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PRESTIGE PLUS GRAND

Rien n'est aussi favorable à un peuple pour sa prospérité que le prestige dont il jouit auprès des autres nations. Ce prestige, c'est surtout la considération qu'un État acquiert auprès des autres en se montrant capable de faire prévaloir sa volonté sur les volontés adverses; plus les volontés adverses, terrassées par sa propre volonté, ont été puissantes, fortes, nombreuses, plus le prestige qui en résulte pour lui est grand. C'est sur l'épopée napoléonienne que le prestige de la France a vécu pendant tout le dix-neuvième siècle! Si, cette sorte de fascination qu'exercent sur les autres populations le nom, le drapeau d'une nation, s'acquiert surtout dans ces chocs des guerres, où viennent se heurter les volontés des peuples, elle est aussi le résultat des nobles actions, des travaux ingénieux, de la fortune, des grands développements commerciaux, industriels; elle est le résultat de la façon dont un pays est apprécié pour sa puissance, pour les qualités de son gouvernement, pour les bonnes conditions de son état social; pour l'attrait qu'il présente aux étrangers aux points de vue de l'ordre, de l'élévation morale et des conditions matérielles.

Nos colonies de l'Indo-Chine, de l'Océanie, des Antilles font aujourd'hui le plus grand tort à notre prestige ; elles abaissent considérablement l'influence qu'une nation de premier ordre comme la France a d'emblée dans toutes les parties du monde quand elle n'y possède pas de points faibles capables d'autant l'amoindrir. On

sait que nous avons été assez forts pour nous emparer de ces colonies, il y a un certain nombre d'années ; et, à cette époque, notre influence en avait été accrue; mais on sait aussi aujourd'hui que nous ne sommes pas en état de les défendre ; on sait que là, nous ne pouvons ni nous ne voulons prendre de peine pour faire prévaloir notre volonté sur la moindre volonté adverse. Notre prestige en est considérablement diminué! On ressent d'une façon tout à fait pénible cette diminution du renom de la France, quand on voyage au Japon, en Australie, en Amérique. Certes, les hommes d'État sont trop politiques pour manifester de tels sentiments; mais la masse ne se gène pas pour vous considérer, vous Français, avec une certaine arrogance bien voisine du mépris ; le Japonais vous dira qu'il prendra l'Indo-Chine quand il voudra; l'Australasien vous dira que si on l'ennuie plus longtemps avec les Nouvelles-Hébrides, il s'emparera de la Nouvelle-Calédonie ; l'Américain vous dira que si ce n'était sa vieille amitié séculaire pour la République sœur, les îles de la Société, la Martinique, la Guadeloupe auraient depuis longtemps subi le sort des vieilles colonies espagnoles. Il est profondément douloureux d'entendre de tels propos répétés avec la plus sincère conviction, avec tellement de naturel qu'on voit à quel point, dans l'esprit de ceux qui les émettent, leur réalisation est considérée comme ne pouvant entraîner aucune difficulté. Cela en devient très pénible de voyager dans maints parages ! D'autant plus qu'à de tels axiomes que voulez-vous répondre? Que le Japon, que l'Australasie, que l'Amérique, sont de grandes nations civilisées qui ne songeraient jamais à s'emparer de la propriété d'autrui; que la France ne demande que la paix, ne veut que la paix! Ah! on le sait! on le sait! Il vaudrait peut-être mieux qu'on ne le sût pas autant! Le moindre geste suffit pour faire taire les roquets qui

aboient. A vos théories humanitaires, qui ne manqueront pas de paraître, dans le cas, trop intéressées, on vous répondra plus ou moins aimablement ou brutalement suivant que vous aurez été plus ou moins éloquent, plus ou moins sympathique : « Nous verrons cela; si vous êtes bien sag^es, on vous permettra de rester là; mais il faudra vous montrer pleins d'égards pour nous, nous accorder le traitement commercial le plus favorable, etc. » C'est la continuation de Téternel chantage que Napoléon reprochait tant aux Anglais d'avoir pratiqué vis-à-vis de nous pendant des siècles au moyen des plus mauvaises colonies qu'ils ont pris toujours le soin de nous laisser après chaque guerre! Jusqu'à quel point tolèrerez-vous ce chantage? Jusqu'à l'ironie? jusqu'à la moquerie? jusqu'aux menaces ou jusqu'aux coups? Et quels moyens emploierez- vous, le jour où ce chantage en sera arrivé au point que vous lui aurez fixé comme limite?

