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La France africaine

L'immensité inconnue de la Mer; les mouvements mystérieux de ses marées ; ses calmes et ses tempêtes qui empêchaient de s'éloigner des côtes ; ses vents alizés si doux, si constants, si réguliers, qui faisaient craindre rimpossibilité du retour au pays ; tous les phénomènes grandioses et terribles de la mer firent, jusqu'au quinzième siècle, trembler les hommes, reculer les marins les plus intrépides et, pendant plus de six mille ans, enfermèrent l'humanité sur le sol de la terre, alors que les trois autres quarts de la planète, formés par les océans, demeuraient inviolés dans la mystérieuse quiétude des solitudes étemelles.

Les générations s'étaient succédé sans pouvoir trouver la suite des progrès qui n'ont amené l'humanité à faire des mers une voie d'échanges et de communications véritablement pratique que vers la fin du dix-neuvième siècle.

C'est depuis hier seulement que les nations commencent à user de la mer et à employer couramment ces splendides plaines d'eau qui, avec tant d'incomparable majesté, enlacent toutes les terres du globe dans leurs flots.

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. . ..C'e^t.Néarque^ général d'Alexandre, qui éprouva le ■ jjpè&iWâî'emÊouchure de Tlndus Teffet du flux et du reflux; une panique épouvantable s'en suivit parmi les équipages de ses bateaux laissés au sec sur les plagies. Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'on connut la régularité des moussons qui permit de s'éloigner des côtes. La boussole n'entra dans la pratique de la navigation chez les Européens qu'à la suite des voyages de Christophe Colomb. Ce n'est qu'au dix-huitième siècle que naquit la véritable science de la géographie : en quatrevingts ans, de graves erreurs géographiques furent détruites; les contours des grands continents furent nettement délimités. Par le perfectionnement des méthodes d'hydrographie et des montres marines, on dressa des cartes précises et on arriva à déterminer la longitude. La navigation en fut totalement transformée. On sut se diriger d'une façon sûre ; on sut où on allait. Mais bien des progrès restaient à réaliser pour rendre les voyages sur mer aussi faciles, aussi pratiques que les déplacements terrestres. Les navires peu puissants couraient les dangers des tempêtes et ne luttaient que très difficilement contre la force des vents et des courants ; la longueur des traversées, due aux caprices des brises dont on ne connaissait pas encore les régimes exacts, exposait au scorbut, aux privations et, en tout cas, au manque du confortable nécessaire pour donner le goût des voyages à ceux qui n'avaient pas un besoin urgent de les entreprendre; l'irrégularité des trajets maritimes arrêtait considérablement le développement du trafic. Jusqu'au dernier siècle, l'homme avait demandé surtout de l'aide aux forces naturelles, au vent, à l'eau courante. Pendant le dix-neuvième siècle, la race blanche imagina de se faire non plus aider mais remplacer en forçant à l'action, par leur transformation, la houille, le pétrole, les métaux, les acides, l'eau

surchauffée. — La mise en pratique de la navigation à vapeur opéra, vers Tannée 1860, une révolution complète dans le régime économique des populations de la ^ terre.

Ce changement total dans les conditions de la navigation, dans les communications entre les peuples, est la plus grande transformation des âges contemporains. Ce fut peut-être la plus considérable métamorphose du monde depuis qu'il existe^ parce que ce fut la conquête définitive par Thomme de la planète qu'il habite.

Bien qu'elles n'approchent évidemment pas encore de ce qu'elles pourront être dans quelques années, les relations continuelles entre les différentes parties du monde commencent à pouvoir être assurées avec la régularité et la sécurité indispensables à toute bonne exploitation. Le mouvement commercial universel en a reçu un énorme élan. De 1854 à 1897, le commerce total du monde est passé de 30 milliards à 96 milliards ; en 1905, ce chiffre s'est élevé à 124 milliards, soit une augmentation, par an, de 1.500 millions de 1854 à 1879 et de 3.500 millions de 1897 à 1905.

Cette transformation de la navigation à vapeur a mis près d'un siècle à s'opérer. L'entrée en pratique des turbines à vapeur envoie à peine les machines à piston rejoindre dans le fond des ports les vieux vaisseaux à trois ponts que la turbine à explosions promet de détrôner la turbine à vapeur et de faire acquérir couramment aux navires une vitesse égale à celle des locomotives terrestres.

Le début du vingtième siècle continue la révolution commencée en 1860 dans la navigation. En quarante ans, on était arrivé à employer des bâtiments de 15.000 tonnes de déplacement; brusquement, on a sauté en quelques années à des déplacements de 43 .000 tonnes.

