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LE COMTE DE CLERMONT

Louis de Bourbon-Condé naquit à Versailles, le samedi 15 juin 1709, à 4 heures du soir. Il fut tenu sur les fonts baptismaux par Louis XV et par la duchesse de Berry le 15 novembre 1717.

Il était le troisième fils (1) de Louis III, duc de Bourbon, d'Enghien, de Ghâteauroux, etc. (1710), et de Louise-Françoise de Bourbon, dite Mlle de Nantes, fille naturelle légitimée de Louis XIV et de Mme de Montespan.

Louis de Bourbon, comte de Glermont, était donc, par Mme de Montespan, arrière-grand-oncle du duc d'Antin.

Destiné à l'état ecclésiastique, il fut pourvu, de 1717 à 1733, de six abbayes qui ne lui rapportaient pas un bénéfice de moins de 200.000 livres ; il fut pourvu plus tard de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, qui ne rapportait pas moins de 180.000 francs.

Sans être doué d'une haute intelligence, c'était un esprit curieux et cultivé ; indulgent pour son entourage, il aimait à répandre des bienfaits autour de lui, autant par faste et prodigalité que par réelle bonté ; courageux jusqu'à la témérité sur les champs de bataille, il fut assurément moins bien armé contre le malheur. Intelligence superficielle, il n'avait pas les qualités qui accompagnent généralement les natures légères, il manquait de finesse dans l'esprit ; il n'avait ni la répartie vive, ni le mot profond.

Comme celle de presque tous ses contemporains

(1) Ses frères étaient le duc de Bourbon et le comte de Charoais.

dans sa situation, son adolescence fut frivole et dissipée; mais ces travers eurent cependant quelques compensations.

Nous ne saurions lui faire grief d'avoir, à lage del4 ans, fait construire un superbe monument funéraire à la mémoire de son singe Macathy, qui venait de trépasser, et juger son caractère d'homme par cette exagération enfantine, d'autant qu'il se consola, semble-t-il, assez vite. Les propos de ruelle, que devaient si fort mépriser les statuts maçonniques, racontent en effet, en 1724, une aventure plutôt un peu vive qui lui serait arrivée avec la fille de M. de Matignon, M,uede Grave, femme sans scrupules excessifs, qui au surplus passait pour une ébaucheuse, comme disaient les roués. Le vieux comte de Billy, mentor du jeune prince, semble avoir joué dans l'occurrence le rôle de Mercure. L'affaire fit tellement de bruit que le mari battit sa femme, puis, après réflexion, se calma.

Le comte de Clermont ne s'occupait pas que de galanterie, et son esprit se tournait avec assiduité vers les sciences et les arts.

S'inspirant peut-être de la Nouvelle Atlantide, dont l'abbé Raguet avait publié une traduction (1702), il imagina de former en 1729, dans son hôtel, une sorte d'académie : la Société des Arts, dont le programme comportait des exagérations d'un ordre gai. A chaque branche des sciences ou des arts, il aurait voulu accoupler une profession. On aurait ainsi agrémenté l'historien d'un brodeur, et on eût logé le poète à l'enseigne du teinturier. Cette académie fonctionna avec ou sans brodeur, avec ou sans teinturier jusqu'en 1737, et distribua des prix. Parmi les sociétaires figuraient artistes et grands seigneurs, La Grive, le graveur géographe ; Ledran, le chirurgien ; le chevalier de Bé-

thune et le prince de Grinberghem siégeaient à côté des horlogers Julien Leroy et Gaudron.

Le comte de Clermont ne protégeait pas que les savants, et son nom fut malheureusement mêlé aux incidents qui accompagnèrent la mort d'Adrienne Lecouvreur, car, à cette époque, il était l'amant en titre de la duchesse de Bouillon. Peu après, il abandonna cette femme tragique qu'il troqua avec Sourdis contre la Camargo. Il resta huit ans fidèle à la célèbre danseuse, qui lui donna deux enfants et lui fit faire deux millions de dettes.

Pour un abbé, la conduite était leste ; mais, comme il ne voulait abandonner ni ses bénéfices ni ses maîtresses, il obtint, dit-on, du pape Clément XII un bref l'autorisant à porter les armes, et fit honorablement la campagne de 1733.

Avant de succéder au duc d'Antin sur l'autel à sept marches où siégeaient les G.*. M.*., il lui succéda dans les bonnes grâces de Mlle Le Duc, la danseuse dont nous avons déjà parlé. Décidément le fondateur de la Société des Arts trouvait qu'on pouvait accoupler la chorégraphie avec la marche symbolique du maître parfait.

Son zèle artistique dépassa cependant la mesure : le 22 mars 1742, oubliant qu'il avait reçu la Lumière, il célébrait les Ténèbres à Longchamps par une exhibition qui fit scandale. Il avait fait à MlleLeDuc pour cette circonstance une galanterie qu'on chansonna trop. La danseuse figura au défilé dans une calèche de canne peinte en bleu, avec des ornements d'argent, attelée de six chevaux nains pas plus gros que des dogues ; un petit postillon et un petit hussard richement habillés, l'un en veste rouge toute couverte de galons d'argent avec une plume bleue au chapeau, l'autre en robe bleue, le sabre et le bonnet tout garnis de plaques

d'argent. M1,c Le Duc tenait les guides, escortée de deux valets de pied déguisés.

Le comte de Glermont s'afïichait aussi avec elle à la Comédie-Française et à l'Opéra.

Ces aventures n'étaient assurément pas faites pour blesser tout le monde, car c'est au lendemain du scandale qu'elles avaient produit qu'il fut nommé, le 11 décembre 1743, G.*. M.*, perpétuel de la francmaçonnerie par les vénérables de seize loges parisiennes qui composaient alors la Grande Loge de Paris, dite Grande Loge de France. Cette élection fut acceptée par les loges de provinces auxquelles on l'avait notifiée. Il avait eu comme concurrents à la Grande Maîtrise le prince de Conti et le maréchal de Saxe.

Le comte de Glermont ne semble pas avoir brûlé d'un zèle ardent pour les pratiques de l'Ordre, et si quelques événements importants se passèrent sous sa maîtrise, ils furent certainement provoqués par des sousordres fort peu recommandables, ainsi qu'en font l'aveu les historiens maçonniques.

Peu après son élection, il quitte Paris et s'absente trois années consécutives, pendant lesquelles il fait brillamment les campagnes de 1744-1747. Il participe largement aux prises de nombreuses places fortes, et s'il n'assiste pas à la bataille de Fontenoy, il a une excuse très réelle à son absence ; il s'était démis la rotule en jouant au volant avec Mlle Le Duc.

En 1747, il se retire de l'armée, ayant été blessé de ne pas avoir eu la conduite du siège de Berg-op-Zoom, confiée au maréchal de Lowendal.

