TROISIÈME VOYAGE
Pendant que les pionniers de la civilisation exploraient l'Afrique, d'importantes Sociétés s'étaient organisées en Europe pour seconder leurs efforts et pour en recueillir les fruits. Nous avons déjà parlé de l'Association internationale africaine, fondée sous le haut patronage du roi des Belges, à la suite du retour de Stanley, pendant la première absence de M. deBrazza, et dont la branche française avait coopéré à son second voyage. Lorsqu'il revint en France, à la suite de cette nouvelle campagne, un rameau important était venu se greffer sur le tronc primitif et, à l'Association africaine, qui poursuivait un but purement scientifique et humanitaire, s'était ajouté le Comité d'études du Congo, qui avait un objet politique et
commercial et d'où est sortie la création de l'Etat libre du Congo. Le lien de ces deux œuvres est dans la pensée d'humanité qui a présidé à Tune et à l'autre, et qui a trouvé son expression dans les actes de la Conférence de Berlin, signés le 25 février 1885. Tout, sans doute, n'a pas été parfait dans l'œuvre de cette conférence, pas plus que dans aucune œuvre humaine : l'intérêt obscurcissant souvent le devoir aux yeux de ceux qui se croient les mieux intentionnés et les plus justes. Elle n'en constitue pas moins, au jugement des personnes les plus compétentes, un immense progrès, soit dans les relations des peuples civilisés avec des tribus encore barbares, dont on affirme les droits au lieu de les fouler brutalement aux pieds comme cela s'est fait trop souvent, soit dans les rapports que les nations de l'Europe ont réussi à établir entre elles pour le maintien de la paix, pour la suppression des monopoles, pour l'établissement de la liberté commerciale. Cette liberté profitera surtout à ceux qui sauront en faire le meilleur usage par leur initiative et par leur persévérance. Elle produira aussi, si elle n'est pas pratiquée dans un esprit bassement mercantile, les plus heureux effets pour la condition morale et matérielle des indigènes. On se rappelle que Livingstone, qui occupe le premier rang parmi les explorateurs africains, et qui, s'il n'a pas eu à la fin de sa carrière les succès de l'intrépide Stanley, conserve dans sa mort cette gloire pure de n'avoir jamais employé la force, Livingstone, le grand ami de l'humanité souffrante et des pauvres nègres torturés par la servitude, s'efforçait de combattre l'esclavage en faisant comprendre aux chefs indigènes l'avantage qu'ils auraient à remplacer la vente de leurs sujets par l'échange des produits du sol. Ce langage était quelquefois entendu, et l'ardente prière du voyageur, qui n'avait jamais cessé d'être missionnaire, celle qu'il faisait monter vers son Père célesfe en expirant, agenouillé devant son grabat près des sources du Congo, c'était que les peuples chrétiens ouvrissent, vers l'intérieur de l'Afrique, de larges voies commerciales, pour y faire pénétrer la véritable civilisation, les relations bénies entre les hommes et une sainte liberté. La Conférence de Berlin ne s'est pas placée à un point de vue tout à fait aussi élevé. Elle a
commis une faute grave en renonçant, devant l'opposition de l'Allemagne, à créer des entraves au trafic des spiritueux, qui est, pour les peuples encore enfants en contact avec notre vieille Europe, une cause de démoralisation et de ruine : c'est là un chancre rongeur attaché à son œuvre et qu'il faudra un jour extirper. Mais elle s'est acquis, d'autre part, des titres incontestables à la reconnaissance des tribus africaines, quand elle a inscrit, au nombre des principes constitutifs du nouvel ordre de choses établi dans le bassin du Congo, le respect de la liberté religieuse et la bienveillance assurée à toute entreprise missionnaire. 11 y a loin, sans doute, de la coupe aux lèvres et de la théorie aux faits dans lesquels elle doit prendre corps, et nous ne sommes pas encore près de voir les nègres de cette immense région, affranchir leurs esclaves et renoncer à leurs fétiches pour embrasser le christianisme, mais toute œuvre d'éducation et de relèvement est un germe qui se développe. Or, nous avons ici le germe d'un progrès fécond, qui a été déposé au centre d'un vaste continent et qui grandira, si les enfants de Dieu le veulent fermement, pour la gloire de son nom et pour le bien d'un grand nombre d'hommes.
Au moment où M. de Brazza reparlait pour l'Afrique, une compétition fiévreuse s'était établie entre les représentants du Comité d'études du Congo, dont les visées n'étaient pas encore nettement définies et qui cherchaient à se tailler la part du lion, et ceux de la France, qui ne voulaient pas laisser circonscrire dans des limites trop étroites les territoires protégés par le drapeau national. Les Chambres françaises comprenaient l'intérêt et le péril d'une pareille situation. Personne ne songeait plus à marchander, à celui qui nous apportait un empire et qui restait pauvre, les crédits nécessaires, et, avec cet entraînement qui est tour à tour une des forces et une des faiblesses du caractère gaulois, les collaborateurs s'offraient en foule, bons et mauvais, préparant au chef de la nouvelle expédition de vives satisfactions et de cruels déboires. Un subside de 1,275,000 fr. avait été voté sur la proposition du cabinet Duclerc et réparti entre les différents ministères. Savorgnan de Brazza était nommé commissaire du gouvernement avec les pouvoirs les
plus étendus. On accentuait le caractère pacifique et scientifique de sa mission en la plaçant sous le patronage du ministère de l'instruction publique.
