‹ La Française; comédie en trois actesChapitre 34 sur 35 · MARTHE, BARTLETT BARTLETT · texte numérisé non relu

MARTHE, BARTLETT BARTLETT

Si vous le voulez bien, madame, nous passerons les préambules...

MARTHE

Passons.

BARTLETT

Nous supprimerons les fleurettes du discours.

MARTHE

Oh! c'est dommage!... Enfin... supprimons.

BARTLETT

Voilà : je suis disposé à vous servir?..

Croyez, cher monsieur, que j'ap|jrécie tout l'honneur...

BARTLETT, Un peu rude.

Ce n'est pas un honneur, mais c'est appréciable tout de même. {Un temps.) Je vous en prie, madame, ne voyez en moi qu'un brave homme, dont les paroles ne veulent dire que ce qu'elles disent et qui vient chercher avec vous le moyen de vous tirer d'embarras.

MARTHE

Me tirer d'embarras... Je ne vois pas bien...

BARTLETT

Je sais, depuis hier soir, le changement qui a été apporté dans l'état de votre fortune par la création de la Société So and So. Je sais que votre mari — il vient de me le confirmer — est contraint à une liquidation qui l'obligera à la réalisation de tout ce qu il possède. Je sais enfin qu'il est disposé à vendre son brevet pour un prix dérisoire à une compagnie qui ne l'achète que [)our l'enterrer. Or, jamais un Américain ne conseiii à laisser supprimer une valeur, une force. J ai préjiaré cette nuit un projet d'exploitation de ce brevet, et je suis arrivé ici, ce matin, avec mon papier dans ma poche A vous dire vrai, je m'attendais à trouver la fête décommandée sous un prétexte ou sous un autre... Ma foi ! je peux bien ^ous l'avouer, j'ai

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été un peu surpris de voir qu'elle avait lieu. Je saviiis que vous étiez au courant, votre mari et vous, et je vous ai regardés avec une certaine curiosité. Vous avez été très bien.

Merci.

BARTLETT

Si je vous le dis, c'est que je le pense... Vous avez été très bien. Ça, c'est crâne. C'était inutile, du reste, mais c'est élégant... Elégant et inutile comme un panache. Mais je ne suis pas ici pour vous faire des compliments. La combinaison que i'offi-e à votre mari vous tirera d'affaire. Il faudra que uion associé vienne habiter New-York avec moi.

MARTHE

Mais c'est impossible !

BARTLETT

Pourquoi?

MARTHE

Vous le savez bien.

BARTLETT, ennuyé.

Vous pensez encore à cela... [Elle se lè(^e.) Attendez... Ecoulez, madame, faut-il, parce que j'ai été un imbécile, que vous, votre mari et vos enfants demeuriez dans le malheur?... Je vous ai priée de me pardonner... Je vous en prie encore. Si mon., ma. . mon... enfin disons : étourderie... si mon étourderie a pour vous d'aussi désastreuse?

conséquences, je ne m'en consolerai pas de longtemps.

MARTHE, sereine. Vous êtes très gentil, monsieur Bartlett, et je ne vous en veux pas, je vous l'affirme. Rassurezvous d ailleurs, même si l'incident en question ne s'était pas produit, nous resterions en France. Et pour vous tuontrer que je vous ai bien pardonné, je vais vous traiter en ami et vous dire tout. Cette nuit, mon mari et moi, nous avons fait nos comptes. Tout ce que nous possédons ne suffira pas à payer tout ce que nous devons. Nous expatrier, dans ce cas, cela paraîtrait une fuite.

BARTLETT

Qu'est-ce que vous comptez donc faire?

MARTHE

Ne négliger aucun effort pour arriver à désin téresser notre dernier créancier.

BARTLETT

De quoi vivrez-vous ?

MARTHE

Des appointements de mon mari.

BARTLETT

Et de votre fortune personnelle.

MARTHE

Tout ce qui est à moi est à mon mari.

BARTLETT

Alors, c'est la misère ?

Pourquoi cela?

BARTLETT

Vous, habituée au luxe, je vous vois, à Paris, dans un logement étroit et sombre, au milieu de meubles grossiers... Vous y mourrez de tristesse et d'ennui.

MARTHE

Gomme vous vous trompez !..,

BARTLETT

Cependant... quatre personnes vivant avec les appointements d'un ingénieur...

MARTHE

D'abord, rien ne dit que Geneviève et moi nous ne réussirons pas à y ajouter quelque chose. Et puis, des appointements d'ingénieur bien utilisés ..

BARTLETT

Cependant...

MARTHE

Vous voulez tout savoir? Vous voulez que je vous dise nos petits secrets ? Cela vous intéresse ?

BARTLETT

Beaucoup.

MARTHE, enjouée.

