AMBITIONS MONDIALES
Devant la transformation de la lutte industrielle, Timportance de la puissance sur mer est devenue tellement considérable que chaque nation voulut réclamer sa part de l'élément de richesse formidable qu'est aujourd'hui la mer.
L'accaparement des marchés étrangfers au loin exige la constitution de bons transports par des navires nationaux. Ces bâtiments de commerce concurrençant ceux des autres peuples maritimes, il faut les protég^er; sans quoi, une nation rivale ne tarderait pas à essayer de les supprimer en les détruisant.
L'appropriation des marchés coloniaux exige la sécurité complète des colonies.
Pour protéger les navires de commerce comme pour défendre les colonies, il faut une force militaire, il faut une marine de guerre.
Mais tous les progrès entraînent des servitudes. Les brises qui rendaient esclaves les navires à voiles leur donnaient aussi la liberté. La seule condition de faire de l'eau, de réparer des avaries occasionnées par la longueur des traversées ou par les tempêtes, forçait les vaisseaux à voiies à relâcher. Par leurs propres moyens, les anciens bâtiments pouvaient accomplir les voyages les plus longs. N'importe quel point de relâche leur était bon pourvu que la rade fût abritée, qu'on pût se procurer l'eau et le bois faciles à trouver dans le moindre port.
Tout en donnant aux navires Tindépendance presque absolue contre les tempêtes; tout en leur permettant, par la brièveté des traversées et par le perfectionnement des machines, de ne plus avoir à se préoccuper de la nécessité de faire de Teau et du bois, le combustible réduit les bâtiments à un autre genre d'esclavage plus dur.
Les voyages de découvertes du quinzième au dix-huitième siècle n'auraient pas pu être faits avec les navires à vapeur. Tant il est vrai que chaque progrès vient à son heure : beaucoup de vapeurs, même aujourd'hui, seraient dans l'impossibilité de se rendre de la côte d'Amérique à Tahiti.
La navigation à vapeur nécessite le ravitaillement en charbon ou en pétrole ; ces combustibles ne se trouvent qu'en certains endroits où ils sont apportés des pays producteurs.
Dès qu'une guerre éclate sur un point du monde, les neutres ne doivent fournir aux belligérants que l'approvisionnement strictement nécessaire pour rejoindre le port national le plus proche.
Cette exigence de refaire fréquemment son combustible interdit complètement aux puissances l'accès des mers où elles ne possèdent pas d'établissements maritimes. Ces approvisionnements de charbon constituent l'énergie sans laquelle les plus considérables flottes ne peuvent rien. Malgré leurs énormes convois de ravi tailleurs de toutes sortes, jamais, sans Madagascar, Saigon, Camranh, les escadres russes n'auraient réussi à atteindre les mers d'Extrême-Orient où, après leur long voyage, elles se présentèrent à l'ennemi dans de si lamentables conditions.
Les engins militaires nouveaux peuvent endommager suffisamment des bâtiments pour qu'ils soient perdus s'ils ne peuvent se réparer à proximité des parages des
batailles. On ne s'abat plus en carène comme dans les temps anciens; il faut, pour se réparer, des bassins de radoub qui exigent des années de construction et coûtent des millions.
Les plus grands bâtiments modernes n'ont de projectiles que pour trois heures de tir au maximum ; il leur est nécessaire d'en trouver ailleurs que dans les ports de la métropole.
A moins de vouloir mettre aux mains de l'ennemi des ressources d'autant plus précieuses pour lui qu'elles sont indispensables à ses adversaires, parce que rien que d'en être privé les écarterait pratiquement de toutes les parties des mers où ils ne les posséderaient pas, cette valeur énorme de travail et d'argent, représentée par du charbon, des bassins, des projectiles, des ateliers, doit être défendue.
Et c'est pourquoi, à la fin du dix-neuvième siècle, au moment où les Européens se précipitèrent à la curée de la Chine, du Pacifique, de l'Afrique pour profiter des mêmes avantages dont avaient bénéficié les anciens découvreurs en tirant à eux sans grands risques terres, populations, richesses, métaux précieux; au moment où ils voulurent dans les pays plus civilisés donner la chasse au client en toute sécurité, en protégeant leurs bâtiments de commerce et leurs établissements par des flottes de guerre, les principaux peuples maritimes furent amenés à créer des points d'appui pour leurs navires dans toutes les mers du globe et élevèrent la prétention de constituer des puissances mondiales.