Le temps pressait. Les préparatifs indispensables furent faits à la hâte. M. Rigail de Lastours était parti, le 1 er janvier 1883 avec l'avant-garde, accompagné de Jacques de Brazza, frère cadet de l'explorateur, docteur es sciences naturelles. Un mois après, M. le lieutenant Decazes allait recruter au Sénégal les laplots nécessaires. Savorgnan de Brazza s'embarquait luimême, le 19 mars, sur le Précurseur. Il avait avec lui « une troupe de 48 Européens, hiérarchiquement organisés, pleine de l'enthousiasme du début », et il s'adjoignait, en touchant à Dakar, dans les premiers jours d'avril, 130 laptots, parmi lesquels le brave sergent Malamine, que M. Mizon avait relevé de son poste de Brazzaville, et dont M. de Brazza a tracé ce beau portrait, qui nous montre le parti que les Français peuvent tirer de leurs auxiliaires africains en gagnant leur affection :
« Mélange de sang arabe et de sang maure, Malamine est un
homme de haute taille, solidement musclé. Son profil est presque européen et sa physionomie respire une virile fierté. On sent immédiatement en lui l'homme capable de remplir intelligemment des ordres, en les interprétant suivant les circonstances. Quand, en 1880, je le laissai seul à la garde du pavillon français sur le Congo, sans ressources et à 500 kilomètres de notre plus voisine station, je savais à l'avance à qui je confiais ce dangereux honneur. Hardi défenseur des faibles, Malamine fut vite aimé des indigènes, auxquels il apprit à aimer la France. »
Le Précurseur emportait un chargement de huit cents tonnes, comprenant le matériel nécessaire à l'établissement d'une vingtaine de stations, les marchandises qui servent de monnaie courante dans l'Afrique équatoriale, les munitions, les vivres, les instruments de toute sorte réunis pour les besoins de l'expédition. Arrivé au Gabon, le 22 avril 1883, le premier soin de M. de Brazza était de mettre en lieu sûr ces précieux approvisionnements. Il devait se heurter contre la mauvaise volonté la plus insigne. Les magasins de la colonie lui demeurèrent
fermés, et il dut empiler matériel et marchandises sur les quais et sur les chemins, et laisser le tout exposé aux rapines et aux intempéries.
Le 30 avril, il repartait, le cœur outré, laissant derrière lui
le gros de sa troupe avec ses instructions. Il gagnait le bas
Ogôoué et remontait le fleuve jusqu'à Lambaréné. Il fondait un
poste dans cette localité, qui marquait la limite des factoreries
européennes. Il envoyait un de ses compagnons fonder à
l'extrémité occidentale du delta de l'Ogôoué, au cap Lopez, une
station destinée à devenir un centre de ravitaillement. D'autres
recevaient Tordre d'établir, en amont de Lambaréné, à Ndjolé,
des magasins pour l'approvisionnement du haut fleuve. D'autres
^ntin devaient se rendre rapidement à Franceville et rejoindre
d^ là, sur le haut Alima, le docteur Ballay. Des piroguiers
oleandas, descendus à Lambaréné avec un chargement de
Caoutchouc, s'y trouvaient à point pour emmener les nouveaux
arrivants.
Savorgnan de Brazza, rassuré de ce côté, regagnait la côte, où se jouait une partie extrêmement serrée entre M. Cordier, lieutenant de vaisseau et les agents du Comité d'études du Congo. Ceux-ci, pour être maîtres de la voie découverte par Brazza entre l'Atlantique et Stanley-Pool, avaient occupé la vallée du Niari ou du Quillou. M. Cordier, à son tour, obtenait, par des traités passés avec les indigènes, la baie de Loango, .située à peu de distance du fleuve, seule rade sûre entre le Gabon et l'embouchure du Congo. Inquiet de l'issue de cette négociation, M. de Brazza allait à la rencontre de M. Cordier et le croisait en route, mais sa visite à Loango lui procurait la cession d'un territoire qui commande l'embouchure du Quillou. Il résolut de chercher sans retard, dans le voisinage de Brazzaville, des éléments de compensation à offrir à ses rivaux, pour obtenir la rétrocession de la vallée du Niari, enclavée désormais entre des possessions françaises.
Il court à Libreville, y laisse seulement trois Européens, et retourne à Lambaréné, où il trouve réunie la plus grande partie de son personnel et où il revoit M. de Lastours, descendu de Franceville avec cinquante-huit pirogues et plus de huit cents
pagayeurs. Il donne au lieutenant Decazes la direction des affaires sur la côte et il part pour l'intérieur le 10 juin, heureux d'avoir reçu des nouvelles favorables du docteur Ballay, qui achève sur le haut Alima le montage de son canot à vapeur . Chemin faisant, il fonde de nouveaux postes, Achouca, Madiville (la Ville de l'huile). Le 22 juillet, il arrive à Franceville, qu'il revoit avec amour. « La situation de Franceville est réellement belle sur la haute pointe d'un mouvement de terrain qui, après s'être insensiblement élevé, à partir du confluent de l'Ogôoué et de la Passa, tombe, par une pente rapide, d'une hauteur de plus de cent mètres sur la rivière qui coule à ses pieds. L'horizon lointain des plateaux, dans un panorama presque circulaire, les alignements réguliers des villages qui couvrent les pentes basses, la note fraîche des plantations de bananiers tranchant sur les tons rouges des terres argileuses, font de ce point une des vues les plus jolies et les plus séduisantes de l'Ouest africain. Elle inspire comme un besoin de se reposer en admirant, et en même temps comme un vague désir de marcher vers les horizons qu'on découvre. » Le docteur Ballay avait engagé des négociations avec les Apfourous riverains de l'Alima, qui avaient accueilli cinq ans auparavant les explorateurs à coups de fusil, et dont le concours nous était indispensable. Pendant qu'elles continuaient, le brigadier Roche, celui dont Brazza a raconté qu'il était amoureux d'ordre et d'économie au point de se refuser le nécessaire et de retrancher aux autres tout ce qu'il croyait superflu, amenait les chaudières du canot à vapeur sur les trois premiers chariots qui eussent circulé dans ces contrées. Elles aboutissaient enfin et, le 16 octobre 1883, M. Ballay quittait la station de Diélé sur une immense pirogue chargée de marchandises et de vivres pour six mois. Les Apfourous mêlaient le bruit de leurs tambours en bois au chant des pagayeurs qui s'éteignait peu à peu emporté par les flots rapides. « Elle est saisissante, a dit le narrateur de cette scène, l'impression que produit un départ dans ces contrées lointaines ; ceux-là seuls qui en ont été les témoins savent quelle sorte d'émotion muette inspire la séparation, quelle profonde amitié tient dans le der-
nier serrement de main qu'on échange, quelle sorte de fraternelle tendresse il y a dans le dernier embrassement. Le docteur Ballay allait donc revoir cette place où jadis nous avions dû nous arrêter devant des hostilités sans motifs. Quelle émotion le gagnerait, quand il passerait entre ces rives basses et boisées d'où jadis partaient des coups de feu. Que devionsnous craindre encore ? Pouvions-nous espérer atteindre pacifiquement le but? Telles étaient nos pensées en adressant à l'embarcation qui s'éloignait nos derniers signes d'adieu. »
Pourquoi Savorgnan de Brazza laissait-il son ami partir seul ? Pourquoi demeurait-il en arrière, lui qui avait naguère si grande hâte de se retrouver sur le Congo? Pour deux motifs. L'un, c'est qu'une partie du personnel laissé dans la zone maritime en prenait fort à son aise et négligeait les intérêts de la mission pour vivre dans l'indolence et dans le bien-être; de là un désordre fort préjudiciable, auquel il importait de porter remède. C'est ce que fit M. Dufourcq, délégué directement par le ministre de l'instruction publique pour avoir la haute main sur tous les services de la côte. Son arrivée produisit parmi les paresseux et les brouillons un mécontentement salutaire, qui entraîna leur départ, et les nouveaux éléments qu'il amenait avec lui, joints à ce que les anciens cadres renfermaient d'excellent, constituèrent enfin, sous son active direction, un groupe homogène tout à fait à la hauteur de sa tache.
