SCÈNE VI CHARLES, BARTLETT, GONTIER
BARTLETT
Nous cherchons les maîtres de la maison pour leur dire adieu... Ne les as-tu point vus?
CHARLES
Non... Je...
GONTIER
Il semble qu'il se passe ici quelque chose
d'anormal... On est venu apporter à Pierre deux dépêches...
CHARLES
Il s'y passe quelque chose, en effet, mais qui n'a rien d'anormal.
«ONTIER
Quoil
Ma cousine et moi, nous venons de nous fiancer,
GONTIER
Comment!... Mais... Mais tu aurais dû, il me semble, me parler d'abord de tes projets.
BAfiTLETT
Il a ao-i suivant la mode américaine Tu ne vas lui en faire un reproche. .. il y a une chose qui me surprend, moi.
CHARLES
Laquelle?
BARTLETT
C'est que ta cousine consente à s'expatrier...
CHARLES
Elle n'y consentira jamais.
BARTLETT
Alors, je ne comprends plus.
CHARLES
C'est tout simple : je reste en France.
GONTIER
Ce n'est déjà pas si bête, cette idée-là.
CHARLES, à Bartlctt.
Je vous demande pardon, mon vieux Bartlelt, de vous abandonner ainsi...
Je ne te permettrai pas de faire une sottise pareille. Comment, tu voudrais rester en France, toi qui as l'honneur d'être citoyen américain?
CHARLES
J'aurai l'honneur d'être citoyen français.... voilà tout.
BARTLETT
Que dis-tu de cela, Gontier?
GONTIER
Ma foi, je n'en suis pas fâché complètement.
BARTLETT
Ton fils, citoyen français?
GONTIER
Je ne m occupe plus de politique... Après ce que je viens de voir [A Charles.) Ahl mon ami ! c'est le jour des événements... Tu sais, le comte de Pontaurion^...
BARTLETT
M. le comte de Pontaurion se présente comme candidat socialiste.
GONTIER
Socialiste I.-. si ça continue, dans ce parti-là, il n'y aura plus que des gentilshommes et des financiers... Came décourage. Je ne m'occupe plus de rien.
BARTLIÈTT
Tu n'as pas réfléchi, mon petit. Tu peux très bien épouser ta cousine sans demeurer en France, et surtout sans perdre ta nationalité.
CHARLES
En devenant Français, je ne perds pas ma nationalité, je la retrouve. Depuis que je suis ici, il m'a semblé que la terre me reconnaissait peu à peu et que je la reconnaissais aussi.
GONTIER
Mais c'est tout nouveau! Tu ne me disais pas cela tantôt.
CHARLES
Tantôt, le soleil d'aujourd'hui n'était pas levé.
BARTLETT
Qu'est-ce que tu racontes?
CHARLES
Ne faites pas attention. Je ne l'avouais pas. Voilà toute la différence. Mais je sentais déjà se nouer entre moi et tout ce qui m'entoure un nombre infini de petits liens très doux. Je me suis senti ressaisi le jour où je suis allé au cimetière du village et où j'ai lu, plusieurs fois répété, mon nom, Gon-
LA FHANÇAISE 157
lier, sur des tombes envahies par des fleurs, avec les dates entre lesquelles s'est enfermée la vie de certains des miens dont je ne savais même pas qu'ils avaient existé. A partir de ce moment-là, j'ai senti que j'étais un homme d'ici et non d'ailleurs. La patrie... [Il s'arrête tout à coup.) Mais je suis ridicule.
GONTIER
Va donc.
CHARLES
Non, je me ferais moquer de moi.
GONTIER
Ah çà, tu es donc devenu déjà Français à ce ■point-là !
CHARLES
... Eh bien, n'est-ce pas, quand on songe au nombre fantastique d'a>cendants que chacun de nous possède, on se dit que, la terre, c'est littéralement la poussière de leurs os. Nous vivons sur nos morts, et c'est ça la patrie.
GONTIER
La force du passé!
CHARLES
Il manque tellement là-bas, le passé!... L'Amérique est une grande maison neuve et vide, où personne n'a encore pleuré ni souri.
GONTIER
On essuie les plâtres.