A partir de cette époque, il se terre avec Mlle Le Duc dans le château de Berny, maison de campagne des abbés de Saint-Germain-des-Prés.

Là, il installe un théâtre, où l'on joue tout autre chose

que du classique ; le répertoire est en grande partie l'œuvre de Collé ou celle deLaujon qui avait succédé, en 1750, dans les fonctions de secrétaire de ses commandements, à Moncrif, l'auteur de l'Histoire des chats. Le comte de Clermont s'essaya aussi dans la composition dramatique, mais sans grand succès.

Il installa sa musique sur le pied de celle de la chambre du roi ; elle était conduite par le flûtiste Michel Blavet et le violoniste André Pagni ; Laujon, Blavet et Pagni étaient francs-maçons.

Sa troupe dramatique, composée de professionnels, était souvent renforcée par des gentilshommes de sa maison, et lui-même ne dédaignait pas, malgré sa corpulence, de figurer les paysans, les rôles à manteau sérieux et les financiers. Son amour pour le théâtre était poussé à un tel point qu'il fit construire une seconde salle, rue de la Roquette, afin de pouvoir donner des représentations pendant ses séjours à Paris.

Malgré ce zèle artistique, lorsque, le 1er décembre 1753, il fut appelé à remplacer Gros de Boze à l'Académie, les libellistes trouvèrent ses titres un peu maigres, et l'un d'eux, le critique Roy, fit circuler la pièce suivante :

Trente neuf joints à zéro, Si j'entends bien mon numéro, N'ont jamais pu faire quarante.

D'où je conclus, troupe savante, Qu'ayant à nos côtés assis Clermont, cette masse pesante, Ce digne cousin de Louis, La place est encore vacante.

Mal en cuit au pauvre poète, car, sans doute au nom de la fraternité maçonnique, le comte de Clermont le fit si vivement bâtonner que l'on fit courir le bruit de sa mort, bien qu'il n'ait trépassé que dix ans plus tard. En cherchant une excuse à ce manquement aux

maximes égalitaires, on peut ajouter que de tous les libellistes, Roy fut un des plus bâtonnés. Peut-être aussi n'était-il pas initié.

Bien que gouverneur de Champagne depuis 1751, le comte de Clermont ne quittait guère les jupes de MlleLe Duc qu'il comblait de présents : maison à Paris, au coin de la rue de Richelieu, près des boulevards ; autre maison, 4, rue Popincourt ; terre de Tourvoye près de Berny, érigée en marquisat. Il fit tant et si bien, qu'en 1757 il fut obligé d'enrayer et de liquider sa maison dramatique. Peut-être pour se refaire, comme le maréchal de Richelieu, il eut l'idée désastreuse de demander et la mauvaise fortune d'obtenir, en 1758, le commandement en chef de l'armée de Hanovre, fort mal en point. C'est lui qui organisa la retraite de Minden et qui commandait à Crevelt. Remplacé en juillet par le maréchal de Contades, il vint prendre ses derniers quartiers à Berny, où il ne trouva rien de mieux à faire que d'épouser Mlle Le Duc, devenue marquise de Tourvoye (1).

Boudant la cour, le comte de Clermont mena une vieillesse assez maussade ; aigri par les désastres de la fin de sa carrière militaire (2), il fronda la royauté avec acharnement, lors du renvoi des parlements ; c'est à son lit de mort, où il était cloué par la goutte, que se réunirent les princes du sang pour protester contre le parlement Maupeou. Louis XV lui tint rigueur et ne s'inquiéta pas de ses derniers moments. Le comte de

(1) La marquise de Tourvoye mourut en 1793, rue Popincourt. D'après Gould (III, 142), le comte de Clermont « en juillet 1757, quitta l'armée, se retira de la cour et se consacra aux sciences et aux œuvres de bienfaisance jusqu'à sa mort. »

(2j Après la bataille de Raucoux où le comte de Clermont s'était glorieusement conduit, alors que son homonyme le comte de Cler-

Clermont mourut à Versailles le 16 juin 1771 à 6 h. du soir. Son corps fut transporté à son hôtel de la Roquette, où le service religieux fut fait par le curé de Sainte-Marguerite et par Mgr Louis de Conzié, évêque d'Arras. Son corps fut inhumé à Enghien (1).

Nous avons vu plus haut que le comte de Clermont tenait ses pouvoirs de G.*. M.*, du vote des vénérables de seize loges parisiennes et que ces pouvoirs avaient été ratifiés par les loges de province .

D'après les statuts généraux de la f.\-m.\ anglaise, ces loges avaient-elles le pouvoir de conférer ce titre ? Assurément non.

Les historiens maçonniques racontent, avec une unanimité complète, sans en fournir du reste aucune preuve, que le 11 décembre 1743, la Grande Loge d'Angleterre constitua avec les loges parisiennes la Grande Loge anglaise de France, qu'elle conservait ainsi sous son obédience. Cet aveu est précieux à retenir.

mont-Gallerande avait failli compromettre la journée, on avait fait le quatrain suivant :

A Raucoux où l'Anglais sous nos coups est tombé, Des deux Clermont, chose extraordinaire, L'abbé se bat comme un militaire, Et le militaire en abbé.

Après la bataille de Crevelt, en juin 1758, on avait fait une variante :

Moitié plumet, moitié rabat, Aussi propre à l'un comme à l'autre, Clermont se bat comme un apôtre Et sert son Dieu comme il se bat.

(1) Voir J. Cousin, le Comte de Clermont', — Capon et Plessis, en Théâtres clandestins ; — d'Alméras et d'Estrées, les Théâtres libertins au XVIII* siècle.

Depuis 1741, la France avait l'Angleterre comme principale adversaire dans la guerre de la succession d'Autriche, qui ne devait prendre fin qu'en 1748.

Comment, en pleine guerre, une société française aurait-elle osé se placer sous l'autorité immédiate de supérieurs anglais, et se dénommer Grande Loge anglaise de France? Alors que Louis XV soutenait ostensiblement les projets de Charles-Edouard en faveur de la restauration de Jacques III Stuart sur le trône d'Angleterre, comment le comte de Clermont, qui devait figurer brillamment pendant cette guerre, aurait-il accepté, lui, prince du sang, une situation aussi fausse, aussi criminelle ?

On doit donc supposer qu'il fut circonvenu et expliquer son indifférence à l'égard de la f.\-m.\ par le mécontentement qu'il dut avoir lorsqu'il s'aperçut qu'on l'avait trompé.

Est-ce encore pour ces raisons très plausibles que Louis XV aurait, le 5 juin 1744, renouvelé les défenses faites en 1737 et 1738 aux maçons de s'assembler en loges et aux propriétaires de maisons ou aux cabaretiers de les recevoir sous peine de 3.000 fr. d'amende? C'est peut-être pour cela que, le 8 juin 1745, une escouade du guet avait dispersé une assemblée de f.'.-m.*. qui procédaient à une initiation à l'hôtel de Soissons, rue des Deux-Ecus, avait saisi meubles et ustensiles et condamné le traiteur maître de loge Leroy à l'amende réglementaire ?

