X.Bflrfcaro55a
Bouvet (1896).
rassés.
cuirasses.
YKi(ee/56ac/i(1900).
Wcttin.
9 croiseurs cuirassésde2«cl.
12 croiseurs cuiras, de 2" cl.
ZabriDgcD.
Schwaben.
Mcckicmburfj.
Braunschweig.
Elsass.
Hesscn.
Suffrcn.
Républi<[uc.
Patrie.
et(rr. crois.
et gr. crois.
26 pelits croiseurs protégés.
28 petits croiseurs protégés.
70 contre -torpil -
35 contre -torpil-
Prcussen.
leurs.
leurs.
Loihriuçen.
DeuUchland.
i7 torpilleurs.
225 torpilleurs.
Pommcrn.
Hnnnover.
Démocratie.
3 submersibles et
49 submersibles
Silfsie.
Liberté.
sous- marins.
et sous-ma-
Ersatz Sachscn.
Vérité.
rins.
Qu'on compte depuis les types Brandenburg^Brennus ^ ou depuis les types Kaiser^Charlemagne, jusqu'aux types
Silesie^Vérùé, on trouve numériquement huit cuirassés de plus en faveur de T Allemagne; encore, en opposant à deux types allemands de 1900 le Masséna (1895) elle Bouvet (189(5). Si, comme le font beaucoup d'autorités compétentes allemandes, on ne comptait comme utilisables que les cuirassés en service postérieurs au Braunschweig, les Allemands pourraient actuellement en opposer six à nos deux seuls République et Patrie. L'infériorité écrasante de l'artillerie de nos croiseurs cuirassés fait que pour réduire le Fûrst-Bismarck^ par exemple, il faudrait disposer au moins de deux types Montcabn; il est donc impossible de songer à compenser notre déficit de huit cuirassés par notre supériorité de sept croiseurs cuirassés.
Cette inégalité de la marine française vis-à-vis de celle de l'Allemagne va s'accentuer toujours davantage.
De 1906 à 1917, l'Allemagne a décidé de construire : 18 cuirassés, 13 croiseurs cuirassés, 24 croiseurs protégés, 144 contre-torpilleurs.
L'ensemble des crédits nécessaires représentera une somme de 1.956 millions de francs. Cette dépense doit être répartie ainsi suivant les années :
millions.
millions.
La Ligue navale allemande compte à elle seule plus de membres que toutes les ligues navales des autres pays : a un million « . Depuis l'isolement de l'Empire germanique, elle a, dans sa dernière assemblée générale, voté par acclamation des résolutions tendant à augmenter la rapidité et l'importance des constructions
navales. Les prévisions précédentes seront sans doute dépassées.
A la suite des débats de mars 1906 à la Chambre des députés, il a été décidé de mettre en chantier, en France, six cuirassés.
Étant donné que les six bâtiments du type Patrie du programme de 1900 n'entreront en service qu'en 1908, il est impossible de prévoir à quelle époque ces six nouvelles unités seront prêtes à renforcer nos escadres. Même au cas où le programme français serait poursuivi, nos dépenses annuelles moyennes ne se monteraient qu'à 160 millions, alors que, de 1906 à 1917, la dépense moyenne allemande sera de 168 millions.
Si on tient compte des conditions pitoyables du travail des constructions navales en France, qui font que la main-d'œuvre revient à 30 pour cent plus cher chez nous qu'en Angleterre et en Allemagne, on voit qu'à moins d'un effort très important la France ne peut plus songer à rattraper l'avance considérable prise par la marine allemande.
Et si nous n'avions à supporter que ces causes d'infériorllc déjà écrasantes ! Mais après les discours si remarquables prononcés à la Chambre des députés en 1907, il n'est plus possible de vouloir cacher davantage au pays tous les faits qui établissent que nos sous-marins coulent; que nos torpilleurs ont des chaudières qui éclatent ou se remplissent d'eau par usure des tôles comme ceux de la Corse; que les cylindres des machines de contre-torpilleurs tout neufs se fêlent; que les croiseurs cuirassés qui n'ont qu'une artillerie dérisoire (tous ceux en service) perdent leurs arbres et leurs hélices ou font de l'eau comme des paniers ; que les cuirassés sont tous dans un état plus ou moins lamentable : la Patrie a été obligée de changer ses cheminées qui ont brûlé dès ses
premiers essais; la République, à peine entrée en escadre, en a eu pour soixante jours d'arsenal; le Bouvet, le Saint-Louis ont dû également y rester plusieurs mois ; le Masséna, après huit mois de réparations dans Tarsenal de Brest, avait un besoin urgent de modifications importantes à son artillerie et son manque de dalots de mer le laissera toujours dans des conditions très mauvaises pour le combat. Quant au Svffren, qu'il s'agisse de a dénivellation de ligne d'arbre » ou de « défectuosités de paliers») , il ne pourrait, parait-il, donner plus de 15 nœuds.
