SECOND VOYAGE
Près de quinze cents kilomètres explorés dans la région de l'équateur, l'Ogôoué devenu, grâce à l'assentiment des indigènes, une voie accessible au commerce, la certitude de pouvoir utiliser cette route pour parvenir au cœur du continent africain, tels étaient les résultats du premier voyage entrepris par Savorgnan de Brazza et par ses dévoués collaborateurs. H n'y avait pas une minute à perdre pour les consolider, pour les étendre et pour s'en assurer la possession définitive. Déjà Stanley était à l'œuvre sur le cours inférieur du Congo. l)e Stanley-Pool à Vivi, sur un espace de 220 kilomètres, le coure du fleuve est brisé par 32 chutes ou rapides, qui rendent la navigation absolument impraticable. Il est bordé à droite et à gauche par des vallées latérales, que séparent des collines abruptes, couvertes de forêts, et qui opposent aux efforts du voyageur toute une série de gigantesques sillons. C'est là que Stanley avait conçu le projet grandiose de construire une route, pour transporter au delà des chutes des bateaux à vapeur démontables et pour les lancer ensuite sur les eaux du Congo et de ses nombreux affluents. Résolu à renverser les obstacles naturels comme il avait brisé sur son chemin la résistance des in* digènes, il était reparti pour le théâtre de ses découvertes, et il communiquait son ardeur à une nuée de travailleurs. De Brazza était loin de disposer des mêmes moyens. L'opinion en France n'avait pas encore pris parti pour lui comme elle Ta fait dans la suite, et l'appui de la Société de Géographie et de la branche française de l'Association africaine, le concours du Parlement et des trois ministères des affaires étrangères, de la marine et de l'instruction publique, ne lui permettaient pas de compter au moment de son départ sur plus d'une centaine de mille francs. Son patriotisme, son habileté, son énergie, son esprit de conciliation vis-à-vis des indigènes devaient suppléer à la faiblesse de ses ressources et lui permettre de tenir avec honneur k drapeau qui lui était confié, sans manquer un seul jour aux
devoirs de l'humanité, au respect des faibles, aux égards légitimes envers les autres nations.
Laissant au docteur Ballay le soin de compléter les apprêts de l'expédition et de lui amener deux vapeurs démontables, destinés à naviguer sur l'Alima et sur le Congo, Savorgnan de Brazza, encore souffrant des suites de son premier voyage, quittait la France le 27 décembre 1879. En arrivant au Gabon (janvier 4880), il y retrouvait ses anciens interprètes et les porteurs qui l'avaient déjà accompagné et qui lui devaient leur liberté. Il partait à la tête d'une nouvelle colonne, avec deux Français, MM. Noguez et Michaud. Son premier soin, en remontant l'Ogôoué, était d'organiser le long du fleuve un service régulier de transports, en faisant appel au concours de deux peuplades importantes, les Adoumas et les Okandas, et en persuadant aux tribus riveraines de renoncer aux monopoles particuliers qui entravaient les relations commerciales. H se mit ensuite en demeure de fonder, conformément à la mission qu'il en avait reçue, deux stations hospitalières, Tune sur le haut Ogôoué, l'autre sur le Congo.
Il choisit, pour y installer la première, une éminence située sur la rive gauche de la rivière Passa, immédiatement au-dessus de son confluent avec l'Ogôoué, point où le fleuve cesse d'être navigable, après un cours de 815 kilomètres. Il lui donna le nom de Franceville et la plaça sous la direction de M. Noguez (juin 1880). Il envoya M. Michaud, à la tête d'une flottille de 44 pirogues, montées par 770 hommes, à la rencontre du docteur Ballay, et lui-même partit pour le Congo, avec son fidèle interprète batéké, Ossia, le sergent sénégalais Malamine et quelques indigènes. 11 franchit les collines sablonneuses qui s'étendent du nord au sud, entre le bassin de l'Ogôoué et celui du Congo, et qui sont habitées par les Batékés, parvint à la ligne de faîte élevée de 800 mètres environ au-dessus de la mer, sur le plateau fertile cultivé par les Achicouyas, descendit dans les vallées habitées par les Abomas, magnifique population, qui lui fit également un accueil empressé, et il commençait à suivre en radeau le cours de la rivière Lefini (ou Lawson),
quand il reçut la visite d'un vassal du puissant roi nègre
Makoko, qui venait, au nom de son suzerain, inviter le grand chef blanc de l'Ogôoué à se rendre auprès de lui. Il quittait bientôt son radeau pour raccompagner sur un plateau brûlé par le soleil et il se croyait égaré par son nouveau guide, quand un 6oir, à 11 heures, à la suite d'une marche forcée, les voyageurs aperçurent à leurs pieds « une immense nappe d'eau dont l'éclat argenté allait se fondre dans l'ombre des plus hautes montagnes ». C'était le grand fleuve intérieur, sur les bords duquel ils venaient planter le drapeau de la France.