Des escadres toujours largement supérieures à celles des adversaires possibles, des points d'appui constitués par des arsenaux et des places fortes de premier ordre,
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établis pour la plupart dans des colonies riches et peuplées, purent convaincre et, au besoin, auraient pu prouver à qui aurait refusé de le croire que la frontière de TEmpire britannique avait bien pour seule, limite la laisse que la mer forme sur tous les rivages. La magnifique flotte anglaise, deux à trois fois plus forte que la plus puissante des autres flottes du monde, aurait pu s'emparer de la maîtrise de toutes les mers en s'appuyant : dans les mers du nord de TEurope, sur les ports métropolitains; dans la Méditerranée, sur Gibraltar, Malte, Alexandrie; dans TAtlantique nord, sur Halifax, les Bermudes, la Jamaïque, Sainte-Lucie; dans TAtlantique sud, sur Sierra-Leone, Sainte-Hélène, Ascension, Port-Stanley ; dans le Pacifique, sur Esquimault; en Australie, sur Sidney, Thursday-Island, Melbourne, Auckland; dans la mer des Indes, sur Trincomalé, Colombo, le Cap, Mombaze, Aden, Maurice; en Extrême-Orient, sur Hong-Kong, Singapour, Weï-haï- Weï.
Après la désastreuse guerre de 1870, la France, songeant avant tout à panser ses blessures encore saignantes, n'osait pas se lancer en dehors de ses frontières terrestres; mais elle se releva de ses défaites avec une rapidité qui déconcerta ses ennemis. En quelques années, l'Assemblée nationale et les pouvoirs publics réorganisaient une des plus puissantes armées de l'Europe; la marine militaire française reprenait le deuxième rang parmi les flottes du monde ; le commerce extérieur acquérait un développement qu'il n'avait jamais atteint, et, par une suite de vastes conquêtes, la France devenait la deuxième puissance coloniale. Pour défendre son nouvel empire elle résolut, à cette époque, de créer des points d'appui pour ses bâtiments dans les cinq parties du monde : à Saigon, à Port-Courbet, en Extrême-
Orient; à Diego-Suarez, dans la mer des Indes; à Djibouti, dans le golfe d'Aden ; à Fort-de-France, à Dakar, dans Tocéan Atlantique; à Tahiti, à Nouméa dans Tocéan Pacifique.
Les deux nations ennemies qui, pendant deux cents ans, s'étaient disputé la suprématie navale, ne se rencontrèrent sur les mers, après Trafalgar, que comme alliées. Les marines française et anglaise étant restées les seules du monde pendant le dix-neuvième siècle jusqu'en 1870, elles purent, grâce à leur entente, s'étendre dans toutes les parties de la terre et y monopoliser les échanges universels. Une situation aussi avantageuse pour deux seuls peuples ne pouvait pas durer. Une puissance aussi immense que celle de la mer ne pouvait pas rester longtemps sans susciter les ambitions de plus nombreux compétiteurs. Bientôt les flottes de peuples jeunes vinrent remplacer les vaisseaux disparus de l'Espagne, du Portugal, de la Hollande.
Devant l'augmentation considérable de sa population et son expansion industrielle et commerciale toujours en progrès, l'Allemagne chercha vers la mer les débouchés qui lui devenaient indispensables. — m Notre avenir est sur la mer » , posa Guillaume II comme un des premiers principes de son gouvernement et, pour répondre à la fière devise : a Nous autres Allemands, nous craignons seulement Dieu et rien d'autre sur la surface de la Terre » , l'empereur déclara à Cologne que a le trident de Neptune devait revenir au poing allemand » .
En trente ans, la flotte de guerre de l'Empire germanique, de valeur nulle en 1870, est devenue plus puissante que la marine militaire française à laquelle elle est incomparablement supérieure, si on tient compte de
sa concentration dans une seule mer et de la dispersion des forces navales de la France.
En 1881, le Conseil économique de TEmplre émettait le vœu de consacrer 125 millions de francs à Tacquisition de terres vacantes dans le monde. En 1899, les archipels des Palaos, des Mariannes, furent achetés aux Espagnols; les îles Marshall et la terre de TEmpereur- Guillaume avaient été antérieurement occupées.