L'autre motif qui retenait M. de Brazza était la crainte de s'engager précipitamment dans les difficultés d'une situation que des bruits malveillants représentaient comme profondément troublée. On avait employé tous les moyens pour délacher de nous notre fidèle allié Makoko. La nouvelle de son renversement, puis celle de sa mort, avaient été successivement mises en circulation. Il importait d'éviter toute fausse démarche, ainsi que toute occasion de conflit. De là la nécessité, pour le chef de la mission française, d'obtenir des renseignements certains avant d'entrer en campagne.
Il mettait du reste le temps à profit en organisant diverses explorations, entre autres celle de la rivière Nconi, reconnue par M. de Lastours, et qui promettait de rendre de grands ser-
vices comme voie de communication. La station de Bôoué, en face des dangereuses chutes de ce nom, sur l'Ogôoué, et celle de Lékéti, au point où l'Alima devient navigable pour les grosses embarcations, étaient fondées.
M. Ballay lui envoyait des nouvelles tout à fait rassurantes. Les indigènes de l'Alima avaient témoigné sur son passage de la surprise, mais point de malveillance. Makoko lui avait fait un accueil cordial. Le montage du canot à vapeur était terminé. Brazza s'embarquait sur ce bateau qu'il avait appelé le Ballay, et descendait l'Alima avec une flottille de pirogues. 11 constatait de visu les dispositions favorables des populations et s'arrêtait quelques jours pour nouer des relations avec elles et choisir remplacement dune station vers le bas de la rivière. 11 débouchait dans le Congo, touchait à Bolobo, station de l'Association africaine, située sur la rive gauche du fleuve et dirigée par un officier belge des plus courtois, et arrivait, le 27 mars 1884, à Nganchouno, sur la rive droite, là où avait eu lieu, près de quatre ans auparavant, l'adoption solennelle d'un traité de paix par les chefs oubandjis. M. de Brazza apportait avec lui la ratification de ce traité, prononcée par les Chambres françaises. Makoko envoyait une ambassade pour le saluer et le recevait le lendemain dans sa résidence royale avec une grande pompe. 11 chantait ces paroles devant ses sujets assemblés, en leur montrant les étrangers et leurs cadeaux :
En vérité, en vérité,
Vous tous, qui êtes là, voyez.
Voilà celui qu'on disait mort; il est revenu. Voilà celui qu'on disait pauvre ; voyez ses présent».
Le peuple répondait en chœur :
Ceux qui ont ainsi parlé, sont des menteurs.
Makoko se levait alors, allait à la rencontre de Brazza, qui en faisait autant de son côté, le pressait dans ses bras et ne se lassait pas de lui sourire.
Deux jours après, les principaux vassaux du roi des Batékés se réunissaient. Rien n'avait été négligé pour donner de l'éclat
à la cérémonie. Un brillant vélum de laine rouge abritait les assistants. Le roi était assis sur une peau de lion, appuyé sur de riches coussins, entouré de ses femmes et de ses favoris. Les chefs avaient pris place sur des peaux de léopard ; ils avaient avec eux leurs c dieux lares ». Chacun vient à genoux protester de sa fidélité à Makoko. Tous affirment, avec serment, leur attachement à notre drapeau. M. de Brazza prend la parole. En quelques mots il rappelle le passé. Ses hommes présentent les armes, on sonne aux champs, et il fait entre les mains de Makoko la remise des traités, au nom de la France. Le procèsverbal de la cérémonie est rédigé et signé, et les chefs vont recevoir les présents préparés pour eux, et sur lesquels on lit leurs noms.
