‹ La France à Madagascar, 1815-1895Chapitre 53 sur 71 · L'INTERPELLATION DU 22 JANVIER · texte numérisé non relu

L'INTERPELLATION DU 22 JANVIER

1° A la Chambre : Discussion sur la politique générale du gouvernement à Madagascar. — 2® Dans la presse : Flamberge au vent. — Trop hautes conceptions. — Un kabar.

M. LE Président. — L'ordre du jour appelle la discussion de rinterpellation de M. Louis Brunet sur la politique générale du gouvernement h Madagascar.

M. Louis Brunet. — Messieurs, la malle de Madagascar était attendue hier. J'espérais que

1. Dans cette partie du volume, l'auteur a entendu réunir, en vue de l'histoire de la campagne qui va être entreprise, les documents relatifs à la discussion à laquelle il s'est livré dans la presse et à la Chambre des députés durant l'année 1894. Le gouvernement a rappelé en effet, à l'appui de sa demande de crédits pour l'expédition, que c'est l'ordre du jour pris le 22 janvier 1894 qui lui avait fait l'obligation d'agir à Madagascar, même avant que les crédits eussent été votés.

HABÂGAECÀK.

les nouvelles apportées par le courrier me dispenseraient do poursuivre devant vous la discussion de l'inlerpclliitioii que j'avais eu l'honneur de disposer; mais vous avez pn voir par tout ce qui a été publié dans les journaux d'hier et de ce matin, que rien n'est changé ii Madagascar, que tout s'y aggrave. Dès lors, messieurs, plus que jamais s'impose la nécessité, pour la sauvegarde de nos droits dans celte ile, pour l'inlérèt de nos nationaux et pour la dignité de la France, d'une discussion publique h la tribune, au sujet des faits dont Madagascar est le théâtre.

J'avais aussi espéré qu'un autre que moi, ayant une autorité considérable dans cette assemblée et une compétence spéciale sur les questions coloniales et sur celle de Madagascar en particulier, serait venu appuyer les considérations que j'ai l'intention de faire valoir devant vous. Vous savez quelles circonstances éloignent l'honorable M, de Mahy , pour quelque temps encore, de nos séances.

Au début même de cette discussion, avant d'examiner les questions qui doivent vous être soumises, je désire, messieurs, écarter quelques préventions qui se sont fait jour, sinon dans cette Chambre où vous êtes tous au courant des questions coloniales, du moins dans l'opinion, pré-

i quio

iilei

• écho dan

la presse.

Quand on parle de Madagascar, immédiate'

ment surgit le fantôme des complications diplomatiques.

N'est-il pas vrai qu'un certain nombre d'esprits facilement impressionnables se figurent que l'Angleterre est la, nous surveillant, prête à intervenir si nous faisons respecter nos droits? N'enteudezvous pas des personnages presque officiels vous dire, quand il s'agit de faire ce qui est votre droit et votre strict devoir à Madagascar : ii Mais l'Angleterre? »

Il faut en finir avec cette légende et ces craintes puériles. (Très lien!)

L'Angleterre, en tant que gouvernement, est correcte vis-à-vis de nous à Madagascar. Elle est, officiellement du moins, respectueuse observatrice des traités de 1885 et 1890. Et, chaque fois que les représentants de l'Angleterre à Madagascar ont à intervenir vis-à-vis du gouvernement hova, lis se servent toujours de l'entremise du ministre de France.

Dernièrement encore — ceci se passait à Diégo- Suarez, — le gouverneur d'une province voisine, celle d'Ambouimarine, sachant qu'un commodore anglais se trouvait dans la rade de Diégo-Sunrez, voulut lui offrir ses très humbles salutations, ce qu'il s'tïtait dispensé de faire vis-à-vis de deux généraux français qui, les annexes précédentes, avaient passé àDiégo-Suarezpour des inspections. Lorsqu'il annonça sa visite au commodore Ken-

nedy, ce dernier lui répondit : « Faites-vous présenter par le gouverneur de Diégo-Suarez ». Et ' c'est ce qui eut lieu. Notre gouvernement fut telU-ment surpris... — mon honorable ami M. Del- j cassé, ancien sous-secrétaire d'État aux colonies, proteste en souriaut; je retire le mot « surpris » pour le remplacer par « satisfait ». — Le gouvernement français fut tellement satisfait de cet incident qu'il adressa des compliments officiels au gouverneur de Diëgo-Suarez, M. Frogcr,

Le protectorat de la France à Madagascar a été reconnu et proclamé par l'Angleterre dans le traité du 5 août 1890, oii on lit notamment : « Le gouvernement de Sa Majesté Britannique reconnaît le protectorat de la France sur^l'ile de Madagascar, avec ses conséquences... ii.

