RAD DURE
venu, après bien d'autres, parler de l'Amérique du Nord à la suite d’un voyage rapide qui ne m'a permis, sur bien des points, que d’effleurer mon sujet ? Je ne le crois pas; il arrive souvent dans la vie que, si prompte fût elle, peut-être à cause de sa rapidité même, une impression se grave plus profondément dans le cœur de l'homme : elle s’y fixe et elle y demeure, survivant à d'autres images dont les contours s’effacent. Ainsi en est-il pour celui qui, n’eût-il fait que passer, a visité le Canada. Il reste à tout cœur français qui a respiré l’air de ce qui fut la Nouvelle-France, un amour singulier et de longue durée pour nos compatriotes d'outre-mer. Sentiment bien mérité d’ailleurs, car notre pays, la Vieille patrie, comme ils l’appellent, a conservé aussi leur cœur : « Nous sommes, me disait un vénérable prêtre des environs de Montréal, plus Français que bien des Français de France. »
Ardent amour des Français de l'Ouest pour la France, quel autre t'a mieux célébré que le poète canadien, M. Louis Fréchette, en ces vers magnifiques inspirés par la guerre de 1870?
Tandis que d’un œil sec d’autres regardaient faire, — D'autres pour qui la France, ange compatissant, Avait cent fois donné !e meilleur de son sang, — Par delà l’Atlantique, aux champs du nouveau monde Que le bleu Saint-Laureut arrose de son onde,
Des fils de l'Armorique et du vieux sol normand, Des Français, qu'un roi vil avait vendus gaîment, Une humble nation, qu’encore à peine née,
Sa mère avait un jour, hélas, abandonnée,
Vers celle que chacun reniait à son tour,
Tendit les bras, avec un indicible amour !
de 0 à
La voix du sang parla. La sainte idolâtrie,
Que dans tout noble cœur Dieu met pour la patrie Se réveilla chez tous ; dans chacun des logis,
Un flot de pleu”: brûlants coula des yeux rougis ; Et, parmi les sanglots d'une douleur immense,
Un million de voix cria : « Vive la France! » (1)
Voilà les sentiments des Canadiens pour notre commune patrie. À travers l'Océan existe un merveilleux courant de patriotisme entre l’ancienne et la nouvelle France. Mais pour bien le comprendre, jour apprécier la situation présente de nos compatriotes de l'Ouest et le rôle qu’ils joueront dans l'avenir, il faut d’abord résumer leur histoire : histoire toujours attachante, triste souvent, qui, après avoir si longtemps fait partie de la nôtre, n’a été brusquement séparée de celle-ci qu'au point de vue politique, sans l'être au point de vue social.
M. Ferland, professeur à l’Université Laval, à Québec (2), et un homme qui porte un nom justement vénéré de nous tous, M. Ch. de Bonnechose, ont émis l’un et l’autre cette idée que les peuples nouveaux ont un grand avantage sur les vieilles races, celui de pouvoir connaître leur origine autrement que par des conjectures scientifiques et des légendes merveilleuses. La possession de ces secrets de la terre et de la race, qui pour nous n’est souvent qu'un rêve, est une réalité pour la nation Franco-Canadienne, récemment éclose sur un sol vierge. « Du passé, rien ne s’est perdu pour le Canadien : la
(1) Louis Fréchette, Vive la France, 1882.
(2) Histoire du Canada.
Lil), IRRE
moindre parcelle en a été pieusement recueillie... Par là encore le Canadien se distingue de son voisin le Yankee : celui-ci voit tout au futur ; comment le passé l'intéresserait-il? Le présent lui-même ne le touche que parce que c'est le commencement de l'avenir (1). » Autrement en est-il pour le Canadien : c'est pour lui faire un acte de foi nationale que d'étudier son passé. Faisons comme lui: n'est-ce pas, ainsi que vous allez le voir, relire un chapitre oublié, et non des moins glorieux, de notre histoire ?
