‹ La Franc-Maçonnerie et la Révolution françaiseChapitre 1 sur 19 · SC · texte numérisé non relu

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Mesdames et Messieurs, quel a été, en 1789, en 1792 et en 1793, le rôle exact de la Franc-Maçonnerie dans la Révolution française ? Les documents authentiques, émanant de la Maçonnerie elle-même, ne peuvent pas, on le comprend, ne pas être rares sur ce point. Une société secrète ne serait pas une société secrète, si elle ne prenait pas le plus grand soin de cacher tout ce qui peut renseigner sur elle, et les témoignages positifs, là où par principe on les supprime, ne peuvent nécessairement pas abonder. Néanmoins, si le véritable témoignage nous fait souvent ainsi défaut, il n'en est pas de même de certains faits, singuliè-

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rement saisissants^ et qui en arrivent, rapprochés les uns des autres, à produire une lumière presque aussi probante que la lumière même des documents. Or ces faits-là sont innombrables, et la démonstration qui en résulte, c'est qu'il n'est peut-être pas une seule des grandes journées de la Révolution qui n'ait pas été, plus ou moins longtemps à l'avance, machinée et répétée dans les Loges, comme on répète et comme on machine une pièce dans un théâtre... Suivez donc avec un peu d'attention les faits qui vont vous être exposés, et vous verrez, comme de vos yeux, tout un grand pays violemment transformé, parla plus évidente des conspirations, en une immense et véritable Loge. Vous le verrezjeté par force dans toute une succession d'épreuves maçonniques graduées, dont les premières dissimulaient soigneusement le secret final, mais dont la dernière, dès le début, avait toujours dû être le meurtre du Roi, pour aboutir au but suprême et caché, c*est-à-dire à la destruction de la nationalité elle-même !

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Avant d'en arriver aux faits particuliers, nous constaterons d'abord un grand fait général, c'est que l'histoire de la Révolution a toujours joui, jusqu'ici, du privilège singulier d'être acceptée comme histoire, sans que personne, au fond, l'ait jamais expliquée. D'après les documents les moins niables, et contrairement à une légende audacieusement fabriquée, la nation française, comme masse populaire, en dehors d'une certaine noblesse, d'un certain clergé et d'une certaine bourgeoisie, était alors profondément catholique et royaliste. Au moment même où on massacrait les prêtres, où l'on détruisait avec le plus de rage tout ce qui était de la Religion traditionnelle, on avait dû renoncer à interdire les processions dans Paris, où le peuple, comme l'établissent aujourd'hui les témoignages les plus précis, obligeait, en pleine Terreur, les patrouilles de sectionnaires à rendre dans la rue les honneurs au saint Sacrement^. Quant au culte envers

1. Si un prêtre portant le viatique passe dans la rue, on Toit la multitude « accourir de toutes parts pour se jeter à

le prince, il se prouve par les manifestations mêmes dirigées contre sa personne. Pendant deux ans, la Révolution se fait au cri de Vive le Roi! Ensuite, la plupart même des hommes et des femmes d'émeute, soldés pour outrager le souverain, sont tout à coup ressaisis, en face de lui, de l'insurmontable amour de leur race, pour le descendant de ses monarques ^ Toute leur exaltation, en sa présence, tourne, comme en octobre 1789, en respect et en tendresse. Que voit-on, au retour de Varennes, pendant que la famille royale prend son repas ? On voit le député

genoux, tous, hommes, femmes, jeunes et vieux, se précipitant en adoration ». Le jour où la châsse de Saint-Leu est portée en procession rue Saint-Martin, « tout le monde se prosterne : je n'ai pas vu, dit un spectateur attentif, un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Au corps de garde de la section Mauconseil, toute la force armée s'est mise sous les armes. » En même temps, « les citoyennes des Halles se concertaient pour savoir s'il n'y aurait pas moyen de tapisser. Dans la semaine qui suit, elles obligent le comité révolutionnaire de Saint-Eustache à autoriser une autre procession, et, cette fois encore, chacun s'agenouille... » (Taine, la Conquête jacobine^ t. II, chap. m.)