Et tous ces bâtiments sont à réparer, alors qu'ils ne naviguent pas, qu'ils ne font pas six jours complets de marche par mois, qu'ils n'ont guère à faire exécuter que des travaux d'usure normale! Le premier arsenal de France n'arrive pas à entretenir quelques malheureux bâtiments, en pleine paix, alors qu'il ne construit rien! Dans son numéro du 11 avril 1906, la Vie maritime, que dirige M. Charles Bos, a signalé que, depuis 1902, mille neuf cent trente dépêches ministérielles adressées aux constructions navales de Toulon sont encore en suspens et n'ont reçu jusqu'à ce jour aucun commencement d'exécution. La plus ancienne en date remonte aux premières semaines de 1902, et a trait à la ventilation des soutes du Charlemagne,
Les tirs sont continuellement interrompus par des défectuosités dans le fonctionnement, défectuosités qui proviennent de réparations indéfiniment retardées.
Six mille ouvriers, en temps de paix, ne réussissent pas à accomplir des travaux aussi infimes pour un arsenal soi-disant de premier ordre ! C'est l'impuissance la plus absolue ! C'est la décadence maritime complète ! C'est, en cas de conflit, le désastre certain!
Les bâtiments au loin sont des non-valeurs et les ressources que nous possédons hors d'Europe sont nulles.
120 LÀ rRANCE AÎFRICAINE
A Saïçon, les torpilleurs ont la moitié de leurs équipag^es incapable de faire un service actif et sont de valeur insignifiante tant à cause de leur vétusté que des conditions défectueuses de leur entretien. On préfère ne faire plonger que le moins possible les sous-marins et Ton a raison ; c'est beaucoup plus prudent.
Quant à la flottille des torpilleurs de Tocéan Indien, pendant six mois, elle ne peut pas sortir à cause de la mousson; pendant six autres mois, elle ne peut pas opérer davantage à cause des cyclones. Pourraient-ils d'ailleurs naviguer continuellement que ces six torpilleurs assureraient la défense de Madagascar identiquement dans les conditions où trois torpilleurs se trouveraient pour défendre Tétendue de la côte française de Dunkerque à Bayonne.
Tous ces points d'appui de Diégo-Suarez, de la Martinique, de Saïgon sont sans la moindre valeur au point de vue ravitaillement et réparations de bâtiments de combat.
Bizerte, qui a coûté environ 200 millions de francs, ne peut pas encore rendre de services. Par suite du manque de personnel ouvrier, on en est réduit, même pour une opération aussi élémentaire que celle d'un passage au bassin, à faire fournir la main-d'œuvre par les marins des navires. Le plus modeste bassin de radoub de Chine ou du Japon possède son personnel spécial!
Avec ces embryons de défense au loin, qui cherchetron à tromper, ou plutôt de qui veut-on rire?
Bref, notre escadre du midi comportait, au printemps 1907, trois cuirassés démodés à effectif complet : Gaulois, Charlemagne, Carnoi; un du même genre à effectif réduit, Masséna; elle aurait compris, en outre, deux bons cuirassés, si le Suffren n'avait eu des anicroches à ses machines et si la République n'en avait encore eu pour
soixante jours d'arsenal. Notre escadre du nord, composée, en février 1907, du Léon^Gumbetia, battant pavillon d'un vice-amiral, et du contre-torpilleur Cassini, a été renforcée en août 1907 du croiseur cuirassé Amiral^ Aube! En dehors d'Europe, toutes nos forces et établissements maritimes sont : « zéro » .
Il faut ajouter à tout cela des causes de non-valeur encore plus importantes. Les cuirasses des cuirassés enfoncent tellement dans l'eau que c'est exactement comme s'ils n'en avaient pas ; la plupart du temps la fameuse poudre B ne permet pas de régler un tir; les obus éclatent prématurément; l'artillerie moyenne des types Gaulois n'est pour ainsi dire pas protégée; les canons de gros calibre tirent un coup toutes les deux minutes quand ils veulent bien tirer; par suite d'une disposition défectueuse des trous de soutes, n'importe quel croiseurne soutiendrait pas 15 nœuds plus de huitjours. Le Jules-'Ferry s'est trouvé en perdition à 3 nœuds en se rendant, en janvier 1907, de Brest à Toulon!
