LA FRANCE AD CONGO
SAVORGNAN DE BRAZZA
On éprouve un douloureux serrement de cœur, en relisant l'histoire du siècle dernier, quand on voit l'incurie d'un gouvernement sans moralité, jointe à Ta complicité de l'opinion, faire perdre à la France ces deux magnifiques colonies, qui auraient pu contribuer si largement à sa grandeur, les Indes et le Canada, — pour ne pas parler de la Louisiane, cédée deux fois à d'autres maîtres sous Louis XV et sous Bonaparte, — les Indes, dont la possession a élevé à un si haut degré la puissance de l'Angleterre, le Canada, ces * quelques arpents dé neige », où treize cent mille Français, issus de soixante mille colons, tiennent à honneur de conserver la langue maternelle et qui ouvrent d'immenses débouchés aux émigrants européens. L'héroïsme d'un Montcalm, le génie d'un Dupleix furent paralysés par les basses intrigues d'une cour frivole et corrompue et les plus ardents patriotes furent mollement soutenus on lâchement abandonnés.
Il est bon de rappeler ces lamentables défaillances, pour ôter a nos contemporains la tentation de les imiter et pour mieux graver dans leur cœur leurs devoirs envers la France. Le présent, hélas I ne peut pas réparer, autant qu'il le voudrait, tes
fautes du passé, mais il peut en tirer de salutaires leçons pour l'avenir. L'histoire ne recommence pas, mais elle continue, et les volontés humaines, qu'aucune fatalité n'enchaine, exercent sur son cours, en se pliant aux desseins de Dieu, une action déterminante. 11 dépend d'elles d'entrer dans les voies fécondes que la Providence ouvre constamment à l'initiative des individus et des sociétés, et nous devons saluer avec reconnaissance et soutenir de toute notre svm:>alhie les hommes de cœur, animés d'une confiance invincible dans les destinées de notre pays, qui, sans prétendre consoler la Fiance de ses désastres, s'efforcent de relever son courage et d'étendre son influence, soit en enrichissant l'humanité par de grandes découvertes scientifiques, soit en créant de nouvelles communications entre les peuples, soit en donnant à l'art et à la littérature un essor plus digne de notre génie national, soit en faisant flotter notre drapeau sur divers points du globe, afin qu'il y représente le progrès, la justice et la liberté.
Parmi les nombreuses entreprises coloniales, qui ont signalé dans ces dernières années l'action de la France, et dont il est aisé de critiquer l'exécution, mais dont un patriotisme éclairé ne peut qu'approuver la pensée maîtresse, aucune ne nous parait plus digne d'intérêt et de sympathie que l'œuvre poursuivie dans la région du Congo par Savorgnan de Brazza et ses courageux collaborateurs. Elle a eu pour origine l'initiative d'un homme ; elle s'est dessinée et développée grâce à sa ténacité, à sa patience, à son indomptable persévérance ; elle a obtenu le libre et volontaire assentiment des indigènes ; elle a progressé par des moyens exclusivement pacifiques ; elle ouvre à notre commerce un accès facile vers les riches et vastes régions de l'Afrique centrale ; elle représente la civilisation, dans ce qu'elle a de plus juste et de plus humain, auprès de nombreuses populations que l'islamisme n'a pas touchées de son souffle desséchant et rendues réfractaires à l'action du christianisme.