Mais pour cela, il fallait nouer des relations amicales avec les populations riveraines du Congo, encore frémissantes au souvenir des luttes qu'elles avaient soutenues pour s'opposer à la libre navigation du fleuve. Ce résultat devait être atteint par M. de Brazza, grâce aux conseils d'Ossia et à l'intervention de Makoko. Au bout de peu de jours, il arrivait à la résidence du roi. Celui-ci lui faisait l'accueil le plus favorable. Voici le résumé de ses paroles : « Makoko est heureux de recevoir le fils du grand chef blanc de l'Occident, dont les actes sont ceux d'un homme sage. Il le reçoit en conséquence ; et il veut que lorsqu'il quittera ses Etats il puisse dire à ceux qui l'ont envoyé que Makoko sait bien recevoir les blancs qui viennent chez lui non en guerriers, mais en hommes de paix. *
Pendant les vingt-cinq jours que M. de Brazza passa auprès du monarque africain, il fut entouré des prévenances les plus touchantes, des attentions les plus affectueuses. La renommée pacifique, qui l'avait précédé sur les bords du Congo, en était la première cause. « Sans redouter la guerre plus que les blancs, disait le roi nègre à son hôte, nous préférons la paix. J'ai interrogé l'àme d'un grand sage, — de mon quatrième ancêtre, — et convaincu que nous n'aurions pas à lutter contre deux partis, j'ai résolu d'assurer complètement la paix en devenant l'ami de celui qui m'inspirait confiance. » Ces entretiens amenaient la conclusion d'un traité, par lequel Makoko plaçait ses Etats sous la protection de la France et accordait i son représentant une concession de territoire sur les rives du Congo. Ce traité était ratifié dans une assemblée solennelle des chefs et des vassaux de Makoko. Quand il fut signé, le roi et
les chefs mirent de la terre dans une petite botte et le grand féticheur dit k Brazza en la lui présentant : « Prends cette terre et porte-la au grand chef des blancs ; elle lui rappellera que nous lui appartenons. » L'officier de la marine française répondait, en plantant son pavillon devant la case du roi : « Voici le signe d'amitié et de protection que je vous laisse. La France est partout où flotte cet emblème de paix, et elle fait respecter les droits de ceux qui s'en couvrent. »
La fondation d'une station hospitalière sur les bords du Congo était assurée, mais la bonne volonté des Apfourous ou des Oubandjis, qui habitent le cours supérieur du fleuve, ne nous était pas acquise. C'est contre eux que Brazza avait eu à soutenir une lutte sur le haut Alima. Il avait entamé avec eux des négociations avant d'arriver chez Makoko. Il s'agissait de les reprendre et de les mener à bonne fin. Une assemblée des chefs oubandjis devait avoir lieu, non loin de la résidence du roi, sur le grand fleuve, à Nganchouno, nom du village et du chef qui y habite. L'opposition de Nganchouno faillit tout faire échouer. Dans une première entrevue, Ossia n'eut pas la liberté de parler au nom de son maître, et les Oubandjis se retiraient sans que la question eût fait un pas. M. de Brazza représente avec vivacité à Nganchouno les dangers auxquels il s'expose en trahissant les intérêts de son suzerain. Nganchouno rappelle les Oubandjis, s'excuse auprès d'eux d'avoir mal compris les ordres de Makoko. Ossia peut leur donner connaissance des intentions du grand chef blanc et ils promettent de porter à leurs frères des paroles de paix.