Bien peu de personnes savent que le Dominion du Canada, d’une étendue de 3,528,000 milles carrés, est actuellement à peine moins grand que les États-Unis, dont l’aire est de 3,603,000 milles. Ils se doutaient vien moins encore de l'importance de leurs futures découvertes, les hardis voyageurs, Claude de Pontbriant, Charles de la Pommeraye et autres gentilshommes bretons qui, dans les premiers mois de 1535, partaient de Saint-Malo, après avoir entendu la messe et communié, et accompagnaient Jacques Cartier dans son second voyage (2). Le 1° septembre, ils arrivent dans la sombre rivière du Saguenay ; un fleuve se développe majestueux devant eux, l'Hochelaga, auquel ils donnè-
(1) Ch. de Bonnechose, la France en Amérique, dans le Correspondant Au 25 décembre 1880, p. 1128.
(2) Dans sa première expédition, l'année précédente, Cartier n'avait reconnu que l'ile de Terre-Neuve et l'embouchure du Saint- Laurent, :
rent, à cause de la date à laquelle ils l'avaient aperçu, lenom de Saint-Laurent. Bientôt un promontoire escarpé est devant leurs yeux : il a été depuis consacré par de grands souvenirs, des luttes désespérées, la mort glorieuse de Wolfe et de Montcalm ; un groupe de huttes occupait le site de la future ville de Québec : son nom était Stadaconé.
Le 2 octobre, ils arrivent à la ville mystérieuse dont les sauvages de l'embouchure du fleuve ne leur parlaient qu'avec terreur. C’est Hochelaga, entourée de fortes palissades, et dominée par la montagne à laquelle, cent ans plus tard, le sieur de Maisonneuve devait donner le nom de Mont-Royal. — Que ne puis-je reproduire en entier la relation de Jacques Cartier ! Les grands hommes qui ont découvert et colonisé le Canada ont fait, à l'exemple de César, l’histoire de leurs voyages, de leurs combats, de leurs conquêtes. Jacques Cartier et plus tard Champlain nous ont laissé leurs commentaires, écrits dans le style simple, sobre, naïf de leurs époques respectives, « Jacques Cartier dans la langue de Rabelais, Champlain dans celle de Montaigne et de saint François de Sales (1). » Résumons le récit du « père des temps héroïques du Canada (2). »
Au lieu où s'élèvent actuellement les quais et les entrepôts de Montréal, un millier d’'Indiens dansent de joie à la vue des étrangers; ils les comblent de cadeaux
(1) Chauveau, Discours pour le 25e anniversaire de l'Institut canadien-français d'Ottawa, 1879.
(2) Expression de lord Durham, l’un des gouverneurs les plus celébres de la colonie.
de poisson et de meïs. Au lever du soleil, les Français prennent le sentier de la forêt de Montréal ; ils lient amitié avec un chef, « l’un des principaux seigneurs de ladite ville, » dit la narration du voyage. Les guerriers indiens entourent les Français et s’asseoient au milieu d'eux, « comme, dit Cartier, sy eussions voulu jouer un mystère. » Les malades accourent en foule autour äu chef français, qu'ils considèrent comme un Dieu venu pour les guérir. Fort embarrassé de sa position, et peu versé dans l’art médical, celui-ci eut recours à la récitation de la partie de l’évangile de saint Jean réservée pour ces occasions ; puis, faisant le signe de la croix, il prononça une prière, non seulement pour la guérison du corps, mais aussi de l’âme de ces pauvres sauvages, et il finit par la lecture de la passion de Notre-Seigneur, entendue avec recueillement par l'étrange assistance (1).
Mais passons sur la fin de cette expédition, terminée prématurément dans les souffrances du scorbut. Viennent ensuite la troisième expédition de Cartier, celles de Roberval, parti en 1549 avec son père, brave officier qu'Henri IT avait surnommé « le gendarme d'Annibal. » On n’eut jamais de leurs nouvelles. Après ce désastre, le Canada resta oublié pendant un demi-siècle. Enfin, vers 1600, le marquis de la Roche s’embarque avec des colons qu’il dépose sur l'île de Sable, à l'entrée du golfe Saint-Laurent; mais une furieuse tempête, qui dure dix jours, l'empêche de les rejoindre et le repousse sur les
(1) Parkmann, Les Pionniers Français dans l'Amérique du Nord, traduction de Mme de Clermont-Tonnerre, pp. 143-148.
côtes de France : il y meurt de misère et de chagrin. Les malheureux colons qu’il avait abandonnés ne furent rapatriés que cinq ans plus tard.