Pour trouver des non-valeurs dans la flotte française d'aujourd'hui, point n'est d'ailleurs besoin d'aller chercher des constructions compliquées de croiseurs cuirassés et de sous-marins .
On n'a pas pu arriver pendant de longs mois à faire naviguer le Chamois^ petit navire sans canons, de 400 tonnes de déplacement, destiné à remplacer VElan^ sorte de yacht employé à l'école de pilotage. Pour ce genre de construction si élémentaire on n'a même pas réussi à construire un bateau auquel on ne demandait que de tenir sur l'eau.
Si on voulait détailler tous les points défectueux de chaque bâtiment, il faudrait des volumes. Nous allons finir par mettre en service des lunettes de pointage et de bonstélémètresdontAnglaisetJaponais font usage depuis
Itî LA FRANCE AFRICAINE
des années. A la suite de nombreux essais, les Angolais et les Japonais ont décidé de ne plus employer que des machines à turbines ; l'Allemagne a construit à turbines deux croiseurs, et l'Amérique trois. En France, nous sommes tout à fait en retard; on a essayé, sans succès, des turbines à bord d'un torpilleur de 85 tonnes et on ne les a adoptées que pour nos futurs cuirassés. Ces infériorités capitales sur les deux points essentiels des bâtiments de combat : a artillerie et machines n , donnent idée du reste.
De tous ces faits, on est forcé de conclure, à moins d'être décidé à commettre le crime de cacher aux Français une situation qu'ils seraient les seuls au monde à ignorer, que notre marine n'est plus aujourd'hui, au point de vue du matériel, qu'une simple fiction.
Si l'on considère la progression suivie par les déplacements, par les prix, par les vitesses des bâtiments cuirassés, on constate, en mettant de côté quelques à-coups anormaux et prématurés, que, depuis quarante ans, depuis la naissance des navires à vapeur, les augmentations sont continues. On est obligé d'admettre que cette progression a acquis « force de loi » et, on est amené à conclure que la puissance des bâtiments de combat ne cessera dans l'avenir d'augmenter dans des proportions au moins aussi rapides que dans le passé! Les nations les plus puissantes sur mer et les plus riches, l'Angleterre, l'Amérique, ont, en effet, le plus grand intérêt à faire usage de cuirassés tellement formidables et tellement coûteux, que les marines secondaires ne puissent plus en construire d'aussi dispendieux afin de diminuer le nombre des nations maritimes capables de les tenir en échec par des coalitions.
Les augmentations de tonnage des bâtiments de guerre ne sont, en somme, que le transport dans les luttes
BILAN DE LA FRANCE it3
militaires du procédé employé depuis longtemps sur une beaucoup plus grande échelle dans la lutte commerciale maritime. À notre petit tonnage de 15.400 tonnes de la Lorraine, notre plus grand paquebot de 1 90 1 , les Anglais ont opposé des navires de 38.000 tonnes de déplacement; les Allemands, des navires de 40.000 tonnes. A notre tonnage de 19.160 tonnes de la Provence, notre plus grand paquebot de 1905, les Allemands ont opposé des 42.000 tonnes; les Anglais des 43.000.
C'est en employant les grands tonnages qu'une nation maritime puissante a le plus de chances d'évincer ses concurrents maritimes militaires ou commerciaux.
Rien ne peut donc faire supposer que la progression suivie par les différents éléments des cuirassés, depuis quarante ans, ne continue sa même marche ascendante. Dans ces conditions, le cuirassé de 1920 déplacerait 23.250 tonnes, aurait une vitesse de 21 nœuds 5, coûterait 65 millions de francs, et le cuirassé de 1930 déplacerait 25.500 tonnes, aurait une vitesse de 22 nœuds 4 et coûterait 80 millions de francs.