De tels propos sont toujours fort désagréables à entendre lorsqu'on n'a rien à y répondre, même quand ils sont tenus par les éminents artistes en colonisation que sont les Anglais ; mais, combien sont-ils encore mille fois plus pénibles quand il vous faut, vous Français dont le drapeau a parcouru le monde, les entendre de la bouche de Japonais, de Yankees, d'Australasiens qui n'ont encore ajouté aucune page de gloire aux annales des bagnes qui formèrent leur berceau. Si vous voulez protester, dire : « Venez-y donc! nous vous attendons! » on rit et on vous demande : « Gomment? Est-ce avec les troupes de Marchand transportées sur le Sully ou sur ces. bateaux qui se cassent en allant d'Europe en Amérique?»

A cette cause d'impuissance, de beaucoup la plus grave, qui nuit tant au prestige de la France, il s'en joint beaucoup d'autres qui ont contribué grandement

aussi à le miner. Ce sont celles qui nous ont fait perdre le loyalisme de nos protégés. Les moeurs brutales et grossières d'agents subalternes ont amené les indigènes à considérer les Français, non plus comme des dieux, mais comme des individus très inférieurs à eux-mêmes; les évadés de Nouméa empoisonnent le Pacifique sud; les Maoris meurent de vices, de syphilis et d'alcool; les îles des Antilles sont le théâtre de scènes qui rappellent les plus mauvais jours de l'histoire coloniale. L'impuissance matérielle où nous nous trouvons aujourd'hui, en Indo-Chine, en Océanie, aux Antilles, nuit considérablement au prestige de la France dans tous ces parages, et notre situation y serait très supérieure, incomparablement plus considérable, si nous n'y possédions pas ces points faibles qui nous mettent, nous, un des pays les plus puissants du monde par son passé et par son présent, une des collectivités qui semblent destinées à acquérir des premières le plus de grandeur, en un tel état d'infériorité, entre les mains, pour ne pas dire sous les pieds, de peuples dont on ne parlait encore pas dans le monde, il y a un demi-siècle, et que nous serions toujours obligés, par suite de l'évolution des choses, d'implorer pour obtenir d'eux la permission de demeurer établis dans des contrées que, matériellement, nous ne pouvons pas défendre.

Si de tels points faibles ne diminuaient pas autant notre prestige, en nous mettant à la merci des exigences du premier venu, à quel haut degré notre influence nationale atteindrait dans toutes les parties du monde ! Aucune nation n'a un pareil passé de gloire; aucune n'a autant travaillé pour le bien-être de l'humanité et on voit, à l'exemple de la France, tous les peuples prendre cette route de la liberté où elle s'est engagée depuis plus .d'un siècle en combattant toute l'Europe. Le monde est rempli du bruit de ses travaux, de ses découvertes,

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de ses inventions. Enfin, ce qui peut contribuer encore à placer plus haut la France dans Testime universelle, c'est qu'elle est le plus grand marché de capitaux, qu'elle prête des centaines de millions de francs, même à des nations telles que le Japon, qu'elle aurait le plus g^rand intérêt à affaiblir, que tandis que ses meilleurs acheteurs sont l'Angleterre, l'Allemagne, les États-Unis, les pays d'Europe, elle est un des plus considérables clients des nations extra-continentales, particulièrement du Japon, de la Chine, de l'Australasie qui lui fournissent beaucoup plus qu'elle leur vend :

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