CHARLES
Que ne suis-je venu ici plus tôt! Il me semble qu'on ne peut aimer qu'en France. C'est ici le vrai pays de la femme. . Enfin, c'est tout de même le seul pays dont la nationalité ait été fixée par une jeune- fille... Autre part on a vingt ans aussi, évidemment, mais on ne le sait pas... Il a fallu ce ciel-là pour faire fleurir les miens!
BARTLETT
Tout ça, c'est de la poésie... par conséquent des bêtises... Causons comme deux hommes pratiques... Assieds-toi. Tu veux rester... Alors tu consens à perdre ta place de professeur à l'université de Harvard?
CHARLES
Oui. Le professorat ne me plaisait guère, d'ailleurs. Je me sens plus d'activité que cette profession n'en comporte.
BARTLETT
Et c'est ici que tu crois trouver à l'employer, ton activité ?
CHARLES
Pourquoi pas? Peut-être demanderai-je à mon oncle de me prendre avec lui.
BARTLETT
Son usine végète et le nourrit tout juste, et ça ne durera même pas.
CHARLES
Je chercherai. . . J'ai déjà pensé à une maison de
Lyon que j'ai visitée où je trouverai peut-être à appliquer à la teinture des soieries les connaissances que je puis posséder en chimie.
BARTLETT
Mais avant un an elle aura fait faillite, ta maison de Lyon !
CHARLES
Pourquoi cela?
BARTLETT
Comme toutes les autres... Ton père nous le disait encore hier que ce pays tout entier court à un cataclysme, et que le cataclysme est imminent. .N'est-ce pas, Gontier?
GOXTiER, de mauvaise i^râce.
Oui.
BARTLETT
Alors...
GOXTIER
Je disais, c'est vrai... je ne retire rien... Seulement, moi...
BARTLETT
Mais il n'y a pas que toi qui fasses ceUe prédiction! Mais pour dissuader Charles de vivre en France, il n'est pas besoin de ton témoignage, il n'est pas besoin non plus de demander leur opinion aux étrangers, il n'y a qu'à écouter les Français eux-mêmes.
Ils sont à la fois moqueurs, bons et vaniteux. Pour ne pas mécontenter les autres, c'est sur eux qu'ils exercent leur moquerie, et ils blaguent leurs propres vertus par peur de paraître naïfs.
BARTLETT
Des îaots! des mots!... Gomment? toi qui es né dans un pays neuf, vigoureux et sain, où toutes les énergies trouvent à s'employer, tu veux végéter dans celui-ci où nul n'est capable d'un effort continu; dans ce pays où Ton a hissé sur un piédestal, et désigné à l'adoration des foules, la statue de la veine, la déconcertante veine, cette providence des désenchantés, cette déesse des paresseux !
CHARLES
Allons! tout le monde n'est pas paresseux... Et; sans sortir d'ici...
BARTLETT
Je sais... Ton oncle est un travailleur, mais il est incertain, craintif, content de peu, timide...
CHARLES
Je vous accorde qu'il manque d'initiative, mais avec lui, vous en aviez oublié d'autres... Vous avez entendu ici, tout à l'heure, le père Roquelot. Songez que ce qu'il raconte s'est passé sur les deux tiers du pays. La vigne manquant en France, c'est l'Angleterre manquant de houille. On a été ruiné; on a souffert, on a peiné, on s'est relevé.
LA FKANÇAISE IGl
Eh bien, je dis que lorsqu'un pays, ap'ès une guerre coraine celle de 70, trouve les énergies nécessaires à son relèvement et un surcroît de courage pour payer encore des milliards au phylloxéra, on n'a pas le droit de parler de sa déchéance si l'on n'est pas un aveugle ou un ennemi.
BARTLETT
Je ne suis ni l'un ni l'autre... Je parle de ce que j'ai vu...
CHARLES
Vous jugez la France sur ce qu'en disent les Français, les Français sur les Parisiens, et les Parisiens sur les gens du boulevard, voilà tout... Eh I je reconnais que tout n'est pas pour le mieux. Le plus grand malheur de ce pays, maintenant, c'est de douter de soi. La France s'est complu dans sa convalescence, et elle a besoin que quelqu'un lui frappe sur l'épaule en lui disant ses qualités, qui d'ailleurs ne sont pas celles dont elle se vante, et lui rende conscience de sa force, de sa grandeur et de son honnêteté.