Il faudrait pouvoir s'arrêter iei sur les expéditions de de Monts, sieur du Gast.(1). Il avait fondé, pour la colonisation de la presqu'ile d’Acadie, dans le sud du Canada, une société à laquelle Henri IV attribua le monopole du commerce. Plusieurs gentilshommes l’accompagnaient, de Poutrincourt et son fils de Biencourt (2), de Pontgravé, de Chaste, enfin Champlain, qui ne joue pas encore dans la colonisation de l’Acadie le rôle qu’il occupera, après son troisième voyage, dans celle du Canada. De longs et courageux efforts n’amenèrent pas le succès de cette tentative de colonisation : elle échoua, mais parce que le monopole de de Monts, retiré, sur les instances des marchands Dieppois et Rochelois, plus injustement encore qu’il n’avait été concédé, ne permit pas de conserver à la solde de la Compagnie les artisans et les laboureurs engagés par elle en France. L'héroïsme et le patriotisme, dans ces conditions, ne pouvaient, hélas, suffire. — Associons encore au souvenir de ces gentilshommes leur fidèle
(1) De Monts était huguenot. La révocation de l'édit de Nantes a fait passer ses descendants à l'étranger, et le nom de l'explorateur français du Saint-Laurent était porté, en 1870, par un officier de la marine allemande. (H. de Lamothe, Cing mois chez les Français d'Amérique, p. 9).
(2) La famille äde Biencourt de Poutrincourt, d'origine picarde, a longtemps possédé des propriétés en Normandie. Le château de Mesnières a été vendu, il y a peu d’années, par le marquis de Poutrincourt,.
compagnon de voyage, Marc Lescarbot, avocat.au Parlement de Paris, grand admirateur des muses, mais homme d’une trempe et d’une largeur d'âme exceptionnelles (1). L'esprit français ne perd jamais ses droits; il servait souvent à soutenir les pionniers contre la mauvaise fortune, et quand Poutrincourt revenait à grand'peine à Port-Royal d'un voyage de découvertes sur les côtes, pendant lequel il avait failli plusieurs fois laisser sa vie aux mains des sauvages, n'était-il pas accueilli sous une arcade de feuillage par Neptune, suivi de ses Tritons, le haranguant en vers improvisés par Lescarbot pour la circonstance ? Petits détails, mais qu'il faut admirer ! Qui ne sait au Canada que Champlain, pour secouer, pendant le rude hiver de 1606, la torpeur de ses compagnons, avait fondé, à la table de Poutrincourt, « l'Ordre dä bon temps, » dont faisaient partie les personnages marquants de la colonie de Port-Royal? Chacun était grand-maître à son tour pour vingt-quatre heures, et ses fonctions l’obligeaient à bien approvisionner la compagnie. L'amour-propre s’en mèlait ; on chassait, on pêchait, on faisait des échanges de denrées avec les sauvages. « Quoique les gourmands de deçà - nous disent souvent que là nous n’avions point la rue aux Oùes de Paris, dit Lescarbot, nous y avons fait ordinairement aussi bonne chère que nous saurions
() I est curieux d'entendre cet avocat au Parlement expliquer à quels mobiles il à obei en partant pour le Nouveau-Monde. Ce n'est pas seulement « voir la terre oculairement, » mais aussi « fuir un monde corrompu, »
MR L'HEPaRS
faire en cette rue aux Oùes, et à moins de frais (1). » Et il décrit le collier de l'Ordre, et il cite les chefs sauvages invités, parmi lesquels, à tous Les repas, le vieux Membertou, centenaire, « de riche taille, et plus haut et membru que n’est l'ordinaire des autres, barbu comme un Francoys, » dit le père Biard. C’est ainsi qu'on trompait l'ennui des longs hivers d’exil.