S'il en est ainsi, et cela paraît probable, on ne peut nier que la conduite des maçons ait été condamnable et antipatriotique.

Cette hypothèse vraisemblable expliquerait, au surplus, l'arrestation de Douglas, comte de Morton, dont nous avons déjà parlé (chap. iv, p. 124).

N'est-ce pas encore pour enrayer le courant maçonnique orangiste que Charles-Edouard installa le chapitre d'Arras ?

Il y avait certainement en France, à cette époque, au moins deux maçonneries ennemies. Les loges des régiments irlandais et écossais qui devaient se montrer si brillamment à côté de la Maison du Roi à Fontenoy étaient jacobites, alors que les seize vénérables de Paris faisaient le jeu de l'Angleterre. N'est-ce pas par une tactique toute maçonnique que les f.'.-m.'. orangistes eurent l'habileté de se placer sous le protectorat d'un prince du sang, dupe de sa condescendance ?

S'il en est ainsi, cela explique une fois de plus pourquoi les f.'.-m.'. font avec soin l'obscurité et le silence sur cette période de leur histoire.

Dès qu'elle fut installée, « la Grande Loge anglaise de France » s'empressa de reviser la constitution, d'élaborer de nouveaux règlements et de créer, « pour Paris seulement, des maîtres de loges perpétuels et inamovibles, de peur que l'administration générale de l'Ordre, confiée à la G.*. L.\ de Paris, en changeant trop souvent de mains, ne devînt trop incertaine et trop chancelante. » Dans les provinces, les maîtres déloges devaient être renouvelés tous les ans.

Les ordonnances générales publiées par la G.'. L.à cette époque sont, à peu de choses près, la reproduction des 19 premiers articles des constitutions anglaises de 1723 et 1738. Mais le 20e et dernier article attaque très spécialement les loges écossaises dans le titre de maître écossais conféré par ces loges.

Dans leur mémoire, publié en 1744, les maîtres écossais protestent énergiquement contre les attaques dont ils sont l'objet.

En présence de ces luttes, souvent discourtoises, les

loges de province s'émancipent, forment des groupes indépendants, constituent de leur propre autorité de nouvelles loges, et bientôt il y a un enchevêtrement de mères loges avec des rites particuliers dans chaque province de France. Bien qu'en 1747, alors que la paix était virtuellement conclue avec l'Angleterre, le comte de Clermont eût été autorisé par Louis XV à porter le titre de G.'. M.*., les autorités maçonniques étrangères ne savaient à qui s'adresser.

A en juger cependant par les constitutions faites par les deux Eglises maçonniques, les loges écossaises jacobites avaient beaucoup plus d'adhérents que la Grande Loge anglaise de France.

De 1743 à 1755, cette dernière constitue trois loges à Paris : la Concorde (1743), la loge de la Chambre du Roi (1745) et Saint-Julien de la Tranquillité (1751), pendant que les loges écossaises en constituent au moins vingt-deux. Il en était de même en province. Les loges de régiments ne se multiplient pas et se cantonnent toujours dans les régiments écossais ou irlandais.

La G.\ L.\ anglaise de France allait donc succomber ; mais en présence de sa décadence, elle fit un dernier effort. Alors que les hostilités allaient reprendre contre l'Angleterre et ses alliées (guerre de Sept ans, 1756-1763), le 4 juillet 1755 la Grande Loge anglaise décida de prendre à l'avenir le titre de G.*. L.\ de France qu'elle conservera jusqu'à la fin, et ce ne fut que plus tard, en 1768, que les loges de France et d'Angleterre rentrèrent de nouveau en relation et signèrent un concordat par l'intermédiaire d'une seconde G.\ L.\ qui s'était créée ainsi que nous le verrons plus loin.

D'après Clavel (p. 120), à partir de 1756, aux seuls

vénérables de Paris appartenait le gouvernement de l'Ordre, à l'exclusion des vénérables de province.

Les affaires étaient examinées et les décisions prises par neuf vénérables et neuf officiers qui formaient Y Assemblée ou Conseil dont les décisions étaient provisoires.

La Loge de communication de quartier, composée de trente officiers, nommés pour trois ans au scrutin, pouvait approuver ou réformer les décisions de l'Assemblée ou Conseil.

Les deux assemblées réunies formaient la Grande Loge,

La correspondance était faite par une chambre des dépêches, qui était chargée de faire des enquêtes sur les candidats ; elle se composait de neuf officiers et de six vénérables.

La G.*. L.\ connaissait de tous les jugements rendus par l'Assemblée ou Conseil et par la loge de communication de quartier.

La G.*. L.\ recevait un tribut annuel de toutes les loges de son ressort ; et l'excédent des dépenses était comblé par une cotisation personnelle de ses officiers.

Ces règlements furent en vigueur jusqu'à la réunion de la G.\ L.\ au G.*. 0.\ en 1799.

Le registre de toutes les délibérations, statuts, règlements et autres arrêtés de la T. * . R. * . et T. • . S. • . G. * . L. • . de France, tant dans les assemblées de communication de quartier que dans celles de conseils ordinaires et extraordinaires, fut vendu le 27 mars 1863 par Tross (n° 10 de son catalogue). C'était un registre in-f° de 88 feuillets comprenant les délibérations de la G.'. L.\ de juin 1743 à juin 1771, c'est-à-dire pendant toute la durée de la grande maîtrise du comte de Clermont.

Tross, parmi les signatures qu'il annonce très nombreuses, relève seulement les noms de Malibran, Martin, Carbonnel, Furet, Labady et Boulainvilliers (1).

Far son règlement de 1756, la G.*. L. . de France, visant toujours les loges écossaises, décidait de ne reconnaître que les trois grades de la maçonnerie de Saint-Jean: apprenti, compagnon et maître, et de se composer exclusivement des vénérables inamovibles des loges de Paris, présidés par le G.*. M.', et ses officiers à sa nomination.

Cette mesure fut inefficace, et la confusion continua dans la plupart des loges de Paris et de province. Le comte de Clermont ne s'occupait du reste pas de ses fonctions, et pendant qu'il était soit à l'armée, soit à Berny, il avait délégué ses pouvoirs à des substituts, recrutés dans la classe où se recrutaient ordinairement les simples maîtres de loges.

Dès le jour de son élection, le G.'. M.*, se fit suppléer par un personnage assez énigmatique, dont les historiens maçonniques ne sont pas parvenus jusqu'ici à fixer la personnalité: le banquier Baur. Plus heureux que ces historiens, je suis parvenu à identifier le personnage.

