SCÈNE V
Les Mêmes, CHARLES. Charles s'arrête à la porte et salue, PIERRE
Soyez le bienvenu, monsieur. Voulez-vous me permettre de vous présenter à ma femme et à ma fille? [Présentant.) M. Charles Gontier. [Charles s'incline en prenant tout son temps.) Veuillez prendre la peine de vous asseoir. [Charles s'assied.)
MARTHE
Vous avez eu une bonne traversée, monsieur?
CHARLES
Excellente, madame.
MARTHE
C'est la première fois que vous venez en Europe?
CHARLES
Oui, madame... Vous ne parlez pas anglais?
MARTHE
Non, monsieur.
CHARLES
Je le regrette. On parle peu anglais, en France. GENEVIÈVE, étourdiment.
C'est surtout le français qui y est en usage... [Pierre et Marthe se retiennent pour ne pas rire et, du regard, rappellent Geneviève à l'ordre.^
l.A. FlîAXÇAISE 25
CHARLES
Je le regrette parce que cela eût été plus commode pour moi.
PIERRE
Je comprends... Malheureusement..
MARTHE
Mais vous paraissez parler notre langue à la perfection, monsieur. Vous êtes plus Français qu'Américain, d'ailleurs.
CHARLES, très fier.
Je vous demande pardon, madame. Mon père est Français, ma mère était Canadienne, c'est vrai, mais moi, je suis un vrai Américain. Je suis né en Amérique, j'y ai vécu, je suis réellement et comolètement un vrai citoyen américain.
PIERRE
Et l'on devine que vous en êtes fier...
CHARLES
Beaucoup.
MARTHE
Vous avez pu cependant vous décider à venir voir notre vieux continent?
CHARLES
Je profite d'une bourse de voyage qui m'a été donnée par l'université de Harvard, où j'ai été pensionné de l'Etat de Wyoming et où je vais rentrer commeprofesseur.
MARTHE
Ah!
PIERRE
Professeur de quoi?... si je ne suis pas indiscret...
CHARLES
De chimie.
PIERRE, étonneinent sympathique.
Ahl
CHARLES
J'ai profité de mon passage en France et de votre courtoise invitation pour venir terminer avec vous cette afiaire d'héritage.
PIERRE
M. Husson, qui est votre homme d'affaires et le mien, arrivera par le train de six heures. Nous commenceions, si vous le voulez bien, par dîner tous ensemble.
CHARLES
Je suis à vos ordres, monsieur. Je vous demande seulement la permission d'aller passer un habit.
PIERRE
Mon Dieu...
J'y tiens. Le contraire serait incorrect.
PIERRE
Gomme vous voudrez. Nous parlerons de nos intérêts ensuite.
CHARLES
C'est très bien. Aussitôt cela fait, je reprendrai ma route.
MARTHE
Je comprends : vous avez hâte de revoir votre père.
CHAULES
Je ne sais pas. Lorsqu'il a quitté l'Amérique, j'avais trois ans. Je ne me le rappelle pas. C'est quand je l'aurai vu que je saurai si j'ai eu raison d'entreprendre ce voyage.
MARTHE
• Je vous admire.
CHARLES, naïf.
Pourquoi, madame ?
MARTHE
Pour... pour tout...
PIERRE
Dans l'admiration qu'éprouve ma femme, il y a un peu de surprise. Un Français dirait : « Je vais revoir mon père, quelle joie, quel bonheur ! >*
Il le dirait peut-être, mais il ne le penserait pas s'il était dans ma situation. Jusqu'ici mon père a pu vivre sans moi, et moi sans lui. De rares lettres ont suffi à nos épanchements. Les choses étaient bien ainsi. Nous avons peut-être tort de les déranger.
MARTHE
En effet...
GENEVIÈVE
Il n'y a qu'à raisonner avec sang-froid.
CHARLES
Le sang-froid est précisément une vertu américaine, mademoiselle.
PIERRE
Vous aurez toujours fait un joli voyage.
CHARLES
Et vu un beau pays, si j'en juge...
MARTHE
Vous connaîtrez le vieux manoir de votre famille.
CHARLES
Mon père m'a écrit en effet qu'il habitait un vieux manoir. Je suis content de voir le vieux manoir. Nous n'en avons pas en Amérique.
Le vôtre est assez pittoresque. Vous en avez bien eu une photographie entre les mains ?
CHARLES
Pas même.
MARTHE
Geneviève ! [Geneviève va en courant dans la
chambre voisine.)
LA FfiANÇAISE 29
PIERRE
Je vais vous en montrer quelques-unes. [Haut.) Celles du vérascope, Geneviève...
MARTHE, sur le pas de la porte.
Tu sais où elles sont ? ^
GKNEViÈVE, du dehors.
Oui! dans le tiroir du milieu.
MARTHE
A côté de...
GENEVIÈVE
Je les ai {^Elle rentre avec une boîte de clichés et un appareil stéréoscopique à main qu'elle donne à son père.)
PIERRE, plaçant un cliché.
Vous allez voir... Ce sont des clichés d'amateur, mais!.. [Il regarde et retire le cliché.) Je voudrais vous montrer d'abord une vue d'ensemble... La voici. [Il passe V appareil à Charles.)
CHARLES
C'est joli... 11 a l'air d'être ancien...
PIERRE
Assez.
CHARLES
Plus de cent ans, peut-être ?
PIERRE
Oh! oui! Trois siècles au moins!
CHARLES, dégelé.
