‹ La France actuelleChapitre 256 sur 288 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

COIVCL.USIOIVS

Des renseignements divers rapidement exposés en ce livre, je conclus que la France a continué, pendant l'époque actuelle, sa marche vers le progrès, malgré les désastres de la guerre extérieure et de la guerre civile de 1870 et de 1874. Elle a même pu réagir contre TinQuence fatale des crises qui se sont succédé sans interruption et parmi lesquelles il y a lieu de citer spécialement la crise vinicole qui débuta en 1876, la crise monétaire dont les troubles fâcheux se firent sentir vers le commencement de 1882, et enfin les crises agricole générale et industrielle qui se sont développées depuis 1883.

Admirable est la vitalité de ce pays qui, au sein de circonstances si contraires, non seulement a réparé la dépression survenue dans les diverses branches de la richesse publique, depuis la guerre funeste pendant laquelle naquit la troisième République, mais encore a vu cette richesse suivre un mouvement ascensionnel s'accentuant de plus en plus.

La cause principale de ce mouvement de réaction favorable me paraît être dans les efforts unanimes de toutes les classes de la société qui, depuis 1871, se sont vouées avec ardeur à la réparation des malheurs de la guerre. Sans étaler ici un optimisme à outrance, sans dire que Taccroissement général de la richesse publique doit être exclusivement attribué à Tinfluence bienfaisante des institutions actuelles, je considère comme incontestable que la troisième République a fait beaucoup de progrès dans l'opinion du pays, du moment que son existence n'a produit ni craintes, ni secousses et qu'on a pu établir une administration régulière qui dure depuis 18 ans, au milieu des intérêts contraires de rimmense majorité de l'Europe et dans un pays où des habitudes monarchiques dix-huit fois séculaires ont jeté les racines profondes de la tradition et de la routine.

La troisième République, plus heureuse que la première née au sein du cataclysme produit par la chute d'institutions vieillies ;

plus heureuse aussi que la deuxième République qui surgit au moment même où le pays traversait une des crises économiques les plus épouvantables qu'aient enregistrées les fastes de l'histoire, et qui continua à lutter, pendant tout le temps de son existence, contre les circonstances les plus contraires qu'on puisse imaginer ; la troisième République, dis-je, plus heureuse que ses aînées, s'est établie à la faveur de la trêve des partis subissant la dure influence des leçons d'une expérience douloureuse, et elle a profité de cette trêve pour entrer, de plein pied, dans la voie des grandes réformes administratives.

L'œuvre du gouvernement actuel ne sera complète que le jour où sera cherchée résolument la solution la plus convenable aux diverses questions constituant une menace pour l'avenir de ce pays, si riche en éléments de prospérité. Je sortirais des limites restreintes de ce livre, si je me permettais d'indiquer la nécessité de certaines réformes qui donneraient plus de stabilité aux pouvoirs publics. A cet effet, la France pourra s'inspirer fructueusement de l'organisation du pouvoir exécutif aux Etats-Unis du Nord et chez les divers peuples qui ont modifié leurs institutions dans le sens de la grande République de Washington.

Me limitant donc aux réformes économiques que ce pays réclame, je crois, d'urgence pour assurer son bien-être futur, j'indiquerai les suivantes :

Chercher une solution favorable à la crise agricole qui, en France, comme dans presque tous les Etats de l'Europe, menace d'anéantir une grande partie de la richesse publique ;

Combattre la crise industrielle par les forces combinées du gouvernement et des particuliers ; constituer ces derniers en syndicats, afin de pouvoir plus amplement mettre en pratique le régime coopératif ;

Éviter qu'en aucun cas le protectionnisme, imposé par une nécessité inéluctable, arrive à constituer un privilège odieux pour certaines classes de la société, au détriment des autres, c'est-à-dire que jamais ce protectionnisme ne doit devenir un régime prohibitif ;

Favoriser le développement de la population en accordant aux pères de famille certains avantages, comme la diminution du service militaire, la préférence, à égalité de circonstances, d'être employés par le gouvernement ou par les entreprises municipales, etc. ;

Favoriser l'assimilation des étrangers nés ou simplement vivant en France, en leur octroyant les facilités nécessaires pour leur naturalisation et en leur accordant même quelques exemptions ;

Assimiler par tous les moyens possibles la population indigène des colonies aux citoyens français, afin de faire disparaître les divergences de races et d'intérêts qui peuvent exister entre cette population et les habitants français de ces colonies ;

Arriver, par un mouvement graduel et progressif, à changer le système colonial en système de protectorat qui, tout en respectant le plus possible l'autonomie des peuples soumis, rende plus pacifiques les relations entre ces pays et la métropole;

Profiter de Texpansion coloniale pour demander de préférence aux colonies le supplément des matières premières nécessaires à rindustrie et à l'alimentation de la métropole.

Niveler le budget des recettes avec celui des dépenses, pour faire disparaître enfin, à jamais, le budget extraordinaire;

Tirer le plus possible de la consommation des articles somptuaires, comme Talcool et le tabac, l'augmentation nécessaire des recettes ;

Réduire toutes les dettes nationales à Tétat de dette convertie ; et adopter comme type unique le 3 pour 100 amortissable.

Donner à la liberté d'enseignement et à Texercice du professorat la large extension qui convient à un pays libre ;

Combattre par tous les moyens possibles le développement de Talcoolisme, cause principale de Taugmentation sensible de la folie, des suicides et des crimes contre les mœurs;

Arriver à Tidéal de l'administration gratuite de lajustice et de la liberté de la défense ;

Appliquer inflexiblement aux récidivistes la rélégation érigée en système pénitentiaire agricole très rigoureux ;

Perfectionner le régime pénitentiaire, en évitant le plus possible la promiscuité et l'oisiveté des prisonniers ; et adopter, de préférence, le régime irlandais qui, en mitigeant les peines dans la proportion de l'amendement moral du prisonnier, ouvre aux condamnés un vaste champ pour leur régénération ;

Telles sont, à grands traits, les réformes que réclame l'administration publique. Le gouvernement actuel, quoique troublé par des événements de nature passagère, pourra encore, je l'espère, réaliser ces mesures.

En attendant, la France actuelle offre, sous bien des points de vue économiques et statistiques, un salutaire exemple pouvantêtre imité avec fruit par les autres peuples et spécialement par ceux qui ont avec ce pays des points de contact inhérents à l'identité de race et de civilisation.

Quelques écrivains ont émis l'opinion que les peuplesd'origine latine ne pourront jamais se plier au régime tranquille et ordonné des institutions démocratiques, attendu que ces peuples, par

leur caractère même, tendent à tomber dans les excès de la démagogie et de Tanarchie.

L'exemple de la France actuelle, régie par les institutions républicaines ; celui de l'Italie, du Portugal et de la Roumanie vivant sous un régime monarchique constitutionnel et libéral ; celui de l'Espagne où les discordes civiles ont cessé et qui prospère sous une constitution démocratique ; l'exemple de l'immense majorité des républiques hispano-américaines qui, après une lutte obstinée contre les anciennes préoccupations, ont consolidé de plus en plus leurs institutions républicaines ; tous ces exemples réunis prouvent bien que la race latine, à la faveur des institutions démocratiques, est entrée de pied ferme dans la voie de la régénération conduisant à un brillant avenir.

Plaise à Dieu que cette race cherche, dans l'union de tous les peuples latins, la force nécessaire au renversement des obstacles qu'elle pourrait rencontrer dans le développement pacifique et graduel de ses nombreux éléments de prospérité !

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