Quelques jours après, quarante chefs oubandjis, revêtus de leurs plus beaux costumes, descendaient le fleuve dans une flottille de magnifiques pirogues, creusées chacune dans un seul tronc d'arbre et qui portaient jusqu'à cent hommes. Ils représentaient toutes les tribus du Congo, de l'équateur à la résidence de Makoko. M. de Brazza prit la parole au milieu du plus profond silence. Il rappela que dans le haut Alima il n'avait eu recours aux armes que pour se défendre. Ils auraient pu continuer ; ils s'étaient retirés devant leur opposition. On savait qu'ils vivaient en paix partout où ils allaient. Ils dési-
raient installer un village dans le haut Alima et un autre à Ntamo (en face de Stanley-Pool), pour y échanger les produits de l'Europe et ceux de l'Afrique. L'intérêt des uns et des autres était de conclure une paix nécessaire à ces relations. La discussion fut laborieuse. Quand on eut longtemps débattu dos questions d'intérêt, un chef s'avança vers Brazza, avec un maintien grave et fier, et lui montrant un îlot voisin : « Regarde cet îlot, lui dit-il ; il semble placé là pour nous mettre en garde contre les promesses des blancs, car il nous rappellera toujours qu'ici le sang des Oubandjis a été versé par le premier blanc que nous ayons vu. Un des siens, qui l'a abandonné, te donnera à Ntamo le nombre de ses morts et de ses blessés. Nos ennemis ont pu échapper à notre vengeance en descendant le fleuve comme le vent ; mais qu'ils n'essayent pas de le remonter ! » C'était une allusion à un combat, dans lequel Stanley ne parait pas avoir eu les torts qu'on lui reproche. Le récit de son voyage porte qu'en cet endroit il fut assailli à l'improviste, et que six de ses hommes étaient tombés sous une première décharge, quand les autres prirent les armes pour se défendre et engagèrent un combat qui se termina au bout d'une heure par la retraite des assaillants. Quoi qu'il en soit, Savorgnan de Brazza eut la plus grande peine à dégager sa responsabilité de faits auxquels il était complètement étranger. Il y réussit cependant. La paix fut conclue et l'on enterra la guerre. Il vaut la peine de reproduire ici, d'après M. de Brazza, ce récit bien connu, qui porte un cachet de grandeur naïve : « En face de ce malencontreux ilôt, qui avait failli nous jouer un si mauvais tour, on lit un grand trou ; puis chaque chef y déposa, l'un une balle, l'autre une pierre à feu ; un troisième y vida sa poire à poudre, etc., et lorsque moi et mes hommes nous y eûmes jeté des cartouches, on y planta le tronc d'un arbre qui repousse très rapidement. Enfin la terre fut rejetée sur le tout, et un des chefs prononça ces paroles : « Nous enterrons la guerre si profondément que ni nous ni <l nos enfants ne pourrons la déterrer et l'arbre qui poussera ici « témoignera de l'alliance entre les blancs et les noirs. — Et « nous aussi, ajoutai-je, nous enterrons la guerre; puisse la paix
c durer tant que l'arbre ne produira pas de balles, de cartou- « ches ni de poudre. » On me remit ensuite une poire à poudre vide en signe de paix et je leur donnai mon pavillon. Mais alors tous les chefs voulurent en avoir un, qu'ils frottèrent contre le premier, et bientôt toute la flottille oubandji fut pavoisée de nos couleurs. »
Peu de temps après, l'heureux négociateur descendait le fleuve sur une des pirogues qu'il avait admirées. Après avoir voyagé pendant cinq jours entre des berges élevées, éloignées de 800 à 2.000 mètres, il arrivait dans une sorte de lac, silué immédiatement au-dessus des terribles cataractes que Stanley avait eu tant de peine à franchir. Les indigènes donnent à ce bassin, parsemé d'îles et large d'environ six lieues, le nom de Neouna. Il est connu en Europe sous celui de Stanley-Pool. Sur la rive droite on rencontre le village de Ntamo, qui est la clef du haut Congo. « Les premiers, a écrit M. de Brazza, nous allions prendre cette clef, non pour fermer la voie, mais pour en assurer la neutralité. » Les chefs vinrent lui rendre hommage, et il leur déclara, dans un grand palabre, qu'il avait choisi, en vertu de la concession accordée par Makoko, le terrain situé sur la rive droite du fleuve entre la rivière Impila au nord et la rivière Djoué au sud. L'acte de prise de possession fut aussitôt rédigé et signé et les villages arborèrent le pavillon français (1 er octobre 1880). La station hospitalière du Congo fut installée au village de Ntamo, sur une colline qui domine le fleuve. La Société de Géographie de Paris, d'accord avec le Comité français de l'Association africaine, a donné à cette station le nom bien justifié de Brazzaville.