L'activité déployée jusqu'ici dans la région du Congo, par l'éminent explorateur dont nous nous proposons de retracer brièvement les travaux, comprend trois phases distinctes, cor-
respondant aux trois voyages qu'il a effectués en prenant pour point de départ notre établissement du Gabon. Le premier voyage (1875-1878) est marqué par l'exploration de TOgôoué et par la découverte de l'Alima : il aboutit à un résultat négatif en démontrant que l'Ogôoué n'offre pas une voie de pénétration suffisante pour parvenir dans l'Afrique centrale, mais il permet d'espérer qu'en descendant le cours de l'Alima on arrivera à se mettre en rapports avec les popu-' lations de l'intérieur. Le deuxième voyage (1879-1882), commencé sous l'impression des découvertes faites par Stanley et avec la conviction que l'Ogôoué et l'Alima offrent un chemin excellent pour atteindre le Congo, au delà de la région des chutes, est signalé par le rattachement du bassin de l'Ogôoué au bassin du Congo, au moyen d'une route et d'un service de porteurs et de pagayeurs indigènes, par la fondation des deux établissements de Franceville sur le premier fleuve et de Brazzaville sur le second, par le traité conclu avec le roi des Batékés, Makoko, notre fidèle allié, et par un commencement d'exploration de la vallée du Niari, où de Brazza croit reconnaître la voie la plus directe pour se rendre de l'Océan à Stanley-Pool. Le troisième voyage (1883-1885), entrepris avec plus de ressources que les précédents, présentait aussi des difficultés particulières. M. de Brazza emmenait avec lui un personnel beaucoup plus nombreux, dans lequel devaient se produire, à côté de dévouements admirables, de fâcheuses défaillances. Il fallait étendre et consolider les résultats acquis, développer nos moyens d'action dans le bassin de l'Ogôoué, nouer des relations amicales avec les belliqueux riverains de l'Alima, justifier par la fidélité aux engagements pris la confiance de Makoko, gagner de vitesse des concurrents habiles et entreprenants, qui prétendaient nous disputer la vallée du Niari, et se mettre en mesure de leur offrir au besoin une compensation, créer de nombreuses stations agricoles, commerciales et hospitalières pour en faire autant de foyers d'influence et de civilisation, apprendre à des populations encore sauvages à respecter le drapeau de la France, en leur assurant une protection juste et bienfaisante, en exerçant au milieu d'elles une
autorité fermement et résolument pacifique. Tous ces travaux ont été menés à bonne lin par nos courageux compatriotes, et grâce à leurs efforts infatigables nous possédons aujourd'hui, entre l'Océan et le Congo, une magnifique colonie, presque aussi étendue que la France et dont la conquête n'a pas coûté une goutte de sang (1).
PKKMIF.R VOYAGK (187^1878)
Romain par la naissance et par les hautes pensées, Français par l'amour de la France et par son entrée dans la marine française, Savorgnan de llrazza se sentait poussé par une vocation déjà lointaine vers les grandes entreprises, quand la frégate amirale la Vénus, sur laquelle il servait comme aspirant de première classe, vint relâcher dans notre colonie du Gabon. Cette colonie, assise sur les bords marécageux de l'océan Atlantique, au pied des montagnes, a pour capitale une station maritime encore bien modeste, Libreville, qui servait autrefois de port de relâche aux navires chargés d'empêcher la traite des nègres. Libreville commande l'entrée d'un vaste estuaire, situé immédiatement au nord de l'équateur. Deux cours d'eau s'y déversent, le Como et le Reniboé, mais ils descendent des hauteurs voisines et ne peuvent être utilisés sérieusement pour la navigation et le commerce. Il en est tout autrement d'un grand tleuve qui forme, à vingt-cinq lieues environ au sud de l'équa-
(1} Les sources auxquelles nous avon* puisé sont en première lijmï troi; Ci*nférences, prononcées à Paris par M. de Bruzza le 24 janvier 1870, le '23 juin 1882 et le 21 janvier 1880 et reproduites par la Société do GéojrrapluM de Paris dans *on Bulletin et dans le Compte rendu de ses séances; nous adres^on* tous nos remerciements à l'éininent set- retaire général de la Société, M. Mftunoir, qui nous a facilité notre tache avec sa courtoisie habituelle. Nous citerons en second lieu l'Afrique explorée et civilité?, recueil mensuel publié à Genève houb la direction de M. Gustave Moynier, et admirablement rédigé (>ar M. Charles Faure, dont l'obligeance nous a valu de précieux renseignements Parmi les autres écrits que nous avons consultes, nous mentionnerons la brochure de M. Dutieuil de Khins sur le Congo français (Paris, Dentu, 188,'ij, l'ouvrage de M. Le Hrun Renaud sur le< Possessions françaises de l'Afrique occidentale (Pari< t Baudouin, IHSfî). et la notice de M. Dietz sur Auguntm Stahl (Paris, Monuerat. 1884).
