TRIOMPHE
Ode composée à l'occasion du martyre des neuf missionnaires français morts en Corée, en 1866
Frères, la nuit est sombre et le ciel plein d'orage. Autour de nous, les flots bondissant avec rage Font entendre déjà de sinistres clameurs. Et comme l'ouragan des plages africaines, Le torrent furieux des passions humaines Entraîne et dessèche les cœurs.
La matière est le dieu du grand siècle où nous sommes. L'impiété, flattant les caprices des hommes, Ne craint plus maintenant de paraître au grand jour. 0 honte ! et pour mieux plaire à cette reine immonde, Ses vils adulateurs veulent ravir au monde La foi, cette sœur de l'amour!
Dans leur folie alors sur le Christ et l'Eglise, Superbes histrions que l'enfer préconise, De leur bouche empestée ils versent le poison, Et, foulant à leurs pieds la parole divine, S'efforcent de fonder leur stupide doctrine D'après les sens et la raison.
Mais ne les craignons pas ! — Car malgré les tempêt es Et la foudre en fureur qui gronde sur nos têtes, Le calme sur les flots peut revenir encor : C'est quand le monde entier proclame qu'elle expire Que l'Eglise, depuis longtemps faite au martyre, Prend un plus vigoureux essor.
Insensés, sous vos coups peut-elle être abattue Celle que Dieu lui-même a toujours soutenue, Et que rien ici-bas n'a jamais pu flétrir? Quoi donc I ignorez-vous qu'encore sur la terre Il est, quand il s'agit de l'honneur d'une Mère, Des enfants qui savent mourir?
Oui, pendant que d'un bras déchirant ses entrailles, De l'autre vous sonnez gaîment ses funérailles, Croyant déjà la voir étendue au tombeau. Des héros, qu'a nourris sa mamelle féconde, Vont, au prix de leur sang, sur tous les points du monde, Planter son glorieux drapeau.
Ecoutez! — L'Océan, bondissant dansParéne, Fait entendre sa voix puissante et souveraine. Ses flots mélodieux apportent des soupirs : — Est-ce un cri de douleur, est-ce un chant d'allégresse ? 0 superbes, cessez vos longs transports d'ivresse : C'est la grande voix des Martyrs !
Salut, salut à vous, ô phalange héroïque, Indomptables guerriers dont le chœur pacifique Au grand jour du combat chanta Fhymne vainqueur ! Gloire à vous, ô lutteurs couronnés dans la lice, A vous qui sans pâlir avez bu le calice Que vous présentait le Seigneur !
Car vous n'avez pas craint, ô valeureux athlètes. Des hommes et des flots d'affronter les tempêtes ; Pasteurs aux cœurs de feu, aux fronts calmes et doux, Vous n'avez pas, cédant à d'injustes menaces, Livré honteusement aux dents des loups voraces Le troupeau qui criait vers vous.
Non, vous n'avez pas fui, le jour de la bataille. Mais, vous dressant soudain de toute votre taille. Vous avez pour le Ciel fait un sublime effort, Et vous êtes tombés, l'âme hbre d'entraves, Les armes à la main, comme tombent les braves, Joyeux en face de la mort.
Aussi, malgré les faits qui souillent son histoire, Par vous ce siècle encore est un siècle de gloire; Sur ses hontes vos mains ont tiré le rideau ; Et l'avenir, jugeant les hommes et les choses. Parlant de lui dira, dans ses apothéoses : Corée et Gastelfidardo !
Oui, ces grands noms qu'entoure une double auréole Seront du dévouement le glorieux symbole, Et brillant pour nos fìls d'un éclat radieux, Leur apprendront comment dans un siècle en délire, Vous avez noblement vengé par le martyre La France, l'Eglise et les Gieux.
Ah ! malgré ses erreurs, — et ses fautes peut-être, — La France se souvient qu'elle vous a vus naître ; Vous serez à jamais sa joie et son orgueil, Et si les ûots un jour exaucent sa prière. Son peuple, avec respect, courbé dans la poussière, Viendra baiser votre cercueil.
Dormez, dormez en paix, dans vos tombes lointaines, 0 soldats généreux, ò vaillants capitaines {*), Voire sang vainement ne s'est pas répandu; C'est un germe immortel qui croit et qui féconde, Le sang de Jésus-Christ a racheté "le monde : Le vôtre a la même vertu !
Que ce sang, ô Seigneur, apaise ta colère ; Donne aux hommes la foi, rends la paix à la terre, Viens dissiper la nuit qui te voile à nos yeux, Fais ton Eglise encor resplendissante et belle, Et mets dans tous les cœurs une vive étincelle De l'amour qai conduit aux Cieux.
(*) Parmi les neuf missionnaiies français on compte deux évêques.
Et vous, dont le trépas devient notre espérance, Soyez, ô saints martyrs, les gardiens de la France; Des Gieux où vous régnez joyeux et triomphants, Oh ! songez que son sein vous a nourris naguère, Et qu'elle a sur vos cœurs tous les droits qu'une mère A sur le cœur de ses enfants !
Ludovic BRIAULT.