Quelle voie choisir pour mettre la nouvelle station en communication avec l'Océan ? Les rives du Congo étaient hérissées d'obstacles, mais à peu de distance de la rivière Djoué on rencontrait à l'ouest une rivière appelée le Ndouo, qui se jetait elle-même dans un fleuve tributaire de l'Atlantique, nommé le Niari ou le Quillou. M. de Brazza résolut aussitôt d'explorer ces cours d'eau. 11 laissa le poste de Ntamo sous la garde du brave sergent Malamine et de trois hommes, et il se mit en chemin avec le reste de sa troupe. L'attitude défiante et hostile des
indigènes, qui craignaient qu'on n'en voulût à leurs mines de cuivre, l'obligea à remettre à plus tard cette exploration et à se rejeter vers le sud. Ce fut dans ce trajet qu'il rencontra Stanley à Mdambi Mbongo, près du Congo. L'entrevue fut des plus cordiales. Stanley a parlé plus tard avec dédain de ce voyageur aux pieds nus, aux vêtement^ déchirés, dans lequel il n'avait pas su reconnaître un sérieux rival, mais nous croyons avec Brazza qu'il faut pardonner une irritation passagère à un homme qui par son indomptable persévérance a attaché son nom à une œuvre immortelle.
Après avoir descendu le cours inférieur du Congo, remonté la côte de l'Atlantique, vu partout des esclaves et pris de nouveau la résolution de combattre cette iniquité, Savorgnan de Brazza débarquait à Libreville le 15 décembre 1880, joyeux à la pensée des renforts qui avaient dû lui être envoyés de France. surprise cruelle ! Ni les deux vapeurs démontables, ni le personnel des stations, ni le docteur Ballay n'étaient arrivés. Quelles difficultés retenaient ce fidèle collaborateur ? Que se passait-il ? Devait-on, là-bas, dans la patrie, mettre cette mollesse à seconder les efforts des hommes qui se dépensaient pour elle ? Cet exemple, hélas ! n'est pas isolé, et trop souvent les entreprises coloniales les mieux conduites ont été compromises ou rendues inutiles par l'apathie, par l'indifférence, par le manque d'initiative qu'elles ont rencontrées parmi les paisibles habitants de notre belle France, tandis que des concurrents plus heureux, parce qu'ils étaient plus entreprenants et plus actifs, ont profité des débouchés que nous leur avions ouverts et recueilli la moisson sans avoir eu la peine de faire les semailles. C'est un devoir pour notre commerce et pour notre industrie de ne pas retomber dans cette faute, souvent répétée, et qui nous a coûté bien cher, et de faire une place à notre activité nationale partout où flotte le drapeau de la France. Dans le bassin de l'Ogôoué, ce serait le moyen d'utiliser de grandes richesses naturelles, tout en combattant l'esclavage par un trafic honîête et rénumérateur, capable de se substituer parmi les indigènes à la vente des hommes.
Pénétré de douleur, mais résolu à tout faire pour assurer
le succès de son œuvre, Savorgnan de Brazza repartait au bout de vingt-quatre heures, après avoir adjoint à sa petite troupe deux marins et plusieurs travailleurs indigènes. M. Michaud venait de redescendre l'Ogôoué pour la seconde fois, avec sa flottille de pirogues. Depuis un mois et demi il attendait, très anxieux, aux factoreries de Lambaréné, lorsqu'il vitapparaître Brazza. Il le ramena à Franceville malade et blessé, à la suite d'un naufrage aux chutes de Bôoué (février 1881). Deux mois de repos rendirent la santé à notre vaillant compatriote. Il avait sous les yeux un spectacle propre à lui faire bien augurer de l'avenir. Nous lui en empruntons la description pittoresque : « Noguez n'avait pas perdu son temps. Je trouvai là réunis une centaine d'indigènes, hommes, femmes, enfants, déjà habitués au travail. Il ne restait qu'à achever ce qu'il avait si bien commencé. On fit de nouveaux magasins, de nouvelles caves et on prépara de jolies chambres. Nos légumes, nos plantations de goyaviers, d'orangers, de café..., notre liétail, cabris, moutons, porcs, etc., tout était soigné, prospérait, et déjà la station vivait uniquement sur ses revenus. J'allais oublier notre àne et notre ànesse, belles et bonnes bêtes qui, en voyageant, n'avaient rien perdu de leur entêtement, mais c'était bon, là-bas, de les entendre braire, et encore meilleur de parcourir, montés sur leur dos, notre charmant domaine, tout comme si nous eussions été à Montmorency. » Entre Franceville et le point où l'Alima devient navigable il fallait tracer une route et organiser un service de transports, sur une distance de 120 kilomètres. Quatre cents travailleurs indigènes furent enrôlés sous les ordres des trois Français Michaud, Amiel et Guiral, transformés en ingénieurs, et partagés en escouades sous la direction des Gabonais, devenus • conducteurs des ponts et chaussées ». Ils ouvrirent la voie, en suivant le tracé indiqué par Brazza et la construisirent solidement pour qu'elle pût supporter de lourdes charges. C'est par là qu'on espérait transporter bientôt le vapeur démontable destiné à flotter sur le Congo.