Je suppose, messieurs, qu'il est inutile de vous rappeler les autres clauses de ce traité. Le gouvernoment anglais déclare formellement reconnaître le protectorat de la France sur Madagascar. Dès lors, cette question de complication diplomatique doit être écartée. 11 est inutile aussi, messieurs, de faire justice d'une autre légende qui représente le gouvernement hova comme disposant de forces militaires considérables, pouvant tenir en échec des troupes européennes. C'est ici que ces bruitslà naissent et sont soigneusement entretenus par ceux qui ne veulent pas de l'expansion de la France à Madagascar. Vous êtes bien fixés à cet égard.

On dit encore — et ceci a été énoncé quelquefois dans la presse, peut-être même dans nos conloirs — que ceux qui, comme moi, parlent de Madagascar, n'ont qu'un but : déterminer le gouvernement à faire une expédition. Il ne m'appartient pas — je n'ai pas pour cela la compétence nécessaire — d'indiquer au gouvernement ce qu'il a à faire pour maintenir notre situation a Madagascar. Je crois, j'ai la confiance — et je sens que tels sont la pensée et le vœu de la Chambre — qu'il saura nous défendre; et je vous prie d'écarter absolument la pensée que quelques-uns de vos collègues, soit parce qu'ils sont coloniaux, soit parce qu'ils peuvent avoir d'anciennes et longues relations avec Madagascar, entendent se substituer au gouvernement dans la conception que celui-ci doit avoir des devoirs qui s'imposent à lui en tant que gouvernement.

La vérité, messieurs, c'est que tous vous sentez bien qu'il n'est que temps d'agir, que les choses ne peuvent pas continuer ainsi, que tout cela est lamentable; la vérité est que tous, comme moi, vous êtes profondément affligés par la situation qui est faite à nos nationaux; c'est que, a l'arrivée de chaque courrier — chez moi c'est une pensée de presque tous les instants, — vous êtes hantés par cette impression que nous avons là-bas des compatriotes qui souffrent, qui sont victimes et [lui ne sont pas protégés. Il est donc indispensable

que le gouvernement sache une fois pour toules quelle est In volonté de la Chiimbre à l'égard de Madagascar. (Très bien! Très bien!)

Vous me permettrez, messieurs, d'examiner avec vous très brièvement le traité de 18S5, celui qui a constitué notre protectorat sur la Grande

Je n'ai pas a refaire l'historique de tout notre passé à Madagascar. A maintes reprises, des orateurs, qui ont une grande compétence en ces questions coloniales — j'en aperçois plusieurs devant moi et je rappellerai encore celui dont l'absence est regrettée de tous ici [Très bien!), — ces orateurs vous ont fait l'histoire d'une terre si longtemps française, et qui, depuis 1885, en vertu du traité signe par MM. Miot et Palrimonio, n'est plus qu'un pays de protectorat. Combien de fois, avant 1885, les Chambres françaises avaient-elles déclaré que Madagascar était nôtre! Combien de fois avez-vous manifesté l'intention de maintenir nos droits! Et il a fallu, après une campagne victorieuse, et comme sanction de cette campagne, qu'un traité intervînt, en vertu duquel le roitelet

d'une province b; jusque-là la France :

naître — fût déclu; gascarl Le comme le vrai moyi expansion était réalis

, le 1

i'des Hovas

- que

lit toujours refusé de recon-

souverain absolu de Mada-

depuis 1815 par Farquhar

de mettre obstacle à notre

par des diplomates français!

Messieurs, jetez les yeux sur la carte de la grande île : d'un côté ce sont les Sakalaves, de l'autre les Betsimisaracks, divisés en une infinité de tribus ; et, au sommet, au point culminant, c'est Tananarive, avec les Hovas, tribu d'origine étrangère, peu considérable, qui, grâce à nous et par nous, détient la souveraineté de Madagascar, exerçant des droits de suzeraineté sur les tribus autochtones, au mépris de la longue occupation du sol par cellesci, et au préjudice des Français qui y sont établis depuis trois cents ans.

Voilà à quel résultat nous sommes arrivés. Examinons cependant ce traité de 1885.