I. Voir, dans Louis Blanc, Histoire de la Révolution française^ le récit de l'arrivée des femmes devant le Roi, et la tentative de meurtre sur Louis XVI dans le palais même de Versailles.

révolutionnaire Barnave se tenant respectueusement debout derrière le Roi, et le servant comme un valet de chambre ! Et ce sentiment catholique et royaliste, presque général à cette époque, se confirme, de façon certaine, par les chiffres mêmes des élections. Dès 1790, les ennemis de la Religion et de la Monarchie ne sont plus élus partout que par le dixième, puis par le quinzième, puis par le vingtième des électeurs. Taine constate, à Paris, aux assemblées primaires de 1791, un an déjà avant le 10 août, plus de soixante-quatorze mille abstenants sur quatre-vingt-un mille deux cents inscrits i ! N'est-il pas rigoureusement vrai, en conséquence, que la Révolution, considérée comme mouvement national, ne peutpas s'expliquer? On comprend une nation comme l'Amérique,

1. « A Chartres, en mai 1790, sur 1551 citoyens actifs, il y en a 1447 qui ne viennent pas aux assemblées primaires. Pour la nomination du maire et des officiers municipaux, à Besançon, sur 3200 électeurs inscrits, on compte 2141 absents en janvier 1790, et 2 900 au mois de novembre suivant. A Grenoble, au mois d'août et de novembre de la même année, sur 2500 inscrits, on compte plus de 2000 absents. A Limoges, sur un nombre à peu près égal d'inscrits, il ne se trouve que 150 votants... », etc. (Taine, la Conquête jacobine, t. 1, ckap. ii.)

chez qui la domination anglaise est impopulaire, et qui s'en débarrasse. On ne comprend pas une nation qui a la Religion et la Monarchie dans le sang, qui les veut, qui ne veut qu'elles, et qui les renverse avec fureur. Et cette Révolution-là est tellement inexplicable que tous les historiens, quels qu'ils soient, renoncent, en réalité, à l'expliquer, caries explications parla «fatalité», la «Providence », la «force des choses », le châtiment divin, ou V « anarchie spontanée », les seules qu'on nous ait encore données, ne sont pas des explications. Nous sommesdonc bien devant une « inconnue », devant un X, et ce qui ajoute encore à l'énigme, ce sont ces révolutionnaires en nombre infime, qui ne sont pas dix mille électeurs sur cent mille, qui ne représentent pas la France, et qui, avec cela, non seulement appellent leur révolution la Révolution française, mais lui attribuentencore, en outre, un caractère universel. Ils ne sont même pas la nation qu'ils disent être, ils prétendent néanmoins régenter toutes les autres nations au nom de cette nation

qu'ils ne sont pas, et personne, cependant, ne songe à leur demander comment ils se trouvent ainsi représenter tout le monde en ne représentant personne !... Eh bien, nous allons le leur demander, et, s'ils ne nous répondent pas toujours eux-mêmes, toute une série de faits nous répondra pour eux... Où en était, au dix-huitième siècle, la Franc-Maçonnerie en France ? Elley daterait, exactement, d'après ses propres annuaires, de soixante-quatre ans avant la Révolution, de 1725, et ses deux premiers grands maîtres autaient été deux Anglais, lord Derwentwater, et lord Harnouester. Elle est ensuite présidée par un grand seigneur français, le duc d'Antin, puis par un prince du sang, Louis de Bourbon, comte de Glermont, puis, de 1771 à 1793, par le duc de Chartres, plus tard duc d'Orléans, et, plus tard encore, Philippe-Egalité *. En outre, et comme paren-

1. Annuaire du Grand Orient de France, pour l'année maçonnique commençant le l«r mars 1899 (E.-. Y.-.). Paris, secrétariat du Grand Orient, rue Cadet, n» 16, liste chronologique des grands maîtres et des présidents de l'Ordre en France (Imprimerie Nouvelle [Association ouvrière], rue Cadet, 11. A. Mangeot, directeur).

