‹ La franc-maconnerie des femmesChapitre 46 sur 53 · MO LA FRANC-MAÇONNERIE · texte numérisé non relu

MO LA FRANC-MAÇONNERIE

— Je connais, je connais ! dit M. Blanchard en l'interrompant.

— C'est dommage, murmura le romancier; mais j'en ai d'autres. « ma Juana! jure-moi que lu ne seras jamais à d'autres qu'à ton Pablo! Ainsi s'exprimait dans une sierra d'Aragon. un jeune homme qu'à son air martial et décidé, à sa veste ornée de broderies, il était facile de reconnaître pour un muletier... »

— Je connais cela aussi.

— Vous êtes difficile.

En ce moment, un fou se leva avec vivacité et vint répandre une petite poudre dans l'assiette de M. Blanchard.

— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria celui-ci en faisant un bond.

— Goûtez votre potage maintenant, lui dit le fou qui avait regagné sa place.

— Eh bien, monsieur Corbulon ? dit sévèrement le directeur.

— Qu'a-t-H mis là-dedans? demanda M. Blanchard à son voisin le colonel.

— Rien de malfaisant. C'est un original qui s'imagine avoir retrouvé la recette de l'ambroisie.

— Va-t-il recommencer son manège pour tous les plats?

— Oh ! non.

— « Dans la rue de la Grosse-Ëcritoire, à Rheims, l'observateur eût remarqué, il y a trente ans environ, une maison d'obscure apparence, construite dans le style lombard. A l'une des étroites fenêtres, qui avaient scrupuleusement gardé leurs carreaux encadrés de plomb, apparaissait par intervalles une ravissante tête de jeune tîlle... »

C'était le romancier qui s'était penché de nouveau vers M. Blanchard.

— J'ai lu ce début pas plus tard qu' avant-hier, se hàla de dire celui-ci.

— On me l'aura dérobé.

— C'est probable.

Pendant ce colloque, un fou placé en £ace de M. Blanchard lui avait effrontément enlevé sa côtelette.

DES FEMMES û 17

M. Blanchard voulut se récrier.

— >'c dites rien, lui dit le fou ; je suis invisible.

— « Corne-bœuf! Pasques-Dieu ! lasambregoi! mes cavaiers, je jure qu'il en restera au moins quatre de vous sur le carreau ! s'écria l'épais Amaury en soulevant lourdement son nanap ciselé... d

— Assez! assez, de grâce! dit M. Blanchard, que la mauvaise humeur commençait à gagner.

— C'est un épisode de la guerre des Albigeois, murmura le romancier confus.

Depuis quelques minutes, M.Blanchard prêtait l'oreille à un bruit qui l'inquiétait, une espèce de grattement, qui partait du côté du colonel.

— Entendez- vous? dit M. Blanchard.

— Chut!

— C'est donc vous?

— Oui, répondit le colonel ; faites comme moi, je tire de ma chaise autant de paille que je peux.

— Mais elle va se défoncer.

— Soyez tranquille.

— « Le général de Moranges n'était pas un de ces hommes ordinaires qui, après avoir affronté le feu des batailles, s'en vont paisiblement, retirés au fond d'un château, tourner le fuseau d'Hercule aux pieds d'une Omphale de sous préfecture. C'était une âme de bronze... »

— Ah! vous devenez fatigant, mon cher! s'écria M. Blanchard.

— La suite au prochain numéro, dit le fou en baissant la tête.

Aucun autre incident ne signala le dîuer. 11 était impossible que la conversation se généralisât. Le dessert achevé, on ramena les pensionnaires à leurs divisions respectives, où, après une séance assez animée dans la salle de réunion, chacun d'eux se retira, selon son degré de fortune, dans le dortoir commun ou dans la chambre qui lui était particulière- Privé de sa voiture pour la première fois depuis un an, M. Blanchard se coucha avec un dépit réel dans la cellule qui lui avait été affectée. En découvrant son lit, il aperçut sous

l'édredon une feuille de papier qu'on y avait sans doute glissée pendant son absence.

L'ayant dépliée, il lut ce fragment fraîchement écrit, sinon fraîchement inventé :

« Pitié pour A manda ! Si elle fut coupable, que sa faute retombe sur moi seul ! Jetais ton ami, j'ai pu l'oublier ; sans doute mon crime est grand, mais il n'est peut-être pas sans excuse. Amanda était si belle, et tu étais si imprudent ! Que de promenades délicieuses nous avons faites, elle et moi, au bord de la Nièvre, à l'heure où le soleil se couche dans les nuages empourprés! Ton souvenir, il est vrai, passait souvent entre nous comme un remords, mais il était vite chassé. Pauvre ami, je n'ai pas osé soutenir ta vue ; mais je tremble pour Amanda ; sois grand, sois généreux, sois magnanime ; pitié pour elle ! pitié ! pitié ! »

M. Blanchard n'eut pas de peine à reconnaître, dans ce style d'une banalité insoutenable, son voisin le romancier. Il replia le fragment sans en terminer la lecture ; puis, il s'endormit en rêvant à son étrange aventure, dont il attendait le dénoûment, sans le désirer ni le craindre, comme dit le poète.

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