‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 10 sur 35 · MARIA · texte numérisé non relu

MARIA

Oui, madame. [Elle sort.)

GENEVIÈVE, revenant avec un livre ouvert. Voilà.

MARTHE

Voyons.

GENEVIÈVE, lisant.

tt Mélanger ensemble quelques cuillerées d'un sirop quelconque : groseille, grenadine... »

MARTHE

Nous avons de 'a groseille ; après?

GENEVIÈVE, lisant.

« Une très petite quantité : V d'absinthe; 2° de bitter hollandais... »

MARTHE

Voilà les difficultés qui commencent. De l'ab-

sintlie 't du bitter hollandais... de rah-inthé... Oh! if gardien en a. Cours. Prends un petit verre.

Mais...

MARTHE

le le dis qu'il en a. J'ai vu par sa fenêtre, l'autre jour, en passant, qu'il en buvait.

GENEVIÈVE

Mais, marraine... Si l'on me rencontrait... Une jeune fille allant chercher de l'absinthe!

MARTHE

C'est juste... Envoie Rose... Et dis-lui de courir. Attends... du bitter hollandais! du bilter hollandais... qu'est-ce que c'est bien? Ce doit être amer, amer ! Nous avons de la gentiane, que le médecin l'av.iit ordonnée... si Ton en mettait une dizaine de gouttes ?

GENEVIÈVE

Pourquoi pas ?

MARTHE

C'est très sain. Ensuite... [Elle prend le livre.) une quantité ad libitum^.. — ad libtum, • cesl ça qui L!oit renseigner les cuisinières ! — ad lib tum de wlii.-îky. Pas de whisky... Tu demanderas mes clefs à Maria et tu apporteras la fine Champagne... Un zeste de citron et de la glace piiée... Tout va bien!... Envoie Rose. Fais-toi aider par Maria et apporte-moi de tout cela... et une petite cuiller. Tu prends le livre?... Alors n'oublie pas de rêve-

LA rUANÇAISK 39

nir avec... [Geneviève sort.) Cela ne peut pas lui faire de mal, un peu de gentiane 1... Tout est ea désordre, ici... ^.*'"//e replace les c/iaises^ enlève d'un bouquet une fleur fanée^ etc..) Nous avons bien encore dix minutes...

GENEVIÈVE, revenant avec différents objets.

Voilà le commencement. Rose et Maria vont apporter le reste. [Rose et Maria reviennent, dé' posent les ingrédients et s'en vont, pendant que Marthe relit la recette.)

MARTHE

Attention... [Riant.) Tu as l'air d'une marchande avec tout son étalage.

GENEVIÈVE, jouant à la marchande.

Qu'est-ce que vous désirez, madame?

MARTHE

Madame, je désirerais un peu de sirop de groseille.

GENEVIÈVE

Voilà, madame. Et avec ça, madame?

MARTHE, qui verse le sirop dans un grand verre.

Y en a-t-il assez?... Oui, c'est doux, il doit y en avoir assez... Et avec ça uu peu d'abaialhe,

GEXKVÎÈVE

Madame la prend natui'e ?

MARTHE

Uui, madame... Mon Dieu! si l'on nous enten-

dait! Où as-tu appris ces expressions-là, toi? J'aurais besoin aussi de bitter lioUandais.

GENEVIÈVE

Voici, madame. Il vient directement d'Amsterdam, sous le nom de gentiane.

MARTHC, hésitant à verser.

Tant pis. [Elle verse.) Du w^hisky... Il doit en falloir beaucoup de whisky. Là 1 Hum !

GENEVIÈVE

Vous désirez sans doute du citron et de la glace pilée.' Voici, madame...

MARTHB

Ça nous fait?

GENEVIÈVE

Un baiser de chaque côlé...

MARTHE

Et avec ça, madame?... Ne me décoiffe pas trop. Emporte ces ustensiles.

GENEVIÈVE

Oui, marraine. [Elle sort.)

MARTHE, lisant.

a Battre fortement le tout. En Amérique, on a pour cet usage un appareil spécial qui a un peu l'aspect d'une petite pompe aspirante et foulante. » On s'en passera. [Elle bat le cocktail en lisant ce qui suit.) d Le whisky peut être remplacé par du cognac... » Qu'est-ce que je disais ! «... du Champagne, etc., mais les autres éléments sont inva-

riables. .» Invariables!... Enfin, j'aurai toujours le raérite d'avoir fait de mon iniimx. [Iille a sonné. A la femme de chambre qui parait.) Mettez cela dans la ,i:laGière, vous l'apporterez avec le reste, quand je sonnerai. (Rose sort. Rentre Geneviève.)

