‹ La France africaineChapitre 7 sur 68 · MERS SANS MAÎTRE. — PACIFIQUE CENTRAL · texte numérisé non relu

MERS SANS MAÎTRE. — PACIFIQUE CENTRAL

Au milieu des mers américaines, japonaises, australasiennes du Pacifique s'étendent des quantités de groupes d'îles que se sont réparti les puissances européennes. Ces lies ne sont pas assez conséquentes pour entretenir les garnisons nécessaires à leur sécurité. Ne pouvant être défendues par leurs propres moyens, elles seront à la merci des maîtres de la mer qui, avec des forces insignifiantes, pourront les bloquer et les réduire. Elles

joueront sans doute dans Tavenir le rôle qu'ont eu, du quinzième au dix-huitième siècle, les îles de la mer des Antilles. Dès la déclaration de guerre, les flottes belligérantes allaient attaquer ou défendre ces proies faciles à dévorer. Les escadres se rencontraient fatalement dans leurs parages resserrés ; elles se livraient combat. De rissue de la bataille dépendait la maîtrise de la mer d'où découlaient la prise des iles et la victoire qui sanctionnait leur conquête. Mais, tandis que les Antilles se trouvaient à égale distance de l'Angleterre, de la France, de l'Espagne, les îles du Pacifique sont éloignées de plus de 10.000 milles de la France, alors qu'elles sont à proximité immédiate des mers australasiennes, à 4.000 milles à peine des ports du Japon, à J .800 milles seulement de l'archipel des Sandwich. Notre pays se trouve donc, pour garder ses possessions du Pacifique, dans des conditions beaucoup plus défavorables que celles où la France et l'Espagne se trouvaient pour défendre leurs possessions des Antilles pendant leurs guerres séculaires avec l'Angleterre et, dans les circonstances actuelles, nous ne pouvons matériellement pas les protéger contre le Japon et l'Amérique.

Les rivages du Pacifique sont tellement éloignés qu'il n'est pas possible de se rendre de l'un à l'autre sans relâcher pour faire du charbon. C'est pour cette cause que les États-Unis et le Japon attachaient une si grande importance à la possession de l'archipel des Sandwich. Les Américains s'en sont emparé. Les Japonais regrettent toujours d'avoir été devancés; 70.000 de leurs émigrants sont établis dans ces îles ; ils avaient dès longtemps formé l'espoir de les acquérir. On ne peut pas affirmer que cette espérance ait été entièrement abandonnée. Le Japon a entamé des relations commerciales très actives avec l'Amérique du Sud ; ses bâtiments sont obligés de relâcher dans des îles intermédiaires

entre Yokohama et Valparaiso; il n*en possède aucune.

Les États-Unis se sont créé à Honolulu, Pago-Pago, Guam, une série de relâches suffisante pour assurer leur libre circulation entre les deux rives du grand Océan et ils auraient à posséder Tahiti et les Marquises juste l'intérêt de ne pas voir s'y installer des adversaires trop dangereux, intérêt déjà suffisamment puissant pour faire naître d'ardentes compétitions. Mais, le Japon, lui, n'a entre les mains aucune des relâches qui lui deviennent nécessaires et, entre la France et le Japon, malgré l'entente la plus cordiale, il n'existe pas la même amitié séculaire qu'entre la France et les États-Unis.

Nos îles du Pacifique nous seront d'autant plus enviées par le Japon et par l'Amérique qu'elles seraient d'une utilité considérable pour celui des deux États qui les acquerrait, tandis que, pour notre commerce maritime, le percement du canal de Panama n'ajoutera rien à leur importance. Nos concurrents, à l'occasion, ne manqueraient pas de faire valoir en leur faveur une sorte de droit de prépotence basé sur ce que le développement pris par ces îles, sous le protectorat français, ne serait plus en rapport avec celui qu'il prendrait sous le leur. Les ports de la Manche, en effet, resteront beaucoup plus rapprochés des ports d'Extrême-Orient par le canal de Suez que par Panama.

Distances en milles des ports de la Manche à :

Déiavantaffc de Par Suex. Par Panama. Panama.