De telles dimensions de bâtiments exigeront des travaux considérables de ports, de bassins de radoub, d'arsenaux. Les immenses dépenses que ces travaux coûteront ne demeureront qu'à la portée des nations ayant la volonté inflexible de rester fortes sur mer. Ces nécessités, devant lesquelles se sont déjà inclinés l'Angleterre, les États-Unis, l'Allemagne, le Japon, sont pour ces pays autant de moyens d'arriver au résultat qu'ils ont tout intérêt à rechercher, celui d'éliminer sans combat les marines de deuxième ordre. Quelque dispendieux que puissent être de tels travaux, ils se paieront toujours beaucoup moins cher que des défaites comme Tsushima, Cavité, Santiago de Cuba. Quelque coûteuses que puissent être des escadres de puissants cuirassés, on est forcé de reconnaître qu'elles constituent un excellent
placement de Targent national, quand on songe au rendement des cuirassés anglais soudant entre elles toutes les colonies de la Grande-Bretagne, gardant notre frontière de TEst et nos colonies, et lui assurant ainsi Tindissolubilité de son entente cordiale avec la France ; au rendement des cuirassés américains donnant aux États- Unis Cuba, Porto-Rico, la maîtrise de toutes les mers américaines et l'invulnérabilité du côté de T Atlantique; au rendement des cuirassés japonais, faisant mettre à plat ventre tous les blancs devant les jaunes et leur procurant Formose, la Corée, la prépondérance en Chine, l'expulsion des Russes, la retraite des Anglais, l'argent des Français! Les marines de torpilleurs et de sousmarins les plus considérables pourraient-elles jamais produire des résultats le moins du monde comparables? C'est surtput parce qu'elles en sont complètement incapables qu'elles sont beaucoup plus coûteuses.
Sous le rapport de l'augmentation des tonnages des bâtiments, nous sommes aussi arriérés au point de vue militaire qu'au point de vue commercial !
Ce n'est que bien péniblement qu'en 1907 on s'est décidé à mettre en chantier six cuirassés de 18.000 tonnes de déplacement, alors que le Dreadnought de 19.000 tonnes est déjà en service dans les escadres anglaises et que toutes les autres puissances maritimes ne construisent plus de cuirassés de moins de 20.000 tonnes.
Il y a une raison à cela, c'est que même nos plus récents bassins de radoub de Bizerte n'ont pas les dimensions suffisantes pour recevoir des cuirassés de plus de 18.000 tonnes!
Nos ports militaires sont trop petits pour nous permettre de construire des bâtiments de guerre équivalents à ceux des autres nations, comme nos ports de commerce
sont trop restreints pour recevoir les paquebots modernes étrangers !
Pour mettre en œuvre ces forces dérisoires, et pour construire à peine par an : un cuirassé, un croiseur cuirassé, 32 contre-torpilleurs et sous-marins, 22 torpilleurs, dont encore plus de la moitié sont fournis par rindustrie privée, le pays entretient :
A Paris :
Conseil des directeurs : 11 directeurs.
Cabinet du ministre : 46 officiers ou fonctionnaires.
État-Major général de la marine : 22 officiers ou fonctionnaires.
Service hydrographique : 45 officiers ou fonctionnaires.
Service de la flotte armée : 3 1 officiers ou fonctionnaires.
Service de la flotte en construction : 1 1 9 officiers ou fonctionnaires.
Services financiers et de comptabilité : 43 officiers ou fonctionnaires.
Services de la navigation et des pêches : 26 officiers ou fonctionnaires.
Service du contrôle : 26 officiers ou fonctionnaires.
Établissement des Invalides de la marine : 28 officiers ou fonctionnaires.
Trente comités, commissions supérieures, inspections de différentes sortes.
Administration centrale : 164 fonctionnaires de tout rang.
Vice-amiraux ; I5i
Contre-amiraux : 30.
Capitaines de vaisseau : 125.
Capitaines de frégate : 216.
Lieutenants de vaisseau : 739.
Enseignes de vaisseau : 658.
Aspirants de première classe : 130.
Premiers maîtres élèves officiers : 70.
Aspirants de deuxième classe : 48.
Adjudants principaux de la marine : 84.
Officiers mécaniciens de tous grades : 363.
Contrôleurs de tous grades : 45.
Officiers du génie maritime : 212.
Ingénieurs hydrographes : 24.
Officiers du commissariat : 170.
Officiers du corps de santé : 31 1 .
Personnel administratif de gestion et d'exécution : 280.
Ouvriers des ports et établissements de la marine : 27.000.
En moyenne, sur les 49.900 marins sous les drapeaux, 29.200 seulement sont embarqués et, malgré cela, les escadres, avec leurs équipages fantômes, ne peuvent que très difficilement remplacer leur personnel manquant, les dépôts étant toujours vides !
A quoi peut s'occuper une pareille administration dont Teffet utile se traduit par une escadre de six cuirassés, qui sort quatre à cinq jours par mois, et une demi-
douzaine de croiseurs qui promènent dans les cinq parties du monde leur impuissance, et des marins comme ceux qu'on rencontre dans les bas quartiers de Brest, de Cherbourg, de Toulon?