GKNEVIÈVE

Les voici. {Maria apporte deux cartes.)

MAHTHE

Il était temps. Faites entrer.

GENEVIÈVE

A nous, à nous, Gustave Airaard ! {^Entrent Charles et Bartlett.)

SCKNE VII

MARTHE, GENEVIÈVE, BARTLETT, CHARLES. Bartlett a ci.\</uanie ans, mais ne les parait pas. Visage rase, trop bien habillé.

CHARLES, présentant.

M. Bartlett.

MARTHE

Soyez le bienvenu, ruonsieur. M. Charles Gontier nous a dit tellement de bien de vous que nous n'avons pu résister au désir de vous connaître. Je vous remercie d'être venu. Je vous prie de vouloir bien dîner avec nous ce soir.

BARTLETT

Oh! madame...

MARTHE

Vous ra'excuserez si l'invitation est un peu tardive, mais il était impossible de vous l'adresser plus loi, el vous ne faites que traverser la France. BARTLETT, un peu ti'oublé.

Je vous remercie, madame... Vous De parlez pas l'anglais ?

MARTHE, souriant.

Non, monsieur.

BARTLETT

Je regrette.

GENEVIÈVE

On parle très peu anglais en France.

CHARLES, à Bartlett.

C'est surtout le français qui y est en usage. [H a un éclat de rire quii arrête tout à coup.)

BARTLETT, qui n a pas compris, continuant. C'est fâcheux, parce que c'eût été plus commode pour moi. {Geneviève étouffe de rire. Charles baisse la lête.) Enfin, je tâcherai de me faire comprendre... Je vous remercie de votre invitation, madame, mais je ne puis l'accepter, vraiment.

MARTHE

Vous le pouvez. . vous n'avez aucune excuse valable... Nous vous gardons. Tant pis pour'vous si vous vous ennuyez.

BARTLETT

Vous me mettez dans l'embarras parce que

VOUS avez commencé par me remercier d'être venu, alors que c'est moi qui suis.,, alors que c'est moi qui suis plein de reconnaissance pour votre accueil... Charles, est-ce que j'ai su me faire comprendre ?

MARTHE

Mais admirablement.

BARTLETT

J'ai beaucoup parlé le français autrefois... avec son père. Seulement il y a presque trente ans de cela.

MARTHE

Trente ans... vous aviez dix ans, alors 1

BARTLETT

Dix-huit... mais vous me mettez mal à mon aise, madame. Je ne sais pas si vous raUez... J'avais dix-huit ans lorsque son père est arrivé là-l).is, un peu perdu dans ce pays où il ne connaissait personne, un peu embarrassé avec les chevaux qu'il amenait de Fiance. Nous avons été de grands amis, et il ne voulait parler que français, ."seulement depuis ce temps, j'ai un peu oublié...-

MARTHE, à Barttetl.

Vous ne refuserez pas un cocktail... (4 Chartes.') Un peu de bière, monsieur? [Geneviève le sert.)

BARTLETT

Gomment, il y a des coi ktails, ici?

Je n'ose espérer que celui-ci sera autant a votre

goût que ceux de chezvous. Pourtant la recette m'a été donnée par un maître d'hôtel qui.. .

BARTLETT

Je vais vous dire cela, madame...

M\RrHE, en se retournant à Geneviève.

J'ai un remords. Il boit?

GENEVIÈVE

Pas encore... Là... Il boit... Ça y est.

BARTLETT

C'est extraordinaire.

MARTHE

Il n'est pas bon ?

BARTLETT

Si j'osais, madame, je vous demanderais la recette. Je n'en ai jamais bu de pareil... Je voudrais ne rien avoir oublié des délicatesses de votre langage, seulement je suis un peu, comment diraisje ?... un peu troublé... ébloui... Charles... ébloui... To be dazzled?

CHARLES

WelL

Ebloui, alors.

Ébloui?

Vous ne pouvez pas... vous ne pouvez pas vous

BARTLETT

MARTHE

/in

rendre compte, madame... J'ai quitté mon camp, ma ferme... Comment dit-on? mon raucli I {Regard à Charles.)

CHARLES

Well.