thèse, nous pouvons encore faire quelques remarques intéressantes. On sait que la première manifestation révolutionnaire du tiers état, en 1789, fut de s'ériger, à Versailles, en Assemblée nationale^ et que la formule fameuse : déclarer la patrie en danger devait devenir sacramentelle en 1792. Or, en 1771, à la suite de graves crises intérieures, la Maçonnerie... se déclare en danger. Elle appelle à Paris des délégués de tous les points de la France, et ces délégués, dix-huit ans déjà avant 1789, se réunissent... en assemblée nationale. De plus, les premiers maçons établis en France, vers 1723, étaient des Jacobites^ et le grand club directeur de la Révolution est le Club des Jacobins. Gondorcet, dans la Septième époque des Progrès de r esprit humain., désigne la Franc-Maçonnerie comme une continuation mystérieuse de l'Ordre des Templiers, et Louis XVI a pour prison... le Temple, ancien asile de ces mêmes Templiers ^. La grande assemblée annuelle

1. « Nous examinerons si, dans un temps où le prosélytisme philosophique eût été si dangereux, il ne se forma point de

des francs-maçons s'appelle le Couvent^ et la plus fameuse assemblée révolutionnaire s'appellera la Convention. La Maçonnerie, quand elle avait à proscrire un adepte, le déclarait... suspect, et chacun sait comment, sous la Terreur, on était déclaré suspect. D'après Louis Blanc, le récipiendaire, en Maçonnerie, se coiffait d'un bonnet, pendant qu'on lui disait : « Ce bonnet vaut mieux que la couronne des rois... » Or, l'orateur, au Club des Jacobins, se coiffait du bonnet rouge. Enfin, l'une des épreuves de la Franc-Maçonnerie, avant la Révolution, consistait à faire opérer au dignitaire maçonnique l'exécution en effigie d'un roi de France sur un mannequin représentant Philippe le Bel, le prince même qui avait exterminé l'Ordre des Templiers, et l'acte suprême de la Révolution

sociétés secrètes destinées à perpétuer, à répandre sans danger, parmi quelques adeptes, un petit nombre de vérités simples, comme de sûrs préservatifs contre les préjugés dominateurs. « Nous chercherons si l'on ne doit point placer au nombre de ces sociétés cet ordre célèbre, contre lequel les papes et les rois conspirèrent avec tant de bassesse et qu'ils détruisirent avec tant de barbarie... » (Condorcet, Esquisse d'un tableau des progrès de Vesprit humain : Septième époque.)

devait ctre, de même, Texéculion du Roi ^.. Doit-on donner, d'ailleurs, à ces premières remarques plus d'importance qu'elles n'en comportent ? Non, et ce sont peut-être là de pures coïncidences. Mais nous pouvons déjà, cependant, avec ces coïncidences, nous sentir dans une certaine atmosphère -.

En somme, comme en témoigne la liste de ses grands maîtres, la Franc-iMaçonnerie, dans la période immédiatement antérieure à la Révolution, ne cesse pas de suivre, malgré ses crises, une marche ascendante rapide. Elle devient à la mode, finit par faire fureur et le Grand Orient en arrive à créer ces fameuses Loges cV adoption où les femmes

1. « Il faut encore ici renouveler l'épreuve du grade où l'initié se change en assassin ; mais le Maître des Frères à venger n'est plus Hiram, c'est Molay, le Grand'Maître des Templiers, et celui qu'il faut tuer, c'est un roi, c'est Philippe le Bel, sous qui Tordre des Chevaliers du Temple fut détruit. Au moment où l'adepte sort de l'anire, portant la tête de ce roi, il s'éciie : Nekom, je l'ai tué...

« Je n'ai point pris de connaissances du grade des Kadosch simplement dans les livres de M. Monfjoie ou de M. Le Franc, je les tiens des initiés eux-mêmes... » (Barruel, 3/^moires pour servir à V/iistoire du Jacobinisme, t. II, p. 220. Hambourg, 1803.)

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