A QUI LA RÉVOLUTION DEVAIT-ELLE PROFITER ? A QUI A-T-ELLE PROFITÉ
On dit communément que les Juifs n'étaient rien avant la Révolution, qu'ils tiennent d'elle seule tous leurs droits.
C'est encore là une affirmation trop sommaire.
Depuis l'ordonnance d'expulsion rendue par Charles VI, les Juifs n'avaient pas en principe le droit de séjour en France. On les y tolérait cependant et ils pouvaient commercer et s'enrichir ; l'exemple de Samuel Bernard en est la preuve. En 1776, Louis XVI les autorisa par lettres patentes à rentrer en France. En 1780, son attention
fut attirée sur eux par une affaire qui fit grand bruit, l'affaire des fausses quittances d'Alsace.
C'est en Alsace surtout que les Juifs étaient répandus; ils y faisaient l'usure; dans son Essai sur kl régénératioji des Juifs, l'abbé Grégoire, un de leurs « amis », s'écrie en s'adressant aux paysans d'Alsace : « S'il vous reste encore des haillons pour attester votre misère et les baigner de vos larmes, c'est que l'usurier juif a dédaigné de vous les arracher. » Les Juifs rédigeaient leurs quittances en caractères hébraïques. Or, en 1780, dans toute l'Alsace, les paysans refusèrent de payer leurs dettes aux Juifs et montrèrent triomphalement des quittances rédigées en hébreu. Quelqu'un qui connaissait cette langue les leur avait fabriquées. Les Juifs les poursuivirent pour faux. Louis XVI ordonna de vérifier les créances, de les réduire à ce qui serait juste et d'obliger les paysans à payer. Les Juifs lui présentèrent alors un mémoire exposant leurs requêtes au sujet de leur condition. En 1784, le roi abolit le péage corporel, impôt humiliant qu'ils étaient astreints à payer à l'entrée et la sortie des villes, et, par lettres patentes, il leur octroya le droit de commercer et de fabriquer, le droit d'ac-
quérir et posséder des immeubles, mais seulement pour leur usage personnel. En effet, avant la Révolution, la richesse était foncière, et Louis XVI, aux yeux de qui la fortune nationale consistait dans les biens de terre, ne voulait pas leur laisser la faculté de les accaparer. En dépit de ces dispositions libérales, les Juifs voyaient encore subsister l'inégalité de droits entre eux et les autres sujets du royaume; en 1788, Louis XVI chargea Malesherbes de s'entendre avec une commission nommée par eux pour leur donner complète satisfaction, tout en sauvegardant le pays contre leur esprit d'accaparement. Malesherbes s'était mis d'accord avec la commission juive, quand éclata la Révolution*.
On voit que Louis XVI n'avait plus laissé grand'chose à faire en leur faveur.
La Révolution est une crise violente provoquée par la franc-maçonnerie qui, sous la pression de nécessités urgentes, brusque les choses et précipite son action pour obtenir un résultat immédiat.
D'après ce qui précède, quel intérêt pressant avaient les Juifs à hâter la chute de Louis XVI ?
I . Voyez Lehmann, l'Entrée des Israélites dans la société française.
On ne le voit pas. Il est trop évident que leurs revendications ne furent pas la préoccupation principale des hommes de la Révolution, ni leur émancipation le résultat immédiat de la prise de la Bastille.
C'est le i4 octobre 1789 que les délégués juifs viennent se recommander à l'Assemblée; on leur répond simplement qu'il sera tenu compte de leur requête; et c'est seulement à la fin de novembre 1791 qu'on leur accorde les droits de citoyens. Quels avantages ont-ils alors qu'ils n'auraient pas obtenus de Louis XVI? Le droit de posséder des terres sans restrictions et l'éligibilité. En usentils? Non. C'est sur le terrain commercial et sur le terrain financier qu'ils porteront leur activité, et ils se désintéresseront des acquisitions de terres.
Quant à l'éligibilité, il nous faut attendre jusqu'en 1848 pour voir des Juifs au gouvernement. La Révolution leur a-t-elle permis de ressaisir la puissance financière? Dans cette période de troubles, de déficit et de corruption, ont-ils aussitôt repris, comme au moyen-âge, leurs opérations lucratives d'emprunts d'Etat et d'affermage des impôts? Xon plus. Jusqu'à la fin de l'Empire, les
hommes d'argent ne sont pas des Juifs. Les tripoteurs du Directoire, que Napoléon appelait « les pourris )),ne sont pas des Juifs; de même, quand ils se trouvent dans l'embarras et que le Trésor est à sec, ce n'est pas à des banquiers juifs, c'est à Ouvrard que le Directoire et l'Empereur s'adressent. En l'an XII, on lui doit 68 millions; en avril i8o4,il en offre encore 5o, et i5o le 8 juin. Le 27, il traite et s'eng-age à faire face à toutes les dépenses du Trésor (environ l^oo millions) pendant Tannée i8o5.