leur, un vaste delta, par 7* environ de longitude est (i).L'Ogôoue* avait été remonté jusqu'à Lambaréné, à soixante lieues (2) de son embouchure, au confluent de la rivière Ngounié, par M. Avinés, lieutenant de vaisseau, et jusqu'à Lopé, quarante lieues plus avant, par M. Walker, de la Société de géographie de Londres, lorsque la Vénus arriva dans ces parages, portant le pavillon de l'amiral du Quilio, qui commandait alors la station de l'Atlantique sud (1873). L'amiral du Quilio se rendit à Lambaréné, conclut des traités avec les chefs indigènes et encouragea deux explorateurs français, MM. de Compiégne et Marche, qu'il rencontra sur les bords du fleuve et qui, après avoir franchi plusieurs rapides, devaient parvenir, eu mars 1874, malgré l'hostilité d'une tribu appartenant à la race des Fans, environ quinze lieues plus loin que Lopé, au point où le fleuve, après avoir longé quelque temps l'équateur, s'infléchit vers le sud, au confluent de la rivière Ivindo. Un voyageur autrichien, envoyé par la Société africaine allemande, le docteur Lenz, se proposait d'entreprendre l'exploration de l'Ogôoué. Savorgnan de Iîrazza brûlait de prendre part aux efforts tentés pour connaître le cours d'un fleuve qui débouche dans une colonie française, et qui pouvait ouvrir au commerce une voie féconde et permettre de pénétrer dans l'intérieur encore mystérieux île l'Afrique. Il s'ouvrit de ses projets à l'amiral du Quilio; celui-ci l'appuya auprès du ministre de la marine, qui était alors l'amiral de Montaignac. Une mission lui fut confiée par les ministres de la marine et de l'instruction publique, avec le concours du ministre de l'agriculture et du commerce, auquel vint se joindre celui de la Société de Géographie de Paris. Sa vaillante mère mettait au service de cette entreprise généreuse sa modeste fortune.
Après un an employé à concerter avec le plus grand soin les préparatifs de l'expédition, Savorgnan de Brazza s'embarquait à Bordeaux, en août 1875, accompagné du docteur Ballay, médecin de la marine, qui devait être son plus précieux collaborateur, et de M. Alfred Marche, désigné pour cette tâche
(1) Nous indiquons la longitmle d'après le mériJien ilo Pari*. (2J Les ilialunoet i[iie Doua indiquons sonl apjirnximativet.
par la reconnaissance qu'il avait effectuée Tannée précédente avec le marquis de Compiègne. Le 4 septembre, il touchait i Saint-Louis, la capitale de notre établissement du Sénégal, et prenait à bord treize laptots sénégalais, tirailleurs indigènes tour à tour soldats et mariniers, qui devaient lui rendre ïm plus grands services sous la direction du quartier-malt» Hamon. Le 20 octobre, il arrivait à Libreville, et il adjoignait à l'expédition quatre Gabonais, destinés a servir d'interprètes. II repartait de là sur un vapeur de la marine française et, remontant l'Ogôoué, il parvenait bientôt à Lambaréné, qui formait alors l'extrême limite des établissements européens.