Tous ces hardis compagnons étaient pourtant les éclaireurs de la civilisation plutôt que ses pionniers. Voici venir Samuel de Champlain, le fondateur de Québec. Homme de dévouement et de conviction, il a reçu à juste titre le surnom de père de la Nouvelle-France. En lui était personnifiée la ferveur religieuse, unie à l’esprit d'aventure, et le premier, grâce à sa longue carrière, il put recueillir le fruit de ses travaux et de ceux de ses prédécesseurs. Avec lui commença vraiment la colonisation ; «il s'embarrassait peu du commerce et pensait en citoyen, » dit le père Charlevoix. Des baraquements s'élèvent à Québec en 1608, trois ans après que Poutrincourt s'était établi en Acadie dans ce hâvre de Port- Royal, qui devait recevoir depuis, de l'Angleterre, le nom d’Annapolis. Dès le premier moment Champlain fait défricher les terres, « qui se trouvèrent bonnes ; » il attire des colons, et, en 1620, reçoit le titre de gouverneur de la Nouvelle-France. Avant qu'aucun Anglais n’ait perdu de vue le rivage de la mer, il explore le lac Champlain, le lac Ontario, au milieu de mille dangers,
(1) Lescarbot, livre IV, chap. xvi.— Rameau, Une colonie féodal:
en Amérique, pp. 18-20. — Parkmann, Les Pionniers Français, p. 196.
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que ses bons rapports avec les indigènes parviennent seuls à conjurer.
Les difficultés relatives “ la traite des pelleteries qui ne se terminérent que lors de la création, par Richelieu, de la Compagnie des Cent Associés, et les guerres des Hurons et des Algonkins, soutenus par les Français, contre la puissante nation Iroquoise, embrassent tout le long séjour de Champlain au Canada. Le sort de la colonie et sa prospérité future paraissaient enfin assurés quand la guerre, éclatant subitement entre la France et l'Angleterre, vint en compromettre l'avenir. Le comte de Stirling, aidé malheureusement des frères Kirtk et de quelques autres protestants français passés au service de l'Angleterre, obtenait des succès en Acadie et sur le Saint-Laurent, et s’emparait de Québec par la famine, en faisant Champlain prisonnier et en l’emmenant en Europe. Il fallut le traité de Saint-Germain-en-Laye, signé le 20 mars 1632 entre la France et l'Angleterre, pour rendre la Nouvelle-France à son ancienne patrie el Champlain à la Nouvelle-France, dont il devint une seconde fois le gouverneur. Il y mourut trois ans plus tard.
. Champlain a été défini, lors du meeting tenu à Montréal, en 1884, par la British association for advencement of science, « the clearest-headed Frenchman who ever trod the shores of the New-World. » Contre quelles difficultés lutta cet esprit vigoureux et persévérant! Rien n’abattit son courage. À lui etau baron de Poutrincourt revient, je l'ai dit, l'honneur d’avoir voulu les premiers fonder une colonie agricole dans le
Nouveau-Monde. Unissons tous ces hommes courageux dans un même salut, que vous me remercierez d’emprunter encore à M. Fréchette (1) :
Salut d'abord à toi, Cartier, hardi ruarin,
Qui, le premier, foulas de ton pied souverain
Les bords inexplorés de notre immense fleuve ! Salut à toi, Champlain, à toi, de Maisonneuve, Îllustres fondateurs des deux fières cités
Qui mirent dans ses flots leurs rivales beautés). .. Ce ne fut tout d’abord qu'un groupe, une poignée De Bretons, brandissant le sabre et la cognée, Vieux loups de mer, bronzés au vent de Saint-Malo. Bercés depuis l'enfance entre le ciel et l'eau, Hommes de fer, altiers de cœur et de stature,
Ils ont, sous l'œil de Dieu, fait voile à l'aventure, Cherchant dans les secrets de l'Océan brumeux Non pas les bords dorés d’eldorados fameux,
Mais un sol où planter, signe de delivrance,
A côté de la croix le drapeau de la France!
IIT.
