femmesChapitre 45 sur 53 · ORDRE DU JOUR · texte numérisé non relu

ORDRE DU JOUR

L'an II do l'hygiène moderne.

Si du flegme chez vous la dose est excessive,

On sent maux d'estomac, de tête et de côté ;

L'estomac, abreuvé d'un torrent de salive,

Des mets les plus exquis se trouve dégoûté.

Le pouls est faible, rare, et sa marche est tardive ;

Et cette aqueuse humeur, la nuit, vous fait songer

Que vous voyez une eau prête à vous submerger.

Nota bene.— «c Mon ami Teyssonneau se trouvait dans ce cas; sur deux années, il resta dix-sept mois alité. Je l'ai guéri; vous pouvez prendre vos renseignements rue Aumaire, près de la voûte. Ce n'est pas pour les trente francs qu'il me doit, le pauvre garçon ! je lui en fais bien volontiers cadeau. Sa femme était un peu mon alliée, par Gustave ; je l'ai guérie, elle aussi, d'une pituite. Évitez surtout les émotions trop fortes. »

Peu à peu, dans ce premier jour, les hôtes de la maison royale de Charenton se départirent de leur réserve .vis-à-vis de M. Blanchard. Quelques-uns sollicitèrent l'honneur, do lui

être présentés, et le grand jeune homme se fit grac'rcusemen leur intermédiaire.

M. Blanchard vit de la sorte passer sous ses yeux plusieurs variétés de muladcs, et des types qu'il eut bien delà peine à m pas croire échappés des légendes allemandes. C'étaient dei gens qui causaient avec le vent, qui prédisaient la ruine de papauté ou qui se prétendaient doués de la sonorité de l'harmo nica. — Un autre, après dix minutes d'un entretien fort sensé le quitta brusquement en lui annonçant que c'était l'heure à la quelle il partait habituellement pour les Antipodes, au moyei d'un trou qu'il s'imaginait avoir creusé dans le jardin.

Il vit le fou immobile, espèce de faquir qui s'était astreint ne faire aucun mouvement, parce que, disait-il, le temps s'étai arrêté.

— J'attends qu'il se remette en foute pour faire comnw lui.

Telles étaient, à quelques syllabes près, les seules parole qu'on pouvait tirer de ce maniaque, robuste gaillard qu'il fal lait habiller, transporter, faire manger et coucher.

Il vit le fou arithmétique, le plus insupportable des fous chiffre vivant, rapportant tout aux chiffres et n'agissant qui par eux ; il avait remplacé les lettres de l'alphabet par vingtquatre chiffres correspondants. En saluant M. Blanchard, il lu dit :

Cela signifiait : bonjour.

On conçoit tout ce qu'une conversation avec un tel être de

vait avoir de fatiguant. Lui, cependant, semblait ne pas s'ei apercevoir; sa volubilité était excessive; il mêlait les chif fres et jonglait avec eux comme un jongleur avec des boules

M. Blanchard s'empressa de quitter cette colonne d'addition.

Il vit encore des inventeurs foudroyés par leur înventioa et qui traçaient machinalement sur les' murs des ligne mystérieuses; ceux-là ne fréquentaient personne; la fixité d< leurs regards et de leur attitude ■ disait l'unité de leur malheur. M. Blanchard passa avec respect devant ces victimes d< l'Idée.

Le grand jeune homme, qui s'était institué son cicérone, 'engagea a entrer dan3 la salle de réunion.

Une partie de billard était engagée ; la galerie se pressait à une distance respectueuse des deux joueurs.

— La bille en tête et les trois bandes, dit le premier en accusant son coup.

— Gare au contre! repartit le second; à ta place, je jouerais ïeffet.

On se serait cru dans un café du Palais-Royal.

Un vieux monsieur aux mouvements presque automatiques, et qui s'obstinait à garder deux épaulettes sur son habit noir, toucha doucement l'épaule de M. Blanchard. Celui-ci se retourna et crut deviner ce colonel dont le portrait lui avait clé tracé par l'infirmier.

— Pardonnez l'extrême licence que je prends, lui dit ce nouvel excentrique, d'une voix adoucie à dessein.

— Il n'y en a aucune, monsieur.

— Vous m'avez semblé un homme de goût, et mon désir lo plus vif serait de vous consulter.

— Sur quel sujet? demanda M. Blanchard.

— Je suis convaincu à l'avance que vous ne verrez pas dans mes paroles un texte à railleries... comme les autres.

— Certainement non.

— Me trouvez-vous bien empaillé?

— Mais... pas mal.

— Eh bien, moi je ne suis pas content, dit le colonel avec une profonde expression de tristesse.