Hong-Kong. 9.700 14.300 4.600

Shang-Hai... 10.600 13.700 3.100

Yokohama.. 11.800 12.600 800

Valparaiso . . 9.400 9.700 300

Dans ces conditions, le commerce européen conti-

nuera à suivre la voie la plus courte, celle qu'il prend actuellement. A part les Allemands, les Européens n'auront pas plus à se servir qu'aujourd'hui de leurs îles du Pacifique qui n'en subiront, de leur fait direct, aucun accroissement d'importance et de prospérité.

Il en sera tout autrement pour le commerce américain. L'ouverture du canal de Panama va raccourcir considérablement les distances de New-York aux ports de Chine et du Pacifique.

Distances en milles de New- York à :

ÂTantage de Par Suei. Par Panama. Panama.

Honij-Konç 11.700 11.000 700

. wShang-Haï 12.600 10.400 2.200

Yokokama 13.800 9.300 4.500

Par cap Hom.

Valparaiso 9.700 5.400 4.300

Sidney.... 12.900 9.800 3.100

San-Francisco . . , . 14.800 4.700 10.100

Yokohama, Valparaiso, Sidney, San-Francisco deviendront plus rapprochés de 2.500 à 3.500 milles de New- York que des ports de la Manche.

Distances en milles*

Des port* de la

Manche De Ncvr^York Différence

par la route par en faveur de

la plus courte. Panama. Neni-York.

Shang-Haï 10.600 10.400 200

Yokohama 11.800 9.300 2.500

Valparaiso 9.400 5.400 4.000

Sidney 13.100 9.800 3.300

La Chine, le Japon, TAustralasie, l'Amérique du Sud

deviendront les véritables débouchés de la Nouvelle- Orléans par rohio et le Mississipi qui constitueront la route la plus économique et la plus courte pour Fécoulement des produits de la vaste région minière et industrielle des Grands Lacs et de Pensylvanie.

Colombo marquera la délimitation où le trafic de New- York aura encore avantage à passer par Suez, c'està-dire que rien ne sera changé en ce qui concerne la clientèle des 300 millions d'habitants de Tlnde et que, jusqu'à Geylan, les ports de la Manche conserveront toujours l'avantage sur les ports américains; tandis que, dans l'est de cette ile, les rôles seront renversés : les Européens s'y trouveront, pour concurrencer les Américains, dans l'état d'infériorité où se trouvent ceux-ci vis-à-vis d'eux actuellement.

L'ouverture du canal de Panama fera de l'océan Pacifique une mer entièrement américo-japonaise où les Européens ne fréquenteront pas davantage parce que leur route des grands marchés de la Chine, de l'Inde, d'Australie ne sera toujours pas le Pacifique mais restera Suez.

On a dit et écrit maintes fois, depuis qu'il est question du percement de l'isthme : « C'est dans le Pacifique que se décideront les destinées du monde. n C'est, sans doute, une façon d'exprimer la transformation qui va résulter de l'apparition de la puissance maritime jaune; car, commercialement, le Pacifique ne peut servir avantageusement aux Européens et, militairement, ceux-ci ne peuvent tenter aucune grande expédition dans cet océan , éloigné de plus de 1 . 000 milles du centre de leurs forces .

La question du Pacifique restera une question américo-japonaise.

L'océan Pacifique appartiendra à celle des deux puissances maritimes américaine ou japonaise qui $e montrera la plus forte et la plus vaillante.

Actuellement, le jugement des guerres n'a pas encore rendu ses arrêts sur cette cause dont les débats n'ont pas été entamés.

Le rideau ne s'est pas encore levé sur le premier acte du drame qui secouera toutes les immenses quiétudes du grand Océan.

Mais, toutes les nouvelles ententes cordiales contractées par le Japon avec l'Angleterre, avec la France, avec la Russie même, assurent à l'empire du Mikado la liberté complète pour régler seul à seul ses différends avec les États-Unis, aujourd'hui complètement isolés par l'habileté de la diplomatie nipponne.

La maîtrise du Pacifique est une conquête autrement alléchante et, avec la perspective du percement de Panama, autrement pressante que celle de l'Indo-Ghine.

Toutes les ententes cordiales du Japon dont on se félicite tant en Europe, et surtout en France, pourraient bien n'être que le prélude du drame, et sa tactique vis-à-vis des Européens et des Américains n'être que le renouvellement de la tactique du dernier des Horaces contre les trois Curiaces.

Page 1