D'abord, il faut supprimer l'idée du logement

étroit et sombre. En demeurant assez loin... et

assez haut... on a de l'air et de la lumière à bon

marché, et si l'on est vaniteuse, on raconte aux

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bonnes amies que le quartier a été recommandé par le médecin pour le bien de la santé des enfants... Quant aux meubles... si vous saviez comme on peut faire du luxe à bon marché avec des étoffes indiennes sur les murs et un coupon de soie Liberty drapé autour d'une glace... et si vous saviez combien facilement on trouve, dans nos magasins de Paris, des potiches qui, avec un bouquet de mimosa de quatre sous, auraient l'air d'un objet d'art dans un salon de Chicago 1...

BARTLETT

Oui... mais quand vous aurez été trois cent soixante-cinq jours par an en tête à tête, tous les quatre... savez-vous ce qui arrivera? Vous vous détesterez. Venez donc en Amérique...

MARTHE

En tête à têtel... Mais on sortira, monsieur Bartlett?

BARTLETT

Et des toilettes?

MARTHE

La façon des nôtres vaut presque toujours plus que l'étoffe. Et la façon, nous l'avons au bout des doigts.

Et des diamants?

MARTHE

Ça passe de mode... Et puis, on les imite si bien! Quand vous admirez l'élégance d'une de nos salles de théâtre, vous ne vous doutez pas, mon-

sieur Bartiett, de l'ingéniosité que plus d'untispeclatrice a dépensée avant d'arriver à sa place... Plus d'une, je vous le dis, porte une toilette à laquelle le dernier point a peut-être été cousu une heure avant le lever du rideau. Le mari, en rentrant de sa journée d'affaires, a trouvé son linge prêt et son habit brossé mieux qu'il ne l'eût été par un valet de chambre, et l'on a même essayé le bouton du faux col pour éviter l'orage redouté... Les gants blancs seront très blancs; ils auront été recousus et nettoyés par celle-là même qui les porte, et vous ne vous en doutez pas, à la voir élégante et joyeuse, sous l'éclat de diamants qui sont faux, de erles qui sont fausses, mais qui ont l'air sur elle d'être vrais, tandis que de réels brillants deviennent douteux sur d'autres épaules... Le lendeiuain matin, on met des vieux gants pour aider la bonne ou la femme de ménage... Et l'on fait tout cela gaiement, sans se croire une héroïne, parce qu'on a dans le sang du courage et de la bonne humeur! Voilà le secret du bonheur sans fortune, monsieur Bartiett.

BAUTLETT

Pourquoi ne racontez-vous pas cela dans vos romans?

MARTHE

Vous ne les achèteriez plus.

Ça, c'est encore une pierre dans mon jardin, comme vous dites.

MARTHE

Oh! si peu...

BARTLETT

Ecoutez... Puisque vous me parlez comme à un ami, ce dont je suis très fier, je voudrais bien, au sujet de r « incident », vous demander si j'ai été complètement, absolument sans excuses.

MARTHE

Par exemple...

BARTLETT

Enfin-. . voilà... est-ce que je me suis trompé? Il me semble que vous étiez particulièrement aimable pour moi.

MARTHE, candide.

Evidemment!... c'est tout naturel... Mais dès que j'ai su que sur l'Atlantique naviguait un monsieur qui pouvait être le commanditaire de mon mari, je me suis dit : « En voilà un à qui il faudra tâcher de ne pas faire peur... » Tiens!... On défend son homme, comme disent les ouvrières...

BARTLETT

Alors, c'est pour cela que vous me vantiez les Anglo-Saxons.''

Vous venez de le deviner...

BARTLETT

Et que vous me trouviez l'air plus jeune que mon âge...

MARTHE

J'ai fait bien pire! le jour du coktail...

BARTLETT

Quoi donc?

MARTHE

J'ai risqué de vous empoisonner.

BARTLETT

Comment cela?

MARTHE

Ce serait trop long... Mais je vais être bonne... Ne demandez nulle part de la gentiane des Alpes, vous n'en trouveriez pas.

BARTLETT

Alors, je ne saurai jamais la recette.

MARTHE

Si. Je vous l'enverrai en Amérique.

BARTLETT

Vous avouez avoir été coquette?

J'avoue et je m'accuse... Et tenez, le père Roquelot prépare deux bouquets, un pour vous, et un pour M. Gontier, en remerciement des lots que vous avez offerts pour la tombola... Eh bien, si vous les comparez, vous verrez que le vôtre est le plus beau 1... Seulement, ce que vous avei: cru que je faisais par ./mour pour vous, je le faisais par amour pour mon mari, voilà toute la différence.

DARTLETT

Elle n'est pas sans importance. {Pierre, Gontie et Charles se rapprochent.)

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