Les jours suivants étaient employés à régler des différends, survenus entre quelques vassaux de Makoko. Mpohontaba, le grand chef qui passait pour avoir détrôné son suzerain, et qui avait signé en décembre 1882, avec un des agents du Comité d'études, un traité daté de Falla (France) (1), était chargé de remettre le territoire entre les mains de notre représentant. Les indigènes de Brazzaville recevaient celui-ci avec les plus grands égards et lui cédaient, dans des conditions avantageuses, un village dont les cases offraient un abri à ses hommes, dans une situation salubre, à « l'extrémité d'une croupe assez large, qui domine le Congo et s'abaisse brusquement, à cent mètres de la rive, dans un éboulement de sable argileux. Cette croupe semble être le premier obstacle contre lequel se butte le fleuve, pour aller, en tournant, se précipiter à la première cataracte. De là le regard embrasse, dans son entier, l'immensité du Stanley Pool et tout le cirque de hautes montagnes qui l'entoure. Le pays est peuplé, le sol est fertile, l'air est sain, et la brise constante de l'ouest y apporte la fraîcheur relative des plateaux qu'elle a traversés. »
M. de Brazza fit cinq ou six tentatives infructueuses pour s'aboucher avec le représentant de Stanley et de l'Association africaine, dont les stations occupaient l'autre côté du fleuve,
(1) Makoko avait donné ce nom à la contrée, en 1880.
dans une région administrée par des vassaux de Makoko. Sur son refusde se prêter àun entretien, il réunit un palabre solennel, où Mpohontaba lui présenta les chefs des deux rives du Congo et prenant leurs mains, les mit dans les siennes, en signe d'abandon, en leur ordonnant de n'obéir qu'à lui (1 er juin 1884). Le procès-verbal de cette réunion fut communiqué au représentant du Comité d'études. Ainsi se trouvaient confirmés les droits conférés à la France dans une solennité du même genre, qui avait eu lieu lors du premier passage de Brazza, en 1880. C'était un résultat capital, qui permettait à notre gouvernement d'offrir à l'Association africaine une compensation, en échange des territoires qu'elle avait occupés ailleurs près de l'Atlantique, et de rentrer en possession de la vallée du Niari-Quillou et de quatre-vingts lieues de côtes.
Savorgnan de Brazza avait réalisé le premier point de son programme. Le second, l'établissement de stations civilisatrices, était en bonne voie d'exécution. Il lui restait à en poursuivre un troisième, en étendant vers le nord le cercle de nos explorations.
Le D r Ballay l'avait quitté pour rentrer en Europe, où il devait représenter notre pays avec honneur à la Conférence de Berlin. M. de Chavannes, qui avait déployé beaucoup de tact dans des négociations délicates, restait à la tête de la station de Brazzaville. M. de Brazza remontait avec son canot à vapeur le Congo, puis l'Alima jusqu'à Diélé, gagnait Franceville, descendait l'Ogôoué jusqu'au pays des Adournas, et, après avoir recruté parmi eux des auxiliaires, reparaissait sur le Congo avec le canot à vapeur, suivi d'une flottille de pirogues, quand il eut la joie de rencontrer un de ses meilleurs collaborateurs, M. Dolisie, qui avait rejoint Brazzaville par les vallées du Niari-Quillou et de la Loundima, et qui avait continué sa route jusqu'à l'embouchure de l'Alima. Il lui abandonna le commandement de l'expédition, que M. Dolisie dirigea avec beaucoup de succès, remontant le cours de l'Oubangui-Nkoundja à une a*>sez grande distance au nord de l'équateur et passant des traités avec les indigènes.
Pendant ce temps, M. de Brazza revenait à la côte (1 er dé-
cembre 1884). Il employait trois mois à courir de droite et de gauche, pour régler des difficultés et donner des ordres. Une colonne de cent cinquante porteurs, recrutés à Loango, se rendait à Franceville, en lqngeant l'Ogôoué. Une crue énorme et inattendue interceptait la navigation et entraînait la perte de plusieurs pièces d'une canonnière démontable, le Djué. M. de Brazza mettait ce retard à profit pour achever, de village en village, une organisation indigène dont il attendait de grands services. La baisse des eaux lui permettait enfin d'atteindre Franceville, où il recevait de bonnes nouvelles de l'intérieur. M. Decazes, qui était à la tête de la colonisation sur l'AIima, comme M. de Lastours sur l'Ogôoué, avait su gagner l'attachement des Batékés. Il avait admirablement organisé le service des porteurs. Le transport du vapeur démontable, le Djué y qui pesait plus de trente tonnes, d'une rivière à l'autre, ne demanda qu'un mois, sous la direction de quatre laptots sénégalais. La dépense totale, pour l'amener de l'Océan à l'Alima, en franchissant 700 kilomètres par eau et 200 par terre, fut d'environ 27,000 francs, alors que le transport d'un bateau à vapeur un peu plus grand, le long des rapides du Congo, sur une route de 450 kilomètres, coûtait au Comité d'études plus de 400,000 francs. Le gouvernement français dépensait une somme à peu près aussi considérable pour transporter, du Sénégal au Niger, sur un parcours de 900 kilomètres, une canonnière beaucoup plus petite. Ces chiffres sont instructifs. Ils permettent de bien augurer de la voie commerciale ouverte au sud de Téquateur par nos compatriotes.
Savorgnan de Brazza allait s'élancer plein d'ardeur vers ces terres nouvelles, où il espérait faire flotter le pavillon français, quand des événements douloureux vinrent le frapper au cœur. Deux membres de la mission étaient morts à la côte. M. de Lastours, au moment de partir pour un voyage d'exploration, avait été atteint d'un accès de fièvre pernicieuse et le suppliait de descendre à Madiville, pour recevoir ses dernières volontés. * S'il est une situation cruelle, a dit plus tard M. de Brazza, c'est bien de se voir placé entre le cœur et la raison, entre les devoirs d'humanité et le devoir absolu de poursuivre sa tâche
sans regarder derrière soi. Un de mes plus zélés collaborateurs se mourait et me suppliait de l'assister à ses derniers moments ; le courant de foudre de l'Ogôoué pouvait me porter près de lui en moins de deux jours ; j'hésitai un moment, puis, le cœur l'emportant sur la raison, je sautai en pirogue, et arrivai à temps pour serrer encore une main qui semblait vouloir se souder à la mienne dans une dernière étreinte, pour fermer des yeux qui s'éteignirent dans les miens. »
a M. de Lastours était un Français dans toute l'acception du mot, un de ces dévoués aux grandes idées, un de ces hommes au chaleureux courage, qui aiment leur patrie par-dessus 'tout(l). »
A côté de ces lignes, nous tenons à citer l'hommage plein de grandeur, rendu par le chef de notre mission dans l'Ouest africain à ceux qui ont donné leur vie pour elle : « Puissent aujourd'hui ces paroles payer à ceux qui dorment là-bas le juste tribut de regrets qu'on n'est pas en droit d'accorder au cours de l'œuvre. Ce n'est qu'après la lutte qu'on peut, songer à compter ses morts et à les pleurer. Les nôtres gardent éternellement, sur les rives de l'Ogôoué et du Congo, le nom de la France, martyrs de la foi patriotique et du dévouement au pays, muettes sentinelles endormies dans les plis du drapeau national. »
M. de Brazza chargea son frère de commander l'expédition dont M. de Lastours allait prendre la direction, quand la mort le frappa. Jacques de Brazza se mit en marche vers le nord-est. Ses explorations ont eu d'importants résultats qui n'ont pas encore été publiés.