Tout le monde noircit des papiers, ne fait plus que des écritures, depuis le dernier fourrier des bâtiments jusqu'aux personnages les plus élevés du ministère. C'est un engrenage effrayant d'où il parait impossible de sortir; la plus grande majorité de ce personnel colossal n'ayant qu'un but : examiner les papiers des autres, on en fait produire à outrance à tous les malheureux capables de fournir le moindre état pour donner à des fonctions sans but une apparence d'utilité. C'est le triomphe de l'état « Néant » d'états a Néant » . Les amiraux n'ont plus le temps de passer des inspections, les commandants de faire des branle-bas de combat, les ingénieurs de dresser des plans de bateaux. Tous ne font plus qu'écrire, signer, examiner, puis ensuite : examiner, signer, écrire.
Et cet engrenage happe et broie toute la plus claire partie des crédits que les contribuables accordent au ministre de la marine pour posséder des forces sur mer. Les 312 millions du budget de la marine dégringolent de leur poche par tant de détours qu'il n'en arrive que bien peu à la seule source qu'ils devraient alimenter ; « la force navale » .
C'est tout l'inverse de ce qui se produit aujourd'hui qui devrait avoir lieu. Les bâtiments de guerre sont placés tout à fait au pied de l'échelle; ils ne sont que les accessoires destinés à donner une raison d'exister à une administration maritime exorbitante. Au lieu d'être en bas, ils devraient être en haut; tout devrait être déduit uniquement de leur nombre et de leurs besoins. Au lieu d'avoir des bâtiments faits pour d'aussi innombrables administrations, il faudrait avoir une admi-
nistration strictement réduite faite pour les bâtiments. Vous avez à peu près une douzaine de cuirassés capables de se battre, une demi-douzaine de bons croiseurs. Vous mettez en chantier deux grands navires de combat par an. Déduisez du nombre si réduit de ces bâtiments ou même d'un nombre triple le personnel qui vous est nécessaire pour les construire, les armer, les entretenir, les administrer, les contrôler, et vous arriverez à des nombres totalement différents des chiffres invraisemblables et pourtant exacts précédemment cités.
En examinant nos dépenses pour notre marine comparativement aux dépenses des autres nations, il est impossible de ne pas reconnaître quel coup de vent de folie nous pousse à vouloir poursuivre des visées politiques aussi vastes que celles que nous entretenons aujourd'hui.
Les variations des budgets des différentes marines montrent une augmentation des dépenses pour les forces navales à chaque accroissement des ambitions politiques des nations.
On voit l'Angleterre accroître brusquement ses dépenses au moment de l'alliance franco -russe, puis ensuite proportionnellement aux augmentations des marines allemande et américaine.
Les États-Unis préparent la guerre avec l'Espagne et leur politique mondiale par des sauts considérables de centaines de millions dans leurs dépenses navales.
L'Allemagne augmente sans interruption ses dépenses maritimes à mesure que le développement considérable de son commerce extérieur l'expose à entrer en lutte avec l'Angleterre.
Le Japon se prépare longuement sur mer avant les guerres chinoise et russe.
En France, après avoir abandonné toutes prétentions en Egypte et avoir laissé accaparer le canal de Suez par l'Angleterre, nous avons été créer une colonie en Extrême-Orient et, à la suite d'une série de conquêtes, nous sommes redevenus la deuxième puissance coloniale. Devant cette augmentation considérable des dangers qui peuvent menacer nos positions, nous n'avons pris aucune mesure pour accroître notre établissement maritime. Nos dépenses ont suivi de très loin et timidement la progression de celles que s'imposent les autres pays pour la défense de leurs intérêts.
En 1882, les dépenses totales des différentes marinesétaient de 671 millions de francs, celles de la marine française de 106 millions de francs, c'est-à-dire le quart. En 1905, ces mêmes dépenses s'élevaient à 2.636 millions de francs, et à 312 millions de francs pour la France, c'est-à-dire au huitième.
Les dépenses maritimes de l'Angleterre montent à 841 millions; celles des États-Unis à 571; celles de la Triplice à 497; celles de l'Allemagne à 316; celles de la France à 312.
Et sur ces 312 millions, on ne consacre que 14.880.500 francs à une escadre active de la Méditerranée de six cuirassés armés à effectifs complets, alors qu'on dépense : 7.930.800 francs pour l'entretien de bâtiments en réserve sur lesquels, en temps de guerre, on n'oserait pas embarquer des hommes, et 14.517.400 francs pour tous ces petits paquets de torpilleurs et de sous -marins répartis par demidouzaine sur nos côtes d'Europe (11.725.800) et dans nos inénarrables points d'appui extra-européens (2.791.600).