Christophe-Jean Baur était un petit banquier, originaire de Genève, qui installa rue Saint-Sauveur, vers 1740, une maison de prêt à l'usage des fils de famille

(1) Cette vente annoncée deux fois par Tross en 1860 et 1863, n'aurait pas eu lieu, paraît- il, et les documents figurant dans ce catalogue auraient été dispersés. Le registre de la G.'. L.\, en particulier, fait aujourd'hui partie de la bibliothèque secrète du Président du Conseil des rites du G.'. 0.\

dans l'embarras et des jeunes danseuses de l'Opéra dans la peine. C'est ainsi qu'en 1744 il prête 8.000 fr. à M1,e Le Duc, dont nous savons le rôle auprès du comte de Clermont. Il est juste d'ajouter que celle-ci ne les lui rendit jamais. A l'exercice de cette profession, Baur fit cependant une petite fortune: de 1755 à 1770 il a pignon sur rue et exerce son sacerdoce place des Victoires. Lorsqu'il meurt, en 1770 (1), il laisse aux pauvres de Saint-Eustache, sa paroisse, 1.200 fr. et 3.000 fr. à son curé. Comme il possédait une petite propriété à Montrouge, il laisse 6.000 fr. aux pauvres de cette commune. Il n'oublie ni ses domestiques, ni ceux de sa femme. A celui de ses parents qui se trouvera en France au moment de son décès et qui sera apte à lui succéder, il laisse 30.000 fr. à prendre sur les fonds qui lui appartiennent dans la société qu'il a fondée avec Tourton et Sartorius. Le surplus de ses biens doit revenir au f.\ Jean-François Jaunie, chevalier de Saint-Louis, son beau-frère et ancien ami, qu'il institue son légataire universel.

On a accusé Baur, pendant qu'il occupa les fonctions de substitut du G.*. M.'., d'avoir multiplié les grades à l'infini et d'en avoir fait un honteux trafic (Globe I, 381). Au bout de peu de temps, le comte de Clermont aurait été obligé de se priver de sa collaboration.

Baur fut remplacé par un nouveau substitut qui ne valait certes pas mieux que lui, les historiens maçon-

(1) Son testament, daté du 23 mai 1769 et déposé chez Landeguerive (Leguay),le 16 septembre suivant, fut insinué le 23 novembre 1770.

niques eux-mêmes sont obligés d'en faire l'aveu. Naturellement ce second personnage est aussi énigmatique que le premier. Il s'agit du danseur Lacorne. Qui était Lacorne?

En 1745, il y avait à Paris, sous les ordres du comte de Brionne, grand écuyer de France, trois académies pour l'éducation des jeunes gentilshommes. Le prix d'entrée à ces académies était assez élevé, et l'on enseignait aux élèves les mathématiques, les armes, la danse, l'exercice militaire et l'équitation.

Ces trois académies étaient tenues par Dugard, rue de l'Université ; Jouan, rue des Cornettes, vis-à-vis le portail Saint-Sulpice ; Croissy, au manège des Tuileries.

C'est chez Dugard que Lacorne battait ses entrechats. Il figure sur le tableau de cette école de 1753 au plus tard à 1763 au moins. Pendant toute cette période il habitait rue de Sèvres, près des filles Saint- Thomas (1).

Je ne serais pas étonné que Lacorne, étant donnée sa profession, n'ait été recommandé aux bontés du comte de Clermont par Mlle Le Duc, dont il fut peutêtre le professeur de danse. Lacorne était voisin du père de la marquise de Tourvoye, qui habitait le Luxembourg en qualité de concierge. Décidément Lacorne, vénérable maître de la loge de la Trinité, valait bien Chapelot, Leroy et Baur, et je ne sais pourquoi les historiens maçonniques l'ont chargé de tous les péchés d'Hiram !

Pour porter sur lui ce verdict indulgent, je dois

(1) Je ne sais s'il est la même personne qu'un certain Lacorne, commandant en 2e en 1793 de la section armée Bonne-Nouvelle, 121, rue de Çléry, ou si ce dernier était seulement son parent.

passer, à la vérité, sous silence l'accusation faite contre Lacorne par ses adversaires, souvent féroces plus que de raison, d'avoir rempli avec zèle auprès du comte de Clermont les fonctions que Lebel remplissait auprès de Louis XV.

Dans le doute il vaut mieux être indulgent.

Au milieu de ce monde interlope circulait alors un personnage bien curieux, bien de son temps. Etait-il fou ou simplement exalté? Etait-ce un convaincu jusqu'au fanatisme ou un chevalier d'industrie fort habile ?

Le chevalier de Beauchaine (1), le plus fanatique des vénérables inamovibles de la G.'. L.\ de France, le même personnage qui avait établi sa loge chez une cabaretière de la rue Saint-Victor, à l'enseigne du Soleil d'Or, où il couchait et conférait dans la même séance tous les grades maçonniques pour un écu de six livres, institua l'ordre Androgyne des Fendeurs et des Fendeuses. Il avait calqué les rites sur ceux des Fendeurs du Devoir.

La première assemblée qui eut lieu à Paris fut préparée et présidée, le 17 août 1747, par le Père Maître Beauchaine. Il l'appela : le chantier du Globe et de la Gloire. Il disait tenir ses pouvoirs de M. de Courval, grand maître des Eaux et Forêts du comté d'Eu, seigneur de Courval. Une grande partie de la cour et de la ville s'y rendit, la joie y fut franche et sans

(1) Je n'ai pu déterminer si ce Beauchaine était le même personnage que Beauchesne, mousquetaire de la 2« compagnie, chevalier de Saint-Louis, dont le brevet fut expédié le 12 juillet 1749 par le marquis de Cheffreville. Cette hypothèse est vraisemblable.

façon. On s'y promenait bras dessus, bras dessous, en habits d'étoffes grossières et en sabots. Le rendez-vous était dans un vaste jardin de la Nouvelle France.

Ce personnage qui faisait ainsi circuler la cour et la ville s'appelait Charles François, chevalier de Beauchaine. Pendant la guerre de Sept Ans, c'est lui qui suivit l'armée d'Allemagne avec une roulotte installée en loge, bondée de rituels, de catéchismes maçonniques, de bijoux, de rubans et de costumes. Il s'arrêtait ainsi sur les grandes routes pour conférer des grades. Il en avait quarante-cinq à la disposition des amateurs.

Comme Beauchaine voulait recevoir de toutes mains, il n'avait pas en apparence pris parti dans le conflit anglo-écossais qui divisait la f.\-m.\ française. Dans un brevet du 7 juin 1760, il se qualifie vénérable frère fondateur de la T.*. R.\ L.\ de Saint- Jean, écossaise et anglaise, établie à la suite de l'armée du roi très chrétien en Allemagne, sous le titre de la Constance. Et cependant il trahit son origine quelques lignes plus loin en se dévoilant « décoré de tous les honneurs et autorisé par le très digne, très cher et T.*. R.\ G.*. M.*. Charles Stuard Edouard » (1).