Pour pousser plus avant, il fallait des bateaux et des hommes. A la suite de négociations longues et laborieuses, M. de Brazzt réussit à se procurer huit grandes pirogues et à enrôler sous ses ordres une centaine d'indigènes. Les explorateurs n'étaient pas plutôt en route que les désertions des pagayeurs et la fièvre d'Afrique, qui devait souvent consumer leurs forces sans ébranler leur résolution, entravaient leur marche. En franchissant des rapides dangereux, plusieurs pirogues chaviraient; les populations voisines en profitaient pour piller les marchandises et l'on perdait des instruments qu'il était impossible de remplacer. Le 10 février, l'expédition arrivait au village indigène de Lopé. M. de Brazza faisait de cette localité son quartier général : il se décidait à y attendre les marchandises que devait lui apporter le docteur Ballay, retenu en chemin par la maladie, et à mettre à profit ce retard en entamant des négociations avec les tribus qui occupaient le cours supérieur du fleuve et dont l'hostilité avait arrêté la marche de l'expédition précédente. Il entrait en relations avec les Fans et un de leurs chefs lui procurait les moyens de se rendre par la voie de terre jusqu'au village de Doumé sur l'Ogôoué, à trente cinq lieues environ au delà du confluent de la rivière Ivindo (20 juin 4876). Il fut rejoint dans ce trajet, extraordinairement pénible, par le docteur Lenz, qui luttait depuis deux ans contre des difficultés inouïes et qui, après avoir marché quelque temps avec lui, poussa à six ou huit lieues plus loin, jusqu'au confluent de la rivière Sébé. Lui-même était arrivé au dernier terme de Tépùi-
Bernent; ses efforts pour persuader aux indigènes de descendre . au-devant de ses compagnons étaient en pure perte, et il se : demandait avec inquiétude ce qu'ils pouvaient devenir quand , il les vit arriver à son secours. Les Fans, rassurés par la baisse . des eaux du fleuve, avaient consenti à les aider dans le maniement de leurs pirogues; ils avaient franchi sans encombre la chute de Bôoué et M. Ballay, bien qu'affaibli par la fié vie, pouvait prendre en main le commandement de l'expédition, tandis que M. Marche dirigeait une reconnaissance jusqu'au confluent de la rivière Lékëlé, à 75 kilomètres au delà du point atteint par le docteur Lenz (septembre 1876) et que M. de Brazza retournait à Lopé pour y chercher un dernier ravitaillement demeuré sous la garde du quartier-maitre Hamon. En avril 1877, tout le personnel de l'expédition se trouvait réuni à Doumé, mais la santé de M. Marche l'obligeait à se séparer de ses compagnons et à repartir pour l'Europe.
Il vaut la peine de suivre pas à pas nos vaillants pionniers dans leurs efforts soutenus pour triompher de difficultés souvent presque insurmontables et pour étendre, au prix de mille sacrifices, la limite de nos connaissances sur un fleuve qui devait tour à tour tromper et réaliser leurs plus brillantes espérances. Tendant qu'ils étaient à Doumé, cherchant à se procurer les moyens de remonter le fleuve, la petite vérole éclata parmi les indigènes. Cette maladie exerce en Afrique de grands ravages. Le traitement adopté par les Adoumas augmentait la mortalité; les bains froids y jouaient un râle important et nécessairement funeste. On accusait les étrangers d'avoir apporté l'épidémie dans les caisses qui renfermaient leurs approvisionnements. Le docteur Ballay parvint à faire cesser ces appréhensions en guérissant un grand nombre de ces pauvres gens. Il fut à cette occasion témoin d'un trait qui montre dans quelle dégradation peuvent tomber les âmes adonnées au paganisme. Il avait soigné deux enfants dans une case indigène et demandait à leur mère de l'eau pour se laver les mains. Elle lui répondit : « Que me payeras-tu, si je t'apporte de l'eau? »
M. de Brazza parvint à quitter Doumé où on aurait voulu le
retenir, en partageant sa troupe en deux détachements. Le pre» mieretle plus important, sous les ordres du docteur Ballay, remonta jusqu'aux chutes de Poubara (juillet 1877), à 75 kilomètres au delà du point atteint par M. Marche l'année précédente, et à peu de distance au-dessus du confluent de l'Ogôooé avec la rivière Passa. M. de Brazza ne tardait pas à le rejoindra avec le reste de ses hommes. Il constatait, non sans tristesse, qu'à partir de ce point le fleuve n'était plus navigable. Il n'était pas la voie de communication tant cherchée vers l'intérieur <k l'Afrique. Cependant des résultats considérables avaient été obtenus, et il convient de placer en première ligne le prestige acquis auprès des indigènes qui vivent sur les bords de TOgôoué : leur concours nous était assuré et ils arboraient déjà notre drapeau sur leurs pirogues pour y trouver une pro* tection contre les attaques de leurs ennemis.