Pour des dépenses équivalentes aux nôtres, l'Allemagne entretient armées à effectifs complets pen-
dant toute Tannée des escadres de seize cuirassés.
Depuis dix ans, nos différents ministres de la marine ont fait mettre en chantier : 34.773 tonnes en 1895; 50.000 en 1896; 45.000 en 1897; 44.000 en 1898; 54.000 de 1899 à 1902; 16.500 de 1902 à 1904.
Au moment où notre production tombait au chiffre dérisoire de 16.500 tonnes, l'Allemagne portait la sienne à 50.000 tonnes!
La progression des effectifs des équipages de 1895 à 1904 montre encore d'une façon très nette où va chaque marine si ce qui précède n'était pas déjà suffisant pour établir où va la nôtre.
Augmentation des équipages des marines militaires de 1895 à 1904 :
Japon 178 Vo Angleterre 39,8 »/»
États-Unis 134 •/« Italie 10,5 7»
Russie 85 »/o France 9,7 »/«»
Allemagne 77 Y»
L'état d'âme du personnel est encore, si c'est possible, pire que l'état du matériel.
Il ne faut pas se faire la moindre illusion. A égalité de valeur, de courage, d'aptitude physique, le moral des officiers et des équipages qui monteront une escadre de six Dreadnought sera de beaucoup supérieur au moral du personnel qui montera six de nos vieux sabots. Avec leurs six cuirassés, les Japonais ont pris ou détruit : 15 cuirassés de ligne, 5 croiseurs cuirassés, 3 gardes-côtes cuirassés, dont l'ensemble était plus du double de toutes les forces armées en état que nous possédons en 1907, les seules qu'on puisse réellement compter parce que notre mobilisation administrative est le plus grand des bluffs : dans un port, on n'a à embarquer que des fusiliers, dans un autre que des mécani-
ciens, dans un troisième que des quartiers-maitres. Avec 75.000 hommes on ne parvient pas à en répartir d'une façon convenable 49.000 sur les différents bâtiments!
Chaque navire de notre marine nationale compte aujourd'hui une dizaine de vauriens susceptibles de faire les plus mauvais coups et, malg^ré la surveillance la plus active, les dispositions intérieures et les organes des bâtiments modernes sont tellement multiples et compliqués qu'il est devenu impossible de se mettre à l'abri de tentatives dont la réussite peut amener la perte totale d'un cuirassé de premier rang. Ce n'est que par l'exclusion immédiate de ces malfaiteurs qu'on pourrait se préserver et, aujourd'hui, il n'est plus possible à l'autorité de s'en débarrasser rapidement.
Un cuirassé de 50 millions est à la merci du premier d'entre eux.
Les équipages sont composés en majorité de très braves gens, mais mous et qui se laissent trop facilement influencer. C'est ainsi que, pendant plus de deux ans, TExtrême-Orient fut infesté de véritables bandes de forbans. La plupart avaient été expédiés là-bas par le Guic/ien, dont l'équipage fut formé en partie avec des hommes tirés de la prison de Pontaniou, mais le stock fut alimenté d'une façon continue. A chaque arrivée de courrier, c'était une accumulation de plaintes contre les marins de la part des autorités du bord, des militaires, des passagers. Ces plaintes devinrent telles que le ministre fut obligé d'ordonner des mesures de rigueur exceptionnelles pour assurer à peu près l'ordre à bord des paquebots.
S'il est toujours navrant de voir de pareils individus saHr en France l'uniforme de marins français, combien l'est-ce encore davantage à l'étranger! A Shang-Haï, deux matelots anglais furent tués par des marins de la Décidée. A Saïgon, ce fut une succession de coups de
couteau. A Tché-fou, un commandant fut obligé de faire rentrer de rhôpital à bord de son bâtiment deux marins qui, pendant plusieurs jours, aux cris de « A bas la calotte! » ne cessèrent d'outrager les sœurs, des femmes blanches que vénèrent les plus brutes des Chinois et que les Célestes n'ont jamais songé à toucher ou à insulter même au moment de la révolte des Boxers! A Singapour, deux déserteurs se livrèrent à des vols, à des tentatives d'assassinat; notre consul s'en plaignit ofGciellement; le gouvernement anglais fit lui-même justice. Boutiques de Chinois pillées, pousses annamites frappés, non payés, c'était des amusements anodins et journaliers pour ces bandits !