Le ministre de France doit être le ministre des relations extérieures du gouvernement hova. Vous savez comment cette clause du traité est respectée et je n'ai pas besoin de vous rappeler l'histoire des exequatur. Vous savez comment, à maintes reprises, alors que les gouvernements anglais^ allemand et américain demandaient au ministre de France, k la France, la délivrance de l'exequatur, le vieux ministre hova intervenait pour dire : « Ce n'est pas à la France que vous devez vous adresser; c'est à moi ».

Comment le traité de 1885 est-il respecté? Je me borne à citer un seul fait.

Après un cyclone qui a dévasté une partie de l'île de Madagascar, la population mauricienne, restée Française de cœur, comme vous le savez, malgré

suc loyalisme envers la reine d'Angleterre (Trèg bien! Très bien!), s'empressa de faire une grande souscription. Les fonds furent envoy<^s au ministre de France pour être remis au gouvernement hova el distribues aux malheureuses victimes de ce cataclysme. Nous eûmes alors cette honte de voir le ministre hova écrire au gouverneur de Maurice — cl si la presse française a fait le silence sur cette lettre, on a pu la lire dans V Indépendance belge : « Dorénavant, c'est à moi que vous voudrez bien vous adresser, et non pas au représentant du gouvernement de la France ; je n'ai besoin de l'intermédiaire de personne ».

M. Charles Roux, — Les Français qui veulent avoir quelquefois raison des Anglais sont obligés de se faire naturaliser citoyens anglais.

M. Louis Bbunet. — C'est malheureusement vrai dans quelques colonies; cela ne l'est pas pour Madagascar, parce que la situation y est telle, qu'à l'heure présente Anglais et Allemands sont souvent obligés de recourir au protectorat de la France pour obtenir justice.

L'article 6 stipule : a Les citoyens français pourront résider, circuler et faire le commerce librement dans toute l'étendue des États de Is reine — Nul ne pourra pénétrer dans les propriétés, établissements et maisons occupés parles Français ou par les personnes au service des Français que sur leur consentement etavecl'a^é-

ment du résident.... » Vous verrez tout k l'heure comment cette clause est exécutée : non seulement on pénètre dans les propriétés, mais on les pille et on les incendie.

On lit dans l'article 14 : « Le gouvernement de la République, afin de s,econdev la marche du gouvernement et du peuple malgache dans la voie de la civilisation et du progrès, s'engage à mettre il la disposition de la reine les instructeurs militaires, ingénieurs, professeurs el chefs d'alelicr qui lui seront demandés, B C'estcependant anneau tre nation que les Hovaa s'adressent pour avoir les instructeurs qui leur enseignent d'une singulière façon à marcher dans la voie de la civilisation. (Jliimeiirs.)

J'ai voulu jeter un rapide coup d'œil snr ce traité de 1885. Je me refuse à qualifier cet instrument diplomatique; l'expression qui vient sur mes lèvres, sans dépasser ma pensée, ne serait pas de mise ici. Mais j'ai le droit de répéter qu'il a été signé à la suite d'une expédition victorieuse, entreprise par la France, et qu'il a eu pour conséquence de nous faire faire un brusque saut en arrière de plus d'un siècle.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — C'est vrai!

M. Louis Bounet. — Aujourd'hui, on veut que nous soyons sous le régime d'un certain protectorat ; on veut que le traité de 1885 soit la loi de nos relations avec la reine des Hovas, ou mieux avec son premier ministre.

Soit; mais ce traité ne peut aller à renconln du droit des gens, et il n'y a pas de traité au monde qui puisse stipuler que, lorsque plusieurs df DOS nationaux sont massacrés dans un pays quelconque, fùl-ce sur une terre de protectorat, dans un pays couvert par un traité de protectorat, il faille courber la tète et garder le silence.

Je ne saurais faire grief au gouvernement qui est sur ces bancs des faits qui se passent a Madagascar; je ne m'adresserai pas davantage au Miuistcre qui l'a précédé. Il s'agît ici d'une série de faits qui sont la conséquence logique des événements, la suite inévitable delà politique générale suivie à Madagaiicar depuis 1885.

Mais je suppose qu'on doit comprendre qu'il est temps d'agir; je pense que le gouvernement doit être fatigué — c'est « ïndigué » que je devrais dire, car c'est le sentiment qui s'empare de moi chaque fois que cette question est soulevée — de recevoir, par chaque courrier, des nouvelles désastreuses qui montrent que non seulement les biens et la vie de nos nationaux, mais aussi les biens et la vie des étrangers que nous avons le devoir de défendre — car c'est à nous qu'on s'adressait, comme on l'a fait en 1885, si des étrangers étaient encore victimes de sévices de la part des Ilovas — que les biens et la vie de nos nationaux et des étrangers sont compromis, que

l'incendie ravage leurs possessions et que beaucoup ont succombé.