Les indigènes du haut Alima hésitaient à se présenter comme porteurs. Pour les y décider, M. de Brazza construisit des
ponts sur deux affluents de l'Àlima dans la direction de Ntamo. Craignant que le commerce ne prit cette voie et ne se détournât de leur pays, les riverains de l'Alima se hâtèrent d'offrir leur concours, et le service des transports entre cette rivière et l'Ogôoué fut organisé (septembre 1881.)
Cependant le bateau à vapeur, si ardemment attendu, ne paraissait pas ; et tandis que M. de Brazza, malade sur les bords de l'Alima, faisait annoncer à Franceville que tout était prêt pour l'exploration de ceHe rivière, M. Mizon, enseigne de vaisseau, arrivait seul dans cette station, avec de mauvaises nouvelles. Le docteur Ballay était retenu au Gabon, par la nécessité de réparer un matériel défectueux. Tant d'efforts en pure perte ! Il y avait là de quoi décourager une âme moins fortement trempée que celle de Brazza. Ajoutez à cela la tristesse que Jui avait causée la mort de son ami Noguez, enlevé quelques semaines auparavant par la fièvre.
Une autre mort était venue creuser un vide dans le personnel de la mission. Un homme jeune, ardent, instruit, admirablement qualifié pour entreprendre des explorations hardies et pour faire rayonner parmi les indigènes la pure influence de la civilisation chrétienne, Auguste Stahl, avait obtenu de faire partie de l'expédition qui devait rejoindre et seconder Savorgnan de Brazza. Né en Afrique, sur le sol algérien, fils d'un pasteur alsacien, aimé de tous ceux qui le connaissaient pour la droiture de son cœur et pour la noblesse de ses sentiments, en même temps que pour la vivacité de sa belle intelligence, il apportait clans ce voyage un enthousiasme débordant, qui faisait souhaiter à ses côtés la présence d'un guide expérimenté, pour lui interdire les imprudences et pour permettre à ses rares aptitudes, sanctifiées par une piété vivante, de porter tous leurs fruits. Envoyé à l'avance de Dakar à Libreville sur un bateau à vapeur, tandis que MM. Mizon et Ballay faisaient route sur un voilier, après avoir casé en lieu sûr les laptots sénégalais qui lui étaient confiés et les ânes destinés aux stations de l'intérieur, il s'était laissé saisir par l'entraînement des explorations autour du Gabon, sur les bords des marécages, dans les profondeurs mystérieuses des forêts, au sein d'une nature exubé-
rante de richesse et de vie et il en avait rapporté, sans le savoir, les germes d'une fièvre qui l'enlevait dix jours «après l'arrivée de ses compagnons. Le 12 mars 1881 il écrivait encore à M. Jean de Visme, directeur de l'Ecole préparatoire de théologie où son professorat a laissé de si durables souvenirs, une lettre qui ne trahissait pas la fatigue ; deux jours après il expirait, laissant à ses amis le souvenir d'une des plus généreuses natures qu'ils aient connues et traçant la roule à ceux qui pensent qu'il vaut mieux succomber au service d'une grande cause que de végéter misérablement dans l'égoïsme et dans l'inaction (1).
Nous avons laissé Brazza triste et malade au bord de l'Alima. Vers le 10 octobre 1881, sa santé lui permettait de retourner à Franceville. Il remettait la direction de son œuvre entre les mains de M. Mizon et lui-même reprenait le chemin de la France, en se dirigeant vers le sud pour explorer la vallée du Niari. Il envoyait pour la seconde fois des ravitaillements au brave Malamine, qui demeurait à la tête de notre station du Congo, et qui devait résister vaillamment à toutes les tentatives de séduction et d'intimidation, fidèle au devoir et ferme à son poste.