Les explorateurs étaient bien résolus à ne pas s'en tenir 11 Mais comment pénétrer plus avant? Ils avaient les plus grandes peines à se procurer quelques porteurs, qui s'enfuyaient bientôt en abandonnant leurs caisses. Savorgnan de Brazza se décida, non sans mûre réflexion, à employer des esclaves. Déjà il en avait acheté pour lui servir d'interprètes, en leur donnant U liberté au moment où il les recevait des mains de leurs maîtres, mais, à peine rentrés dans leur pays, ils le quittaient et leurs anciens maîtres leur remettaient au pied la bûche de la servitude. Deux seulement lui étaient demeurés fidèles et lui avaient rendu les plus grands services. Il crut pouvoir, sans manquer aux devoirs de l'humanité, acheter des porteurs, en leur déclarant qu'ils seraient libres le jour seulement où il n'aurait plus besoin d'eux ; mais, témoin des infamies causées par le trafic des esclaves, il se promit bien de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour en amener l'abolition.
La caisse en fer- blanc qui renfermait des chaussures de rechange avait été mal soudée et son contenu s'était tellement détérioré, à la suite des bains forcés pris dans TOgôoué, qu'il ne pouvait plus être d'aucun usage. Les voyageurs durent se contenter de leurs souliers en pièces et pendant près de aept mois ils furent obligés de marcher pieds nus. « Nous commen-
cions à nous y faire, raconte Brazza, lorsque nos vêtements en lambeaux laissèrent nos jambes exposées aux atteintes des broussailles et des buissons épineux. » Ils avaient quitté les vallées argileuses et boisées de l'Ogôoué pour s'élever sur des plateaux et sur des collines sablonneuses, où la végétation était pauvre et la population plus clair-semée. LesBatékés leur montrèrent d'abord les plus mauvaises dispositions. A deux reprises ils furent attaqués, et leur ferme contenance empêcha seule le sang de couler. Cependant ils avaient atteint une petite rivière, large d'une vingtaine de mètres, mais profonde et qui coulait vers Test. Les indigènes l'appelaient Ngambo. Elle les conduisit à un cours d'eau beaucoup plus important, qui portait le nom d'Alima. Ce cours d'eau avait 100 mètres de largeur et 5 de profondeur moyenne. D'après les dires des indigènes, il n'avait pas de rapides, et allait se jeter dans un grand fleuve, d'où venaient les fusils et la poudre et où les pirogues pouvaient descendre en six jours.
Les observations faites sur le sel, que les indigènes obtenaient par cette voie, inclinaient les voyageurs à penser que l'Alima aboutissait plutôt à quelque grand lac salé. Sur les bords de cette rivière vivait une population belliqueuse, les Apfourous, contre lesquels les Batékés désiraient obtenir le concours des blancs, dont ils avaient fini par rechercher l'amitié. M. de Brazzan'avait garde d'entrer dans ces vues, contraires à son programme pacifique et humanitaire. Il fit plusieurs tentatives pour nouer avec les Apfourous des relations amicales, mais ce fut en pure perte. Il croyait cependant y avoir réussi et il avait fait auprès d'eux l'acquisition de huit pirogues, sur lesquelles il avait chargé ses bagages et commencé la descente de la rivière, lorsque les indigènes firent retentir leur cri de guerre et se lancèrent à leur poursuite. Bientôt les coups de feu éclatèrent et ils furent attaqués par tous les villages devant lesquels ils passaient (3 juillet 1878). La nuit en arrivant ne les déroba point à la vigilance de leurs adversaires, qui avaient allumé de grands feux et poussaient de continuelles clameurs. « On les entendait chanter, dit Brazza, que nous étions de la viande pour leur festin de victoire. » Il rangea ses hommes sur
la rive et quand le jour se leva il reçut chaudement, avec les quinze fusils dont il disposait, l'attaque des Apfourous, montés sur une trentaine de pirogues et il les mit en fuite. Devait-il profiter de rétonnement causé par cette défaite pour franchir la passe gardée par les indigènes et pour continuer la descente de la rivière? C'était s'exposer à de nouveaux combats, qui pouvaient amener la ruine de l'expédition et qui en dénaturaient le caractère. Savorgnan de Brazza évita cette faute grave, et si sa prudence ne lui permit pas de recueillir en quelques jours les magnifiques connaissances géographiques qui étaient à sa portée sans qu'il le sût, elle contribua puissamment à faciliter les relations pacifiques qu'il devait nouer plus tard avec les riverains du Congo et de l'Alima. S'il a pu par moments regretter depuis cette décision, nous croyons, pour notre part, qu'on ne saurait trop hautement l'en féliciter.