Des hordes de bandits, avec la protection ostensible des Hovas, ayant parmi eux des Hovas, parcourent le pays ; tout est mis à feu et à sang, et lorsqu'on s'adresse a celui qu'on appelle le premier ministre, on ne peut obtenir justice. Il n'y a plus de sûreté pour personne; c'est le drapeau français lui-même qui est insulté journellement.

Telles sont les nouvelles qui nous arrivent. J'ai là tout un dossier sur cette affaire; bien que je connaisse le patriotisme de la Chambre, je ne veux pas abuser de sa patience et faire défiler sous ses yeux la longue série de pièces qui relatent les faits qui, depuis plusieurs années, s'accomplissent h Madagascar. Vous connaissez le martyrologe de nos frères assassinés. La liste des victimes est longue^ trop longue assurément, et de nature à impressionner même les esprits les plus optimistes.

Voyez, depuis quelques mois seulement : c'est un envoyé du Ministère de l'instruction publique, Muller, qui est assassiné par les Fahavalos, disaiton, par les Hovas, ou du moins avec leur concours, dit aujourd'hui un témoin oculaire. Je veux bien croire la première version : mais qu'a-t-on fait pour obtenir justice? On s'est adressé au premier ministre. Alors qu'a fait le premier ministre?

Ripn. Son gouverneur, son sous-ministre, était com* plice, et peut-être le premier ministre lui-même!

Est-ce que le gouvernement n'avait pas, en présence de cette fin de non-recevoir, un devoir strict ù remplir?

Je désire traiter cette question sans passion. Je ni5glige volontiiiiement certains articles de journaux émunés de la presse de Madagascar, qui sunt UQ légitime appel aux armes, a Sonnons la charge », dit l'un d'eux. Et un autre : u Nous

Mon intention, je vous l'ai dit — et je crois que cela impressionnera davantage l'opinion, — est de traiter devant vous la question de Madagascar comme une question d'affaires. Ecartons donc les témoins qui paraissent directement intcressés.

Mais de grùcc écoutez ceci ; « Encore un cadavre. — Comme on le verra plus loin à la lecture de l'extrait du Progrès de l'Iincrina,\ia Français vient encore d'être tué dans le Nord. Cette fois c'est un simple colon^ un ouvrier, venu à Madagascar, sur la foi des traités, pour gagner honorablement sa modeste existence. »

Oui, sur la foi des traités, car c'est le Parlement et le gouvernement qui ont encouragé nos compatriotes ii émigrer à Madagascar. Vous vous souvenez en effet que vous ave? voté 100000 francs l'année dernière pour favoriser cette émigratti [Très bien! Très bien'.)

■veillante que v

■aigi

iiis d'abuser de raltenlion Iiieiivoulci

; bien m accorder, je vou que c'est dans une colonisatioi sage et libre, sans trop de ronctionnaires, tju'est 1 peut-être en partie la solution du grand problème social qui est à l'ordre du jour de cette Assemblée. {Marques d'approbation.) Mais il est tard et vous ['écoutez depuis longtemps déjà. Nous parlerons I m autre jour de ce sol fécond et généreux qui ] ^end au centuple ce que lui confie la main du travailleur. [Très bien! Très bien!)

Vous votez des crédits pour envoyer nos natiounux à Madagascar i ils y sont assassinés, et le gouvernement n'agit pas! Voilà ce qu'il faut retenir.

Lisons encore :

II 16 novembre 1893. Nouvelles du Boucni. —

'après les nouvelles qui nous parviennent de la

province du Boueni et dont on lira plus loin les

détails, les Fahavalos continuent leurs meurtres,

leurs incendies, leurs pillages et déprédations,

rans que, jusqu'à ce jotr, les gouverneurs locaux

ient pris aucune mesure pour les arrêter. Que ce

lit nt^gligence, impuissance ou complicité, les '

iltats n'en sont pas moins désastreux. Nous {

>ons à enregistrer le pillage d'un poste de l'ex-

litation Suberbie et le meurtre d'un Français. »

Messieurs, j'ai lu encore les appréciations de la

isse tout entière, depuis le Figaro jusqu'à l'In-

mit'

igné.

traniigeant, depuis /'/l(//or/(e jusqu'à fa Lanterne; voîcî les articles d'un journal dont le conservatisme n'est pas douteux, /e Temps journal absolumeiit colonial, très bien renseigné, qui n'est pas l'ennemi des sous-secrélaires d'Él la Politique coloniale.

