‹ La France à Madagascar, 1815-1895Chapitre 55 sur 71 · J3 MADAGASCAR · texte numérisé non relu

J3 MADAGASCAR

Et le gouvonioment renforce la garnison de lu nL'iinion!

Et les bons mois, avril, mai, juin, vont passer. Alors il sera trop lard pour agir.

Pardon! qu'un Français, qu'un des nôtres essaye de se défendre lui-uacnie, arme une troupe, creuse un tossi, fortifie sa « plantation ii, alors on trouvera de l'urgent, des canons et des soldats pour — même durant la plus mauvaise saison — réduire ce rebelle.

Mais il faut cinquante millions et quinze mille hommes pour réduire six cents brigands déguenillés et ce personnage ridicule que la diplomatie française appelle S- E. Monsieur le premier ministre.

Trop hautes conceptions. ^^

On vient de distribuer il la Chambre des députés un projet de loi portant ouverture au Ministre du commerce, de l'industrie et des colonies, au titre de l'exercice 1894, d'un crédit supplémentaire de 1 014 500 francs.

Il s'agit d'augmenter les unités de combat présentes a la Réunion et à Diégo-Suarez.

A la Réunion, le nombre des compagnies d'infanterie de marine serait élevé de deux à quatre.

A Diégo-Suarez , les trois compagnies déjà existantes et qui sont à l'effectif réduit de 80 hommes, mais avec les cadres nécessaires pour une unité de 150 hommes, seraient portées à ce dernier chiffre et une nouvelle compagnie à 150 hommes serait envoyée en plus, afin de former un bataillon complet.

Il n'est pas dit un mot de Madagascar, pays de protectorat, dans ce projet de loi qui n'a pas exigé moins que la signature de quatre ministres.

Celui du commerce, de l'industrie et des colonies, qui intervient pour la fornàe, puis c'est le sous-secrétaire d'Etat, qui est le véritable ministre, non responsable, du plus compliqué de tous nos départements ministériels ;

Celui des affaires étrangères ;

Le Ministre de la marine et le Ministre des finances.

Pourquoi le Ministre des affaires étrangères?

Ah! voilà... vous n'en direz rien, n'est-ce pas? Songez donc, de très grands intérêts... oui publics et privés....

Eh bien! — mystère et discrétion — c'est pour l'expédition de Madagascar qu'on les envoie à la Réunion et à Diégo-Suarez.

Mais il ne faut pas que Son Excellence le premier ministre s'en doute.

Des esprits chagrins prétendent ique cette trame profonde et sombre est faite de fil blanc ; mais

SM MADAOASCAn.

il y n des esprits qui no sont jamnis contents. Qui vivra verra.

Or ei pour voir il faut vivre — ce qui est assez naturel d'ailleurs — combien parmi nos nationaux, ïnstalU's il Madagascar sur lu foi des traités et !i l'instigation du gouvernement, seront, avant longtemps, en situation de voir?

L'incendie et le meurtre sont a l'ordre du jour à Madagascar : et l'on renforce la garnison de In Réunion! Encore une fois je ne m'en plains pas pour cette dernière colonie, mais je ne vois pas en quoi celapeutmodifier la situation surla Grande Terre.

S'illusionne-t-on au point de croire que cette mesure impressionnera les Hovas? Il suffit de considérer ce qui se passe en ce moment : un consul d'Amérique vient d'être nommé et noire gouvernement n'a pas osé lui délivrer l'exequatur, parce que le ministre hova continue k revendiquer ce droit pour lui-même, malgré les termes formels du traité.

11 n'y a du reste qu'h lire le détail des crédits demandés pourvoir que le gouvernement est tout a fait disposé à ne rien faire encore cette année.

Envoyez donc là-bas l'un de ces vaillants et résistants chefs, rompus aux trucs hovas et bien savants du pays; vous verrez qu'il ne faut ni tant de millions, ni une armée entière pour mettre â la raison les pseudo-soldats déguenillés qni, depuis

iy

si longtemps, se moquent dé la France et de son gouvernement.

Ou bien si, malgré les engagements du Ministère et les votes de la Chambre, on ne doit décidément rien faire, il faut avoir le courage de le dire.

Il faut dire : nous sommes impuissants à ce protéger nos nationaux et faire respecter le drapeau ».

Tout vaut mieux que la misérable incertitude oii sont laissés ces Français. Ils s^en iront de Madagascar et ce sera fini. Une fois de plus la politique de « pas d'affaires » aura triomphé.

Un kabar.