Beauchaine n'était pas une exception ; il n'était pas davantage un excentrique, comme les historiens maçonniques voudraient le laisser croire. Il était bel et bien f.\ -m.', authentique et avait à sa disposition tout un personnel administratif, beaucoup mieux composé que celui de beaucoup d'autres rites. Il nous sera facile de le reconstituer tout au moins en partie à l'aide du brevet que nous venons de citer :

(1) Dans le Catal. Tross, du 27 mars 1863, figure, sous le n° 98, un manuscrit in-8° de 50 feuillets de la main de Beauchaine : Ordre des chevaliers G. T. G. S. protecteur de l'innocence. Ce manuscrit est daté de 1765.

Boom, premier inspecteur.

Seur, deuxième inspecteur.

Noël, grand maître des cérémonies.

Valleton, trésorier.

De Maisonval, orateur.

Coque, grand inspecteur du Temple.

G. Voiart, gardien des archives.

Le marquis d'Estampes, secrétaire.

Lhote, garde du Temple.

Desjardins, ancien gardien du Temple.

Revillon d'Apre val, décorateur.

De Bermaire, S. E. Anglais.

Balletier, S. E. Anglais.

Et parmi les membres : Lantelme-Chafalier ; de Mars ; chevalier de Fergent ; Dumand ; de Saint-Gand ; le prince Camille de Rohan ; Clousier, ancien chancelier ; Letournel.

Ce brevet, d'un modèle fort curieux, porte la mention qu'il avait été composé par le chevalier de Beauchaine, gravé par J. Sam. Mund et tiré par Joh. Mich. Ebense, Francofurti ad Moenum.

On voit par la composition de cette loge qu'elle ne mérite pas le mépris dont veulent la couvrir les historiens maçonniques, et qu'au contraire elle peut figurer parmi celles dont le tableau était le mieux composé. Sixans plustard, son recrutement sera encore plus choisi.

Le 9 juin 1766, le chevalier de Beauchaine avait modifié le nom de sa loge, qu'il qualifiait de Grande Loge anglaise de France sous le titre distinctif de la Constance et l'Amitié. Malgré son nom, la loge est jacobite, ainsi qu'il résulte du texte gravé du brevet que nous avons sous les yeux. Après les formules de style que nous reproduisons en note comme type de ce genre de littérature, Beauchaine se dénomme véné

rable fondateur de la Loge anglaise de France de Saint-Jean dite de la Constance et de l'Amitié (1), régulièrement assemblée par le nombre mystérieux et autorisée par S. M. Charles III (2), légitime roy d'Angleterre , d'Ecosse et d'Irlande , revêtu des grades éminents de la maçonnerie, chevalier protecteur de l'Innocence et de Rose-Croix, prince d'Orient et d'Occident.

Par ce brevet, Beauchaine autorise Michel Martin Blain, huissier ordinaire du Roy en son bureau des finances et domaines de Tours, vénérable de la Constance royale, fondée dans cette ville en 1756, à fonder une nouvelle loge de Saint-Jean sous le titre de Triple Nœud, et à y conférer tous les grades jusqu'à celui de Parfait Maître.

Le brevet est signé par tous les membres présents. La signature de Beauchaine, chevalier C.'.-K., est suivie de celles des quatre insignes protecteurs de la loge:

Le marquis de Seignelay, colonel du régiment de Champagne infanterie, 1er protecteur ; l'abbé d'Evry commandeur (sic) de Cluny, 2e protecteur ; le comte de Choiseul, colonel des grenadiers de France, vén. des Enfants de la Gloire, 3e protecteur ; De Gourgue, président à mortier, 4e protecteur. Puis venaient les officiers de la loge : Noël, parfait écossais et anglais, secrétaire ; Rotrou, frère Terrible E.\ et A.'.; De Mai- Ci) En haut à droite et à gauche de la gravure, différente de la précédente: L'bi Patrîa, ibi Virtus. Dans les deux colonnes, au milieu de dessins compliqués : D'un lieu très fort, très éclairé, très redoutable, asile assuré de la vertu opprimée, où régnent l'union, l'égalité et le silence, sous le point géométrique du triple triangle de la divine sagesse...

(2 Jacques III étant mort le ler janvier 1766, Charles Edouard avait pris le nom de Charles III.

sonval, orateur, E. et A; Alexandre Fieffé, trésorier ; Lafare, frère Terrible ; V. de Meslay, cons. au Parlement ; De la Boullaye, me des Requestes ; De la Guillaumie, cons. au Parlement ; Percheron, Vénérable de la L.\ Saint- André ; Drothier, Vénérable de la Candeur 0.*. Paris ; Dutertre,Vén. de la Sincérité ; Passerat de Montleduc, G. Insp. G., Élu, Vén. constitué delà loge de Dunkerque, tenant celle de Giessen ; Le Boucher de Lenoncourt, G. Vén. G. M. Gr. Insp. G. Elu constitué de la loge de France, d'Angleterre, Suède et Prusse, Vén. de la L. d'Hanau ; V. Pollett, major de Royal Deux ponts, Vén. des Inébranlables Chevaliers de l'Epée, du Mérite de France ; Pincemaille, Vén. et maître de la Candeur 0. de Metz ; Lucet, Vén. de la Sagesse ; Tardieu, 1er Surveillant de la Candeur 0. Paris; De la Marche E. A.*. De Bermaire E. et A. ; Crépin A. ; Fontaine A. ; Blain E ; Bareste A. ; De Curt A.; Auge A. et Subi. E. ; Charbot A. ; Félet A. ; Marquis d'Evry, colonel de Champagne Cavalerie, et les maîtres: de Miode ; Moudran; Gamot fils . Bouché ; le marquis de Clermont ; J. Gamot ; La Ferté jeune ; Bonnet; Adam le jeune; Faureson ; N. Fieffé ; Bonselié ; Bertin ; Durou ; Prudhomme ; Gruglin : Chevalier; Du Lac; Bridel ; Bertin.

Les loges du chevalier de Beauchaine semblent avoir fait partie du régime des Empereurs d'Orient et d'Occident.

Elles fonctionnèrent à l'instar des loges dites militaires, qui n'étaient à l'Orient d'aucun régiment, ni d'aucune ville, mais à l'Orient de l'endroit où elles se trouvaient et qu'on désignait par la latitude et la longitude. La Constance, aussi bien que la Constance et l'Amitié, était donc une loge militaire comme St-Jean de la Gloire ou St-Alexandre, l'ancienne loge des mous-

quetaires, Les FF.*, de ces loges étaient en quelque sorte des commis voyageurs en f.\-m.\ et leur rôle fut considérable dans la propagation de l'Ordre.