Si vous me permettez de faire encore qiieli citations, je les emprunterai à ce dernier qui, ainsi que Je vous l'aî dit, est en rclatio tantes avec nos colonies :

« 28 décembre. — Encore un crime à Madagascar! Le 21 octobre dernier, à quatre heures du matin, une bande de deux à trois cents Fabavalos est venue attaquer, sur la route de Majunga, la station aurifère de Mandratry, concédée à M. Suberbic, Lechefdu poste, M. Guïlhaumès, qui avait déjà été, il y a deux mois, l'objet d'une attaque de même nature, a opposé une résistance digne de tout éloge; bien qu'il n'eût pour le seconder que quelques Français et nue cinquantaine d'indigènes, dont quatre seulement étaient armés de winchesters, il n'a pas craint d'engager la lutte. L'attaque comme la défense n'ont pas duré moins de trois heures. Le poste n'était protégé que par des palissades sans importance; lu valeur personnelle des assiégés a dû suppléer au reste. »

Oui, cette fols, la valeur personnelle des assiégés a suppléé au reste; mais, le mois suivant, pluf d'entre eux étaient assassinés! [Scnsacion.)

N'ai-je pas le droit de dire au gouvernement : « Qu'avez-Yous fait pour les venger, pour obtenir les réparations qui nous sont ducs? Qu'avcz-vous fait quand le drapeau était engagé? n

J'ai la douleur de répondre moi-même à cette question : On n'a rien fait! Du moins, a-t-on tenté quelque chose? A-t-on envoyé, sinon un ultimatum, du moins des demandes d'explication?

Oui, on a dii adresser des demandes d'explication, mais quand arrive la réponse, ou négative ou aléatoire, que faisons-nous? J'ai le droit de le demander au gouvernement, et j'ai encore la douleur de répondre pour lui : Nous ne faisons rien !

Ainsi que je vous le disais au début de cette discussion, j'avais pensé ne pas maintenir cette interpellation, voulant laisser au gouvernement plus de latitude encore que je ne vais lui en laisser tout à l'heure; car, encore «ne fois, je ne viens pas faire le procès du Ministère : j'entends seulement m'expliquer devant vous et avec le gouvernement au sujet de ce qui se passe et démontrer la iiécessîté d'une intervention énergique. Les nouvelles reçues hier m'ont obligé de donner suite à l'interpellation annoncée. Ces nouvelles, vous les connaissez peut-être. Les voici :

« Ils ont pillé (toujours les brigands enrégimentés sous l'œil bienveillant du gouvernement bova), ils ont pillé les fermes de Bemarivo et d'Ambodimanoro et circulent par centaines autour de

Bevooy, d'ApapamenR et de Mnrovoalabo. Depuis un mois, les habiiaots de ces deux derniers villages sont obligt^s d'aller bivouaquer dans la foret.

u Les brigands ayant dérobé 250 bœufs a Sunvinandriana, dix-huit hommes de celte localité se mirent à leur poursuite. Ces JDdigénes aperçurent leurs bœufs près de Bevony; mais grande fut leur Burpri.se en constatant que les détenteurs du bétail volé n'étaient autres que le commandant et les soldats de ce dernier village. On peut juger de la discussion. La conclusion fut que les dix-huit habitants de Soavinandriann disparurent. Le commandant de Souvinandriana, inquiet de ne pas vnir reparaître les premiers émissaires, envoya de nouveau six hommes. Ces malheureux furent arrêtés; trois sont aux fers; les autres ont pu s'échapper et raconter ce qu'ils ont vu.

« Le 23 novembre, h cinq heures du matin, les Fahavalos sont venus en grand nombre attaquer le village de Tsarasaotro, situé à environ 20 kilomètres de Suberbie- Ville, sur la route de Tananarîve.

« Ces bandits ont fait une décharge générale sur les ouvriers de l'exploitation française, au moment où ceux-ci se rendaient sur les chantiers. On a compté quatre morts, dont trois femmes.

