CHAPITRE VIII
Un chapitre des Paroles d*un croyant^ par Tabbé de La Mennals, quand il était croyant.
« C'était dans une nuit sombre ; un ciel sans astres pesait sur la terre, comme un couvercle de marbre noir sur un tombeau.
« Et rien ne troublait le silence de cette nuit, si ce n'est un bruit étrange, comme d'un léger battement d'ailes, quQ de fois à autre on entendait au-dessus des campagnes et des cités.
« Et alors les ténèbres s'épaississaient, et chacun sentait son âme se serrer, et le frisson courir dans ses veines. •
« Et dans une salle tendue de noir et éclairée d une lampe rougeàtre, sept hommes dégoûtants et terribles étaient assis sur sept sièges de fer. Qs avaient écrit sur le front les sept péchés mortels : chaque front portait d'abord un des sept péchés mortels, et aussi les sept péchés mortels réunis. L'œil humain ne pouvait distinguer si c'étaient des démons ou des hommes possédés du démon.
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« El au milieu de la salle s'élevait un trône composé d'ossements humains, et au pied du trône, en guise d'escabeau, était un crucifix renversé ; et devant le trône, une table d'ébëne, et sur la table, un vase plein de sang rouge et écumeux, et un crâne humain.
« Et les sept hommes paraissaient pensifs et du fond de son orbite creux, leur œil de temps en en temps laissait échapper des étincelles d'un feu livide.
« Et l'un d'eux s'étant levé s'approcha du trAne en chancelant et mit le pied sur le crucifix*
« En ce moment ses membres tremblèrent, et il sembla près de défaillir. Les autres le regardaient immobiles ; ils ne firent pas le moindre mouvement; mais je ne sais quoi passa sur leur front, et un sourire qui n'est pas de l'homme contracta leurs lèvres.
« Et celui qui avait semblé près de défaillir étendit la main, saisk le vase plein de sang, en versa dans le crâne et le but.
« Et cette boisson parut le fortifier.
« Et dressant la tète, ce cri sortit de sa poitrine comme un sourd râlement :
« Maudit soit le Christ, qui nous. a enlevé la liberté de la chair et la liberté du péché î
« Et les six autres hommes se levèrent tous ensemble, et tous ensemble poussèrent le même cri :
« Oui, maudit soit le Christ qui nous a enlevé la liberté de la chair et la liberté du péché !
« Après quoi s'étant rassis sur leurs sièges de fer, le premier dit :
« Mes frères, que ferons-nous pour recouvrer notre liberté, et pour détruire le règne du Christ? Là où il règne, nous ne pouvons régner, et notre cause est la même, parce qu'un péché est Tallié de tous les péchés. Que chacun propose ce qui lui semblera bon.
« Voici pour moi le conseil que je donne.
Avant que le Christ vînt, qui est-ce qui nous gênait dans nos convoitises et nos luxures? Sa religion nous a ravi la liberté. Reconquérons la liberté, et abolissons la religion du Christ.
«Et tous répondirent : Il est vrai. Abolissons la religion du Christ.
« Et un second s'avança vers le trône, prit le crâne humain, y versa du sang, le but, et dit ensuite :
« Pour abolir la religion du Christ , il faut enlever aux hommes la vraie science, parce que la vraie science conduit d'elle-même à la doctrine de Jésus-Christ. Vantons donc le prix des sciences, recommandons la diffusion des lumières, multiplions les méthodes d'enseignement, mais confions les écoles aux maîtres de l'iniquité, inondons la terre de livres impies et mensongers. C'est ainsi que nous pourrons abolir la vraie science.
126 LA FRANC-MAÇONNBRIE
« Et tous répondirent : Il est vrai. Abolissons la vraie science.
« Et ayant fait ce qu'avaient fait les deux premiers, un troisième dit :
a Lorsque nous aurons aboli la religion du Christ et corrompu les sources de la vraie science, nous aurons fait beaucoup, mais il nous restera quelque chose encore à faire.
« Il faut répandre chez chaque peuple les erreurs, les vices et les désordres de tous les peuples. Pour cela, il faut briser les barrières naturelles qui séparent un peuple d'un autre peuple; faciliter les communications et le commerce, enlever à chaque nation ses usages et ses coutumes, prêcher le progrès de la civilisation ; nous propagerons ainsi, au milieu de chaque peuple, les vices de tous les peuples, nous ferons du monde entier un seul pays, du genre humain un seul cloaque, de tous les peuples un seul peuple.