C'est pendant la G.*. Mse.\ du comte de Glermont qu'aurait été donnée la patente d'Etienne Morin, autour de laquelle les maçons du rite écossais ancien accepté ont beaucoup discuté sous le Directoire et sous l'Empire pour établir la régularité de leurs constitutions, qu'ils disaient tenir d'Etienne Morin, dûment autorisé par le conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident qui pratiquait le rite de Perfection.

Cette patente, qui n'est connue que par des traductions anglaises retraduites en français, est à bon droit suspecte. C'est en 1798 et 1799 qu'on produisit pour la première fois des copies de ce document, au moment de la première tentative de reconstitution du rite écossais ancien accepté. Cette patente aurait figuré sur le livre d'or de Delahogue que possède le suprême conseil de la juridiction Sud des États d'Amérique.

Tous les documents contenus dans ce recueil sont certifiés exacts par le comte Alexandre-François- Auguste de Grasse-Tilly, capitaine de cavalerie, auquel le suprême conseil du 33e degré de Charlestown aurait, en vertu de la patente de Morin, donné le pouvoir d'initier à ce degré et de constituer dans les deux hémisphères loges, chapitres et consistoires du rite ancien. Le comte de Grasse-Tilly était un maçon très actif que ses coreligionnaires accusèrent, ainsi que le frère Abraham, de fort vilaines choses plus ou moins exactes. En 1804, Grasse-Tilly fonda, pour la France, le Suprême Conseil des Souverains Grands Inspecteurs

Généraux du 33e degré ; il était Vénérable de la loge Saint-Napoléon à l'Orient de Paris. Représentant à vie du G.\ M .dans le Gr.\ Chap.*. Gén.\ du G.*. 0.*. de France, Gr.\ Gom.\ ad vitam, Président du Suprême Gons. des Souv.\ Gr.\ Insp.*. Gén.\ du 33e degré, membre honoraire de toutes les L.\ et Chap.-. de France. Le 4 juillet 1811, il fonda à Madrid un Suprême Conseil du 33e degré.

Or, la validité de tous ces pouvoirs reposait sur l'authenticité de la patente de Morin. Grasse-Tilly était très capable d'inventer cette pièce, comme Gerbier avait inventé la patente de 1721. Le document est composé avec plus de soins que celui fabriqué par Gerbier, car il ne contient pas d'anachronismes brutaux ; en cherchant bien, on peut constater que le Conseil des Empereurs d'Orient et d'Occident prend le titre de Grand Conseil des Loges régulières sous la protection de la grande et souveraine loge de Saint-Jean de Jérusalem (1), erreur qui, en changeant l'origine du document, n'en entraînerait pas la fausseté. Le reste, il faut le reconnaître, est exact ou peut l'être.

Daté du 27 août 1761, il est signé par Chaillon de Jonville, substitut général de V ordre, et par Lacorne, substitut du G.'.M.'., et ce n'est qu'en 1762 que Chaillon remplaça Lacorne dans ses dernières fonctions. Il est aussi signé par le prince (Camille) de Rohan, Me de la G.'.L.*. l'Intelligence, Souverain Prince de la maçonnerie ;

Maximilien de Saint-Siméon, 1er surveillant, G.', élu Parfait, Chevalier et Prince maçon ;

(1) Je ne trouve pas trace de cette loge avant 1766 ; il est cependant possible qu'elle ait commencé ses travaux avant cette époque.

Savalète de Bukley, G.*. Garde des sceaux, G.*, élu Parfait, G.*. Chev. et Prince maçon;

Taupin G.\ Ambassadeur de S.#. H.*. G.*. Elu Parfait Chev. et Prince maçon ;

Le comte de Choiseul, Vén. M.*, de laLoge des Enfants de la Gloire, G.*. Elu Parfait Chev. et Prince maçon;

Boucher de Lenoncourt, Vén. M.', de la Loge de la Vertu, G.-. Elu Parfait Chev. et Prince maçon ;

Brest delà Chaussée, Vén. M.*, de la Loge de l'Exactitude, G.'. Elu Parfait Chev. et Prince maçon.

Il est enfin contresignée par ordre de la G.*. L.\ par Daubertin, G.\ Élu Parfait Chev. et Prince maçon, Vén. M.*, de la Loge de Saint-Alphonse, G. Secrétaire de la G.*. L.\ et du Sublime Conseil des Princes ; Parfaits Maçons en France.

Or, tous ces titres sont exacts et tous les personnages sont réels ; à part Saint-Siméon, je les ai retrouvés à cette époque occupant ces mêmes fonctions dans des documents d'une authenticité indiscutable, sauf le comte de Choiseul, qui ne pouvait en 1761 être Vénérable des Enfants de la Gloire, cette loge n'ayant été constituée que le 28 octobre 1762.

Reste le titulaire même de la patente : Etienne Morin, dénommé Stephen Morin d'après la traduction anglaise, dont on a voulu faire un juif à cause de son prénom sous la forme anglaise. Ni Stephen, ni Morin ne sont des noms juifs, et quant au personnage lui-même, juif ou chrétien, on n'a pu jusqu'ici l'identifier avec certitude. Dans la patente il est qualifié Respectable Maître de la Parfaite Harmonie et, à ma connaissance, une seule loge en France portait ce titre à cette époque ; elle était à l'Orient d'Abbeville ; mais, ainsi que je l'ai déjà dit, je ne connais pas les noms de toutes les loges pendant cette période.

Parmi les treize f. •.-m.', portant le nom deMorin que j'ai relevés sur mes listes, il en est un qui est très probablement le titulaire de la célèbre patente : c'est Etienne Morin de Saint-Cirque, entrepreneur de la verrerie de Sèvres, puis distributeur des Nouvelles ecclésiastiques, enfermé pour délit de presse à la Bastille et élargi par ordres contresignés Maurepas, datés des 22 juillet 1747 et 27 juillet 1748. Sa femme, Marie- Nicole Boudet, avait été enfermée en même temps que lui et pour les mêmes causes du 22 juillet au 16 décembre 1747.

La f.\-m.\ française touchait à un moment critique de son existence.

La nomination de Lacorne à la tête de l'administration avait provoqué des murmures qui s'accentuèrent d'autant plus qu'après s'être empressé de prendre possession de ses fonctions, il s'affubla des plus hauts grades et peupla la G.*. L. *. de ses créatures. Un grand nombre de maçons donnèrent leur démission ou cessèrent de participer aux travaux, puis exaspérés refusèrent de s'assembler sous sa présidence.

Furieux, Lacorne s'entoure de tous les gens tarés, recrute de nouveaux initiés dans les cabarets et forme ainsi une Gr.\ L.\ concurrente. La lutte s'engage avec fureur, et le désordre devient tel que le comte de Clermont, obligé de sortir de son apathie, révoque Lacorne en janvier 1762 et nomme à sa place Chaillon de Jonville, avec le titre de substitut général. Un calme relatif se produit et les deux grandes loges se réconcilient le 24 juin 1762 ; les postes honorifiques sont partagés. Néanmoins personne n'est satisfait et bientôt

la lutte recommence. Au renouvellement des officiers, qui devait avoir lieu en 1765, des cabales se forment et Lacorne et ses partisans sont tous exclus le 2 juin.

