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LA LOI DU NOMBRE MENAGE DE NOUS ÉCRASER

Si on envisage un avenir un peu lointain et, pour une collectivité ambitieuse de laisser quelque trace dans la vie du monde, un siècle est bien peu, on constate avec une infinie tristesse que, du train où vont les choses, les efforts financiers que nous faisons pour notre puissance militaire, s'ils sont encore efficaces aujourd'hui, ne le seront plus demain, que nous ne serons plus assez forts pour lutter seuls contre TAHemagne et que tout ce que nous pouvons espérer, c'est de conserver une armée suffisamment solide pour nous assurer des alliances assez puissantes pour faire face au danger.

De 1875 à 1905, l'effectif net des troupes allemandes est passé de 377.185 hommes à 580.704, soit une augmentation 'le 36 pour cent. En France, pendant la même période, nos effectifs se sont élevés péniblement de 361.520 hommes à 481.200, soit à peine de 25 pour cent. Nous n'avons à opposer que 192 pièces de canon aux 244 pièces affectées à chacun des corps de l'armée allemande. Nous n'avons que 3,2 canons pour 1.000 hommes; les Allemands pour le même nombre d'hommes en ont 5,2.

En France, la loi de deux ans n'a pas augmenté d'une unité l'effectif de nos hommes instruits, puisque déjà auparavant nous incorporions le total de notre contingent. L'Allemagne au contraire, par sa loi de deux ans,

fait passer chaque année 60.000 individus de plus sous les drapeaux, ce qui, au bout de dix ans, lui donnera un supplément d'effectif en soldats instruits de 600.000 unités.

Depuis 1902, le pour cent de budg^et français par rapport au budg^et allemand ne cesse de diminuer et en dix ans, de 1895 en 1905, tout en acquérant une situation économique plus prospère, l'Allemagne a dépensé 8.692 millions de francs pour son armée, tandis que la France ne consacrait que 7.224 millions à la sienne.

L'examen des dépenses extraordinaires affectées à la préparation matérielle de la guerre révèle une situation que, sans être de parti pris, on peut qualifier de périlleuse.

Dépenses extraordinaires.

Pour cent du budget

français par rapport au

Annéet. -

AUeiiiagne.

France.

bud(;et allemand.

Certes, la victoire n'est pas promise uniquement aux gros bataillons et aux gros budgets. La guerre est autre chose qu'un duel d'hommes et de millions. La guerre est le choc de deux peuples, de deux races, la lutte de leur génie, de leurs âmes.

Devant les polémiques de presse, devant les déclara-

lions des partis socialistes des deux pays, devant les progrès réalisés, en France, par les a Sans Patrie » , on n'est pas autorisé à penser que les soldats allemands se battraient moins vigoureusement que les soldats français. Ne voyons-nous pas devenir chaque jour de plus en plus fréquentes et de plus en plus graves les affaires de conseil de guerre pour révoltes, pour outrages et voies de fait contre des supérieurs? Pour nous convaincre de Taffaiblissement considérable de la discipline dans Tarmée, n*avons-nous pas constamment sous les yeux d'innombrables actes d'indiscipline et de rébellion? Les mutineries de la garde républicaine; les soldats du 94* chantant /Vn/crna/ibna/e à Bar-le-Duc; un brigadier du 15' régiment d'artillerie, insultant le drapeau à la suite d'une revue; les scandales du 43* régiment d'infanterie; le soldat du 102' mettant le feu à la caserne de la Flèche ; un sapeur du 6* génie souhaitant que les galonnés « crèvent »» ; les déserteurs de Belfort s'enfuyant en Allemagne pour ne plus porter « la livrée » , la mutinerie du 17', etc.. Certainement c'est sans désavantage pour la France, qu'on considère comme égaux pour les deux nations les facteurs élevés, les facteurs moraux de la guerre : « Commandement, direction, organisation, préparation à la guerre, valeur physique et morale des troupes » et, en prenant uniquement comme points de comparaison les deux facteurs tangibles de la puissance militaire : « le nombre et l'argent, » on ne peut pas arriver à des conclusions pessimistes pour notre pays.