— Peut-être êtes-vous trop exigeant. .

— C'est ce que tout le monde me dit, mais je sais par malheur à quoi m'en tenir. On empaillait bien mieux autrefois. Je ne durerai pas dix ans.

— Oh! si!

— Non ; on a lésiné sur les matières premières. J'ai déjà été plusieurs fois obligé de me raccommoder moi-même. Et puis, il me reste de l'odeur.

— Vous vous trompez, dit M. Blanchard.

— Auriez -vous par hasard un peu de paille dans vos poches ?

— De la paille? Non.

— Tant pis; vous m'en auriez mis dans les oreilles. Rendez-moi le service d'en prendre partout où vous pourrez. Moi, de mon côté, je vais demander à l'infirmerie une aiguille et du fil. Hélas ! je sens que je me décous tous les jours !

Sur cette parole mélancolique le colonel stHoigna par petites saccades.

— D'où lui vient cette bizarre idée? demanda M. Blanchard à son cicérone; se prend-il pour un oiseau ou un quadrupède?

— Pas le moins du monde ; son unique ambition est de figurer au musée d'artillerie.

M. Blanchard n'en était plus à se récrier; tout commençait à lui paraître naturel.

— Si vous êtes désireux de connaître un pensionnaire complètement persuadé, celui-là, de son animalité, regardez de ce côté, dit le grand jeune homme. Voyez-vous cet individu qui affecte là-bas une pose menaçante et exaspérée? Je suis sûr qu'en ce moment il croit représenter le dragon de saint Michel. C'est un fou, comme vous et moi.

— Je vous remercie, dit tranquillement M. Blanchard.

— Il croit avoir seul le monopole d'incarner tour à tour les animaux célèbres. Hier, il s'est réveillé en nous assourdissant d'un cocorico éclatant comme un son de trompette : il se figurait être le coq de saint Pierre. La veille, il avait été le bœuf de saint Luc, et il avait grogné en conséquence. Il n'est pas tous les jours aussi pieux, et ses excursions dans la njythologie sont assez fréquentes. J'ai même plusieurs motifs de croire qu'il a été renfermé ici pour s'être cru trop indiscrètement le cygne de quelque Léda moderne. Mais cela ne me regarde pas. Tantôt vous l'entendrez hennir comme Bucéphale ou vous le verrez ramper comme l'araignée de Pélisson. Il vous proposera une partie de dominos comme Munito. L'autre jour, il m'a sauté à la gorge en me prenant pour le chevalier Macaire, et eh se mettant à la place du chien de Montargis; mais, le lendemain, il s'est grandement repenti en pleurant comme la biche de Geneviève de Brabant.

— Tous ces fous sont fort ingénieux, remarqua M. Blanchard.

— Ils n'ont que cela à faire, ajouta modestement le jeune homme aux cheveux noirs.

— C'est vrai ; mais j'en vois quelques- uns qui lisent ce qu'on appelle les grands journaux. Est-ce qu'on ne craint pas d'éveiller chez eux les susceptibilités politiques?

— Oh ! non. D'abord, les fous politiques, proprement dits, sont classés dans une autre division, qu'ils occupent tout entière. Les fous de notre division, de la division n° 10, n'ont que de la curiosité et pas de passion. On leur permet de s'abonner eux-mêmes, et pour leur compte, à toutes les feuilles périodiques. Quant à moi, mes ressources modiques m'interdisent une telle félicité.

Cette première journée ne parut à M. Blanchard ni longue ni ennuyeuse; au contraire. La tournure de son esprit s'accommodait de ce milieu fantasque où se mouvait l'essaim des rêves personnifiés. Ne voulait-il pas d'ailleurs aller en Turquie? n'avait-il pas précédemment exprimé le désir de visiter les pays où les femmes sont voilées et où les hommes sont armés ? Il devait être content, ce nous semble. Charenton lui donnait un avant-goût de Coristantinople.

Au dîner, il se trouva placé, comme on l'en avait prévenu, entre le colonel et le personnage qu'on appelait le romancier. C'était un honneur de dîner à la table du directeur, et cet honneur était accordé à tour de rôle à ceux qui avaient su le mériter par une conduite et une docilité exemplaires. Ce jour-là,, une trentaine de pensionnaires d'élite avaient été invités. Le directeur reconnut de loin M. Blanchard et lui fit un signe amical de la main.

Dès que M. Blanchard se fut assis, le romancier engagea la conversation et se pencha à son oreille ; voici ce qu'il lui dit :

— « Par une belle matinée du mois de juin, un cavalier suivait lentement les bords de l'Escaut ; sa physionomie respirait un air de franchise et de valeur ; son panache ondoyait au grédu vent... »

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