La nouvelle de la convention signée à Paris, le 5 février, entre la France et l'Association internationale du Congo, et des décisions prises à la Conférence de Berlin, vint surprendre Savorgnan de Brazza le 15 juillet 1885, avant qu'il eût pu luimême se mettre en route pour la région du Haut-Congo. Les acquisitions faites par la France étaient reconnues parle nouvel
(1) M. do Lastours était protestant. Le fait mérite d'être relevé, au momen 1 où des accusations, d'une injustice criante, ont osé »e produire contre le patriotisme des protestants français»
Etat du Congo, et tout fait espérer que nos nationaux auront d'excellentes relations avec les représentants d'une puissance amie. Le roi des Belges, Léopold II, est devenu le souverain du nouvel Etat, dont la France a favorisé la formation par ses dispositions conciliantes et par le concours qu'elle lui a prêté pour aplanir certaines difficultés auprès du gouvernement portugais. Une question délicate est actuellement pendante, au sujet d'une délimitation de frontières. Les renseignements apportés par M. Ballay faisaient choisir un point situé au delà de la Licona- Nkoundja, sur le Congo et, plus au nord, le 17° degré de longitude est, au méridien deGreenwich, comme limite orientale des possessions françaises ; pendant ce temps, M. de Brazza apprenait en Afrique que la Licona et la Nkoundja, appelée aussi Oubangui, située plus au nord, formaient deux rivières distinctes, et que le bassin de la seconde s'étendait bien au delà du 47 e degré. Le temps lui a manqué pour aller lui-même sur les lieux faire une reconnaissance qui serait entrée comme un élément sérieux dans la solution de cette difficulté. L'ordre de rentrer en France lui arriva au moment où il projetait de pousser ses recherches jusqu'à la ligne de partage des eaux qui limite au nord le bassin du Congo. Il dut se contenter des résultats, d'ailleurs très satisfaisants, obtenus par M. Dolisie, qui avait réussi à remonter TOubangui jusqu'au 3° degré au nord de Téquateur. Nous espérons qu'on en tiendra compte dans le règlement de cette question de frontières, qui a été soumise à un arbitrage.
M. de Brazza choisit, pour retourner en France, la route de l'Alima et du Congo. Il rencontra, dans notre station du bas Alima, M. de Chavannes, qui lui apprit la mort d'un de ses braves auxiliaires, le quartier-maître Le Briz. « En brave marin il était mort comme il l'eût fait sur le pont de son vaisseau, un jour de bataille. — Quand vint la dernière minute : « Je « m'en vais, dit-il d'une voix ferme encore; vous direz à « M. de Brazza que j'ai toujours fait mon devoir. »
Après avoir fait une pointe rapide vers le nord, visité sur l'Oubangui notre poste de Nkoundja et sur la rivière Sangua celui de Bonga, Savorgnan de Brazza se rendait à Brazzaville
et descendait jusqu'à Banane, où le Congo se jette dans l'Océan et forme un estuaire de 11 kilomètres de largeur et dont la profondeur atteint 400 mètres. Déjà l'Angleterre, l'Allemagne, la Hollande, le Portugal ont organisé avec cette importante station maritime des services réguliers de paquebots, par lesquels s'opère le transit principal des marchandises à destination du Haut-Congo et de ses affluents, immense bassin fluvial, occupé par une population très dense, et qui renferme des richesses naturelles presque inépuisables. De nombreux bateaux à vapeur, transportés par Stanley, au prix de difficultés inouïes, sillonnent ces cours d'eau, reliant entre elles les quarante-cinq stations fondées par l'Association africaine et ouvrant sans cesse aux produits de l'industrie européenne des débouchés nouveaux. La France restera-t-elle en arrière? N'installerat-elle pas, elle aussi, un service indépendant de messageries, afin de relier à la mère patrie, par une ligne française, nos établissements de Libreville, du cap Lopez, de Loango, et par eux ces vingt et un postes, créés dans l'intérieur des terres, dont le nombre est destiné à s'accroître, et qui doivent être entre les mains d'administrateurs dévoués aux intérêts de l'humanité, non moins qu'à ceux du pays, en même temps que des centres commerciaux des foyers de civilisation?
Ainsi que le disait M. de Brazza, la France a autre chose à faire que d'être « le gendarme de la colonisation. » Elle a le droit d'y chercher une source de légitimes richesses, et la sagesse la plus élémentaire le lui ordonne, au moment où la concurrence étrangère porte de si sensibles atteintes à son commerce et à son industrie. Mais elle doit surtout se souvenir qu'elle a reçu de Dieu la mission de servir de lien entre les peuples et d'associer au travail fécond l'affirmation constante et résolue de la justice et de la liberté. Toutes les fois que notre politique s'écarte de ce but, elle fait fausse route ; elle méconnaît le génie national et la véritable vocation de la France ; elle compromet, en croyant les servir, les intérêts de la patrie ; elle ébranle les fondements de sa prospérité matérielle en diminuant sa grandeur morale ; elle rapetisse son rôle et abaisse sa situation dans le monde.