Neuf personnes ont été grièvement blessées ; deux d'entre elles n'ont pas tardé à succomber à leurs blessures. L'ennemi a emmené quatre prisonniers,

dont un homme et trois femmes. Le combat a duré une heure et demie; h la fin de l'iiction, les Fahavnlos ont précipitiimment emporté leurs blessés, craignant qu'ils ne fussent reconnus par les habitants de Tsarasaotro.

i( On affirme que la bande dont il s'agit aurait été envoyée par le commandant Mariarano, Ramiandravola, 11* honneur, ami intime de Ramasombazaha. Les envoyés de Ramiandrnvola auraient, en passant dans le Manavava, pris des renforts à Komadio. Pendant le combat, les ouvriers de Tsarasaotro ont parfaitement reconnu, du côté des assaillants, des gens de Mariarano et de Komadio.

« Le 24 novembre, les Fahavalos ont jeté la panique dans fe poste de Firingalava, situé près d'Ampasirihy, Tous les ouvriers, au nombre de trois à quatre cents, se sont enfuis, abandonnant leur chef M. Laporte, employé de M, Suberbic, M- Laporte a dû se réfugier au poste de Ranomandry, tandis que le village de Firingalava devenait la proie des flammes. »

Yoilà ce qui se passe à Madagascar.

M. LE COMTE DE Lanjuinais. — C'cst le brigandage officiel !

M. Louis Rhunet. — Absolument! Ce sont les Hovas eux-mêmes qui organisent le pillage, et quand on s'adresse au premier ministre, celui-ci consigne sa porte. {Mouvements divers.) Actuellement, je dois le reconnaître, il nous fait la grande faveur,

(Ippuis un mois environ, de bien vouloir recevoir 1l' résident de Francn. Mais pendant six mois c'est vainomeul que, malgré le texte même du traité de protectorat, le résident frnnçais a demandé audience. Pendant qu'on recevait les représentants de l'Angleterrej de l'Allemagne, la porte était refusée au ministre delà France!

Les mêmes nouvelles se trouvent dans Je Petit Marseillais, qui a les récits de première main, puisque c'est dans le port de Marseille que les paquebots des Messageries maritimes entrent; puisque c'est la première étape, sur le sol natal, de ceux qui viennent de Madagascar. Voici ce que dit, dans son numéro d'hier, ce journal, dont personne ne contestera la modération :

B Le lendemain du combat, les Fahavalos se livrèrent à une vaste orgie; les deux prisonniers français en profitèrent pour se soustraire à la surveillance de l'ennemi. Us rentrèrent au poste sans vêtements, exténués de fatigue, après deux jours et une nuit de marche sans nourriture. La conduite, pendant l'action, du chef de poste, M. Guilhau-

fut '

aiment admirable:

par son courage

il a sauvé de la mort et de la captivité un grand nombre de ses ouvriers.

i( M. Guilhaumès et ses deux compagnons français, aidés de quatre soldats indigènes munis seulement de dix cartouches, ont soutenu un siège de plus de quatre heures contre la bande des Fahavalos

armés de fusils Snyders. Les assiégés se trouvaient réfugiés dans un petit réduit entouré d'une palissade dont les trois côtés n'étaient même pas complètement achevés. Le feu était terrible, mais moins encore que la rage des Fahavalos, qui criaient aux soldats et à l'officier malgaches : « Retirez- « vous, mais livrez-nous les blancs! »

« Pendant ce temps, souligne le Courrier de Madagascar y une troupe que le gouverneur avait envoyée le 16 octobre se cachait dans un repli de terrain sans oser porter seéours. Ce renfort aurait pu, vraisemblablement, délivrer les assiégés, mais il y a lieu de croire que des ordres avaient été donnés dans un autre sens....

« M. O. Ferrand, notre agent résidentiel à Mananzary, a été l'objet d'injures graves de la part des Hovas, qui ont badigeonné d'immondices la porte de sa résidence. Il est a remarquer que M. Ferrand est un des représentants français à Madagascar les plus consciencieux, toujours animé des meilleurs sentiments a l'égard des gens avec lesquels il était appelé à traiter. En conséquence, il est permis de se demander ce que signifient les injures dirigées contre notre représentant. Sontelles une façon de la cour d'Emyrne de faire voir à la France qu'elle se moque d'elle ? Ce serait, en ce cas, un démenti que nous comprenons, aux partisans d'une politique pacifique à Madagascar.

a L'agitation, d'ailleurs, se constate partout, et,

dans les tribus du Sud, elle prend chaque jour des proportions plus grandes. A Matitanana, les Antaiony et les Mepamambako soot en guerre parce que les premiers ont pousse les serfs des seconds à la révolte contre leurs maitres. A MaDambondro, le roî des Antaimanambondro ravage le pays situé au sud de sa résidence. Les gouverneurs hovas sont impuissants à réprimer les désordres. »

En présence de ces faits, est-ce que le gouvernement n'a pas le devoir de sortir de son indifférence?