BARTLETT
Quand même elle serait forte, quand même elle serait grande, il est une chose qui tue ses habitants, ce sont leurs dissentiments.
CHARLES
Cela les tue depuis si longtemps que j'en suis
à me demander si ce n'est pas cela qui les fait vivre.
BARTLETT
Du moment que tu fais de l'esprit...
CHAULES
Oui, on y est divisé... vous avez raison... mais... mais il y a des mais...
BARTLETT
Quand tu voudras t'expliquer.,.
CHARLES
La France est le pays oîi naissent les idées.
BARTLETT
Et on ne les réalise pas.
CHARLES
C'est peut-être plus rare d'en avoir que de réaliser celles des autres. Eh bien, le> idées ne naissent pas sans qu'il y ait effervescence, agitation, conflits... L'immobilité, c'est l'apprentissage de la mort. Cet ici que se heurtent incessamment, même en pleine paix les races <Iu Nord et celles du Midi. Quand deux cours d"eau se rencontrent, se joignent, se mêlent, il y a toujours un tourbillon. Si on est myope, de nature, ou de parti pris, on ne voit que ça, on ne voit pas, plus loin, le fleuve reprendre son cours, très calme et très puissant... Vous me comprenez ?
BAnTLETT
Que je sois myope, moi, je veux bien! Mais suisje le seul à penser ce que je pense ?
CHARLES
C'est entendu! C'est un peuple turbulent... Pendant deux siècles, il a embêté l'Europe... Mais toutes les idées généreuses qui ont fait faire un pas à l'humanité ont jailli de ces cerveaux agites... Et puis, il y a leur culture, leur goût... Savezvous ce que j'ai entendu avancer par un Américain? « Si l'on pouvait, disait-il, élever autour de la France un mur qui l'isolerait complètement et un mur semblable autour des États-U.iis, et si • après cinquante ans on regardait dans quel état se trouvent les deux peuples, on trouverait la France en avant de la civilisation, tandis qu'il n'y aurait plus chez nous que des Peaux-Rouges et des nègres. »
BARTLETT, Colère.
En voilà assez 1 Je n'ai pas besoin de savoir la suite. Celui qui a dit cela est un mauvais Américain.
CHARLES
Oui, parce qu'on a toujours tort de dénigrer son pays.
BARTLETT
Et moi je dis que mon pays sera de plus en plus grand, tandis que la France, dans dix ans...
GONTIER
Allons, Bartlett!
BARTLETT
Tandis que la France, dans dix ans, sera au niveau de la République de Saint-Marin.
GONTIER, éclatant.
Ah ! mais, dis donc, tu m'embêtes, toi, à la fin !
BARTLETT, Stupéfait.
Qu'est-ce qui te prend ! Mais ce sont tes propres paroles I
GONTIER
Possible.
Alors ?
BARTLETT
GONTIER
Je veux bien les dire, mais je ne veux pas qu'un étranger les répète, [Un temps.) Nous l'acontons cela quand nous sommes entre nous, parce que nous savons bien les uns et les autres que nous parlons politique, et qu'en parlant politique on a le droit de dire des bêtises... Et quant à l'opinion de l'étranger, je te répondrai qu'il est des soupi* rants éconduits malgré leurs sourires et leurs menaces, et que le dépit peut rendre dédaigneux... Et puis, il y aurait encore bien des choses à répondre... bien deschoses...
CHAULES
Vous voyez, mon cher Barilett, que vous devez me laisser épouser ma cousine.
Oui. Mais en Amérique. [Entrent Pierre et Marthe.)
PIERRE
J'ai à te parler, Gontier... Viens, Charles. BARTLETT, à Marthe.
Et moi, je voudrais bien vous dire quelques mots, madame... [Pierre, Charles et Gontier s'éloianent et se promènent au fond. On les ^oit passer "deux ou trois fois pendant la scène suivante.)