Savorgnan de Brazza reçut, dans son voyage de retour, un cordial accueil dans la belle mission catholique de Linzolo sur les bords du Congo, dans les différents postes de l'Association africaine, à Libreville, où un nouveau gouverneur, M. Pradier, s'efforçait de réparer les fautes de son prédécesseur. Il lui remettait ses pouvoirs et rentrait en France après une absence de deux ans et neuf mois.
Il a résumé lui-même les résultats obtenus au cours de ce voyage, le 21 janvier 1886, à Paris, devant un auditoire de plus de quatre mille personnes qui ne lui a pas ménagé ses applaudissements enthousiastes. Nous laissons de côté les relevés topographiques et hydrographiques, les observations scientifiques, les collections d'histoire naturelle, les renseignements de toutes sortes sur les races, les usages, les mœurs des indigènes, pour nous en tenir à ce qui apparaît comme le trait distinctif de l'œuvre entreprise par notre vaillant compatriote et par ses fidèles collaborateurs. Le concours volontaire des indigènes a été acquis à notre œuvre de colonisation. Il en résulte dès à présent dans leurs mœurs un adoucissement qui permet de prévoir la disparition de coutumes barbares. Sur l'Ogôoué, les Adoumas et les Okandas nous ont offert depuis longtemps leurs services ; une organisation, imitée de notre inscription maritime, nous les assure aujourd'hui ; tour à tour pagayeurs, porteurs ou soldats, ils manœuvrent nos pirogues dans les rapides, transportent nos marchandises et sont prêts à suivre et à défendre notre drapeau. Les Fans ou Pahouins, tribus anthropophages, qui* ont envahi les bords de l'Ogôoué et sont depuis vingt ans en lutte perpétuelle avec les autorités françaises du Gabon, viennent peu à peu s'encadrer dans les rangs de nos premiers auxiliaires, dans un pays qui est « heureusement » hors de la portée de nos canonnières.
« Dix ans pour arriver, dans ces contrées, à un embryon d'organisation à la fois économique et politique, a dit M. de Brazza, peuvent sembler un temps considérable aux personnes étrangères à cet ordre de questions. Eh bien, Messieurs, je vous affirme qu'il y a dix ans je ne croyais pas obtenir en si peu de temps un pareil résultat. Il n'a fallu rien moins que le concours
intelligent de mes collaborateurs et des soins constants, pour aboutir à la solution actuelle qui est, je crois» la seule possible. Ce que la patience et la persévérance ont fait en dix ans, la force n'eût pu l'accomplir, même au prix des plus grands sacrifices. »
Dans le pays des Batékés plus de trois mille hommes, sans être enrôlés comme les précédents, effectuent honnêtement nos transports. Sur les bords du Congo et de l'Alima, nous recrutons sans peine des pagayeurs et des travailleurs. Chez les peuplades barbares qui occupent le haut fleuve, les immolations humaines deviennent moins fréquentes, a Si nous avions voulu moraliser par la force, nous n'aurions pas obtenu ce commencement de progrès, qui nous a dédommagés de lents et pacifiques efforts. »
« En un mot, à différents titres et dans des contrées différentes, depuis l'indigène transformé en soldat et qui passe un an sous les armes, jusqu'à celui qui porte un ballot pendant sept jours, environ sept mille hommes sont employés annuellement par nous. Ils perdent à notre contact les vices de leur sauvagerie primitive, notre langue et notre influence se répandent dans leurs familles et dans leurs tribus, et ce groupe, qui représente une population d'environ cinq millions d'àmes, se forme progressivement à l'école du travail et du devoir. Une influence ainsi basée doit être stable et féconde, et je puis en donner une preuve. Il y a douze ans, le seul commerce du haut Ogôoué était la traite des esclaves ; le chiffre total du commerce du Gabon atteignait à peine deux millions •: aujourd'hui le commerce licite a remplacé l'ancien trafic et le chiffre des transactions atteint environ quatorze millions de francs, i
Après avoir retracé dans ses grandes lignes l'œuvre accomplie, avec de faibles ressources, mais avec une conviction inébranlable, M. de Brazza jetait un regard sur l'avenir du Congo français et exposait les principes dont l'application peut seule en assurer le graduel et pacifique développement. C'était un magnifique spectacle que celui de cette immense assemblée, suspendue à ses lèvres vibrantes, transportée pour un moment au-dessus de toutes les préoccupations mesquines par une
haute pensée de patriotisme et d'humanité, c Ce qu'il faut redouter par- dessus tout, disait l'orateur, c'est de renverser en un jour l'œuvre de dix années, car l'intervention de la force dans une œuvre préparée par la patience et la douceur peut tout perdre d'un coup. » Et les applaudissements lui répondaient, l'émotion faisait battre les cœurs, les yeux se mouillaient de larmes, et cette parole de Jésus me revenait à l'esprit : « Heureux les hommes doux, car ils hériteront de la terre. »
Français et chrétiens, nous avons mieux à faire que de donner à une pareille œuvre une admiration stérile. Si nous aimons notre patrie à proportion des maux qu'elle a soufferts et si nous formons des vœux passionnés pour son relèvement et pour sa grandeur, si nous estimons en même temps qu'elle est appelée à faire entendre le langage de l'équité, souvent méconnue, et à représenter le progrès, sous sa forme la plus généreuse, dans le conseil des nations, quelle plus noble ambition pouvons-nous former que de contribuer par nos efforts à faire connaître son nom aux peuples enfants de l'Afrique immense, comme un symbole de paix, de justice et d'affranchis* sèment? Si nous croyons à la puissance de la vérité chrétienne pour sauver les âmes et les sociétés, pour arrêter les vieilles civilisations sur le penchant de la ruine et pour communiquer à des races encore jeunes les lumières et les bienfaits du royaume de Dieu, comment consentirions-nous à garder pour nous seuls un pareil trésor, et tandis que nous voyons partir pour tant de pays inconnus les pionniers du commerce ou de la science, comment hésiterions-nous à onvoyer des messagers de l'Evangile là où flotte le drapeau de la France ?