BARTLETT

J'ai fait trois jours de cheval, cinq jours de chemin de fer, six jours de bateau... et me voici à Trouville, un jour de courses... Est-ce que vraiment, en France, toutes les femuies sont aussi jolies que celles que j'ai vues et que celles que je vois en ce moment?

MARTHE et GENEVIÈVE

Oh! oh! charmant! (^/li/es rient aux éclats.')

BARTLETT, à Charles, J'ai dit une bêtise? Stupidity?

CHARLES

Je ne sais pas.

Non... seulement votre compliment était un peu... inattendu et aussi, comment dirais-je?... à bout portant.

BARTLETT

Je ferai donc un.>. un... Charles, endcacour?

CHARLES

Effort.

BARTLETT

Merci. {A Marthe.) Je ferai donc un effort pour ne dire que mon admiration pour les autres.

MARTHE

Mais ce n'est pas dans votre ranch que vous avez appris à tourner le madrigal ?

BARTLETT

Je me fais envoyer là-bas les romans français... J'aime beaucoup lire les romans français... parce que dans ma solitude... {^Charles lui ouc/ie >e genou du bord île son chapeau.) Je disais que je suis resté une heure à regarder le défilé des voitures... Que de beiutésl Que délégances, que de vie facile, quelle aimable et jolie liberté de mœurs!... C'est bien la France telle que je l'avais vue à travers sa littérature.

MARTHE, souriant.

Trouville n'est pas la France et nos romans ne sont pas toute notre littérature.

iiARTLEXr

Je suis certain que si. C'est délicieux, vraiment. [Entre Pierre.)

MARTHE

Vous connaissez mon mari?

BARTLETT

J'ai eu le plaisir...

MARTHE, à Pierre, Et ces messieurs?

PIERRE

Je l.s ai conduits dans leur chambre, ils d' mandent qw -hfues minutes.

MARTHE

Très bien... M. Bartlett nous fait aussi le plai:iir le dîner avec nous.

PIERRE

Je suis enchanté. [A Bartlett.) Vous êtes pour quelques jours à Trouville?

BARTLETT

Nous partons demain. 11 me tarde de revoir ce vieux Gontier... Charles? opportunity : occasion?

Tes.

BARTLETT

Là-bas on a des occasions de se lier rapidement. Le lendemain de son arrivée, nous avnn-; été ensemble pendant quelques heures en dau-,er. Ça rapproche beaucoup.

PIERRE

Cela vaut une présentation en règle.

BARTLETT

Oui. El pendant cinq ans nous ne nous sommes pao quittés. Seulement il y a longtemps de cela... Je m'attends à le trouver changé... Mais je vous afflige en vous parlant de lui. Je me rappelle tout à coup... Il m'a écrit que vous étiez fâchés ensemble, iJeux frères, ce^n'est pas possible

PIERBE

Il VOUS l'a écrit? Alors, vous allez me dire ce qu'il me reproche. Qu'est-ce qu'il me reproche?

BAUTLETT

Je n'en sais rien. Il n'y a pas eu de conflits, de... Charles? renipling, froissement? de froissement •i'intérêts entre vous?

PIERRE

Aucun. Lorsqu'il est revenu de là-bas, à la mort de notre père, l'héritage nous a attribué à lui le château et les terres, à moi la fonderie qui allait être fermée et la maison y attenant. Mon frère n'a-t-il pas eu la prétention de me la faire vendre et de m'emmener avec lui aux Etats-Unis, sous prétexte que ses opinions lui rendaient insupportable le joug de la république ?•

CHARLES

Mais les Etats-Unis sont une république.

PIERRE

Les Etats-Unis sont une république, évidemment. Il ne hait que les républicains de son pays.

BARTLETT

Bizarre,

PIERRE

Oui. Il y a des choses qu'on ne comprend pas si l'on n'est pas Français. Voilà tout ce que je lui ai fait. Savez-vous autre chose? {A Charles.) Et vous ?

LA FIIANÇAISE 40

CHAIU.ES

Sou gros grief contre vous est votre situation de maire dans le pays, que les aîaés possédaient de tradition dans notre famille depuis un temps immémorial, et que vous lui avez disputée et enlevée.