Si les Juifs n'avaient pas un besoin urg-ent de la Révolution et s'ils n'en ont profité que longtemps après, en est-il de même pour TAng-Ieterre ?
L'Angleterre étant une île, sa force est uniquement une force maritime, toute sa puissance repose sur l'empire de la mer.
Cette vérité lui est apparue nettement au commencement du xvii^ siècle et a dicté toute sa politique moderne. Sous peine de risquer de disparaître, elle doit être en mesure de tenir tête sur mer à l'Europe entière et ne peut permettre à aucun autre peuple de développer sa marine. Au XVII® siècle, elle se trouve en face de deux peuples de marins, la France et la Hollande ; elle s'efforce
de les mi ner, et, suivant son système invariable, de les user Tun par l'autre. Enfin, en 1688, elle appelle au trône Guillaume, stathouder de Hollande. Il est aisé de voir de quel prix la famille de Nassau a payé cette couronne ; à partir de cette date, la Hollande subordonnée à l'Angleterre entre dans son orbite, ses ressources font les frais de la politique anglaise et sa marine décline peu à peu. Frédéric H put dire d'elle : « Elle n'est plus qu'une chaloupe à la remorque d'un vaisseau de ligne anglais. »
L'Angleterre s'était rendue maîtresse de la Hollande et avait supprimé sa marine; il restait la France.
Louis XVI avait la première marine du monde, ses flottes avaient battu les Anglais en Amérique, comme elles les avaient battus aux Indes. Il venait de faire l'indépendance des Etats-Unis, il traitait avec les patriotes hollandais qui cherchaient à renverser le stathouder et à reconstituer leur marine. Que ce mouvement réussît, et l'Angleterre, déjà à peine en mesure de lutter contre la marine française, la verra renforcée des vaisseaux d'une nation où l'on est marin de naissance.
La ruine de la France, ou tout au moins de
Louis XVI et de sa politique, est donc pour ellemême une question de vie ou de mort. Il faut qu'une combinaison quelconque substitue à la politique de Louis XVI une politique inverse et place sur le trône de France un homme dévoué à l'Angleterre; et le temps presse, car, en 1787, les patriotes hollandais obligent le staliiouder à se démettre.
La Révolution éclate. Louis XVI n'a pas pu soutenir le mouvement des républicains de Hollande, et la franc-maçonnerie s'est mise à l'œuvre dans les arsenaux et sur les navires français. La mutinerie y a été partout prêchée. Dans tous les centres maritimes une « Société des Amis de la Constitution wa excité des troubles et fomenté des séditions, s'arrogeant le rôle d'intervenir entre les troupes et leurs chefs, et faisant éclater des émeutes. Les officiers ont été constamment menacés, plusieurs tués. En quelques années, la francmaçonnerie a accompli sa besogne : la marine de la France est ruinée, nous n'avons plus de matériel, plus d'officiers, plus d'équipages ^
1. La ruine de la marine française à l'époque de la Révolution a été étudiée en détail et remarquablement exposée par M, O.Havard. Nous ne pouvons que renvoyer aux articles saisissants qu'il a intitulés : les Premiers troubles de la Réoolation dans les ports militaires. \. le Correspondant, 20 i&nvieT, 25 février igoS-
48 JUIVE ou ANGLAISE?
Le résultat acquis c'est, en 1794? le désastre d'Ouessant, où périt le Vengeur, c'est Aboukir, cest Trafalgar.
A ceux qui auraient, besoin d'explications il suffira d'indiquer les lettres du comte deMalmesbury, ambassadeur d'Angleterre en Hollande, où il expose à Pitt la conduite à tenir « dans l'ombre et avec les plus grandes précautions » pour réduire la Hollande a à un état de parfaite insignifiance », — et la lettre dans laquelle lord Granville déclare au comte Stadion que « pour créer d'utiles dérivatifs, le gouvernement britannique a coutume d'exciter et d'entretenir sur le territoire français des désordres intérieurs * » .
Lord Mansfîeld n'avait-il pas déclaré, en plein Parlement, « que l'argent dépensé pour fomenter en France une insurrection serait de l'argent bien employé^»?
1. The Manuscrits ofJ.-D. Fortescue, esq., preserved at Dropmore, t. II, Londres, 1894.
2. Albert Sorel, CEarope et la Révolution, l. III, p. 4G2. — Le Moniteur, 1774, ^"^ 204 et 224.