Je m'adresse avant tout aux protestants français. Les catholiques français ont compris leur devoir : ils ont fondé sur divers points du territoire enveloppé par notre protectorat des établissements missionnaires. Les protestants anglais, les protestants américains ont compris leur devoir : ils ont créé de nombreux centres d'évangélisation sur le cours inférieur du Congo et à de grandes distances dans l'intérieur des terres. Les Eglises protestantes de France n'ont pas encore mis la main à l'œuvre ; les
pressants appels de la Société des Missions évangéliques de Paris ne leur ont pas inspiré jusqu'ici les résolutions décisives qui engagent le présent et qui assurent l'avenir: devant le champ de travail nouveau, qui s'offre à leur activité, elles se consultent et elles attendent.
Ah ! je sais bien ce qu'elles sont en droit de répondre à ceux qui les accuseraient de torpeur et d'indifférence : « Les persécutions religieuses nous ont enlevé le plus pur de notre sang ; il n'y a pas cent ans que la liberté nous a été rendue; nous sommes une minorité, qui a bien de la peine à réunir ses membres dispersés, à s'organiser, à vivre et à se développer en France même. Malgré notre faiblesse nous avons entrepris des œuvres missionnaires. Quand l'Algérie nous était fermée, nous avons envoyé nos messagers au sud de l'Afrique, où ils ont retrouvé des descendants des huguenots proscrits et sauvé le peuple des Bassoutos de la ruine. Nous avons donné aux indigènes convertis de Taïti des missionnaires, qui ont montré à nos calomniateurs qu'on pouvait, dans ces mers lointaines, être à la fois bon français et bon protestant. Nous avons procuré aux nègres du Sénégal des missionnaires, dont plusieurs sont morts, emportés par la fièvre jaune ; d'autres continuent leur œuvre de foi et de dévouement. Nous sommes en voie de constituer sur le cours supérieur du Zambèze, dans le poste missionnaire le plus avancé de l'Afrique australe, toute une petite colonie chrétienne, où les efforts des Eglises sœurs de la Suisse et des vallées vaudoises viennent s'unir aux nôtres, comme ils le font sur d'autres champs de travail, pour amener à l'Evangile des tribus plongées dans la plus affreuse barbarie. A Madagascar, après avoir affirmé notre respect pour la liberté des consciences, nous attendons l'autorisation de nous renseigner et d'agir. En Algérie, en Tunisie la voie s'est ouverte devant nous, et nous y marchons. Au Tonkin nous avons été noblement représentées par un aumônier militaire, et nous espérons fonder un établissement durable. Tout cela est peu, si l'on regarde à l'immensité des besoins, mais si l'on songe à notre petit nombre cela semblera peut-être beaucoup. En présence de ce que nous avons fait, qui osera nous reprocher, à moins
d'être aveuglé par le parti pris, de manquer de zèle ou de patriotisme? »
Les Eglises évangéliques de France ont le droit de tenir ce langage ; mais, pour le justifier, elles se doivent à elles-mêmes, elles doivent à leur passé, si riche en dévouements sublimes et en héroïques souvenirs, elles doivent à la patrie, qui leur a fait une place à son foyer et au sein de laquelle elles représentent l'alliance féconde de la foi et de la liberté, de ne pas en demeurer là et d'assumer courageusement les responsabilités nouvelles qui leur incombent par suite du développement de notre empire colonial (1).
L'œuvre que la France a reprise de nos jours, ne l'oublions pas, c'est celle que les Coligny et les Henri IV avaient inaugurée en Amérique au xvi c siècle, celle qui a grandi au siècle suivant par les soins vigilants de Richelieu et de Colbert, alors que la vallée du Mississipi, comme le Canada, devenait terre française, mais refusait, hélas ! d'ouvrir un asile aux proscrits pour cause de religion, celle qui a sombré au xvni e siècle avec Louis XV, quand il a laissé perdre à la France, pour soutenir des guerres malheureuses en Europe, la plus grande partie de l'Amérique du Nord et l'empire des Indes. Elle répond au génie expansif de notre race, à ses aptitudes colonisatrices, injustement contestées, ainsi que Ton démontré des publications récentes, et à son
(l) Deux mille lieues environ séparent de la France nos possessions du Congo : le Sénégal, situé à mi-chemin, offre aux navires un mouillage .sur dan- la rade de Dakar, à huit jours de Bordeaux et à la même distance de Banane, à l'embouchure du Congo. Le développement des voies de communication permettra bientôt de pénétrer promptement dans l'intérieur des terres, jusqu'à Brazzaville ou France vil Je : entre ces deux localités s'élèvent des plateaux fertiles qui pourront peut-être servir d'emplacement à une station missionnaire. Trois cent quarante lieues à vol d'oiseau séparent les possessions françaises de Léalui, la capitale de Lcwanika, roi des Barotsis, où notre vaillant Coillard a résolu de planter sa tente : des communications pourront être établies entre ces deux points par la rivière Kassal, ce magnifique affluent du Congo, et par le cours supérieur du Zambèze. On découvrira probablement de grandes analogies de langage entro les populations indigènes du Congo et les Barotsis, qui parlent eux-mêmes la même langue que les Bas?soutos : toutes ces tribus appartiennent à une même race, la race bantou. Trois cent cinquante lieues à vol d'oiseau séparent Léalui du pays des Bassoutos, où la France protestante a fonde cette admirable mission, qui a contribué si puissamment à faire aimer et respecter au sud do l'Afrique le nom de notre chère patrie. Nos postes missionnaires ne seront donc pas entièrement isolés les uns par rapport aux autres, mais ils pourront entretenir de loin en loin des relations et se prêter à l'occasion un utile concours.
caractère liant et sociable, qui lui concilie promptement lu sympathie, quand elle sait unir à la facilité des relations la dignité de la conduite. Il n'y a pas jusqu'à son enthousiasme pour les idées grandes et généreuses, auxquelles elle a sacrifié plus d'une fois ses intérêts et son repos, qui ne lui assigne un rôle éminent dans la noble tache que les nations modernes ont à remplir envers des peuples encore sauvages, en les initiant aux merveilles et aux bienfaits de la civilisation chrétienne.