Cent mille hommes, 184 millions de plus, ce n'est pas très effrayant! Si le nombre contribue à la victoire, il ne l'enchaîne pas! Mais, ce qui est terrifiant, angoissant c'est l'augmentation toujours, toujours grandissante de l'excédent de tous les facteurs de la puissance de l'Allemagne, augmentation provenant de oelle de sa popnla-

lion débordante qui nous écrase sous Tinflexible loi du nombre et qui fait que, quoique ne suivant pas la prog^ression croissante des dépenses de guerre des grandes puissances européennes, en arguent nous avons le budget le plus lourd à supporter.

L'augmentation des dépenses de guerre de ces onze dernières années a été la suivante :

Pour cent. Pour cent.

Angleterre 61,3 Autriche-Hongrie . . 20,2

Russie 55,3 France 7,3

Allemagne 25,3

En huit ans, les dépenses militaires de l'Angleterre ont augmenté de 500 millions : de 1.100 millions en 1898 à 1.600 millions en 1906.

En six ans, les dépenses militaires de l'Allemagne ont augmenté de 1 12 millions : de 1 . 158 millions en 1900 à 1.270 millions en 1906.

En six ans, les dépenses militaires de la France ont diminué de 51 millions : de 1 .351 millions en 1900 à 1.300 millions en 1906.

Dépense pour le budget de la guerre par habitant et par an :

Francs. Francs,

France 33,4 Autriche-Hongrie . . 9,20

Angleterre 36 Italie 8,60

Allemagne 21 Russie 7,60

Gomme impôt du sang, nous payons le plus dur tribut. En 1906, nous prélevions un soldat sur 81 habitants; les Allemands, pour entretenir 100.000 hommes .de plus, ne prélevaient, cette même année, qu'un soldat sur 1 04 habitants.

Les conséquences de la loi du nombre sont fatales. Si les accroissements de population restent pendant le siècle prochain ce qu'ils ont été pendant le dernier siècle, et, étant donnée la régularité progressive de la natalité, on est en droit de le supposer : en 1950, T Allemagne aurait 93 millions d'habitants, la France 43 millions; en 2000, T Allemagne en aurait 130 millions et la France 48 millions.

L'ensemble des dépenses des armées pour 1906 s'élève, en Allemagne, à 1.270 millions, soit 21 francs par tête ; et en France, à 1 .300 millions, soit 33,4 francs par tète. En admettant que les deux pays n'augmentent ni ne réduisent leurs charges actuelles, en 1950 la dépense par tête en Allemagne ne serait plus que de 13 francs; en 2000, elle serait réduite à 9 francs, tandis qu'en France elle resterait respectivement pour ces époques de 30 francs et de 27 francs !

Si les deux pays continuaient à débourser la même somme de 21 et 33 francs par tête d'habitant, en 1950, l'Allemagne aurait à dépenser pour sa puissance militaire 1.953 millions de francs, en 2000, 2.730 millions de francs, alors que la France n'aurait jamais à dépenser que 1 .419 et 1.584 millions de francs.

Et tandis que , pour entretenir son armée de 481.000 hommes, la France serait obligée de prélever un homme pour 89 habitants en 1950, un homme pour 100 en 2000, l'Allemagne, à ces mêmes époques, pour entretenir son armée de 580.000 hommes, n'aurait à prélever qu'un soldat sur 160 sujets en 1950; et, en 2000, un sur 224.