Comme toute chose à ses débuts, la colonisation française progressa lentement. «Vous êtes tout puissant en ce point comme en plusieurs autres, » écrivait le P. Lejeune à Richelieu en 1635 : mais ce mensonge officieux, fait pour encourager le bon vouloir, d’ailleurs très réel, du tout-puissant ministre en faveur de la colonie naissante, n'empêche pas que celle-ci ne comptait, en 1640, que 300 habitants. Trois choses retardaient l'accroissement du Canada : les guerres
(1) Louis Fréchette, Notre Histoire, 1833.
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avec les sauvages, le système adopté pour la colonisation, enfin les difficultés qui s’élevèrent entre la Compagnie des Cent Associés et les habitants. Ces difficultés ne furent aplanies qu'en 1645, par ua traité, confirmé par le roi, qui céda aux habitants le commerce des pelleteries, à condition notamment qu'ils paieraient le clergé, les fonctionnaires, rempliraient les engagements de la Société envers les ordresreligieux, et feraient passer au Canada au moins 200 personnes des deux sexes par an.
Quant aux guerres perpétuelles entre les Iroquois, et nos alliés les Hurons, elles se terminèrent par l’anéantissement ou du moins la dispersion de ceux-ci, et des Eriés. Je regrette de ne pouvoir raconter en détail ces luttes sauvages, dans lesquelles tant de missionnaires terminèrent par le martyre une vie consacrée à planter
À côté de la croix le drapeau de la France,
et tant de colons ruinés périrent sans autre récompense à prétendre que
Le légitime orgueil des saints devoirs remplis (1).
C'est, pour ne citer qu’un exemple, c’est Daulac, réfugié avec dix-sept colons dans un petit fort de pieux, qui repousse pendant dix jours les attaques de plus de 900 Iroquois, et finit par succomber. Quatre Français restaient vivants dans le fort quand les ennemis y pénétrèrent : un d'eux acheva à coups de hache ses camarades blessés pour les empêcher de tomber aux mains des
(1) Louis Fréchette, Notre Histoire,
vainqueurs. L'intrépidité de ces braves effraya tellement les sauvages qu'ils se relirèrent sans mettre le siège devant Québec. Dix-sept hriumes avaient suffi pour préserver la ville naissance |
J'ai indiqué le dernier motif qui ralentit au Canada les progrès de la colonisation. « Le système adopté consistait, dit M. Rameau, non seulement à distribuer des terres aux émigrants, mais encore à concéder d'immenses étendues de terrain à ceux qui, par leur fortune ou leur situation, paraissaient en état de créer euxmêmes des centres de population. » Ce système de tenure était emprunté à la féodalité, mais les seigneurs étaient bien plutôt des fermiers du gouvernement qu'investis des pouvoirs des seigneurs du moyen-àge : le droit de ju ice ne leur appartenait qu’en principe, et fut à peine appliqué (1). De 1626 à 1637, dix de ces concessions de terre furent faites, soit à des particuliers, soit aux pèresJésuites ; treize autres furent faites encore dans les trente années qui suivirent, mais elles se peuplèrent à peine. Les concessionnaires prenaient le terrain et ne remplissaient guère les conventions. « C’est ainsi que Lauzon, fils du président de la Compagnie des Cent Associés, reçut, au nom d’un tiers officieux, une étendue de terre sur la rive sud du Saint-Laurent,
(1) Le Canada relevait alors du Parlement de Rouen et était régi par la coutume de Normandie : ce n’est qu'en 1663 qu'il ressortit au Parlement de Paris.—Voir Histoire du Canada, de son église et de ses missions, par l'abbé Brasseur de Bourbourg, vicaire général de Boston, ancien professeur d'histoire ecclésiastique au séminaire de Québec,
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comprenant 60 lieues de longueur ! Il est avéré que Lauzon n’envoya pas un seul colo dans ces vastes concessions (1) ». En 1628 seulement commença le labourage avec des bœufs, et l'on n’a pas oublié les noms des rares familles qui vivaient alors du produit de leurs terres, comme les Hébert et les Couillard, normands les uns et les autres (2).