Un redoutable ennemi se dresse au cœur même de l'Afrique pour combattre cette influence par la propagande religieuse et parles armes : nous avons nommé l'islamisme. La lutte engagée au Soudan, contre la civilisation chrétienne, parles tribus barbares que le Mahdi avait réunies autour de son drapeau et dont la chute de Khartoum et la mort de l'héroïque Gordon ont été l'épisode le plus tragique, n'est pas un fait isolé ; elle se rattache à un vaste mouvement d'infiltration, d'envahissement et de conquête, entretenu par des émissaires venus du Caire ou de Ja Mecque, qui étend constamment les progrès de la religion mahométane et qui se propage de proche en proche avec une puissance jusqu'à présent irrésistible. Maître des rivages de la Méditerranée, du Sahara, du Soudan, l'islamisme poursuit sa marche victorieuse parmi les tribus fétichistes, dont il brise les résistances, au milieu desquelles il promène le massacre et l'incendie et qu'il immobilise dans une conception religieuse étroite et farouche. Représenté à l'ouest par des conquérants nègres, à l'est par des traitants arabes qui vivent de la chasse à l'homme, il flatte les passions des indigènes en favorisant l'esclavage, en autorisant la polygamie, en encourageant la violence et la cruauté. Il forme autour des régions de l'Afrique encore épargnées par ses ravages un cercle menaçant, qui se resserre chaque jour ; il se rapproche des bouches du Niger, il a dépassé les sources du Nil, il a franchi le point où le Zambèze se jette dans l'océan Pacifique, il cherche à mettre la main sur le cours supérieur du Congo. Une question de vie ou de mort se pose en ce moment pour l'Afrique australe et elle se résoudra dans la région que baigne ce grand fleuve. L'Europe apprenait avec admiration, il y a quelques
semaines, qu'un lieutenant de Gordon, EminBey, tenait encore à Wadelai, sur le Nil, tout près de l'équateur, au nord du lac Albert Nyanza. Sans nouvelles du monde civilisé depuis plus de trois ans, il continue à se défendre contre les bandes sauvages qui l'assiègent. Stanley se prépare à partir, avec une petite armée de Zanzibarites, pour lui amener des ravitaillements et des renforts et il empruntera, pour parvenir plus aisément jusqu'à lui, la voie du Congo, que deux cents lieues environ séparent de Wadelaï. En travaillant à la délivrance d'un homme de cœur il cherchera à rétablir, par un coup d'éclat, le prestige des Européens, ébranlé dans cette région par l'échec que les traitants arabes leur ont infligé à Stanley Falls (1). Si cette expédition réussit, comme il y a lieu de l'espérer, elle portera une atteinte sensible à la domination musulmane et à l'infâme trafic des marchands d'esclaves, mais elle ne les fera point entièrement disparaître ; elle assurera pour un temps la sécurité compromise de l'Etal du Congo, mais elle ne suffira pas à y fonder un nouvel ordre de choses. Repousser la violence par la force mise au service de la justice, c'est beaucoup sans doute, mais ce n'est pas encore assez : il faut opposer à ses ravages quelque chose de plus puissant, la charité. Il faut répondre à l'active propagande des musulmans par la diffusion courageuse et dévouée de la foi chrétienne, dont les martyrs de l'Ouganda, dans la région des grands lacs, ont été les témoins intrépides au milieu des plus affreux supplices.
Les peuples qui habitent le vaste bassin du Congo se rangeront-ils un jour sous l'étendard de quelque Mahdi, ou viendront-ils s'asseoir paisiblement à l'ombre de la croix? Cesseront-ils d'être de barbares idolâtres pour devenir des musulmans fanatiques et sanguinaires, ou pour entrer, à la lumière de l'Evangile, dans les voies fécondes de la civilisation ? Il appartient aux disciples de Jésus-Christ de répondre à cette question.
Ils le font déjà de toutes parts. Ils vont porter aux païens
(1) On sait que la station humanitaire fondée près de Stanley Falls, sur le Haut- Congo, a dû être cvactrée, à la suite d'une attaque à main armée des marchands d'esclaves.
de l'Afrique équatoriale un message de paix, de liberté et de relèvement. Devant eux s'ouvre comme une voie royale le fleuve immense qui a réalisé les vœux de Livingstone mourant. Grâce à l'héroïsme patient de quelques-uns de ses fils, la France a recueilli sa part du noble héritage légué par ce grand homme à ses continuateurs. En occupant de l'océan Atlantique au Congo une vaste région, habitée par plusieurs millions d'hommes encore sauvages, elle a entrepris d'y réaliser le programme résolument pacifique, tracé par Savorgnan de Brazza avec une remarquable hauteur de vues, et d'y faire pénétrer la civilisation par ses bienfaits : généreuse ambition, qui n'aura pour adversaires que les aventuriers sans scrupule, prêts à se ruer sur tout pays nouveau comme sur une proie, et qui doit rencontrer l'appui de tous les patriotes et de tous les chrétiens, œuvre lente et prolongée d'éducation morale et de transformation sociale, pour laquelle il faut des missionnaires capables d'y consacrer leur vie.
Les Eglises protestantes de France ne refuseront pas leur concours à cette grande cause. Elles lui ont déjà donné deux hommes jeu) les et vaillants, qui sont morts pour la servir, Rigail de Lastours, Auguste Stahl : elles sauront honorer leur mémoire, en ramassant le drapeau tombé de leurs mains défaillantes pour marcher aux glorieuses conquêtes de l'amour chrétien. Elles comprendront que la fondation d'une mission évangélique dans le Congo français s'impose à elles, comme un devoir qu'il n'est plus permis de différer, et, puisant de nouvelles ressources dans l'esprit de sacrifice, elles iront en avant pour Dieu, pour l'Afrique et pour la patrie.
Alençou. — Imprimerie F, Uuy, 11, rue de la Halle-aux -Toiles.
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