PIERRE

Il s'était l'etiré de la vie publique. Il s'était retiré de tout, il s'était tapi dans ses terres qu'il laissait et qu il laisse en friche par je ne sais quelle idée de bouderie, de vengeance contre la masse, et son temps se passait comme il se passe encore aujourd'hui à tourner du bois lorsqu'il pleut et à pêcher à la ligne ou à chasser le reste du temps... Enfin, est-ce • ette vie-là qu'il devrait mener? Dans ce château malsain, étroit, obscur, vieillot, ruiné, il s'enlerme comme un oiseau de nuit dans un trou de mur et ne voit personne, si ce n'est un vieux braconnier qu'il a pris à son service et un jardinier décrépit!

CHARLES

11 fréquente beaucoup un voisin, M. le comte de Pontaurion.

PIERRE

C'est un voisin, ce n'est pas un ami.

BARTLETT

Nous arrangerons cela.

PIERRE

Vous n'y parviendrez p^s.

50 LA FRANÇAIS li

BARTLETT

CHARLES

BARTXETT

Si.

Bai-ilett?

Charles ?

Voilà un but pour notre voyage.

BARTLETT

Tu es avec moi?

CHARLES

Je suis avec vous.

BARTLETT, à Pierre, Vous êtes content des affaires?

PIERRE

Olr mon entreprise est tuuîe particulière. Les bénéfices seront cette année ce qu'ils ont été l'année dernière, ce qu'ils sont depuis cinquante ans.

BARTLErT

Cela doit manquer d'intérêt... et d'intérêts avec un s. (// rit.) J'ai fait un calembour... N'est-ce pas Charles? Cela manque d'intérêt intéressant... et d'intérêts : dollar, monnaie... [litre.)

PIERRE

Peut-être, mais c'est agréable. Je n'ai aucune préoccupation. L'affaire a été installée par mon père et depuis elle fonctionne normalement, régu-

lièreraenl, sans à-coups. C'est comme si mon argent était à la caisse d'épargne. Les bénéfices ne sont pas énormes, mais ils suffisent à nous assurer une vie heureuse.

BARTLETT

Vous ne pensez pas à les augmenter?

Ma foi non.

BARTLETT

Cela vous jouera un mauvais tour.

PIIÎRRE

Pourquoi cela?

BARTLETT

' Pendant que vous restez immobile, d'autres progressent et vous dévoreront.

PIERRE, riant.

Je suis bien tranquille.

BARTLETT

Vous devriez vous remuer.

PIERRE

Je n'ai aucun goût pour les aventures.

BARTLETT

Ce ne serait pas courir les aventures que de chercher à étendre votre action.

CHARLES

« Ce n'est pas une honte d'être pauvre, mais ce serait une honte, étant pauvre, de ne pas se donner de la peine pour cesser de l'être. »

Cette sentence est bien américaine,

CHARLES

N'est-ce pas? Elle est de Thucydide, un auteur grec, mademoiselle.

GENEVIÈVE, à Marthe, en riant.

Nous le savions...

BARTLETT

Je vous demande pardon... Mais cette conception est tellement loin de la nôtre... Vous devriez, madame, réveiller votre mari... En Améric[ue, toute Taclivité du mari s'emploie à faire de l'argent, et la femme applique toute la sienne à le dépenser... Charles, to succeed?

CHARLES

Réussir.

BARTLETT

Merci. Aucune ne manque d'y réussir... Plus la femme dépense, plus le mari gagne, et réciproquement.

MARTHE

C'est comme un sport.

BARTLETT

Oui, oui, très bien... Il faut dire que parfois les Américaines ne se préoccupent pas assez de ce, que coûtent à l'énergie et même à la sa:nté du mari les dollars qu'elles sèment à tous les vents.

CHARLES

Peu iniporte. Gela fait marcher les affaires.

BARTLliTT

Très bien... Seulement il arrive que Pliorame, mainienant, hésite à se marier. Demande/ plutôt à Charles.

CHARLES

Bartlett, vous êtes bavard...

PIERRE

Vous êtes dans ce cas, monsieur?

CHAliLES

Je n'hésite plus.

GENEVIÈVE

Ah!

CHARLES

J'y renonce.

BARTLETT

Voilà.

CHARLES

Mais ce n'est pas pour ce que vous avez dit, Bartlett.

BARTLETT

You hâve hroken wilh Mrs Margaret, it's not ?

CHARLES

Bartlett, vous êtes décidément trop bavard.

Il faut bien que mademoiselle sache i^'J' tu es libre, si tu dois entrer en flirt avec elle. [Pierre^ Marthe et Geneviève toussent légèrement.)

CHARLES

Bartlett !

BARTLETT, naïf.

Vous toussez ?

PIERRE

Oui, chez nous... chez nous...