L'Allemagne devint la troisième puissance européenne dans le Pacifique, après TAngleterre et la Hollande. Par les traités de 1890-1893, elle acquit les colonies du Sud-Ouest et de TEst-africain. En 1898, elle obtint Kiao-Tchéou de la Chine; elle en fit un point d'appui pour sa flotte en établissant en même temps aux îles Farsan, dans la mer Bouge, à Tabri de récifs inabordables, un dépôt de charbon qui peut lui assurer son ravitaillement en combustible jusqu'en Extrême- Orient, jusqu'à Dar-ès-Salem, en l'affranchissant de Suez.
Le désir de jouer un rôle colonial comme grande puissance et de chercher un remède pour atténuer les pertes de forces résultant d'une émigration considérable de 250.000 sujets par an décida l'Italie à chercher un prétexte pour mettre le pied en Afrique. Les Anglais, pour obtenir la coopération des Italiens du côté du Soudan et leur adhésion à l'occupation de l'Egypte, les poussèrent à Massaouah, où fut fondée la colonie de l'Erythrée avec un point d'appui pour les bâtiments italiens.
En compensation de la cession de Kiao-Tchéou à l'Allemagne en 1898, la Russie se fit donner Port- Arthur. Après des siècles d'efforts, elle réussissait à acquérir un port sur une mer libre de glaces. Elle transforma la route séculaire de la soie en une voie ferrée
destinée à drainer toute l'exportation de la Chine ; elle fit aboutir à un nouveau port le magnifique chemin de fer transsibérien qui a donné la vie à toutes ces régions mortes encore il y a un siècle. Pour protéger la tète de ligne, les Busses, abandonnant tous les travaux considérables entrepris à Vladivostok, jetèrent sur la baie de Port- Arthur les fondements d'un arsenal et d'un port militaire destinés à entretenir une flotte dont l'objectif devait être de surpasser de 25 pour cent les forces navales japonaises.
À la suite de la destruction des flottes espagnoles à Cavité et à Santiago de Cuba, les États-Unis acquirent les Philippines, Porto-Rico et le protectorat de Cuba. Manille devint dans le Pacifique le centre économique et militaire de l'expansion américaine. L'archipel des Sandwich était déjà tombé entre les mains des Américains qui en étaient les maîtres économiques depuis la seconde partie du dix-neuvième siècle.
Bien que la densité de sa population soit encore très faible (8 habitants par kilomètre carré), l'ancienne République pacifique des États-Unis fut emportée aussi dans cette fièvre d'impérialisme qui secoua tous les peuples; elle se lança avec des ressources sans limites dans la politique de combat et d'expansion coloniale.
« Au cours du nouveau siècle, déclara le président Boosevelt dans un de ses discours, le Pacifique, où les États-Unis occupent déjà une position prépondérante, doit passer entièrement sous notre influence. » Et pour jalonner la route au travers du grand Océan, les Américains créèrent, entre les deux stations terminus de Puget Sound et de Cavité, les points d'appui d'Honolulu, de Guam, de Pago-Pago.
Depuis 1868, le Japon avait marché à pas de géant. Après ses fociles victoires sur la Chine, il devint posses-
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seur de T archipel des Liéou-Kiéou, des Pescadores, de toute Tile de Formose. Ses succès rendirent insatiables ses ambitions. Les Japonais s'intitulèrent les « Anglais de rExtrême-Orient » ; ils créèrent en vingt ans une marine marchande qui s'efforça d'accaparer le cabotage de la Chine, de la Corée, du Yang-Tsé-Kiang, de Formose, qui entretint des lignes régulières importantes sur l'Europe et sur l'Amérique. Ils constituèrent en quelques années la puissance maritime la plus forte de l'Extrême- Orient. S'infiltrant partout, en Chine, au Tonkin, au Siam, à Java, aux Sandwich, les Japonais résolurent d'entrainer toutes les races jaunes dans un même mouvement contre les étrangers. Le meilleur moyen d'atteindre ce but, c'était d'éblouir tous les peuples d'Asie par Téclat de brillantes victoires remportées sur ces blancs dont le prestige était si grand que les Asiatiques pensaient qu'aucune nation de race jaune ne serait jamais capable de les vaincre.
Ce moyen, ils l'employèrent.