Les frères exclus refusent d'assister à la fête du 24 juin suivant et publient de nombreux libelles contre les frères élus. La G.*. L.\ met les auteurs de ces attaques en demeure de les rétracter sous peine d'exclusion définitive. La plupart obéissent, et les quinze qui refusent sont rayés par décrets des 11 juillet et 21 décembre 1765. Ils sont enfin bannis les 5 avril et 14 mai 1766 et déclarés déchus de tous leurs droits. Les frères frappés de cet ostracisme sont les frères Bigarré, Daubertin, Duret, Guillet, Guillot, Hardy, Labady, Lacan, Leveillé, Maurin, Peny, Perrault, Pethe, Pirlet et Poupart.

La G.*. L.\ régénérée, comme s'appelaient naturellement les frères qui s'étaient emparés du pouvoir, se composait, le 1er janvier 1765, des officiers suivants :

Méry-Darcy, Dr de la Cie des Indes, Prés. ; Bacquet, Prés. ; Duret, Surveillant ; Leveillé, Surveillant ; Deveau de Moiré, Surveillant ; Moët, off. de la maison du Roi, Secret, gén. ; Levrault, Secret. ;Gillet, Secret. ; Picot du Breuil, Secret. ; Leroy Louis-François, avocat au Pari., Orat. ch. Paris ; Ledin, Trésorier ; Prader, Expert ; Goûteux, Expert ; Paris, Expert ; Martin, Expert ; Guaisnard Jean, de Genève, Exp. ch. Paris ; Lacan, Exp. hospit. ; Poilet, Maître ; Paillan, Exp. hospit. ; Lexcombart, Exp. hospit.; Chaudron, Aumônier; La Chaussée, G. Se. T. et Arch. ; Puisieux, arch. juré du roi, Architecte.

Le 14 août 1766 la G*. L.\, qui prenait le titre de Grand Orient de France, était composée de :

Moët, président de la T.*. R.\ G.*. L.\, Le Lorrain, Huet du Plessis, Baudson, Gaillard, Paris, Richard,

Saunier, Borel, Pingre, Lafin, Lexcombart, Goulard, Leroy, orateur, Zambault, secrétaire général, Brest de la Chaussée, garde des sceaux, Joubert de la Bourdinière.

Les lettres devaient être adressées à Zambault, rue de la Grande-Truanderie.

Le 21 septembre 1766, le Conseil Souverain des Chevaliers d'Orient de France se composait des frères : Moët, Zambault, Leroy, Le Lorrain, Baudson, Marcel, Ledin, Desalla, Bougault, Beauvillain, Gouin,Paulmier Deynaut. Les lettres devaient être adressées à Brest de la Chaussée, rue de la Chanvrerie.

Par suite de toutes ces discussions, la G.*. L.\ n'avait pu célébrer la fête de l'Ordre du 27 décembre 1766 ; on avait dû la remettre au 4 février suivant. Les frères bannis se présentèrent pour entrer *, sur le refus des gardiens, ils employèrent la violence et forcèrent les portes du temple. Comme on ne leur permit pas d'assister à la tenue, on échangea des injures et bientôt des coups. Le scandale fut énorme ; le comte de Clermont refusa de se mêler au débat, et le lendemain M. de Sartines interdit les assemblées de la G.'.L.*., qui furent ainsi suspendues jusqu'à la mort du comte de Clermont.

Les partisans de Lacorne en profitèrent pour se réunir chez Labady. Le lieutenant de police fait aussitôt arrêter ce dernier ; il est emprisonné et exilé à Blois. Lacorne laissa le calme se produire, et lorsqu'il crut que le temps avait amené l'oubli, il reforma une nouvelle G.*. L.\ dans le faubourg Saint-Antoine, qui se mit aussitôt à constituer à Paris et en province. Il parvint à entrer en correspondance avec la G.\L.\ d'Angleterre et à se faire reconnaître par elle, puis lança une circulaire aux loges de province. La nouvelle G.\ L.*. de

France annonce que les ff.\ Peny, Duret et Leveillé ont reçu en délégation tons les pouvoirs de l'ancienne Grande Loge (1).

Pendant ce temps, l'ancienne G.'. L. \ fonctionnait néanmoins, mais clandestinement. Chaillon de Jonville et Brest de la Chaussée, garde des sceaux et timbres, continuaient la correspondance et constituaient des loges de leur côté, profitant de toutes les circonstances pour discréditer leurs adversaires. Le 8 octobre 1769, ils adressent à cet effet une circulaire à toutes les loges de France. Le 28 février 1770, quelques maçons essayèrent, mais sans succès, de réformer la G.*. L.*. Presque personne ne se rendit à la convocation. L'année suivante le comte de Clermont mourait.

La direction centrale maçonnique ainsi supprimée, on pourrait supposer que l'Ordre était en train de disparaître de France. Mais il n'en était rien ; les loges avaient plus ou moins conservé leur vie particulière, formant des centres régionaux, demandant ou octroyant des constitutions et se groupant suivant les systèmes qui étaient pratiqués.

La f.*.-m.\ ainsi dispersée ne présentait pas en France un danger social immédiat. Alors qu'en Angleterre l'unité se faisait chaque jour, en France comme en Allemagne, l'ordre éparpillé n'avait pas d'unité d'action. Dans ces conditions, la f.\-m.\ devait disparaître ; elle n'entrait pas en sommeil, elle se mourait, ayant perdu sa qualité essentielle qui était sonorganisa-

(1) En 1758, le secrétaire général était Robineau et les secrétaires : Devaux (1758), marquis de Briqueville (1762), Moët (1763).

tion homogène et surtout l'uniformité de la mentalité de ses adeptes. Cependant, si la maçonnerie expirait en France comme société, son dogme égalitaire s'y était implanté plus que dans aucune autre contrée du monde ; c'est là qu'il devait produire le plus de mal. Que tous ces égalitaires dispersés soient groupés sous une direction unique, qu'ils acceptent la discipline, et l'on verra bientôt le cataclysme social éclater. Le mal couvait et une étincelle pouvait le ranimer. Ce réveil sera l'œuvre du G.*. 0.*.

Tous les petits commerçants, tous les clercs de procureurs qui étaient entrés dans les loges, considérés comme des frères par les grands seigneurs qu'ils traitaient en égaux, conservaient leurs idées maçonniques en dehors de l'atelier; ils trouvaient l'égalité aussi vraie en dehors qu'au dedans, et lorsque les grands seigneurs ou les hauts fonctionnaires voulurent, mais trop tard, les expulser des loges, ils protestèrent, s'exaspérèrent et décidèrent fermement qu'ils prendraient les premières places, puisqu'ils pouvaient le faire. Comme ils étaient le nombre, ils devaient triompher, ils en avaient la certitude. Le vote par ordres était supprimé dans les loges depuis longtemps lorsqu'on le supprimera aux Etats généraux.