MARTHE

On ne se prévient pas d'avance.

BARTLETT

J'avais oublié. En France, le flirt n'est permis qu'apiès le mariage... Attendez... attendez... vous allez voir que j'ai bien compris la différence... Chez nous on flirte pour entrer dans le mariage, chez vous on flirte pour en sortir... ou plutôt pour ne pas en sortir. [Un rire qu arrête subiteni Ht un coup de chapeau de Charles. Silence gêné.) Cette fois-ci, je ne crois pas me tromper en déclarant que je viens d'être idiot. Quand cela m'arrivera encore, n'y prêtez pas d'attention... Charles... pour changer le discours, l'aconte pourquoi tu as rompu...

MARTHE

Mais si monsieur veut garder son secret.

Bartlett en a trop dit maintenant. Mon silenc-e pourrait être mal interprété. C'est Margaret qui a refusé de m'épouser. Elle a eu raison

GENEVIÈVE

Ah!

CHARLES

Oui. Etre épouse et mère, c'était indigne de sa haute valeur.

MARTHE

CHARLES

Pas possible!

Elle est ingénieur.

MARTHE

Vous m'en direz tant.

CHARLES

Elle a inauguré un club d'études dont elle est la présidente par un discours sur le relèvement de la femme nègre, et elle veut être avocat.

iîARTLETT

C'est une vraie femme.

J'allais le dire.

CHARLES

Alors, quand je lui ai demandé sa main, comme on dit ici, elle m'a répondu : a Pour le flirt, j'accepte, Charles, mais pas pour le mariage. J'ai de plus hautes ambitions... J'ai reçu une instruction virile, sur les mêmes bancs que les jeunes hommes qui feront un jour la richesse ou la gloire de mon pays. Les frissons d'enthousiasme que j'ai ressentis aux récits des grands actes du passé ne m'ont pas préparée pour un avenir aussi terre à terre. » h

MARTHE

Et il y a, chez vous, beaucoup de jeunes filles qui professent ces idées, monsieur ?

BARTLETT

Beaucoup. C'est très beau, n'est-ce pas?... C'est très beau, seulement, on commence à se demander comment pourra s'assurer, à l'avenir, le recuit ng? — le recrutement des mères de famille.

GENKVIÈVE

On prendra des domestiques.

BARTLETT

Ohl c'est une idée. Mais pas pratique, parce que les domestiques nous manquent aussi.

CHARLES

Mais on s'en passe. On vit à l'hôtel.

C'est ce que vous appelez le home?'

BARTLETT

Tout cela n'empêche pas l'Amérique d'être le premier pays du monde.

PIERRE

Cela pounait l'empêcher de conserver ce rang pendant longtemps.

BARTLETT

Oh! je vous expliquerai pourquoi non... Mais Charles a raison, je suis trop bavard... Madame, je vous demande la permission...

MARTHE

A tout à l'heure... Surtout n'inventez pas un

prétexte, je ne l'accepterais pas. Je tiens beaucoup à vous avoir à dîner.

BARTLETT

Pas autant, certes, que je tiens à venir,

MAiMHE, à Charles.

A tout à riieure.

PIERRE

Vous vous rappelez le chemin de votre hôtel? {^Pierre sort avec eux.)

BARTLETT, à Charles.

Qu'elles sont aimables, ces Françaises, mon ami! Voyez-vous, on doit beaucoup leur pardonner.

GENEVIÈVE, rêvant.

C'est malheureux.

MÂÎITHE

Quoi donc ?

GENEVIÈVE

Rien.

MARTHE

Tu avais rêvé cette nuit du prince Charmant? GENEVIÈVE, les yeux vagues.

C'eût été joli, le prince Charmant arrivant de là-bas, si loin, sur le grand bateau qui est entré au soleil levant.

MARTHE

Les princes Charmants ne voyagent pas en transatlantique.

GEXEVI [• VE

Hélas... et il y a longtemps qu le cyg'e de Lohengrin est empaillé.,. Tu pourras dire à M. Gobret que son fils est autorisé à se faire aimer.

MARTHE

A la bonne heure !

Viens faire un peu de musique.

MARTHE

Et mon dîner ?

GENEVIÈVE

Tu as le temps... La symphonie en ré mineur de Schumann... Elle est sur le iiiano...

MARTHE

Rien que le scherzo, alors... [El/es- s'installent et commencent à jouer pendant que le rideau baisse.)

Page 1