Sur toute la série des escales, de Suez à Tché-fou, c'est une longue suite de désordres commis par des marins !
Que ceux qui douteraient de ces faits aillent à Brest, à Toulon, à Cherbourg, à Lorient, demander à n'importe quel citoyen comment se comportent à terre les permissionnaires de nos bâtiments de guerre et ils pourront avoir idée du mépris profond qu'entretiennent nègres. Annamites, Chinois, Japonais, pour ces bandes d'individus qui, à l'étranger, se croient tout permis comme chez eux et qui, étant habitués â ne plus rien respecter, même pas les cornettes des femmes qui les soignent, respectent encore moins les mœurs, les coutumes des populations étrangères.
La marine militaire est un corps dont les pieds sont pourris.
A côté des équipages japonais et allemands, c'est à ne plus se montrer en dehors de nos ports de guerre où on est réduit à abandonner des quartiers entiers aux tristes exploits de ces gens sans aveu!
Beaucoup de supérieurs, n'ayant pour tout idéal que a de ne pas avoir d'histoires » et de s'assurer une bonne
presse dans les journaux locaux des ports de guerre, font preuve vis-à-vis des hommes de la mansuétude la plus extraordinaire. « Si tu veux être bien avec le commandant, disait un matelot d'un croiseur cuirassé à un nouvel embarqué, il feut te faire apache. » Un autre commandant, pour toute punition, donnait aux tireurs de bordée un franc pour prendre un livret de caisse d'épargne !
Pris entre des subordonnés insupportables et des supérieurs d'une bienveillance aussi outrée, les sousofficiers sont réellement affolés et, dès qu'ils peuvent quitter le métier, ils le font.
Pour vous édifier sur le découragement qui règne parmi ces excellents serviteurs si indispensables à la marine, vous songeriez peut-être à vous renseigner sur l'augmentation du nombre de demandes de retraites prises prématurément, mais les chiffres qui vous seraient fournis ne cadreraient nullement avec la réalité ; c'est pourquoi vous feriez mieux, si vous voulez vous rendre compte de cette cause si sérieuse de décadence de la flotte, de demander à quelques-uns de ces sousofficiers ce qu'ils pensent des tarifs de punitions réglementaires, de l'esprit qui anime leurs inférieurs, de la mansuétude de certains supérieurs.
'Il est inutile de parler des officiers supérieurs et subalternes, obligés d'assister impuissants à ce lamentable écroulement complet de nos forces maritimes. Ne pas croire à leur profond découragement, ce serait les supposer inintelligents, stupides ou malhonnêtes, et, à part quelques-uns, doués de qualités spéciales, qu'on s'efforce de faire arriver le plus rapidement depuis quelques années pour « services spéciaux » , tous sont très intelligents, pleins de bon sens et profondément honnêtes.
On leur reproche de ne pas parler, mais dès qu'ils
ouvrent la bouche, on les brise. Toute velléité de dire la vérité est immédiatement étouffée chez les supérieurs au nom d'une discipline que la propagande antimilitariste et les nombreux journaux des ports de guerre s'efforcent d'anéantir chez les inférieurs.
On ne veut écouter que ceux qui, pour une décoration, pour un grade, pour un commandement, sont toujours prêts à déclarer que tout est pour le mieux dans la plus florissante des marines et à abandonner toutes leurs fonctions, toutes leurs attributions, tout leur prestige. C'est ainsi que la tête de la marine a tout lâché : les colonies, les armées coloniales, les corps auxiliaires, les personnels subalternés, les pouvoirs indispensables pour exercer leurs fonctions à un chef d'état-major général, à un préfet maritime, à un commandant d'escadre. Pourvu qu'ils conditionnent pour leurs étoiles, le reste importe peu à de tels ambitieux; ils commanderont même des divisions sans bâtiments et mettront leur pavillon sur un contre-torpilleur! Pour avancer, l'un écrira que « sa nourrice était républicaine » , un autre protestera « qu'il est rouge, qu'il a toujours été rouge, qu'il est prêt à devenir encore plus rouge » . On a vu un préfet maritime se contenter de prendre un congé de convalescence après avoir été forcé par les ouvriers du port de Brest à abandonner son poste de commandant en chef!
La décadence complète de la marine vis-à-vis des progrès énormes de celles des autres nations, Tétat si arriéré et si pitoyable de notre matériel, prouvent que le haut commandement maritime est impuissant à faire prévaloir des plans de guerre victorieusement exécutables, à faire modiGer des poudres qui ne peuvent rendre que des services douteux en temps de guerre et font sauter les navires en temps de paix, à faire entre-
prendre à bord des bâtiments les modifications et les réparations indispensables.