Ce n'est pas tout, messieurs! Un ancien membre de cette Chambre, l'bonorable M. Martineau, délégué d'une de nos possessions de Madagascar, est arrivé hier, et vous avez pu voir dans les journaux qui ont reçu la confidence de ses impressions ce qu'il pense de la situation du pays. Déjà, dès la malle précédente, au groupe colonial, on nous avait donné lecture des communications de M. Martineau, et certainement les révélations que nous faisait le délégué de Nossi-6é au sujet de Madagascar avaient été de nature à impressionner profondément ceux de nos collègues qui, comme moi, font partie de ce groupe. Vous avez peut-être lu, dans le procès-verbal publié par les journaux coloniaux, les déclarations de l'honorable président de ce groupe au sujet des affaires de Madagascar.

Dans une réunion qu'il a faite ii Saint-Denis,

de Tîle de la Réunion, M. Martineau a exposé la situation d'une manière très nette et très claire. Pour lui, tout retard serait un recul; plus nous différons d'agir, plus le danger sera considérable pour nos nationaux.

Quand je dis « tout retard », il ne faut pas qu'on travestisse ma pensée; il ne faut pas qu'on me fasse dire que je réclame du gouvernement de faire dès demain une expédition armée. Une pareille résolution est dans la sphère de ceux qui ont, en même temps que la responsabilité du pouvoir, la sauvegarde de l'honneur national. Ce que je demande, moi, tout ce que i'ai le droit de demander, c'est l'intervention du gouvernement, son action en vue d'assurer la protection de nos nationaux et le respect du drapeau !

Et puis, il faut bien que je borne mes revendications. Nous autres, coloniaux, il parait qu'en matière coloniale nous sommes suspects. (Proies^ tations.)

Un de nos plus aimables et charmants collègues — je parle ainsi parce qu'il est de ceux qui me font regretter (et je dis là peut-être une naïveté) de n'être parmi vous que depuis deux mois, — M. Pourquery de Boisserin, passant, il y a quelques jours, dans les couloirs et frappé, en nous rencontrant, M. de Mahy et moi, de notre air un peu triste — et c'était bien naturel, car les nouvelles reçues la veille n'étaient pas réjouissantes,

'•W. MADAGASCAn.

— noua dit à tous les deux : « Vous parlez Ji Mudu^nsciir? » Et, se tournant vers moi, il ajoutiiil ; u Vous savez, vous êtes, vous jiutres, un peu suspects dans ces questions, vous êtes de la Itcunion ».

Eh bien! permettez-moi, messieurs, de vous faire la profession de foi d'un colonial, et cela au nom de tous ceux qui, dans cette enceinte, ont l'honneur d'être les dd'putés des colonies, mais qui, de même que vous représentez aussi vousmêmes toute la France extérieure, ont le légitime orgueil de croire et de dire qu'ils sont les représentants de toute la France. {Applaudissements.)

Avant d'être coloniaux nous sommes des Français ayant conservé les traditions de cette forle race de Provençaux, de Normands, de Bretons qui se sont répandus dans le monde à une certaine époque et ont colonisé tant de terres jusijc'alorj inconnues ou inexplorées. Ceux-là furent nus ancêtres. Nous sommes les descendants non dégénLMés de ces Français-là, et avant tout nous voyons la France. Je dis plus : nous ne voyons qu'elle I Qu'est Madagascar, qu'est même notre terre natale, cette douce miniature de la France, lorsque U patrie est en jeu?

Sachez que tous ceux qui sont là-bas n'ont qu'une pensée : la France; que c'est vers elle que leurs espoirs se portent, qu'ils attendent — car quelques-unes de nos colonies n'ont pas encore,

de câbles sous-marins, monsieur le président du conseil, -. — qu'ils attendent avec une impatience fébrile l'arrivée du courrier. Et alors, il n'y a plus ni républicains ni conservateurs : il n'y a que des Français, — des Français d'outre-mer, qui sont deux fois Français, — comme l'écrivait l'un de nous, peut-être celui qui vous parle en ce moment, dans sa prime jeunesse, quand le vent des émotions généreuses faisait battre plus vivement encore son cœur. [Très bien! Très bien!) Car ils souffrent deux fois, messieurs, quand la France souffre ! Ils sont loin et restent de longues semaines sous le coup des appréhensions. (Applaudissements.)