« Et tous répondirent : Il est vrai. Faisons du monde entier un seul cloaque, de tous les peuples un peuple seul.
« Et ayant bu le sang, un quatrième dit :
« Nous avons notre intérêt, et les princes ont aussi le leur ; et il ne leur convient pas que l'impiété et l'erreur prévalent au milieu des peuples. Ils pourraient donc s'armer contre nous, et défendre la religion du Christ, puisque la religion du Christ est la plus solide base des trônes.
« II faut donc exciter la révolte et la propager dans toutes les contrées de la terre.
« Alors les princes périront sous les poignards, ou ils seront forcés de s'exiler et d'errer dans le monde; ils seront impuissants contre nous, et ils^ ue défendront pas la religion du Christ.
« Et tous répondirent : Il est vrai. Propageonsla révolte dans toutes les contrées de la terre.
(( Et un cinquième, ayant bu le sang, dit :
« Pendant que Tépée de la justice sera tranchante, les révolutions seront impossibles, et les peuples n'oseront pas se jouer avec le bourreau. 11 faut prêcher la mitigation des peines; il faut aifaiblir les peines par les douceurs de la miséricorde ; il faut assurer l'impunité à tous les crimes et ôter le tranchant à l'épée de la justice.
« Et tous répondirent : Otons le tranchant à l'épée de la justice.
« Et un sixième dit :
« Je reconnais l'utilité de vos propositions;, mais pour arracher la probité du cœur des hommes, il faut les enivrer de volupté.
« Multiplions les jouissances du corps; accordons aux artisans des plaisirs sensuels le nom et les couronnes de la vertu ; pervertissons le jugement, et par là nous pervertirons le cœur de l'homme.
« £t tous répondirent : Il est vrai. Pervertissons par la volupté le jugement et le cœur de l'homme.
i28 LA FRANC-llAÇONNSRIE
« Alors le septième ayant, comme les autres, bu dans le crâne humain, parla de la sorte, les pieds sur le crucifix :
« Plus de Christ; mort à Tinfàme, et guerre éternelle entre lui et nous.
« Mais comment détacher de lui les peuples?
Pendant qu'il y aura des temples, des autels et des prêtres du Christ, vain espoir.
« Écoutez-moi : Abattons les temples, dissipons le patrimoine de Tantel et persécutons les prêtres.
« Et il n'y aura plus personne qui soutienne les droits du Christ, et rien qui le rappelle au souvenir des peuples.
« Et le peuple sera un troupeau ^ans pasteur; il suivra notre voix et nous régnerons sur les temples abattus et sur les peuples dépravés.
« Et tous répondirent : Il est vrai. Abattons les temples, dissipons le patrimoine des autels et persécutons les prêtres.
« Et tout à coup la lampe qui éclairait la salle, s'éteignit, et les sept hommes se séparèrent dans les ténèbres.
<( Et il fut dit à un juste, qui en ce moment veillait et priait devant la croix : Le conseil de l'impie périra. Adore, souffre, espère. »
Cette scène si lugubre et si effrayante est une peinture fidèle de la Franc-Maçonnerie; elle y apparaît avec son instinct féroce et son horreur
de la lumière. Son but, qui est le règne de la chair sur l'esprit, le règne de Satan sur les ruines du règne de Dieu, y est nettement déclaré ; et, quoique écrite, il y a cinquante ans, les moyens que la Maçonnerie emploie pour arriver à ses fius y sont si bien définis, qu'on la dirait écrite d'hier : la perversion de l'éducation sous le nom de science; la perversion de la justice, sous le nom de réforme de la magistrature; la corruption des mœurs et de la famille, sous le nom de liberté delà presse et des théâtres; le renversement de toute autorité, sous le nom de souveraineté du peuple; la destruction de la patrie, sous le nom internationale ou de république universelle; la destruction des prêtres et des congrégations re- ' ligieuses, sous le nom de guerre au cléricalisme^ tout y est parfaitement dramatisé.
Dans les chapitres précédents, le lecteur a vu le but final de la Maçonnerie, la destruction de toute religion, et comment elle renverse les souverains et les dynasties, et façonne elle-même des instruments de puissance, qu'elle brise à son gré dès qu'ils ne se prêtent plus à ses desseins. Je vais maintenant aborder les autres parties du tableau.