De quelque manière qu'elle se traduise, la supériorité de la population allemande rendra la lutte d'un contre deux très critique ; elle la fera devenir presque impossible sans un allié, dès 1950. En 2000, la guerre deviendrait impraticable d'une façon absolue entre les

deux pays, parce qu'une telle disproportion des forces allemandes et françaises ne permettrait plus à la France de trouver un allié suffisamment puissant pour vouloir tenter avec elle la fortune des combats. L'AUemag^ne serait alors parvenue à un état de paix quasi complet; son recrutement pourrait se faire uniquement parmi des volontaires, des rengagés et, en tout cas, parmi des hommes robustes, courageux, pendant que, pour disposer d'une armée moitié moins forte que la sienne, la France serait obligée d'utiliser sans exception tous ses citoyens. L'Empire germanique vivrait alors sous le régime d'une paix analogue à celle dont ne cesse de jouir actuellement une nation européenne quand elle est en guerre avec des peuples d'Asie ou d'Afrique, tandis que, comme tous les partis faibles, la France réclamerait en vain la paix universelle en n'ayant plus aucune autorité pour la faire régner. Les partis les plus forts sont eux aussi toujours partisans de la paix universelle, mais à la condition de la faire à leur profit, soit en étendant simplement le bras pour renverser un adversaire devenu impuissant, soit même beaucoup plus simplement, sans lutter, par un envahissement lent et progressif dans le genre de celui qui transforme actuellement les Pays-Bas et la Belgique en nations allemandes.

C'est, d'une façon ou de l'autre, la disparition de la race la plus faible devant la race la plus forte, disparition analogue à celle qu'on peut voir se consommer dans les derniers vestiges de ces peuplades autrefois puissantes et en train de s'éteindre aujourd'hui : sur les plateaux d' Annam où les Mois se sont réfugiés ; dans les montagnes du centre de la Nouvelle-Zélande où l'Agence Cook entretient les derniers villages Maoris; sur les sommets de Yézo où les descendants qui subsistent encore des anciens Aïnos ont été refoulés par les Japonais.

BILAN DE LA FKANCTEr ' "" " " m

Envoyez-nous de suite a finir » sur le Plateau d'Auvergne ! protesteront ceux à qui ces rapprochements paraîtront trop pessimistes. C'est là sans doute, si nous n'y prenons garde, si nous n'augmentons pas plus rapidement notre population en facilitant la vie, en diminuant les charges, par conséquent en restreignant nos ambitions, que, dans quelques siècles, succomberaient, sous l'impitoyable loi du nombre, les derniers des Français.

Si, pendant encore une cinquantaine d'années, la marche des choses devait demeurer ce qu'elle a été depuis un siècle, il deviendrait inutile de discourir longuement et de réunir de nombreuses conférences pour traiter de la « limitation des armements » .

La réduction des charges militaires arriverait fatalement à se produire par suite de la disparition des nations de deuxième ordre devant l'accaparement par un seul peuple de toutes les terres du continent européen.

La paix universelle entre toutes les nations du vieux continent serait inéluctablement établie au bénéfice de ceux qui, résolus à sacrifier leur vie et leur argent pour la grandeur de leur patrie, seraient restés assez puissants, par leur volonté de se maintenir forts, par l'accroissement continuel de leur population, par la prospérité de leur industrie et de leur commerce, pour s'imposer les sacrifices nécessaires à des armements contre lesquels les autres peuples veules ou impuissants tomberaient dans l'incapacité de lutter.

Par le moyen le plus efficace pour supprimer les discordes, c'est-à-dire par l'établissement sans conteste de la domination d'un peuple beaucoup plus fort sur toutes les collectivités qui l'avoisinent, la paix serait imposée à toutes les populations d'Europe comme elle le fut dans toute l'Afrique, dans les lies du Pacifique, à l'époque où la race blanche, riche et incomparablement supérieure

rOT L-A'FTliNCE AFRICAINE

par ses armements, entra en contact avec des autochtones misérables et sans défense.

La limitation tant désirée des armements, en découlerait irrémédiablement,... tout au moins jusqu'à ce que, pour assurer la grandeur de la nouvelle patrie à laquelle ils auraient été incorporés par la force, les pays annexés soient astreints, ainsi qu'y ont été contraints les habitants de la Pologne, du Slesvig, de T Alsace-Lorraine, de l'Inde anglaise, de l'Indo-Chine française, à grossir les armées de leur conquérant et à participer aux dépenses militaires de leur vainqueur.

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