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CHAPITRE XXXIII

La visite du médecin

La seconde journée n'offrit de remarquable à M. Blanchard qu'un bal de fous. Il est d'usage à Charenton de réunir, a de certaines époques de l'année, les pensionnaires des deux sexes dans une soirée dansante et musicale. M. Blanchard eut la chance, dès son arrivée, de pouvoir assister à l'une de ces fêtes vraiment originales ; il fit connaissance avec quelques fous des autres divisions, et les présentations eurent lieu avec une gravité du meilleur air. L'habit noir était d'obligation ; il n'y avait à reprendre au goût des costumes qu'une exubérance trop sensible de décorations illusoires, telles que crachats, brochettes et cordons. A part ces témoignages d'une innocente vanité, la physionomie du bal ne laissait rien à désirer sous le rapport de la convenance et de l'élégance.

C'était surtout la partie féminine de l'assemblée qui attirait l'attention de M. Blanchard : il y avait là de jeunes et gracieuses personnes, dont l'attitude et les paroles eussent fait illusion dans tous les salons"; quelques-unes d'entre elles chan-

lurent des romances à la mode; et cependant il lui semblait qu'aux premières lueurs du jour la note allait tout à coup se briser sous leurs doigts, qu'elles-mêmes s'évanouiraient et se rédui raient en vapeur, et que les plus attardées regagneraient d'iu; pas chancelant l'atelier de poupées de Nuremberg d'où elle? étaient sorties. Il n'en fut rien. Le bal de Charenton se termina r.ussi prosaïquement que les bals de la Chaussée d'An tin et oY la bourgeoisie. Les fous s'inclinèrent respectueusement devant les folles ; quelques-unes de celles-ci étaient attendues au dehors par leurs femmes de chambre, qui jetèrent sur leur? épaules des mantelets de satin garnis de fourrure, et les a Mirent à traverser rapidement l'espace qui les séparait de leur biiliment réservé.

Le jour de la visite du médecin trouva M. Blanchard dans un léger état d'irritation. Comme pour aggraver cet état, !»• hasard voulut qu'il n'eût affaire ce jour-là qu'au médecin adjoint, le titulaire étant empêché. Ce médecin adjoint était d'ailleurs un homme d'honnêtes manières, qui reçut M. Blanchard avec des égards tout particuliers.

— On m'a beaucoup parlé de vous, monsieur, dit-il, et je suis aise de me rencontrer avec un homme dont les originalités ont toujours été marquées au cachet de l'esprit.

— Originalités, originalités! murmura M. Blanchard, dont le mécontement s'accrut à ce début; je n'ai jamais brigué ni mérité le titre d'original.

— J'entends original à la façon de Brancas, d'Alcibiadc: ingénieux, si vous préférez un autre terme.

— Monsieur, laissons là mon originalité, et souffrez que je vous adresse une question sur laquelle probablement vous devez être blasé, mais que je ne puis en conscience vous épargner. Pourquoi suis-je détenu ici ?

— Vous êtes de ceux avec lesquels le subterfuge serait inutile et indigne, répondit le médecin ; votre grande éducation, et surtout la lucidité parfaite où je vous vois en ce moment, tout me fait un devoir de vous répondre avec franchise et netteté. M. Blanchard, quelques-uns de vos derniers actes ont

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absolument échappé k votre conscience ; j'ai le regret de vous en instruire.

— Pouvez-vous nie citer ces actes ?

— Votre dossier est un peu volumineux, dit le médecin en feuilletant une liasse de papiers placés sur son pupitre.

— Ah ! j'ai un dossier ? dit M. Blanchard en qui ce mot causa une désagréable impression.

— Dans ces quinze derniers jours surtout, le journal de votre existence, tracé par une main amie, offre des épisodes qu'il paraît difficile d'expliquer autrement que par un dérangement momentané des facultés cérébrales.

— Continuez, monsieur, je vous en prie.

— Par exemple, vous avez séjourné sur des arbres... vous vous êtes travesti en homme du peuple... vous avez fatigué de vos instances indiscrètes tous les habitants d'un quartier... vous avez tenu enfermé pendant plusieurs jours, après lui avoir fait oublier sa raison, un jardinier... "De telles actions appartiennent à un ordre trop romanesque pour êlre admises dans la vie réelle.

M. Blanchard écoutait en silence.

— Pourtant, reprit le médecin en tournant son fauteuil vers lui, cela pourrait peut-ôlre à la rigueur ne pas justifier complètement la mesure dont vous vous plaignez ; mais vous avez été plus loin, rappelez-vous-le : vous avez été surpris, la nuit, clans une maison où vous êtes entré par escalade. Votre nom et votre fortune vous ont mis à l'abri d'un soupçon déshonorant, mais la sanité de votre jugement en a reçu une grave atteinte. Il y avait deux partis à prendre : le premier était de vous livrer à la justice, le second était de vous confier à la médecine ; c'est le second que l'on a choisi.

— Alors, vous croyez que je suis fou ?

— Je ne puis ni ne veux répondre aujourd'hui à une demande d'une pareille importance. C'est trop peu d'un seul entretien. Ce qu'il m'est permis de vous dire quant à présent, en toute conviction, c'est que, si vous n'êtes pas un fou, vous avez agi comme un fou.

— N'admettez- vous pas que des motifs mystérieux, quoique

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