Les progrès des constructions navales , des machines, vont enfin permettre à Tespèce humaine de dompter la mer. Après tant de siècles de peur, de travail, de tâtonnements, les tonnages de 43.000 tonnes, joints aux vitesses de 26 nœuds, donneront le moyen de mépriser complètement les tempêtes, les vents, les courants au point de vue de la sécurité et de la régularité des voyages; les grandes dimensions, en fournissant plus de latitude pour les conditions de stabilité et plus de place pour les aménagements,' garantiront un confortable absolu ; la brièveté des traversées rendra beaucoup plus grande la facilité des voyages, la rapidité des courriers; les vastes cales de cargo-boats de 35.000 tonnes à vitesse économique déverseront continuellement et avantageusement, dans des proportions inconnues jusqu'à la fin du dix-neuvième siècle, les produits des différentes parties du monde. Pendant ces trente dernières années, le prix du transport a diminué de 80 pour cent.

Et, devant une pareille transformation des communications universelles, on peut dire qu'il n'y a plus aujourd'hui de parties du monde, ni d'océans, ni de barrières entre les peuples, parce que ceux-ci ont été mis en contact beaucoup plus direct que ne Tétaient il y a quelques siècles la Bretagne et la Provence, les villes Hanséatiques et le centre de l'Empire, quoiqu'ils fissent partie d'un même continent.

Tous les pays de la terre sont devenus limitrophes, parce que les mers en forment les traits d'union au lieu d'en être les traits de séparation, parce qu'elles ne sont plus les barrières qui se dressaient entre les peuples, mais que ces magnifiques routes, tracées par la main de la Nature, constituent le meilleur moyen de jonction et de pénétration pour les réunir.

Cette activité commerciale, due à l'exploitation de la

mer, ira toujours en grandissant, parce que la mer est la voie la plus pratique, la plus économique pour les échangées ; parce que plus les pays sont opposés de climat, ont des formations de sol distinctes, plus leurs produits sont aussi différents, plus ce qu'ils peuvent fournir présente de dissemblance avec ce qu'on peut leur vendre ; parce que plus les pays développent leur industrie, plus la surproduction aug[mente, plus violente chaque jour devient la chasse au client.

Dans les débuts des découvertes, la mer a mené aux métaux précieux, à Tor, aux épices. Aujourd'hui, la mer mène aux grandes clientèles, c'est-à-dire, par le même mobile : l'intérêt, au même but : la richesse après laquelle court une partie toujours plus nombreuse de l'humanité, dévorée par une fièvre de plus en plus aiguë de confortable et de luxe.

L'apogée de toutes les grandes nations a été aussi l'apogée de leur puissance sur mer. Le mouvement d'activité maritime qui s'accentue chaque jour davantage rendra encore plus vrai dans l'Avenir que dans le Présent et le Passé l'axiome basé sur toute la suite des faits de l'Histoire universelle : « Nation prospère, marine puissante. » Plus que jamais trouvera son application le principe de Richelieu : « On ne peut sans la Mer ni profiter de la Paix, ni soutenir la Guerre. »

Le dix-neuvième siècle a été le siècle du chemin de fer ; le vingtième siècle va être le siècle des voies maritimes, le siècle de l'eau. En n'ayant pas de marine, en ne possédant pas de ports aménagés pour recevoir les grands bâtiments modernes, un pays court au même cataclysme que s'il n'avait pas construit de chemins de fer pendant le siècle dernier.

Devant l'exploitation toujours croissante de la mer, la puissance sur mer est devenue un des éléments les plus importants de la suprématie des peuples. C'est celle

qui exige d'un État le plus de dépenses, le deg^ré le plus élevé dMndustrie ; celle que les nations n^acquièrent qu^après toutes les autres et qui, lorsqu'elles Tont obtenue, montre sur toutes les mers, par le pavillon qui flotte à la poupe de leurs bâtiments de g^uerre, qu^ elles sont sorties de leurs frontières, qu'elles prétendent participer à la vie générale du monde et faire respecter leurs sujets dans tous les pays de TUnivers.

La puissance sur mer, étant la plus difficile à acquérir, marque la plénitude de la force des nations. Les peuples vraiment grands sont dans Tobligation de la posséder non seulement pour les représenter dans toutes les parties du monde, pour y sauvegarder leurs intérêts, pour s'attacher leurs colonies; mais aussi pour se défendre contre les marines dés futurs États que deviendront ces colonies, s'ils n'ont pas été capables de se les conserver.

Que la France n'a-t-elle entretenu une marine assez puissante pour lutter contre celle des successeurs du duc de Normandie !

Et cette puissance sur mer deviendra chaque jour plus indispensable, parce qu'on peut déjà entrevoir des États- Unis d'Europe, d'Amérique du Sud, se formant pour lutter contre les Puissances jaunes, contre toute l'Amérique du Nord, contre l'Australasie, alors que la Paix régnerait sur chaque continent formant une même collectivité, alors que les différents États ne pourraient plus s'atteindre que par la voie maritime, et qu'ainsi après être restés jusqu'au quinzième siècle totalement inconnus des races de toutes couleurs qui peuplent actuellement la terre, les océans deviendraient le champ principal de l'activité commerciale mondiale et le théâtre de luttes colossales sur les mers, devenues les frontières, les seuls points de contact des grandes collectivités futures !

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