Louis XV avait-il vu clair lorsqu'il fit fermer la G.'.L.*. et renvoya les parlements? On pourrait le croire, s'il n'avait pas laissé le G.*. 0.\ se reformer en 1772 et 1773, à moins que ceux qui se mirent à la tête de la maçonnerie à cette époque n'aient eu le talent de le convaincre qu'en s'emparant de l'Ordre ils supprimaient le danger, et peut être le crurent-ils de bonne foi et entraînèrent-ils la royauté dans cette voie si funeste en croyant la sauver. Louis XV, qui était resté ferme contre les Parlements, céda devant la maçonnerie.

LES DÉBUTS DE LA F.\rM.\ EN FRANGE 193

Comment se retrouver dans ce labyrinthe? Faut-il prêter à des hommes des vues aussi profondes à des échéances aussi lointaines ? N'est-il pas plus logique, comme nous l'avons dit précédemment, d'admettre que le dogme maçonnique fut plus fort que les maçons, que c'est lui qui triompha plus que ceux qui le pratiquaient? Un vertige ne s'était-il pas aussi emparé de tous les cerveaux, de ceux des rois et des princes comme de ceux du premier maçon venu? A part l'Autriche, l'Espagne et le Portugal, les autres nations protégeaint la f.\-m.\, et encore l'Espagne et le Portugal la toléraient-ils.

Lorsque les maçons étrangers virent le désarroi qui s'était emparé des maçons français, ils essayèrent d'envahir la France et d'y faire fleurir leurs régimes. A partir de 1772, une nuée d'étrangers envahit notre pays, placé au centre des nations européennes ; Paris et Versailles furent les lieux de rendez-vous de tous ceux qui recherchaient les satisfactions les plus élevées de l'intelligence, les plaisirs les plus raffinés, comme les vices les plus dégradants. Tous ces gens nous arrivent d'Angleterre, d'Allemagne, de Suède, de Danemark, de Russie et de Suisse. La société parisienne devient cosmopolite ; les Anglais sont accueillis avec empressement par les gens de la Cour ; les Allemands par les hommes de science ; les Suisses s'emparent des financiers et les remplacent. La f.\-m.\ anglaise inspire le G.*. 0.*. ; la f.\-m.\ allemande, les philosophes. Au milieu de cette confusion de peuples, les idées égalitaires et cosmopolites font de tels progrès que la France entière en est imprégnée. Les f.'.-m.'. l'ont saturée de ces utopies dangereuses. Tout le monde conspire contre Tordre de choses établi, le plus souvent sans le vouloir et sans le savoir. L'idée chemine, arrive et triomphe. C'est la course à l'abîme. La vieille

LA KRANC-MACONNERIE. — T. I. 13

France en mourra. Qui pourra dire quelle nation renaîtra de ses cendres ? Naîtra-t-il même un nouveau peuple ?

Est ce que personne ne vit clair dans cette nouvelle orientation donnée à la vie sociale de l'Europe ? Estce que personne ne vit le danger vers lequel l'humanité était entraînée?

La Papauté fut le seul pouvoir qui se rendit nettement compte du péril que présentait la maçonnerie, et cela presque dès le début. Lorsque le pape Clément XII lança, le 4 mai 1738, sa bulle In eminenti apostolatûs spécula, des enquêtes avaient dû être faites sur les agissements de la secte, et il serait de la plus haute importance d'avoir communication des mémoires qui furent adressés au Vatican, s'ils existent encore. La bulle, en effet, ne vise aucun fait précis, et se borne aux attaques générales ; mais ses termes sont trop formels pour ne pas avoir été provoqués par des faits particuliers indiscutables :

« Nous avons appris, dit Clément XII, et le bruit public ne nous a pas permis d'en douter, qu'il s'était formé une certaine société, assemblée ou association, sous le nom de francs-maçons ou Liberi Muratori, ou sous une appellation équivalente, suivant la diversité des langues, dans laquelle sont admises indifféremment des personnes de toute religion et de toute secte, qui, sous les dehors affectés d'une probité naturelle, qu'on exige et dont on se contente, se sont établi certaines lois, certains statuts qui les lient les uns aux autres, et qui, en particulier, les obligent, sous les plus grièves peines, en vertu d'un serment prêté sur les

saintes Ecritures, de garder un secret inviolable sur tout ce qui se passe dans leurs assemblées. »

Le pape interdit, en conséquence, de (aire partie de ces sociétés, de favoriser leur accroissement, de leur donner asile chez soi ou ailleurs, sous peine d'excommunication.

Le 15 juin 1751, le pape Benoît XIV renouvela, par sa bulle Providas Romanorum Pontificam, les prohibitions de son prédécesseur et précisa les conséquences funestes que devaient avoir ces associations : Attendu « que dans ces sortes de sociétés et assemblées secrètes, on associe indistinctement les hommes de toute secte et religion, d'où il est évident qu'il doit résulter un grand dommage pour la pureté de la religion catholique », et que « l'obligation stricte du secret impénétrable, par lequel sont cachées toutes les choses qui se passent dans ces assemblées secrètes, auxquelles on peut avec raison adapter l'adage dont s'est servi Cecilius Natalis, dans la cause très différente néanmoins contre Minutius Félix : Les choses honnêtes se plaisent au plein jour ; les crimes sont secrets. »

Le pape relève ensuite les maçons d'un serment prononcé dans les conditions où ils se trouvaient quand on le leur avait demandé ; « comme s'il était permis à quelqu'un de s'étayer d'une promesse ou d'un serment, pour se dispenser de répondre à la puissance légitime qui rechercherait à connaître si dans ces sortes d'assemblées secrètes, il ne se ferait pas quelque chose contre l'Etat, la religion et les lois. »

Le caractère secret de la f.\-m.\ n'était alors nié par personne, les nV.-mm.*. le reconnaissant hautement. Quelques années plus tard, un de leurs premiers historiens, Thory, débute dans son avant-propos de YHis-

toire de la fondation du G.'. 0.\ de France, par cet aveu : « De toutes les associations secrètes, la plus répandue en France, et en même temps la moins connue sous les rapports historiques, est, sans contredit, l'Ordre de la Franche-Maçonnerie. »

La Papauté avait bien vu le péril ; en temps utile elle l'avait signalé.

Elle ne fut pas crue ; en France elle ne fut même pas écoutée. Les Parlements refusèrent d'enregistrer les bulles pontificales qui, n'étant pas fulminées, ne pouvaient avoir aucun effet utile . Un monde allait disparaître.

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