Il franchissait des montagnes sablonneuses, et, le 8 février 4882, il apercevait la source de l'Ogôoué, ce fleuve qu'il avait remonté six ans auparavant pour la première fois. « Cette découverte, a-t-il dit, me fit une vive impression ; mon esprit fatigué, surexcité par la fièvre, embrassa en quelques instants le passé, le présent et l'avenir de l'œuvre à laquelle j'avais donné fortune, jeunesse et santé. Vous me comprenez, vous qui avez éprouvé la force du dévouement à une idée; vous savez combien peu pèsent dans la balance de notre vie les sacrifices qu'impose parfois le devoir, mais vous savez aussi quelle muette et horrible souiïrance torture l'homme qui redoute de voir ses efforts rester stériles. »
J'aime à citer ces paroles, empreintes d'un sentiment si élevé
(t) Voir les articles publiés dans la Revue chrétienne, on juillet 1881 et février 1885, par M. J. de Visme et la brochure de M. le pasteur Dietz sur Auguste Stahl (Son voyage ot sa correspondance), Paris, Monnerat, 1884.
et si poignant, aujourd'hui qu'on a la certitude que la France ne laissera pas péricliter l'œuvre entreprise par son enfant adoptif. Elles nous révèlent les préoccupations d'un noble cœur et elles sont bien laites pour stimuler nos sympathies actives en faveur d'une contrée où les droits que nous avons acquis nous créent d'impérieux devoirs. Malheur à nous si nous négligions nos obligations morales envers des populations ignorantes qui regardent à nous, et si nous ne cherchions pas à faire régner parmi elles la justice et la liberté en leur faisant connaître l'Evangile !
Un mois après, les voyageurs atteignaient la vallée du Niari. Le cours d'eau qu'ils avaient sous les yeux mesurait 80 à 90 mètres de largeur. On apercevait à l'est, entre les montagnes, l'ouverture qui permet de communiquer avec notre station du Congo. A l'ouest, le fleuve coule longtemps sans un rapide. Il en forme plus loin, mais de Brazza ne devait l'apprendre que plus tard et ce ne serait pas un obstacle à l'établissement d'une voie ferrée. L'opposition des indigènes, beaucoup plus hostiles dans le voisinage des blancs, dont ils ont souvent, il faut l'avouer, à subir les exactions, ne tarda pas à se traduire par des signes non équivoques. Dans un village on leur refuse l'eau, le feu, une place pour dormir. Tandis que M. de Brazza discute avec les chefs, un conflit s'engage entre les naturels et ses gens. Pour mettre fin au combat il s'empare du fusil qu'un de ses Sénégalais a arraché à un indigène et il le rend au chef. Celui-ci l'ajuste avec cette arme et le manque. Les balles sifflent de tous côtés. Six hommes sont blessés dans la petite troupe avant qu'elle ait eu le temps de battre en retraite. De Brazza et ses compagnons marchèrent toute la nuit vers le sud, par une pluie battante. Ils atteignaient au lever du jour le sommet des montagnes qui dominent le cours de la Loundima. Ils avaient sous leurs yeux les plaines verdoyantes que cette rivière traverse en coulant vers le Niari. Bientôt ils arrivaient à Landana sur l'Atlantique et ils recevaient de la colonie européenne et du supérieur de la mission française un accueil qui les consolait de bien des souffrances.
Cet accueil n'était que le prélude de celui que Savorgnan de
Brazza devait rencontrera Paris. L'opinion était définitivement gagnée et venait apporter à l'infat «gable explorateur un concours qu'elle ne lui avait pas assez prodigué. Il allait avoir entre les mains des moyens d'action beaucoup plus considérables. On pouvait juger du parti qu'il en saurait tirer par l'œuvre qu'il avait accomplie en deux ans et demi avec des ressources modestes. Quatre mille kilomètres avaient été parcourus et relevés à l'aide d'ob?ervations astronomiques. De nombreux renseignements avaient été recueillis sur la configuration du pays, sur la constitution du sol, sur les facilités qu'il offre à l'agriculture et au commerce, sur le caractère et les mœurs des habitants. Deux stations hospitalières avaient été fondées, Franceville sur l'Ogôoué, au point où il cesse d'être navigable, Ntamo ou Brazzaville, sur le Congo, au point où il recommence à l'être, au-dessus de la région des cataractes, et elles pouvaient compter pour prospérer sur la bonne volonté des indigènes. Une voie avait été tracée de l'Ogôoué à l'Alima, un service de transports organisé de l'Alima à l'Océan et le chemin le plus avantageux de l'Atlantique à Brazzaville semblait avoir été découvert dans la vallée du Ni a ri.