Si les cultivateurs et les colons étaient rares, il manquait aussi des jeunes filles pour devenir les femmes de ces ouvriers de la première heure. Les seigneurs et les communautés en avaient demandé à la France : on leur avait répondu en dirigeant sur le Canada plusieurs convois de f/ es du roi, jeunes filles, pour la plupart orphelines, élevées aux frais du roi à l'hôpital général de Paris. Mais le climat de la colonie était trop rude pour ces natures délicates. Une grande partie des colons étaient normands: ce fut à la Normandie qu’on s’adressa. « En 1670, M. Colbert pria donc Mgr de Harlay, archevêque de Rouen, de faire choisir désormais par les curés de 30 ou 40 paroisses des environs de cette ville une ou deux filles en chaque paroisse pour les envoyer
au Canada, en remplacement des anciennes filles du roi (3). »
(1) Parkmann, Les Pionniers Français, p. 407. C'est de Lauzon que M. Olier acquit en 1643 l'ile de Montréal, pour lo somme de 130.000 livres.
(2) L'emplacement du champ défriché par Louis Hébert est actuellement occupé par la cathédrale de Québec, l'archevêché, le séminaire et l'Université Laval. (M. Chauveau. L'Instruction publique au Canada.)
(3) Faillon, Histoire de la Sœur Bourgeoys, fondatrice de la
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L'année 1663 fut heureuse pour la colonie : celle-ci reçut un administrateur nabile, es colons; elle vit enfin la suppression par Colbert de la Compagnie des Cent Associés, monopole qui avait longtemps arrêté l'essor du pays. Cette société fut remplacée, il est vrai, par la Compagnie des Indes occileutales, mais cette dernière ne tarda pas à se dissoudre. L'administrateur émérite, considéré comme le véritable organisateur de la colonie, fut M. Talon, ancien intendant du Hainaut, envoyé au Canada en la même qualité. Neveu d’Omer Talon, il semblait avoir pris pour devise les dernières paroles adressées par l'illusitre avocat à son fils : « Mon fils, Dieu te fasse homme de bien ! » Ce fut lui qui étendit le commerce, l’industrie, découvrit des mines, améliora l'agriculture. 11 fit plus, il procura à la colonie, je l’ai dit, ce qui continuait à lui manquer le plus : des colons, mais par un moyen héroïque.
Les Iroquois ne se lassaient pas d'attaquer nos alliés et les postes français ; la colonie était inquiète ; beaucoup d'habitants parlaient de revenir en France. On se décide enfin à envoyer des troupes. Quatre compagnies arrivent en 1663 des Antilles; le beau régiment de Carignan, qui venait de se couvrir de gloire en combattant contre les Turcs, débarque à Québec au milieu de l'enthousiasme général. En 1666, les Iroquois, vaincus, se laissaient imposer la paix. On prit alors un sage parti,
congrégation de Ville-Marie, t. I, p. 188. Voir aussi pp. 122, 226, 263. En 1672, dans le deuxième voyage fait par la sœur Bourgeoys
pour aller chercher ces jeunes filles destinées au Canada, elle séjourna pendant un mois à Rouen.
celui de licencier au Canada les troupes que leurs victoires mêmes venaient de rendre inutiles. Un millier d'excellents colons fut ainsi acquis ; leurs chevaux, qui faisaient l'admiration et la terreur des Indiens, durent s’habituer à la charrue. Talon, retourné en France, ramenait bientôt 700 nouveaux émigrants. À partir de ce moment, la colonie commença enfin à s’accroître rapidement (1). Il faut ajouter, hélas, que les Français avaient apporté aux sauvages un terrible fléau, jusqu'alors inconnu pour eux, la petite vérole. L'année 1670 vit disparaître des villages entiers, des peuplades entières, et peut-être l’horrible épidémie ne contribua-telle pas moins que le succès de nos armes à assurer la paix pendant seize années (2).