J'ai lu à VOfficiel le décret en vertu duquel un tribunal indigène est constitué a Diégo-Suarezi « Son devoir sera de régler lès différends entre autochtones, en tenant compte de leurs mœurs et coutumes principales, tout en cherchant a les rapprocher des usages français. »

J'ignore ce que pensera de cette institution M. Paul Lefoy-Beaulieu, qui a publié ces jours-ci, dans V Economiste français j un si remarquable travail sur l'organisation coloniale, dans lequel il n'épargne ni les colonies ni les coloniaux.

Oui, qu'en pensera M. Leroy-Beaulieu? Voilà ce que l'on se demande avec anxiété à l'Elysée, au

pavillon de Flore, et eo gi^nt-ral parmi les consommateurs aa teint iiùlé qui se pressent clici Dorand à Tbeure oîi I'od potine.

En atlcndaDt enregistroas le décret c tentative faite en me de l'assimilation progressive des tribus indigènes aux u usages français ». Cette œuvre part d'un bon naturel et produira peut-être d'excellents effets, encore que l'utiliti^ ne m'en paraisse pas absolument démontrée.

Tons c

icdi.

s pays environnants et des lies circonvoisines » de Di<;go-Suarez sont parfaitement au courant des « usages français » et des lois françaises, qui les régissent depuis fort longtemps — qu'ils viennent deNossï-Bé, de Sainte- Marie ou même d'Anjouan. Les chefs appelés à composer le tribunal, avec voix consultative, ne seront, en général, que des bonshommes qu'il faut être nous pour prendre au sérieux : fainéants enveloppés dans le lambas rayé, où ils drapent leur gueuserie avec leur arrogance... une arrogance qui s'exerce ii l'égard des trois ou quatre infortunés composant ce qu'ils appellent avec pompe « la tribu u.

Croyez bien qu'on ne la leur fera ni à l'antique verroterie, ni aux petits couteaux, ni au miroir magique ou pas. Corrompus jusque dans la moelle, voleurs, ivrognes, menteurs, ces prétendus chefs n'ont pas une qualité et possèdent un complet assortiment de tous les vices des civilisations avan-

cées. On en veut faire des magistrats? Soit, j'en accepte l'augure et je forme des vœux bien sincères pour le succès de la tentative.

M. le Ministre des colonies voudra-t-il me permettre une toute petite critique, sans fiel, non au sujet de l'institution en elle-même, mais à cause du nom.

Kabar...?Le boulevardier — s'il en est un qui parcourt VOfficiel — a dû demeurer rêveur en lisant cette appellation bizarre.

Kabar? Pourquoi kabar? pourquoi pas simplement tribunal?

Ils vont bien rire, les Malgaches, de cette passion de la couleur locale qui dévore nos administrations romantiques et même romanesques.

Kabar... c'est pour donner confiance aux autochtones, lesquels n'auraient pas compris sans doute le mot tribunal. Avec kabar cela ira tout seul et ils se feront juger avec entrain.

Kabar.... Mais quand vous avez fait ce charmant kabar, en aviez-vous senti toutes les beautés, monsieur le chef ou sous-chef, préposé à la rédaction de ces imposants protocoles?

Le malheur c'est que kabar ne signifie pas — mais pas du tout — tribunal.

Ce n'est même pas un conseil où les anciens de la tribu solennellement fument le calumet.

Non. Quand les Malgaches voulaient prendre une résolution grave, ils s'assemblaient, hommes,

femmes, enfnnls, tous, formant un kabar, une façon de réunion <lu peuple Bur le forum ou dans ses comices.

C'est ainsi que Beniowskï se fit proclamer rot dans un grand kabar. auquel furent convoquées toutes les peuplades de l'île.

Car il y avait le gr;md et le petit kabar : celui de tous les autochtones et celui de la tribu.

Aujourd'hui, c'est passé de mode; on ne kaljarre plus que pour danser en rond « au son du bobre madccasse » pour parler comme le cher maitre Leconte de Lisle.

Donc kabar est d'une habileté contestable, Ett tous cas c'est risqué.

Oserai-je ajouter que les habitants des « pays environnants et des îles circonvoisines h n'emploient plus ce mot que par forme de raillerie. Ainsi les Français de l'océan Indien disaient très bien : n Que va-t-il sortir du grand Kabar de MM, les colonisiiteurs eu chambre? »

Kabar c'est, ii proprement parler, un meeting ou mieux une sorte de conseil tenu par les i ~ Mais pas un tribunal....

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