Il attendit la nuit pour battre en retraite par la voie de terre, qui seule s'offrait à lui. Sept caisses de marchandises durent être noyées. Les porteurs chargèrent le reste du bagage, et après trois heures d'efforts les voyageurs parvenaient à sortir de la forêt marécageuse qui leur avait un moment servi de refuge. Ils atteignaient au matin le pied des collines et le soir ils se trouvaient à l'abri des Apfourous. Ils avaient descendu l'Alima en deux jours sur un parcours d'environ cent kilomètres.
Les explorateurs se retrouvaient sur le territoire des Batékés, qui redoublaient envers eux de prévenances, mais la famine régnait dans le pays, l'eau était rare et il fallut partager les aliments en rations, auxquelles les trois blancs, de Brazza, Ballay et le quartier-mai tre Hamon touchaient les derniers, après avoir laissé choisir les laptots sénégalais et les porteurs indigènes. Leur consolation, en continuant leur marche vers le nord, fut de rencontrer de nouveaux cours d'eau, qui se dirigeaient vers l'est, l'Oba, le Lébaï Ngouco, à 120 kilomètres de l'Alima. Arrivé là, Savorgnan de Brazza renvoya une partie de son monde, sous la direction du docteur Ballay et du quartier-maître Hamon, vers TOgôoué et il se remit en route avec les hommes les plus valides, six laptots et dix porteurs. Il traversait avec eux le Lébaï Ngouco (19 juillet 1878),
mais ne pouvait pénétrer dans l'est, devant la terreur que les
Anghiés, tribu guerrière, inspirait aux indigènes. Il rencontrait, à 60 kilomètres au nord, la Licona, rivière à peu près égale en importance à l'Alima, au point où il la traversa, et qui courait de l'ouest à Test en suivant la ligne de l'équateur. Il se traînait péniblement pendant une centaine de kilomètres encore jusqu'au Lébai Ocoua, la rivière de sel, ainsi nommée à cause du sel qu'on obtient sur ses bords par l'évaporation de petits ruisseaux chargés de cette substance. Ses jambes et celles de ses compagnons étaient couvertes d'ulcères. Ses marchandises étaient presque épuisées. La saison des pluies approchait et allait rendre la marche impossible. Il reprit tristement le chemin de l'Ogôoué, le 11 août 1878, trois ans après avoir quitté l'Europe.
Quelque temps après il rejoignait, non sans peine, ses collaborateurs sur les rives de l'Ogôoué. Il rendait la liberté à ses porteurs, mais ne pouvait en décider qu'un petit nombre à le suivre jusqu'au Gabon, pour y vivre en paix sous la protection de nos lois : les autres rentraient dans leurs villages, où on les astreignait de nouveau à l'esclavage, la bûche aux pieds et la fourche au cou. Il descendait rapidement l'Ogôoué, heureux de pouvoir arracher à la mort son ami Ballay, chaviré avec son embarcation au plus fort du courant, et, après avoir reçu sur sa route de nombreux témoignages de sympathie, il arrivait au Gabon, puis en Europe et là il apprenait avec une émotion profonde la merveilleuse exploration du Congo par Stanley. C'était là le grand fleuve, dont il avait entendu parler aux indigènes. Tout son voyage s'éclairait à ses yeux d'une lumière nouvelle et il se disait que, si l'Ogôoué ne lui avait pas procuré le moyen de pénétrer dans l'intérieur de l'Afrique, il pouvait former avec l'Alima, que 120 kilomètres seulement d'un pays facile à traverser séparaient de ce cours d'eau, la voie la plus courte et la plus facile pour parvenir au fleuve immense qui rejoint la région des grands lacs à l'océan Atlantique. Ses efforts persévérants étaient récompensés et ce qu'il avait considéré comme un échec relatif devenait un important succès.
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