Profitons de cette période de repos, pendant laquelle va largement s’agrandir l'aire des découvertes, pour revenir en arrière, J’ai été volontairement incomplet et injuste : je n’ai pas parlé des Missionnaires. Je voulais attendre pour apprécier leur œuvre et leur rôle dans les débuts de la colonisation canadienne, que je pusse considérer cette œuvre dans son ensemble et dans ses résultats. « Aucun autre peuple que le Canada n’a
(1) En 1671, près de 700 enfants étaient nés dans la colonie.
(2) On connaît cette boutade de Mérimée : « Alexandre de Humboldt racontait à mon père qu'il avait connu en Amérique un perroquet qui seul savait quelques mots de la langue d’une tribu aujourd’hui entièrement détruite par la petite vérole (Lokis, p. 10).
mieux mis en lumière, par sa propre histoire, dit M. Le Play (1), les forces incomparables que l’humanité trouve dans le catholicisme quand celui-ci dispose de clercs pauvres et dévoués à leur mission, Dès l’origine, le clergé s’est mis à la tête de la colonie : il a exploré le pays dans toutes les directions ; et, tout en préparant le succès des colons, il a travaillé à l'amélioration morale des indigènes autant que l'ont permis les rivalités des Européens. Les prêtres séculiers, secondés souvent par les Jésuites, ont dirigé toutes les entreprises de défrichement ; ils ont présidé à la création des villages en joignant à leur fonction principale celles du législateur, du juge, de l'architecte et du médecin. Au milieu des souffrances provenant de la guerre, des épidémies, des famines, des désordres atmosphériques, puis de l'abandon de la mère-patrie, les cleres ont constamment soutenu les courages et conservé l'esprit national. » — « Si la France, dit Chateaubriand (2), conserva si longtemps le Canada contre les Iroquois et les Anglais unis, elle doit presque tous ses succès aux Jésuites. » Deux choses donc dans le rèle du clergé : direction de la colonisation et de l'esprit d'entreprises et de découvertes, amélioration morale des habitants. Nous verrons
(1) L'Organisation du Tragail, p. 491.
(2) Histoire de la Louisiane, p. 122. — Voir aussi ce que dit Châteaubriand dans le Génie du Christianisme sur la mission des Hurons, et les martyres des pères de Brébeuf et Lallemant, et les ouvrages publiés sur ce sujet par l'historien des États-Unis Bancroft, et par le P, Martin, ancien supérieur du collége des Jésuites de Montréal. — Le rôle du clergé au Canada à été apprécié pareillement par MM. de Tocqueville et Ampère,
que le clergé a toujours conservé et rempli au Canada ces deux nobles buts (1) : constatons dès à présent que les historiens protestants sont les premiers à le déclarer. Parkmann, quoiqu'originaire de cette malheureuse Acadie, de laquelle le gouvernement Anglais a si brutalement expulsé les colons catholiques, le dit en maint endroit (2). « Dans le Nouveau-Monde, dit l’historien Robertson (3), les Jésuites ont déployé leurs talents de la manière la plus merveilleuse, et ont contribué le plus efficacement au bien de l’espèce humaine. Les Jésuites seuls, en s’y établissant, n'avaient en vue que l'humanité. » Un auteur canadien, ministre protestant, le docteur Withrow, termine une étude sur les Relations des Jésuites de la Nouvelle-France par ces nobles paroles : « Par les travaux de ces missionnaires, un grand nombre de sauvages qui vivaient dans la dégradation la plus abjecte ont été arrachés à leur vie de barbares, à leurs superstitions païennes, à leurs habitudes de cruauté ; ils ont été élevés à la dignité d'hommes et ont mené une viechrétienne et sainte. Ceux qui liront l'histoire de ces hommes apostoliques ne pourront refuser de sympathiser avec eux, au milieu de leurs travaux et
(1) Tandis que l’action et l'influence des seigneurs s'éclipsa peu à peu, le clergé, combinant son activité avec celle des cultivaieurs, devint le pivot essentiel du développement de la société européenne transatlantique ; il en est ainsi, quoiqu'à un moindre degré, dans les colonies hollandaises et anglaises aussi bien que dans l'Acadie, la Louisiane et le Canada.
(2) The Jesuits in North America in the seventeenth century. Boston, 1868.
(3) Charles V, liv. VI, t. V, p. 208.