LE NOMBRE DE NOS ENNEMIS ET DES DANGERS QUI NOUS ENTOURENT
A la fin du dix-huitième siècle, la Révolution avait créé des Républiques dans toute TEurope. Après avoir ceint la couronne impériale, Napoléon y fonda partout des royaumes pour ses frères. Dans six coalitions, tous les peuples européens s'ameutèrent contre la France ; les alliés entrèrent deux fois dans Paris. La paix y futsi{jnée; les hostilités prirent fin; mais la honte, la haine, la jalousie ne cessèrent pas dans Tàme de tous ces chefs d'État qui avaient eu tant de peine et si peu de gloire à renverser un adversaire si isolé et si grand, pas plus qu'elles ne cessèrent dans le cœur de toutes ces populations qui, pendant vingt ans, avaient tremblé sur le passage des grenadiers.
Le commencement du dix-neuvième siècle avait semé dans tout le vieux continent la haine du Français. Le milieu et la fin du même siècle allèrent transplanter cette haine au delà des mers dans les autres parties du monde.
Associées à l'Angleterre, les troupes françaises allèrent à Pékin saccager les pagodes et le Palais d'Été. Elles allèrent ensuite seules au Mexique porter le désordre, le massacre, le pillage. Cinq ans d'atroces guerres, des milliers d'existences, des dépenses énormes aboutirent à l'obligation de se rembarquer précipitamment sur
rinjonction des États-Unis ; l'empereur Maximilien fut fusillé; la France se trouva dans cette situation terrible que Napoléon III résumait en peu de mots : » Pas un homme, pas un écu » , situation qui laissait se consommer Sadowa et nous précipitait droit vers Sedan.
£t quand, après Sedan, M. Thiers entreprit son lonfj voyage à Londres, à Florence, à Pètersbourg, à Vienne, pour voir si TEurope laisserait écraser la France, la haine se manifesta par une abstention unanime. L'Angleterre ne voulait pas oublier les prétentions que nous avions élevées sur la Belgique. L'Italie avait dû Venise et Bome aux Prussiens; Mentana avait fait oublier Magenta et Solférino; l'Autriche accusait la France de lui avoir porté les premiers coups en 1859 et de l'avoir laissée écraser par la Prusse en 1866; l'empereur de Bussie applaudissait ouvertement à la défaite du vainqueur de Sébastopol. En 1871, aucune nation ne pensa qu'avec 5 milliards de francs, 1.500.000 hectares de ses plus riches terres, 1.628.132 de ses enfants, la France payât trop cher sa politique des soixante-dix premières années du dix-neuvième siècle.
Et, après comme avant le cataclysme, malgré les résultats si tristes de toutes ces guerres, de toutes ces immixtions dans les affaires de tous, la France continua à annexer, elle continua à aller semer des haines parce qu'elle a toujours besoin d'annexer quelque chose et qu'en annexant quelque chose on récolte toujours la haine de quelqu'un.
On avait l'Algérie, on annexa la Tunisie; on renforça la haine de la Triplice. On avait la Cochinchine, on annexa l'Annam et le Tonkin ; la Chine protesta ; on lui fit la guerre; cette fois, on la vainquit; mais, on se trouve depuis en contact direct avec une collectivité ennemie de 410 millions d'individus. Alors que les affaires d'Egypte n'étaient pas encore réglées, nous
paraissions en conquérants au Tonkin. Au moment où nous livrions aux Anglais les clefs de la mer Bougée, nous allions fonder un grand empire en Extrême-Orient. On avait la Réunion, on annexa Madagascar, après avoir fait d'abord la guerre contre les Hovas avec Tappui des Sakalaves, ensuite la guerre avec Tappui des Hovas contre les Sakalaves qui ont juré de ne jamais se soumettre. On avait Porto-Novo, on déporta Béhanzin et on prit le Dahomey. Quand on eut annexé le Tonkin, on se fit donner Kouang-Tcheou-Ouan et on augmenta les antipathies asiatiques. On avait Obocketle Congo, on voulut s'emparer du continent qui les sépare; l'Angleterre arrêta à Faschoda les héros de Tépopée Marchand. On avait l'Algérie et la Tunisie, on voulut annexer le Maroc; on rencontra l'Allemagne.
On était isolé, on s'allia avec la Russie. Par crainte de l'Angleterre on ne put aider que bien faiblement les Russes dans leur guerre contre le Japon; au fond, ils nous en gardent rancune et le Japon nous en aurait conservé une inimitié mortelle si notre intervention même ne lui avait permis de couler tous les cuirassés russes à Tsushima.
La France, pas plus que l'Europe, ne bougea quand les Anglais massacrèrent les Boers, quand l'Amérique chassa l'Espagne des Antilles et d'Extrême-Orient, quand les Jaunes continuèrent l'élimination des Euro- . péens du continent asiatique par l'expulsion des Russes de Port-Arlhur.
La guerre à tous les gouvernements, à tous les peuples. La guerre dans toute l'Europe, la guerre dans les cinq parties du monde !
Aucune de ces interventions généreuses qu'il est indispensable aux nations fortes d'exercer de temps à autre pour faire excuser leur force même !
Dix formes de gouvernement, des guerres civiles en
BILAN DE LA FRANCE J4l
Bretagne, en Vendée, quatre révolutions, trois entrées de troupes ennemies dans la capitale, Sedan, Metz, Tépouvantable catastrophe de 1870, la Commune, Faschoda, le Maroc!
Voilà la suite d'ag^itations, la suite de drames qui se sont abattus sur la France pendant le siècle dernier, et qui ont suscité contre elle dans tout Tunivers des haines d'autant plus périlleuses qu'elles demeurent dissimulées sous des sourires et qu'elles restent ignorées de tous ceux (si nombreux!) dont la confiance demeure illimitée tant que le péril n'est pa$ imminent; qui lui ont créé des jalousies d'autant plus violentes que tous ces bouleversements n'ont pu réussir à abattre ceux dont le si beau pays et l'immense empire colonial empêcheront de s'éteindre jamais les convoitises les plus âpres de tous les autres peuples.
Quelle est la gravité de tous ces périls extérieurs qui nous entourent partout, en Europe, en Asie, en Amérique, en augmentant sans cesse de nombre et d'intensité?