ISAÏE
Les ténèbres du vide enveloppaient la face ; Dieu dit : Que dans la nuit la lumière se fasse 1 Et l'aube du chaos sortit en souriant; Et du dôme azuré les voûtes se tendirent ; Et le soleil au sein des cieux qui resplendirent Monta de l'orient.
Telle, ô Christ! ton aurore illumina les âmes, Et, splendeur qu'annonçaient de prophétiques fìam Dans le monde moral la parole éclata.
Tu parus, et, semblable au navire qui sombre, L'humanité, du fond de son abîme sombre. Te vit et remonta.
Mais l'impie en son cœur, où le chaos fermente Gomme l'impur limon d'une mer écumante, Se promit de te vaincre, à d'autres dieux pareil. Eh quoi ! l'insecte obscur que blesse la lumière Peut-il, en se cachant sous un grain de poussière. Eteindre le soleil?
Deux mille ans a rugi sa haine héréditaire; Oii sont les vains projets des enfants de Voltaire,. Ennemis de ta loi qu'ils croyaient démentir? C'était peu, disaient-ils, d'envahir ton domaine ; Gi3s Titans de l'orgueil sous la raison humaine Voulaient t'anéantir.
Ils s'armaient de débris de monuments funèbres. Et contre la lumière invoquant les ténèbres, Jetaient dans le passé d'injurieux défis. Ils ont enfin parlé les muets caractères Qui gardaient, inconnus, les antiques mystères De Thèbe et de Memphis.
Qui reste convaincu d'erreur et d'imposture? Leur frivole science attestait la Nature ; La Nature infaillible aujourd'hui les confond. Pardonne, Dieu clément, pardonne à tant d'outrage^ Gomme ceux d'autrefois, les savants de notre âge Ne savent ce qu'ils font.
Eh ! que t'importe à toi, Dieu des âmes sublimes, Centre où tendent toujours les vertus magnanimes. Du vice et de l'erreur que t'importe Tafí'ront? Il n'est pas de grand cœur que ton amour n'enflamme; Au pied de tes autels Bossuet te proclame, Pascal courbe son front.
Gloire à toi seul, ô Christ! car tu n'es pas un homme, Dit celui que si haut notre siècle renomme. Quand il mourait debout, pensif sur son rocher, Qu'il pesait les grands noms au poids de son génie, Et que, seul, au secours de sa lente agonie Il te vit approcher.
Et l'on dit qu'en nos jours ta face s'est voilée ! Quelquefois les vapeurs, montant de la vallée, Cachent l'astre du jour, roi de l'immensité; Mais il brille et sans fin, quand le nuage passe, Foyer inépuisable, il inonde l'espace De torrents de clarté.
Quand notre siècle, épris d'une vile conquête, Sans regarder le ciel, marche courbant la tète. Tyran de la matière et par elle asservi, Il montre que de tout tu disposes en maître ; Sans qu'il s'en doute même, aucun siècle peut-être Ne t'aura mieux servi.
La victoire te rend ton antique héritage ; Ton signe se relève aux bords où fut Carthage ; Le pèlerin remonte au tombeau d'Augustin ; Partout la croix avance et le croissant recule ; II chancelle, impuissant, des colonnes d'Hercule Aux murs de Constantin.
La vapeur réunit les peuples des deux mondes; Par elle, en se jouant, ils franchissant les ondes, Brûlant de s'abreuver dans les sources de l'or. Gomme Léviathan bondit où tu le mènes, La vapeur doit un jour conquérir des domaines Plus précieux encor.
Oui, que l'avide Anglais dans l'Inde ouvre une voie, Il ne fait qu'obéir à celui qui l'envoie. Les portes de Suez tombent-elles en vain ? Où sont ceux qui n'allaient qu'à pas lents dans la poudre? Ils volent sur des chars attelés de la foudre A leur mandat divin.
Apôtres de l'amour aux plages inconnues, Les voyez-vous de loin venir comme les nues? Vous les diriez portés sur les ailes du vent; Dans l'ombre de la mort les îles les attendent : Oh ! qu'ils son t beaux les pieds des hommes qui descenden t Au nom du Dieu vivant !
Ils vont, et devant eux l'antique Orient s'ouvre; Au soleil de la foi la terre se découvre. Voici les temps nouveaux promis au genre humain, Où, se reconnaissant au jour qui se révèle. Frères, les fils d'Adam à la bonne nouvelle Se sont donné la main.
A ton nom sous le ciel tout front d'homme s'incline. La mer n'a pas d'écueil, la terre de colline Où ne plane la Croix, phare de l'univers. Les peuples ne font plus qu'un peuple qui t'adore. Et ne chante qu'un Dieu, du couchant à l'aurorCj Dans mille chants divers.
A ce concert j'unis les accords de ma lyre. Qu'un orgueil insensé m'accuse de délire, Jusqu'au dernier soupir je redirai : Je crois. Que, fuyant sous mes pieds, la terre tremble et roule. Que le monde brisé sur ma tête s'écroule, Mon abri, c'est la Croix.
Qu'importe à l'âme libre une prison fragile? Je veux, au dernier jour, dans ma couche d'argile M'endormir, l'œil fixé sur ce divin flambeau. Et mon premier réveil, vers la voûte azurée Sera de relever ma paupière assurée De l'y revoir plus beau.
Ainsi le moissonneur, pour lier la javelle, Attend, quand vient le soir, une aurore nouvelle ; Il rentre sous le chaume et dans l'espoir s'endort ; Et tandis que, bercé par son rêve, il sommeille, L'aube du lendemain se lève plus vermeille Dans un orient d'or.
Et pourtant Faube un jour doit tromper son attente; Un jour des cieux vieillis se replira la tente ; De leurs flambeaux usés les clartés pâliront ; Les étoiles tombant de leurs voûtes livides, Et les soleils perdus dans les espaces vides A la fin s'éteindront.
Mais toi, car nous avons ta promesse divine. Quand, seule, enveloppant l'univers en ruine, La nuit s'endormira dans le berceau des jours, Et, de l'Eternité découvrant les rivages, Quand s'évanouira la figure des âges, Christ, tu seras toujours.