La marine n'a plus de tête.
Personne n'ayant Tautorité suffisante pour diriger, personne et tout le monde commandent, d'où l'exactitude du nouvel axiome maritime : a Avant d'exécuter un ordre, attendez le contre-ordre! » , d'où conflits perpétuels entre les officiers de vaisseau, les artilleurs, les ingénieurs, les ouvriers, luttes continuelles entre tous, dans lesquelles le vaincu est toujours le même : le contribuable.
L'amiral Nébogatoff, après avoir été condamné à mort, a été envoyé pour dix ans aux travaux forcés. Ce n'est qu'une juste punition pour des chefe qui, bien qu'il leur soit impossible de méconnaître leur impuissance et de ne pas déplorer la nullité des moyens dont ils disposent pour assurer les responsabilités qu'ils endossent dès le temps de paix, acceptent de mener à la boucherie des armées navales montées par des milliers d'hommes, et pour lesquelles chaque année le pays s'impose les sacrifices de centaines de millions.
La guerre au couteau, entreprise en France contre les officiers de vaisseau, il y a sept à huit ans, est aujourd'hui terminée par suite de l'accablement d'un des partis.
Tout a été fait dans les grandes lignes comme dans les moindres détails pour mener rapidement la lutte : Annulation de l'autorité du chef d'État-major général; on a vu pendant deux ans un contre -amiral, chef d'État-major général par intérim! Dans les ports, affaiblissement du commandant en chef par l'autonomie des directions et la toute-puissance accordée aux syndicats des ouvriers des arsenaux. Avec leurs décorations, leurs habits brodés, leurs quarante-cinq années de service, les amiraux sont placés à des bouts de table dans les
dîners officiels et les préfets maritimes passent dans les ports de guerre après les drapeaux rouçes des syndicats ! A bord, diminution constante des attributions des officiers de vaisseau ; reddition aux officiers mécaniciens de tous les engins les plus importants et les plus intéressants des différents services. N'avait-on pas rêvé de donner le commandement du croiseur de première classe le Tage à un officier mécanicien complètement incapable de conduire un youyou? Il a fallu apprendre au ministre de la marine d'alors qu'en France un navire ne peut être commandé que par une personne pourvue d'un diplôme de capitaine au long cours ! Recrutement important du corps des officiers de vaisseau parmi les ratés de la machine. Suppression de toutes distinctions spéciales au commandement. Transformation de l'uniforme à tel point qu'après le voyage de l'escadre à Garthagène, on fut obligé de forcer tous les officiers à se munir en vingt-quatre heures pour le voyage en Italie d'adjonctions à une tenue qui, comparée à celle des étrangers, était aussi inconvenante qu'un o complet fantaisie » à côté d'habits noirs.
On ne sait lesquels on doit le plus mépriser de ceux qui, par leur sectarisme, par leur ignorance, ont annihilé la puissance maritime de la France ou de ceux qui, placés à la tête d'un corps, l'ont laissé avilir avec tant de mollesse en ne songeant qu'à améliorer leur propre situation. On a vu des généraux briser leur épée parce qu'ils n'avaient plus de soldats. A l'exception du vice-amiral Bienaimé, on n'a pas vu d'amiraux briser la leur, bien qu'ils n'aient plus de bateaux.
Aujourd'hui, la marine française git pantelante, la tête tranchée, les pieds pourris.
Si les contribuables ont l'intention de dépenser 312 millions de francs par an pour une œuvre philanthropique, leur but est en partie réalisé. Il paraîtrait
pourtant plus conforme aux principes ég^alitaires de foire participer à cette mag^nifique obole tout le pays au lieu de la réserver exclusivement à la foible proportion de la population qui en bénéficie.
Si les contribuables ont, au contraire, Tintention d'avoir une force sur mer, ce qui, devant la menace d'être écrasés sur terre par la loi du nombre , serait le meilleur moyen d'assurer leur idéal de paix, — ils sont complètement volés !
Les 312 millions dépensés pour le budget de la marine sont 312 millions jetés au fond de la mer, parce que non seulement les forces navales entretenues pour ces sommes considérables ne peuvent pas être mises en parallèle avec celles des grandes puissances maritimes, mais parce que l'apport de nos flottes de combat est devenu trop foible pour favoriser efficacement sur mer la politique générale du pays.