Trois siècles I... Mais alors, il existait avant
que les États-Unis fussent fondés... avant New- York... avant Tarrivée du May/loiver. C'est prodigieux 1 Gela ne vous semble pas prodigieux ?...
PIERBE
Non.
CHARLES
Sait-on par qui il fut construit ?
PIERRE
Je l'ignore. Mais la tradition veut qu*il ait appartenu à notre famille depuis la révocation de l'édit de Nantes.
GENEVIÈVE, gamine.
Seize cent quatre-vingt-cinq 1
CHARLES, qui ne comprend pas.
Je le savais .
PIERRE
Votre grand-père est mort dans la chambre dont vous apercevez la fenêtre, là, à côté de la tourelle... Attendez, vous verrez mieux sur une grande épreuve. {Geneviève est déjà partie pour la chercher. Pendant son absence.) Nous habitons à un kilomètre. Pendant un moment nous faisions beaucoup de photographie, et comme le château est très bien éclairé, nous l'avons sous toutes ses faces... [A Charles.) Vous voyez, c'est là...
CHARLES
Je vous demande pardon. Je vais retirer mes lunettes, elles me gênent pour voir de près...
PIERRE, souriant.
Faites donc...
CHARLES regarde sans émotion apparente.
Alors, c'est là, dans cette chambre, que mon grand-père est mort ?
PIERRE
Oui.
CHARLES, la voix un peu changée.
C'est lui qui est là devant la porte, n'est-ce pas ?
C'est lui.
CHARLES
Ah 1 [Sur la photographie.) Et pourquoi cette croix ?
PIERRE
C'est une vieille histoire. Cette croix a été élevée à l'endroit où votre arrière-graad-père a été fusillé en 1793.
CHARLES
Mon arrière-grand -père... [Silence. Il repose la photographie^ puis reprenant possession de luimême.) C'est très curieux.
GENEVIÈVE
.11 n'y a pas d'autre mot.
CHARLES, regelé C'est très curieux... merci... [Un temps.) Trou-
ville est vraiment une très belle plage. {Il remet ses luneties.)
PIERRE
N'est-ce pas ? Vous êtes venu du Havre par le pelit bateau. *
CHARLES
Par le petit bateau... Je vais vous demander la permission d'aller retrouver mon ami Bartlett que vous avez vu.
C'est un parent ?
CHARLES
Oh! non. Bartlett est ce ranchman... Vous savez ce que c'est qu'un ranchman, madame ?
MARTHE
Certainement... mais Geneviève ne le sait pas.
CHARLES
C'est un de ces fermiers à cheval qui, dans les provinces de l'Ouest, gouvernent des troupeaux de dix mille têtes et plus.
GENEVIÈVE
J'y suis ! BuSalo !
CHARLES
Oh! {A Pierre.) L^artlett est donc ce ranchman à qui j'ai été confié après la mort de ma mère et le départ de mon père, c'est lui qui a pris soin de moi jusqu'à mon entrée à Harvard
LA FIÎANÇAISE 33
PIERRE
Toat à l'heure je n'ai pas pensé à l'inviter à dîner. Vous m'excuserez auprès de lui, mais il est bien entendu que vous l'amènerez avec vous.
CHARLES
C'est que... Bartlett..
11 ne parle pas français ?
CHARLES
Oh! si, très bien.
MARTHE
. Il est timide ?
CHARLES
Oh! non... Un Américain n'est jamais timide. Je veux dire qu'il est un peu sauvage.
GENEVIÈVE, à part.
Œil-de-Faucon! Quelle chance 1
MARTHE
Nous tâcherons de l'apprivoiser.
PIERRE
Voulez-vous que j'aille avec vous à votre hôtel lui porter noire invitation ?
' CHARLES
Vraiment, merci...
PIERRE
Ne vous faites pas prier. Je ne souffrirai pas...
34 LA FnA.NÇAISE
CHARLES
Bartlett ne peut venir dîaer sans avoir été d'abord présenté; ce serait incorrect.
PIEHRE
Eli bien, allez le chercher, présentez-le et ce sera correct.
MARTHE
Nous ne voulons pas, pour nous donner le plaisir de vous avoir à table, vous séparer de cet excellent homme que vous devez aimer beaucoup.
CHARLES
Oui, je l'aime beaucoup.
MARTHE
Alors, c'est entendu...
CHABLES, souriant.
On a raison de vanter l'hospitalité française. [Dégelant un peu.) J'accepte... Maintenant, je puis bien vous le dire, celte invitation me lait grand plaisir, et lui en fera un grand à lui aussi... Je suis vraiment surpris et charmé... Vous me traitez comme si j'étais un ancien ami... En arrivant à l'étranger, c'est particulièrement doux.
PIERRE
Mais vous êtes un parent.
CHARLES
Etre traité comme un ami, c'est souvent mieux que d'être traité en parent; je vous promets d'ail-
leurs de ne pas abuser... Je vais donc le chercher... merci.
PIEBRE
Pendant ce temps, je ferai préparer des rafraîchissements... Avez-vous une préférence, monsieur ? De l'orangeade, de la bière, du whisky?
CHAULES
Oh! de la bière, tout simplement...
MARTHE
Et M. Barllett?
CHAULES
Oh! Ini, Bartlett, c'est un original. Entre ses repas, il ne boit jamais autre chose qu'une boisson américaine particulière... Probablement, vous ne la connaissez pas en France.
MARTHE
J'en. serais bien surprise... C'est?
CHARLES
Des cocktails...
MARTHE
Nous ne connaissons pas! Si, si, nous connaissons... Allons, à tout à l'heure, messieurs. (//$ sortent.)