C'est au nom de la France, messieurs, que je vous convie à demander au gouvernement d'agir à Madagascar.

Mieux que plusieurs d'entre vous peut-être, je suis à même de connaître la situation, et c'est pourquoi je suis venu vous en entretenir. Sur de telles questions il est bon qu'on s'explique.

Le paquebot qui est arrivé hier n'a pas apporté que les tristes nouvelles que je vous ai annoncées. Il a rapporté les restes mortels du pauvre MuUer, il a rapporté son corps décapité — car la tête est encore en terre malgache, sur un pieu, devant quelque case de chef hova. [Sensation,)

Et Muller n'a pas été la seule victime.

A tous, messieurs, missionnaires de la science ou autres, explorateurs, soldats, marins, à tous

ceux de nos computriolcs qui vont au loin soit tenter les conquêtes pacifiques au nom du pjiys, soit défondre le drapeau engagé, nous devons rcconnaissEince et admii'ation.

Et lorsqu'ils tombent, frappés par la nialndie, sur ces champs de bntaille pacifiques ou guerriers, nous avons l'âme en deuil.

Mais quand ce n'est pas la maladie qui les a terrassés, quand ils sont morts en des lieux inconnus, frappés par des assassins, et lorsque ces assassins restent impunis, messieurs, la France leur doit autre chose que des regrets et des oraisons l'uncbres ! [Applaudissements.)

M. LE PnÉsiDENT. — Notre honorable collègue M. Louis Brunet a déposé l'ordre du jour suivant :

« La Chambre, résolue îi soutenir le gouvernement dans ce qu'il entreprendra pour maintenir notre situation et nos droits à Madagascar, rétablir l'ordre, protéger nos nationaux, faire respecter le drapeau, passe h l'ordre du jour. »

M. LB PnÉsiDENT DU CONSEIL. — Le gouvernement ne s'oppose pas à l'ordre du jour déposé par M. Louis Brunet, mais il désire que dans une question de cette nature et sur un ordre du jour — de préférence même sur celui dont M. le Président vient de donner lecture, — s'affirme, si possible, l'uniinimité de la Chambre. [Très bien!

M. LE Président. — ' Je mets aux voix l'ordre

du jour de M. Brunet.

(L'ordre du jour, mis aux voix, est adopté.)

M. LE Président, — Je constate que le vote de

la Chambre a été unanime.

Flamberge au vent ^

Quand le fantoche malgache que notre diplomatie feint de prendre au sérieux rassemble son ombre de conseil pour examiner les décisions ombreuses de la France, il parle comme l'alouette à ses petits :

a Ils ont expédié une note très sévère?

— Bon, mes amis, volez toujours. Ce ne sera pas pour cette fois.

— Mais ils ont interdit l'entrée des armes et de la poudre.

— Bon, mes enfants, incendiez toujours les usines et faites entrer la poudre de guerre et les armes. Ce ne sera pas encore pour cette fois.

— Mais voilà qu'ils envoient des troupes.

— - Des troupes?

— Oui, à la Réunion et à Diégo-Suarez.

1. Cet article et les suivants ont paru dans le journal la France.

— C'est pour le coup, mes fidcles, que vous pouvez voler, incendier et assassiner ii votre aise, a

Oui, voilà ce que dira le plus cacucbymc et le moios redoutuble des Béltanzius lorsqu'il apprendra la décision vii^oureuse arrêtée hier par le Conseil des ministres.

Augmenter d'une compagnie la garnison de la Réunion et celle de Diégo-Suarez en vue des événements de Madagascar!

Mais à quoi rime cet envoi de troupes el quels événements attendez-vous encore?

Renforcez les garnisons de nos colonies, cellesci ne s'en plaindront pas, cela l'ait n aller le commerce ». Et c'est tout. Mais ce n'est pas là-bas qu'on a à craindre les Lombes ; les seuls troubles qu'on y ait remarqués jamais, c'est l'impéritie, le despotisme et la suffisance administratifs, qui les ont fomentés.

Est-ce pour défendre nos possessions de la mer des Indes? O comble d'ironie! Depuis dix ans les sous-secrétaires d'Etat annoncent que la question est à l'étude. En 1887 (dépêche officielle), un projet de loi était déposé. Mais où sont les neiges d'autan? On en est encore au point exact où était l'ile de la Réunion quand son gouverneur, le général des Brulys, se coupa la gorge « pour ne pas sacrifier les habitants a la défense inutile de cette ite ouverte ». Ce qui n'empèchii pas les habitants de se défendre utilement durant deux années encore.

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